‹ La légende de Croque-MitaineChapitre 19 sur 47 · MONT-JOIE! MONT-JOIE! GLOIRE A JÉSUS · texte numérisé non relu

MONT-JOIE! MONT-JOIE! GLOIRE A JÉSUS

Il est neuf heures du matin. Les hérauts vont de tous côtés criant à plein gosier : « Lacez les heaumes ! lacez les heaumes! » Les combattants se préparent ; ils examinent une dernière fois avec le plus grand soin les moindres pièces de leur armure, s’assurent que leurs chevaux sont solidement harnachés et, ces précautions une fois prises, se rendent dans la lice : les Sarrasins par la porte du Midi, les chrétiens par celle du Nord. Charlemagne prend place dans la loge impériale; Himiltrude est à ses côtés. Aude s’assied dans la tribune réservée à la reine de Beauté. Oghris s’est couché à ses pieds et promène des yeux étonnés sur la foule.

Les tribunes sont encombrées, les combattants à leur poste; les fanfares et Les

acclamations remplissent l'air; Charlemagne attend. Les hérauts réclament alors

le silence, lisent les conditions de la joute et exhortent les chevaliers à faire leur devoir en l'honneur de Dieu, de l’empereur et des dames. Puis ils invitent les deux chefs chrétien et sarrasin à prendre chacun le commandement du corps qui lui est confié.

Garlan le Barbu sort des rangs et passe ses gens en revue; Miton en fait autant et s’avance dans l'arène. La vue de son bizarre accoutrement attire l’attention générale.

« Qu'est-ce à dire! s’écria Charlemagne, Miton a-t-il perdu la raison? vientil ici chercher la mort? Qu'on lui porte à l'instant l’ordre de quitter le champ clos. »

Ogier le Danois, interprète de la volonté impériale, s'élance; mais il est retenu par Turpin qui a entendu l’exclamation de Charles.

« Pardonnez-moi, sire, de suspendre ainsi l'exécution d’un ordre que vous avez donné; mais Miton accomplit un vœu. Votre Majesté essayerait en vain de l'empêcher de combattre; Dieu seul est assez puissant pour le sauver. »

Et le regard sévère de l’évêque rencontre le regard suppliant de Mita, qui détourne les yeux.

Aude a tout compris et veut intervenir.

« Sire, vous ne pouvez laisser mourir ainsi un brave chevalier. »

Charlemagne secoue tristement la tête :

« Je connais Miton, rien ne l’'empêchera de poursuivre cette entreprise. »

Puis se tournant vers la cour de la reine de Beauté :

« J'ai parmi vous, mesdames, une bien cruelle ennemie qui envoie ainsi à la mort un de mes meilleurs chevaliers. Disons pour le condamné de cette furieuse beauté la prière des morts. »

Alors chacun se lève et répète à voix basse la prière que Turpin prononce à haute voix. Seule, Mita éperdue n’a pas la force de se redresser; elle tombe à genoux et y serait restée inerte, accablée, si sa sœur ne l'avait pas

relevée.

Pendant ce temps, Miton, étranger à ce qui se passe,

Miton heureux et fier.

n’entendant même pas les cris de la foule, les prières de ses compagnons d'arme qui l’exhortent à ne pas se livrer ainsi à la mort, Miton,

heureux et fier de l'épreuve qu'il va subir, a pris ses dispositions de combat.

Cent chevaliers sont à leur poste : cinquante sarrasins et autant de français. Leurs chefs les ont placés sur deux rangs : vingt-cinq de front. C’est vraiment un imposant spectacle que celui de ces vaillants revêtus de leurs plus brillantes armures, roides et bien alignés, fermes sur leur selle de bataille; on dirait une colonnade d'acier. Les chevaux, non moins impatients que leurs maitres, hennissent et frappent la terre du pied. Enfin Charlemagne donne le signal.

« Laissez aller! laissez aller! » crient les hérauts.

A peine leur voix s’est-elle fait entendre, que les combattants du premier rang se sont élancés. Ils se rencontrent au milieu de la lice avec un épouvantable fracas. En vain les spectateurs cherchent à distinguer le résultat de ce premier choc; il faut attendre que la poussière se soit dissipée. Le cœur de Mita bat bien fort pendant ces quelques secondes ; enfin elle voit son chevalier, ferme en selle, aux prises avec Garlan le Barbu. La moitié des combattants est sur le sol; quelques-uns dans un si piteux état, que leurs écuyers doivent les venir prendre et les trainer hors de la bagarre. D’autres cependant se relèvent et vont cherchant de nouveaux adversaires.

