‹ La légende de Croque-MitaineChapitre 21 sur 47 · COMMENT CROQUE-MITAINE FUT BAPTISÉ · texte numérisé non relu

COMMENT CROQUE-MITAINE FUT BAPTISÉ

En tournant cette page, mes chers enfants, vous avez, sans vous en douter, vieilli de neuf ans. Vous voyez que le temps passe vite à me lire.

Suis-je trop exigeant en vous demandant de faire avec moi un voyage de cinq minutes, de l’an 769 à 778?

Charlemagne après avoir, comme nous l'avons dit plus haut, accompli ses devoirs religieux à Duren et à Saint-Lambert de Liége, se rendit à Worms pour y commencer l’année 770. C’est là que Miton et Mita furent unis; là aussi que cette dernière mit au monde une adorable petite fille qui prit nom Mitaine — un bel ange frais, ferme et velouté, avec de grands yeux noirs et coiffé de cheveux blonds comme d’une auréole! — Charlemagne le vit un jour dans les bras de sa mère; il erut à une vision.

« Ah! se dit le bon empereur, n'est-ce pas là madame la Vierge que je vois,

portant son petit Jésus? »

Et quand il fut plus près et qu'il reconnut la comtesse de Rennes :

« Vous êtes trop heureuse vraiment, dame Mita; savez-vous bien que Notre Seigneur vous à traitée en favorite? Il est impossible que ce joli petit ange ne porte pas bonheur à qui l’approche, et, s'il n’a pas encore été racheté du péché, je demande à me porter pour lui caution devant Dieu. Voulez-vous que je sois son parrain ? »

Charlemagne prit la petite main de l'enfant pour l’'embrasser; le bras disparut tout entier sous la moustache et dans la barbe. Puis, radieux de cette rencontre qui lui semblait un heureux présage, l’empereur se rendit à une assemblée du peuple qu'il avait

convoquée. Il se sentait si dispos et si léger de peines

qu'il céda aux instances de sa mère Berthe aux grands

pieds, qui, depuis longtemps, cherchait en vain à le

réconcilier avee son frère Carloman. Cette même an-

née, Himiltrude donna le jour à un fils, charmant de

Notre Seigneur vous a traitée en favorite.

figure mais contrefait. Charles l’appela Pépin, le peuple l'appela le Bossu, et quand le peuple s'avise de servir de parrain, les noms qu'il donne sont éternels.

Cet héritier n'était pas fait pour flatter l’amour-propre d’un empereur, aussi son père l’accueillit fort mal et résolut de répudier Himiltrude.

Aude et Roland, moins heureux que Miton et Mita, n’en étaient encore qu'aux fiançailles.

« Sire, ne serait-il pas temps d'en finir avec ce mariage? dit un jour le comte du Mans à Charlemagne; depuis huit mois, j'attends votre bon plaisir et espère que vous voudrez bien enfin fixer le jour de nos noces. »

L'empereur venait de se disputer avec sa femme au sujet de son fils, aussi avait-il le mariage en horreur et reçut-il fort mal son neveu.

« Par ma barbe! je vous trouve top impatient, sachez-le; à peine avezvous le menton fertile et déjà vous voulez prendre maître! Ceci n’est point de mon goût. Vous avez votre nom à faire avant de le donner à d’autres; et d’ailleurs on se bat mal quand on a femme et famille. Ne me rompez done plus la tête de ceci; vous êtes l’un et l’autre assez jeunes pour attendre...

Attendez. »

La reine Berthe, qui n'avait pas plus de goût pour sa bru que Charlemagne n'en avait pour sa femme, partit pour la Lombardie afin de négocier une alliance nouvelle; et en revint bientôt avec Désidérade, fille de Didier, roi des Lombards. Himiltrude fut répudiée malgré les menaces du pape, Étienne HE.

Charlemagne célébra cette année la solennité de Noël en Bourgogne et celle de la Résurrection à Valenciennes en Hainaut.

La réconciliation des deux frères n'avait été qu'apparente; aussi lorsque vers la seconde none de décembre 771, Charles apprit que Carloman venait de mourir à Samoucy, château royal de l’ancien diocèse de Laon; il ne perdit pas son temps à larmoyer. Il assembla une cour plénière à Valenciennes, annonça à ses Leudes la mort de son frère et les entraina en Neustrie. C’est dans la métairie royale de Carbonac, au milieu de la forêt des Ardennes, que Charlemagne vint camper, L'aspect redoutable des hordes qu'il commandait décida les comtes et les évêques à lui faire leur soumission. Gerberge, fille du roi Didier,

veuve de Carloman, chercha en vain à défendre les droits de ses enfants ; obligée

Savez-vous bien, beau neveu, que vous n'êtes pas avare de me rompre la tête? (Page 94.)

de prendre la fuite avec eux et quelques rares serviteurs, elle se réfugia à la cour de son père, et Charlemagne fut proclamé seul maître de tout le royaume des Francs.

