‹ La légende de Croque-MitaineChapitre 14 sur 47 · COMMENT ANGOULAFFRE EUT UNE RAGE DE DENTS DONT IL MOURUT · texte numérisé non relu

COMMENT ANGOULAFFRE EUT UNE RAGE DE DENTS DONT IL MOURUT

Roland n'écoute plus rien; linsolence du géant a amoncelé dans son cœur une de ces colères auxquelles rien ne résiste, quand elles ont pour auxiliaires une force et un courage comme les siens. La honte infligée à Ganelon et à Lupus l’exaspère; il ne voit plus en eux des rivaux, des ennemis indignes; ils sont chevaliers, ils sont chrétiens, et il prend sa part de l’insulte qui leur

est faite.

Il monte sur Veillantif et s’élance dans le champ elos. Un murmure ftatteur le salue à son entrée; on sent que le vrai combat commence seulement, et que si Roland est vaincu, nul ne pourra lui succéder. L'honneur du nom français est l'enjeu de ce tournoi. Trois pages sont allés chercher le gant jeté par Angou— laffre en signe de défi et le traînent péniblement au milieu de l'arène. Roland se baisse, le ramasse, et s’approchant du colosse, il le lui lance au visage.

En recevant cette insulte, le Sarrasin perd son sang-froid et pousse un juron si effroyable, que l'assemblée entière fait le signe de la croix.

Vous ne serez pas étonnés, mes enfants, si je ne le reproduis pas ici. Ce seul mot compose cependant toute la harangue du préfet de Jérusalem. Il se sent en présence d'un ennemi digne de lui, et comprend que le moment des paroles est. passé. De même qu'un buveur blasé aime le vin « qui gratte, » les vaillants sont friands d’adversaires qui frappent dru.

Le colosse, cette fois, prend sa lance et son large bouclier. Les spectateurs n’ont pas une goutte de sang dans les veines: bien des prières sont adressées à Dieu pour le triomphe du chevalier chrétien.

Le signal est donné... les combattants s’élancent et se rencontrent à moitié chemin. Angoulafire s’est baissé pour atteindre Roland; celui-ci, avec une adresse surhumaine, évite l’effroyable coup qui lui est destiné et frappe son ennemi au visage. La lance se loge entre deux dents et s’y brise.

Les plus grands courages sont doublés de petites faiblesses; le héros qui vient de jouer gaiement sa vie sur le champ de bataille, recule souvent à la vue d’une araignée. Angoulaffre, lui, tremblait à

l’idée d'un dentiste; comme la plupart

Une molaire

Angoulaffre ivre de fureur. d’entre Vous, mes peti

endommagée le faisait souffrir depuis quinze jours... Vous jugez de la rage

qu'il éprouva en recevant sur cette dent un effroyable coup de lance!

Ce n'est plus un homme, ce n’est plus un géant, c’est un monstre inconnu,

ivre de fureur. Il perd ce sang-froid qui jusque-là a doublé sa force; et jetant ses armes, il se précipite en aveugle sur son adversaire. Mais Roland, que le danger n'a jamais ému, l’évite avec art et le harcèle ; il semble jouer avec son redoutable ennemi. Un coup habile tranche la sous-ventrière du cheval d’Angoulaftre; la selle tourne, le géant perd l'équilibre et tombe au bruit des éclats de rire de l’assemblée.

Roland s'approche, lui tend la main et l’aide à se relever; puis il lui demande s’il a besoin de repos.

«Jamais je ne laisse un combat inachevé, répond le colosse, j'ai soif, voilà tout. »

Charlemagne a entendu ces mots; il donne des ordres à ses pages, et l’on roule au milieu de l'arène une barrique de vin d'Espagne. Angoulaffre la défonce d'un coup de poing, la vide d'un trait, et jetant la futaille vide par-dessus le mur d'enceinte, il remonte à cheval.

Les combattants choisissent de nouvelles lances, et, après avoir pris du champ,

Cette fois ils s'atteignent tous deux en pleine poitrine.

se jettent l’un sur l’autre. Cette fois ils s’atteignent tous deux en pleine poitrine

Quels coups, mes enfants! De nos jours un vaisseau cuirassé n’y eût pas résisté.

Angoulaffre est repoussé jusqu'à l'extrémité de la croupe de son cheval; il serre les genoux de telle sorte, pour éviter une seconde chute, que la malheureuse bête en devient poussive. C’est pitié de l'entendre tousser. Roland a fléchi sous le coup; son dos a touché la croupe de Veillantif: mais ( ;

-le brave chevalier n'a pas quitté la selle. La lance a glissé sur sa bonne

SL

Leur musique reste muelte cette fois. (Page 67.)

armure, de la ceinture jusqu'à l'épaule. Il en est quitte pour un crachement de sang.

€] me répugne de tuer un brave tel que toi, dit le préfet de Jérusalem. Je t'offre la vie, accepte-la.

— Je ne puis accepter de toi que des horions, reprend Roland d’une voix douce, parce que je suis assuré de te rendre tout ce que j'aurai reçu, voire te faire largesse.

— Soit! » dit Angoulaffre, et les voilà aux prises de nouveau.

Le géant a jeté sa lance et pris une hache d'armes, dont la vue donne

le frisson à l'assemblée. Roland jette aussi sa lance et tire Durandal du fourreau.