Priamus à eu sa lance brisée, mais il n’a pas vidé les arçons. Il avise Girars de Roussillon aux prises avec Corsablix, un sauvage d’au delà l'Atlas, et s’élance sur lui l’épée haute; mais le héros de Bourgogne l’a vu venir et se jetant brusquement sur son premier adversaire, il le prend à la gorge, s’en sert comme d’un bouclier, l’oppose aux coups du roi de Perse et le jette sanglant et étranglé sous les pieds des chevaux. Alors, n'ayant plus affaire qu'à un seul ennemi, Girars entreprend d’escalader le cheval de Priamus, et il fait si bien des pieds, des ongles et des dents, que le voilà en selle, tandis que le roi de Perse se roule sur la poussière, rendant son âme impie par vingt blessures.

« Allah akbar !... Dieu est grand! » crient les Sarrasins. « Gloire à Jésus! Mount-joie ! mont-joie ! » crient les chrétiens; et voilà le second rang qui s’ébranle et prend part au combat. Cet ouragan d’acier fait de nouvelles victimes. Le cri des trompettes et des nacaires sarrasines, les roulements des tympanons et des gongs couvrent le bruit des gémissements et des imprécations. On enlève les morts et les mourants une fois encore; les blessés se mettent à l’abri tant bien que mal. Quarante combattants restent aux prises : vingt-cinq mécréants, quinze français. Depuis un quart d'heure, Miton et Garlan luttent sans qu'aucun ait l’avantage. Du tranchant de son épée, le comte de Rennes a fendu le cabasset de l’Alcayd de Valence et lui aurait ouvert le crâne, si le turban n'avait

amorti le coup. Garlan a entaillé l’écu de son adversaire et la chemise de lin commence à se marbrer de sang. Miton voit diminuer le nombre des preux qu'il commande et veut en finir avec son ennemi, pour leur porter secours. Il s'approche ; les genoux se touchent, l’étrier frotte l’étrier; sans souci du danger il se découvre, saisit Garlan par le collet de sa cotte de mailles, l’enlève, le passe de la main droite dans la main gauche, lui appuie son épée sur la gorge et l’oblige à demander grâce. Puis il le renvoie à pied hors de l’enceinte du combat et donne le cheval du mécréant à Thierry, duc d’Ardennes, qui vient d’être démonté.

Cha’chaän el Da’djah, émir de Tolède, à la présomptueuse pensée de venger Garlan le Barbu; comme si, pour avoir déchiré quelques lions dans le désert, éventré quelques éléphants et taillé en pièces un millier d’ennemis, on pouvait prétendre vaincre un chevalier français! Il pousse son eri de guerre et s’élance à la rencontre du comte de Rennes en brandissant un fléau à sept chaînes, —le même dont Attila se servait contre les légions d'Aélins. Mais le coup ne rencontre que le vide, entraîne l’émir et lui fait perdre l'équilibre. Miton en profite pour saisir Cha’chaän el Da’djah par la jambe; il l’arrache de selle avec tant de violence, qu'il brise en même temps le troussequin, entraîne le harnais et renverse le cheval sur le flanc. Alors les assistants virent, chose étrange ! le comte de Rennes prendre son ennemi par les chevilles, — se dresser sur ses étriers, — et, se servant de ce corps comme d’une massue, le faire tournoyer au-dessus de sa tête, s’élancer dans la mêlée et assommer les infidèles à coups d’émir. Chaque fois qu’elle retombe, la chair rencontre une arme en défense; aussi n’en restet-il bientôt que dés lambeaux. Peu à peu l'arme humaine perd de son poids et devient hors de service. Lorsque Miton la rejette, elle a couché sur le sable huit Sarrasins.

Il promène alors ses yeux dans le champ clos. Marganice, préfet de Carthage, combat Roard de Limoges et [tiers de Clermont; — Garnaille, roi d'Éthiopie, tient tête à Lambert le Court et à Humbert, comte de Bourges; —M'kamat- Haddada, calife de la Mecque, fait bonne contenance en face de Riol du Mans, d'Hoël de Nantes et de Bazin le Genevois; — Alis, roi de Maroc, est aux prises avec Pinabel, tandis que Sangaran, qui commande aux sources du Niger, Baïmalanko, chef des tribus des bords des Lacs salés, tous deux plus noirs que le péché, et Zumzum-Kalakh, roi de Garbe, serrent de près Aimery de Narbonne,

qui leur rend deux estocades pour une.

Miton vole an secours de ce dernier et le dégage en trois minutes et vingt coups d'épée. Sangaran et Baïmalanko tombent et vont rejoindre le diable, dont ils portent la livrée.