Le choix de la reine Berthe n'avait pas été heureux. Désidérade, sœur de la

reine dépossédée, faisait assez triste figure à la cour de France; aussi l’empereur résolut de la répudier.

Roland qui souffrait toujours de voir son mariage indéfiniment retardé, s'adressa de nouveau à son souverain

« Vous ne me voulez certainement pas de mal, sire, et cependant vous m'en faites plus que je ne puis dire, en ajournant toujours mon mariage avec Aude. »

Charlemagne qui venait d’avoir une discussion des plus violentes avec la reine, était peu porté vers le mariage ; aussi répondit-il avec humeur :

« Savez-vous bien, beau neveu, que vous n'êtes pas avare de me rompre la tête? Le mariage est une sotte chose, c’est moi qui vous le dis. D'ailleurs j'ai dans l'esprit de brûler un peu le pays des Saxons. Il m'est revenu que dans une ville qu'ils appellent Éresburg — je ne sais pourquoi — on adore une idole nommée Jrminsul; je me suis donné pour mission d'ardre cette insolente divinité: je compte que vous m'y aiderez. À mon retour nous reparlerons de votre mariage. »

Roland s’en alla tout penaud retrouver la belle Aude.

En cette année 771, Charlemagne célébra la solennité de Pâques à Herstall et les fêtes de Noël à Attigny.

Dès le début de l’année 772, Charles convoqua ses Leudes à Worms, se mit à leur tête et envahit la terre des Saxons. Ce pays divisé en une infinité de petits États sauvages était habité par les Westphaliens, les Osterlindsi, les Sclavons, les Angarii, etc, etc.

Tous ces peuples furent refoulés jusqu'à la

Baltique, leurs idoles détruites, leurs terres

Roland s'en alla tout penaud.

saccagées; contraints à demander la paix, ils vinrent faire leur soumission sur les rives du Weser.

Charlemagne, qui était aussi redoutable pour ses épouses que pour ses ennemis, avait chassé Désidérade, sa seconde femme; il résolut d'en prendre une troisième.

Il était dans ces dispositions quand Roland vint le trouver :

« Sire, ainsi que vous m'y avez encouragé, je viens vous rappeler que j'aime

Aude, la nièce de Gérard de Vienne, votre compère, et que vous me l'avez

promise en mariage pour prix de la défaite d'Angoulaffre. Vous avez désiré que je vous suivisse en Saxe, je l'ai fait, et certes nul ne me reprochera de m'y être épargné. Vous m'avez souvent fait des sorties contre le mariage, mais il m'est avis que vous avez changé d'idée puisque vous allez pour là troisième fois faire ce que vous trouviez mauvais pour les autres. Je suis fils de votre sœur, je vous ai servi de mon mieux, et chacun $s'accorde à dire que le mieux de Roland n'est pas bagatelle; ne vous plairait-il pas de fixer le jour de mes noces? »

Charlemagne était de fort bonne humeur ce jour-là, il rit aux éclats en entendant son neveu, et lui dit :

« Par ma barbe et mon sceptre! je crois que ce jouvenceau me fait la lecon! Mon compère Gane avait ma foi raison quand il me disait que si je n'y prenais garde, ce drôle me conduirait par le bout du nez.

Ab cà! Mirmidon, ne ai-je pas fait comte

du Mans et pair de mon empire? Ne t'ai-je 4 Charlemagne était de fort bonne humeur.

pas octroyé les Marches de Bretagne, et

faut-il point te remercier des coups que tu as donnés pour défendre ta peau? Je n'aime pas, beau neveu, qu’on cherche à me forcer la main : d’ailleurs, j'ai comme une idée qu'après mon mariage je ferai une pointe vers la Lombardie; vous m'y accompagnerez ; à notre retour nous

VCITONS. »

Charlemagne épousa peu après Hildegarde, qui élait belle outre mesure, et qui appartenait à une illustre maison de Souabe.

Cette année 772, Charlemagne célébra

la Pâques et la Noël à Herstall, sur la Meuse.

À notre retour nous verrons.