Veillantif semble doué d'une intelligence humaine ; le brave animal devine les moindres intentions de son maitre. Tantôt il bondit, tantôt il rase le sol; puis il s’élance ou se cabre, et toujours il passe au milieu des coups sans être atteint. Le cheval du Sarrasin est loin de le valoir; sa grande taille, son poids le rendent diflicile à diriger. Il tousse depuis quelques minutes et n’obéit qu'avec peine au mors ct à l'éperon. Grâce à une volte habile, Roland prend le géant de flanc et, d'un coup de sa formidable épée, il coupe en deux le cheval de son ennemi. Angoulaffre tombe assis par terre entre les deux moitiés de sa monture, en poussant un cri de stupeur et de rage.

Les mahométans ont cessé de rire; leur musique reste muette cette fois. Garlan le Barbu qui les commande éeume de colère; il à arraché un bon dixième de sa barbe ; c'est que l'alcade de Valence prévoit le sort d'Angoulaffre et se demande si les siens reverront l'Espagne. Roland est acclamé, mais il n°y prend pas garde, et mettant pied à terre, il s'approche du colosse qui ne s'est pas encore relevé :

« Reste assis, préfet de Jérusalem, et pendant que tu te reposeras, envoie— mot quelques-uns des tiens; de la sorte il n’y aura pas de temps perdu.

— Que le tonnerre m'écrase si je te laisse un instant de répit! Monte à cheval et défends-toi bien.

— Je ui l'habitude d'accepter aucun avantage, et puisque te voila démonté, je continuerai le combat à pied. »

Dix chevaux ont emporté les restes de la monture d’Angoulañre.

Pendant ce dialogue, dix chevaux ont emporté les restes de la monture d’Angoulaffre.

Alors commence un combat encore plus terrible que les précédents. On se demande comment Roland échappe aux coups nombreux qui lui sont destinés.

Mais le vaillant chevalier fait si bien qu'il approche du monstre et lui coupe la

jambe droite à la hauteur du genou. Vous devinez, mes enfants, quelle triste figure fait le préfet de Jérusalem avec ses jambes dépareillées ; il tombe et mord la terre avec rage, il se roule, cherche à se relever et pleure de son impuissance.

Roland s'approche :

« Tu ne peux plus continuer ce combat; ta vie m'appartient. Accepte le baptème et je t'épargne. »

Sans répondre, Angoulaffre se roule jusqu’à la place où sa hache est tombée, il la ramasse et se coupe la jambe gauche au-dessus du mollet. Il se redresse alors, et regardant fièrement Roland, il lui dit ce seul mot :

« Continuons. »

A la vue de cet acte d’héroïsme, chrétiens et Sarrasins applaudissent. Charlemagne lui-même est ému.

« Préfet de Jérusalem, dit-il, cesse un combat inutile. Quelle preuve plus grande peux-tu donner de ton courage? Crois-moi, quand tu reparaitras ainsi mutilé devant ton roi, dis-lui : « C'est Roland qui m'a vaincu, » et tu ne le verras pas sourire.

— Vous pouvez donc vivre, vous autres, avec la honte d’avoir été vaincus ? Cela seul est au-dessus de nos forces. Regardez, cœurs timides. Vous avez vu comment nous combattons, voyez maintenant comment nous savons mourir. »

Je ne vous raconterai pas, mes enfants, la fin de cette terrible lutte : ce n’est plus un duel, c’est une boucherie. Les coups se succèdent sans relâche; Roland

est couvert de blessures, son armure tombe pièce à pièce sous la hache du Sarrasin,

mais il ne recule pas. Il sent ses forces diminuer et veut à tout prix en finir ; aussi, sans souci de la mort à laquelle il s'expose, il s'approche de son ennemi et lui porte un coup terrible qui l’étend à ses pieds.

Il y eut un moment pendant lequel l'assemblée impressionnée demeura silencieuse. Le respect qu'impose toujours le courage, contint l'élan de la joie générale; cependant cette première minute passée, chacun se sentit comme délivré d'un immense danger; la vue de Roland, au-devant duquel se rendait Charlemagne, fit éclater de toutes parts des hourras frénétiques.

Le roi embrassa son neveu et Lui dit:

« Je veux te récompenser pour une si belle victoire; que désires-tu ? Ma reconnaissance est sans limite ; sois donc ambitieux sans réserve : quelle province

veux-tu que je te donne ?

— Je suis plus ambitieux que cela, seigneur. Le jour où je voudrai une province, j'irai la prendre.

— Que te faut-il, alors ? »

Aude venait de quitter Olivier, qui n’avait plus besoin de ses soins ; elle avait senti que le triomphe de son bien-aimé serait incomplet, si elle n’y assistait pas : Roland la regarda de telle sorte que Charles se tournant du côté de Gérard de Vienne, lui dit :

« Voilà un ambitieux qui vous demande sa récompense. Qu'en dites-vous, Gérard ? et vous dame Guibourg? Ne vous semble-t il pas que votre nièce serait heureuse d’avoir pour époux mon ami et neveu Roland? Je vous la demande pour lui. ù

— Sire, dit Gérard, c'est nous faire trop d'honneur.

— Aude ne saurait avoir un meilleur mari que Rolandqui est de votre lignage, ajouta dame Guibourg.

— Je n'étais pas assez riche pour satisfaire cet insatiable, reprit Charlemagne; merci Gérard, de m'être venu en aide. Ah çà! Turpin, voilà de la besogne pour vous. Nul autre n’est digne de célébrer un tel mariage ; préparez-nous un beau

sermon. Les fiançailles auront lieu dès notre retour à Cologne. »

Continuons. (Page 68.)

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