« Merci et à charge de revanche, dit Aimery au comte de Rennes; dans quelques instants j'aurai fini avec ce mécréant. Un tête-à-tête n'a jamais rien qui m'effarouche. Laisse-moi et porte plutôt secours à Pinabel, auquel il reste à peine assez de sang pour ne pas mourir. »

En effet, le neveu de Ganelon frappe en aveugle; son sang lui coule dans les yeux. Le roi de Maroc, qui voit venir à lui un nouvel adversaire, prend brusquement le parti d'abandonner Pinabel et de courir sus à Miton. Cette volte est si habilement faite, qu’elle surprend ce dernier et le livre, pendant quatre secondes, entièrement découvert à la rage d’Alis. Ce moment d’oubli vaut au comte de Rennes un coup d'épée qui lui ouvre le bras gauche, de l'épaule au coude, et lui trace un chevron purpurin sur le poignet. Mita pousse un eri comme si elle eût reçu le coup, et cache sa figure dans ses deux mains.

« Voyez donc, sire, dit Himiltrude, comme cette petite Mita prend intérêt au combat; la blessure que vient de recevoir le comte de Rennes lui fait grandement saigner le cœur.

— Gardez pour vous ces sornettes, madame, répondit l'empereur, qui n’aimait pas qu'on le troublât mal à propos; quand les hommes jouent de l'épée, les femmes ne doivent pas jouer de la langue. »

Et il tourne brusquement le dos à la reine. Le fait est que le moment était mal choisi pour discourir.

Riol du Mans venait de faire sauter, d’un revers habile, la*tête de M'kamat- Haddada. Ce projectile d’un nouveau genre était venu frapper au visage Marganice, préfet de Carthage, et l'avait troublé au point de lui faire négliger de parer un coup furieux que lui portait [tiers de Clermont. Cette négligence bien excusable lui coûta la vie : un coup de sabre le cloua sur la croupe de son cheval comme un papillon sur du liége.

Garmaille sent aussi que sa fin est proche; Lambert le Court ne lui laisse pas de répit.

«Il ne sera pas dit, s’écrie fièrement le roi des Éthiofiens, que j'aurai reçu la mort d’une main chrétienne |! »

Et, appuyant sur le sol la poignée de son épée, il se traverse le corps et

meurt en criant : « Allah! »

Aimery de Narbonne, un enfant de seize ans, semble jouer avec son adversaire.

« Chien! lui dit Zumzum-Kalakh, ne combattras-tu pas plus sérieusement?

— Je vais Fapprendre la politesse, dit Aimerillot sans cesser de rire; d’abord, je n'aime pas que l’on me parle la tête couverte. »

Et son épée fait voler en morceaux le casque du roi de Garbe : un de ces casques fameux des antiques tribus des Beni-Ad.

« A la bonne heure, païen! Craignais-tu pas de te noircir le teint? »

Un coup de hache qui brise l’écu du comte de Narbonne est la réponse de Zumzum-Kalakh.

« Dieu me pardonne, il devient méchant, reprend Aimery sans se déconcerter; il faut le mettre en pénitence. »

Son épée siffle, fait voler l'arme avec le poignet droit du roi de Garbe, et met ainsi fin au combat.

Le roi de Maroc seul résiste encore. Miton a hâte d’en finir, car il sent ses forces qui l'abandonnent; cependant il n'accepte d'aide que de Dieu. Son écu est brisé; son bras gauche, ouvert par une terrible entaille, reste inerte à son côté, et c’est au prix de.cinq blessures qu'il peut en faire une à son ennemi.

Mita est étrangère à tout ce qui n’est pas le comte de Rennes; elle vit de sa vie, elle souffre de ses blessures et serait tombée morte du coup qui l’eût achevé. Combien elle maudit sa cruelle exigence! quelle haine elle porte au roi de Maroc! En vérité, jamais la mort d’un homme ne fut ainsi demandée à Dieu.

Miton sent le froid l’envahir, un bourdonnement lugubre lui fait craindre une fin prochaine; il se roidit contre la mort, porte un dernier coup à l’ennemi, et tombe sans connaissance sous les pieds de son cheval. Ce coup est le dernier que reçoit le roi maure; l'épée a traversé la poitrine et la lame est restée dans la plaie. Il est pris du frisson de la mort, il ouvre les bras, lâche ses armes et pousse un cri si terrible, que son cheval effrayé part au galop, droit devant lui, et vient se heurter contre le mur d'enceinte. Le cavalier roule sur le sol : le roi de Maroc est mort!

Charlemagne se lève rayonnant.

« Ogier, dit-il au roi de Danemark, allez me querir des nouvelles de Miton,

et dites-lui combien je l'aime. Je ne suis d’ailleurs pas seul à l’aimer ici, à ce J

qu'il paraît. Ah cà! petite, ajouta-t-il en s'adressant à Mita, vous avez de dangereux caprices. Les choses ont bien tourné cette fois-ci, mais je vous engage à ne pas tenter le diable une seconde fois. »

Mita se jette aux pieds de l’empereur et lui baise la main sans mot dire. Charlemagne sourit :

« Allons, relevez-vous, comtesse de Rennes. »

Le roi de Maroc est mort! (Page 84.)

De cette brillante ambassade, il ne restait que les timbaliers !

CELA LE Et 2 VI.

Page 1