A cette époque, Didier, roi des Lombards, envahit le patrimoine de saint Pierre, et vint, à la tête de dix mille

bonnes lances, mettre le siége devant Rome, Le pape Adrien ne s’effrayait pas

pour si peu; il fit fermer les portes de la ville éternelle, visita les murailles avec soin, les garnit de troupes, et résolut de mourir sous les ruines de sa capitale plutôt que de l'abandonner. Puis il envoya à Charlemagne une députation d’évèques et de nobles hommes avec mission de rappeler au fils de Pépin qu'il était patricien romain et que son devoir était de défendre l’Église dans la personne de son chef suprême. L'empereur n’aimait pas son ex-beau-père, chez lequel tous ses ennemis trouvaient asile; depuis longtemps il révait, une expédition de ce côté; et, saisissant avec joie cette merveilleuse occasion, il assembla sa cour plénière à Paderborn. L'expédition fut résolue avec enthousiasme, et rendez-vous pris à Genève. L'armée se divisa en deux parties : Bernard, oncle de Charlemagne, prit le commandement d'une de ses colonnes, reçut l'ordre de franchir le Mont-Joux (Saint-Bernard) et de faire campagne dans les plaines du Milanais, tandis que l’empereur conduirait ses troupes par le Mont-Cenis.

En vain Adalgise, fils de Didier, cherche à défendre le passage des Alpes : il est repoussé de toutes parts et cerné dans Pavie, où son père est venu

le rejoindre (octobre 773).

Pavie était alors une for-

teresse qui eût mérité d’être qualifiée d’imprenable, si,

comme tout ce qui est im-

prenable, on ne l'avait pas

prise plusieurs fois. Elle mit, du reste, une certaine co-

quetterie à ne se laisser

emporter que de guerre

lasse, et il ne fallait rien

moins que tout un hiver

Pavie était alors une forteresse qui eût mérité d'être qualifiée d'imprenable.

pour escalader ses murailles de soixante-dix pieds de haut, pour enfoncer ses dix-sept portes et pour s’em-

parer de ses soixante-deux tours.

LE PARADIS DE MAHOMET. on

Charlemagne se rendit à Rome pour y passer la semaine sainte: il y entra en triomphateur le ? avril 774. Un brillant cortége d’évèques et de patriciens alla à sa rencontre jusqu'à Novi et l’accompagna jusqu'à Saint-Jean de Latran, où l’attendait Adrien. La foule l’acclamait comme un sauveur; ce n’était autour de lui que bannières, crosses et croix; on s'était disputé l'honneur de porter ses armes victorieuses, tandis que des enfants en costume antique jetaient des fleurs sous les pas de son cheval. Le pape et l'empereur s'embrassèrent; ce der nier, après avoir communié, visita, suivi de ses leudes, les précieux reliquaires de la capitale du monde chrétien.

Un concile s’assembla, cent cinquante-trois évêques et abbés y assistèrent et se joignirent à Adrien pour conférer à Charlemagne les plus grands pouvoirs et priviléges.

Pendant ceci, la famine faisait d’effroyables ravages dans Pavie. Chaque jour une phalange d’affamés tombait, et pourtant la ville ne se rendait pas. Charlemagne n’aimait point que la besogne trainât en longueur, il quitta Rome et reprit le commandement de ses troupes; peu de jours après, Didier était réduit à se soumettre. Son courage et sa résignation ne touchèrent pas l’empereur, et le vaincu, la tête couverte de cendres, dut s'agenouiller devant son nouveau maïtre. Le dernier roi des Lombards reçut la tonsure et finit ses jours sous le nom de frère Désidérat, dans le monastère de Corbie. Sa femme Ansa, les deux fils de Carloman et Gerberge leur mère,

Désidérade, l'épouse répudiée du

roi des Francs, tombèrent éga-

Il finit ses jours sous le nom de frère Désidérat.

lement au pouvoir de Charles qui les cloïtra. Ainsi fut soumise la Lombardie à la couronne de France. Aude et Mita s'étaient retirées à Paris, où elles vivaient tristement en atten-

dant le retour de Roland et de Miton. C’est là que la comtesse de Rennes mit au moude un garçon beau à merveille, qui reçut le nom de Mitis, Jamais peutêtre un enfant ne fut choyé de la sorte; rien n’était assez bon pour lui. Que de projets firent les deux recluses et avec quelle impatience on se mit à comp-

ter les heures qui défilaient si lentement. Mais

voilà qu'un jour les suivantes rentrèrent en

larmes, rapportant le cadavre du chérubin. Elles

racontèrent qu'un cavalier, la visière baissée, s'était jeté sur elles et leur avait arraché des mains leur nourrisson; que, sans se soucier de leurs cris et de leurs prières, il s'était dirigé

au galop vers un ruisseau; que là il avait mis

pied à terre et que, couchant l'enfant au fond

de l'eau, il l'y avait maintenu sous son talon

pendant quelques minutes. Elles étaient arrivées

—— auprès de lui malgré les menaces qu'il leur adres- I l'avait maintenu sous son talon.

sait, mais trop tard. Du pied le monstre avait repoussé Le corps inanimé sur la berge et, remontant à cheval, il avait prisla fuite. Les deux sœurs furent longtemps comme folles; leur douleur était si également grande, qu'on se demandait laquelle était la mère de cet enfant assassiné. Le jour du crime, Ganelon avait traversé Paris, se rendant en Bretagne.

Les Saxons, profitant de l'absence de Charlemagne, envahirent les terres situées entre le Weser et le Rhin. L’empereur, à peine de retour, envoya con-

tre eux quatre armées formidables; puis,

après avoir tenu une assemblée à Dureu,

Les deux sœurs furent longtemps comme folles.

il prit le commandement d’une cinquième colonne et franchit le Rhin (775). IL s'empara d'Éresburge, y laissa garnison, ct défit à Brunsberg des masses saxonnes qui voulaient l'empêcher de franchir le Weser. Il s'avança jusqu’à l'Oder, laissant sur son passage les Westphaliens taillés en pièces; puis il revint après avoir relevé Éresburg, qui devait

lui servir à contenir les Saxons.

Hildegarde donna cette année à Charlemagne une première fille, qui prit nom Rotrude. L'empereur en fut si ravi, que Roland n’hésita pas à lui renouveler sa demande.

« Sire, vous avez désiré que je fisse les campagnes de Lombardie et de Saxe, et je les ai faites de mon mieux; ne serait-il pas témps..….

— Je vous vois venir, beau neveu, ne gaspillez pas ainsi votre éloquence; je commence à savoir par cœur votre oraison. Eh bien, par saint Nazaire! je veux vous octroyer ce que vous me demandez avec tant d'insistance; dans un mois vous serez marié, » ,

Quinze jours après il fallut remonter à cheval et partir pour l'Italie. Rotgause, due de Frioul, et Adalgise, fils de Didier, avaient résolu d'attaquer Rome et l'Italie par terre et par mer (776). Charlemagne franchit de nouveau les Alpes, s'empara de Rotgause, lui fit trancher la tête et chargea un de ses Francs, le comte Markaire, de l’administration du Frioul, puis il se mit en route pour Worms.

Un soir, l’empereur chevauchait à la tête de son armée ; Roland était auprès de lui. Is longeaient un magnifique champ de blé. Les moissonneurs, effrayés à la vue de tant de guerriers, avaient jeté leurs faucilles et s'étaient enfuis. Mais la curiosité leur ayant rendu un peu de courage, ils regardèrent de loin le défilé.

« Ne vous arrive-t-il jamais, sire, dit le comte du Mans, d’envier le sort de ces paysans ? »

Charles regarda son neveu avec surprise et le crut fou.

« Une fois leur journée faite, ils rentrent chez eux et trouvent sur le seuil une épouse qui leur tend les bras et toute une trôlée d'enfants qui fait l'assaut de leurs épaules pour leur prendre un baiser. Tandis que nous...

— Je vous comprends, mon neveu, ceci est une forme nouvelle que vous essayez et qui, si je vous laissais prendre votre élan, aboutirait infailliblement à cette phrase : à quand la noce? Je ne suis pas plus méchant qu’un autre et, par la Pâques! à mon retour... »

L'empereur s'interrompit; il venait de distinguer un tourbillon de poussière au bout de la route. Peu à peu le tourbillon devint nuage, le nuage devint cavalier, le cavalier était Hugo de Cotentin.

Le comte palatin venait à franc étrier annoncer à Charlemagne que les

Saxons s'étaient révoltés de nouveau et ravageaient les bords du Rhin.

Roland soupira : « Aude, chère Aude, dit-il, ne serons-nous done unis que dans le paradis? Si je le croyais, je prendrais les devants et me ferais tuer à la première rencontre. »

Je n’en finirais pas, mes chers enfants, si je vous contais toutes les expéditions de Charlemagne en Saxe. À chaque instant il franchit le Rhin, balaye des peuplades entières, recoit leur soumission et emporte des otages. A pee a-tl le dos tourné, que le bruit d’une révolte lui bourdonne dans les oreilles. Vous apprendrez tout cela dans des livres plus sé-

rieux. Sachez seulement qu'en 777,

l'empereur convoqua à Paderborn

Le cavalier était Hugo de Cotentin. (Page

da

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