‹ La légende de Croque-MitaineChapitre 23 sur 47 · LE ROI DE BEAUTÉ · texte numérisé non relu

LE ROI DE BEAUTÉ

Une chronique que j'ai retrouvée et que je suis seul à connaître, assure que Charlemagne adorait les enfants. Il prit plaisir un jour à en réunir deux cents dans son domaine de Paderborn, et là il leur dit :

« Vous êtes ici les maîtres, mes serviteurs sont les vôtres. Faites, si bon vous semble, une meule de toutes les fleurs de mes parterres, mes jardiniers vous y aideront; improvisez une dinette monstre à faire crever d’indigestion mon compère Guy de Bourgogne lui-même, mes cuisiniers sont à vos ordres ; feuilletez mes plus riches enluminures, si vous les déchirez par accident, Éginhard fera semblant

de n'y rien voir; brisez les cordes d'argent de la harpine de la reine, avant qu’elle

s’en doute on les remplacera. Ordonnez, opprimez, pillez même au besoin; je ne vous défends qu’une chose — et Charlemagne fronçant ses gros sourcils prit sa voix de tonnerre — une seule, entendez-vous? c'est de vous ennuyer. »

Ce discours était bien fait pour exciter l'enthousiasme; en un instant le chàteau fut au pillage. Ivres de liberté, les petits affranchis couraient çà et là butinant au hasard et sans profit, comme des papillons. Le bonheur de se sentir libres leur suffisait. Ce fut d’abord un vacarme assourdissant, une explosion de gaieté sans égale. On déchira quelques tentures, on ouvrit toutes les volières, on décapita quelques statues, on ravagea tous les buffets, on arracha toutes les fleurs; puis, peu à peu, cette grande fougue s’apaisa. Au bout d’une heure, les enfants, livrés à eux-mêmes, n'ayant plus rien à détruire, ne savaient qu'inventer, et quand l'empereur revint, il trouva ses jeunes invités dispersés dans le château, ennuyés, désœuvrés et tristes.

Charles les appela tous autour de lui et leur demanda s'ils s'amusaient beaucoup ; les enfants baissèrent la tête sans répondre ; nouvelle question, nouveau silence. Cependant Mitaine, plus hardie que les autres, prit la parole.

« Parrain, à ne vous rien cacher, nous ne savons que faire et nous nous ennuyons comme de toute notre vie cela ne nous était arrivé.

— Enfants, reprit Charlemagne, puisse ceci vous servir plus tard de lecon. Au plaisir comme à la bataille tout marche de travers sans un bon organisateur. Pour bien s'amuser comme pour bien se battre, il faut avoir un chef. Nommezvous un général des jeux, qui dirigera votre fête, et par ma barbe! vous verrez que tout ira bien.

— Cher sire, crièrent les enfants en entourant l'empereur, choisissez-nous notre général.

— J'y consens, reprit Charlemagne, mais vous me promettez au moins d'obéir à celui que je désignerai ?

— Oui! oui!»

Charlemagne avisa dans le groupe un charmant blondin de douze ans, et le prenant doucement par l'oreille, il le présenta à son petit peuple.

« Voilà le roitelet que je vous offre; obéissez-lui comme à moi-même, et toi, Joël le Blond, veux-tu que je te donne un conseil ?

— Je te le permets, mon cousin, dit l'enfant en se posant fièrement.

— Puisque vous daignez m’écouter, sire, reteuez ceci : Voulez-vous gouverner

sans trop de gène, dormir sans craindre un fâcheux réveil, prendre vos aises?

— Cela m'irait assez.

— Eh bien, Joël le Blond, faites-vous aimer.

— Nous y songerons ! » reprit l'enfant; sur quoi il allongea un coup de poing superbe à un de ses sujets, qui s'était familièrement appuyé sur son épaule royale.

Charlemagne s'en fut rejoindre Éginhard, Théodulphe, Leidrade et Alcuin, avec lesquels il s’enferma pour travailler à ses Capitulatres. À peine était-il dans son cabinet depuis une demi-heure, qu’il entendit un grand bruit dans le jardin, sous ses fenêtres; les cris, les rires, les pleurs se confondaient et prirent bientôt un tel caractère, que l'empereur se leva, curieux de voir quelle en était la cause. Je vous assure, mes enfants, qu'il ne fut pas surpris à moitié lorsqu'il aperçut Mitaine furieuse, aux prises avec un grand garçon qu'elle venait de renverser et qu’elle tenait sous ses genoux.

« Ab çà! maitre Joël, vous avez une singulière façon de gouverner, cria Charlemagne par la fenêtre; est-ce ainsi que vous assurez la sécurité de vos sujets? Que veut dire ceci? »

Le tumulte s'apaisa, Mitaine lâcha sa proie, Joël s’avança et prit la parole.

« Je regrette d'avoir à vous rappeler, sire, que vous nous aviez promis liberté entière, et j'ai lieu d’être surpris quand je vous vois vous mêler ainsi de ce qui se passe dans mes États. Que dirait Votre Majesté si le roi de Saragosse ou celui de Perse venait l’interroger sur ce que l’on fait chez elle? Cependant je n'ai pas oublié que je vous dois ma couronne, sire, je suis bon prince et consens à vous répondre. Nous avions résolu d'organiser un tournoi, et pour qu'il fût digne de moi, je commençai par me choisir une cour. Ceux qui sont là-bas en train de se disputer les restes d’un pâté, la composaient. J'armai des chevaliers; vous les voyez sur le gazon, et les culbutes qu'ils font en ce moment vous disent assez si je les avais bien choisis. J’improvisai des armes comme j'avais improvisé des preux. Les dames choisirent alors leurs cavaliers; Mitaine, acclamée reine de beauté, donna la préférence à ce grand garçon, auquel en ce moment elle donne de si beaux horions. Les trompettes retentirent, et je pris place sur mon trône avec une ma- Jesté qui vous eût charmé à coup sûr. Les joutes commencèrent aussitôt, et tout se passa d’abord assez bien : Riolet reçut de Charlot ce coup de poing sur l'œil qui prête à sa physionomie un air tout à fait martial; Loys eut deux dents cassées; Ode laissa sur le champ de bataille deux poignées de cheveux ; et nous

complions bien n'en pas rester là, quand Bérart, le chevalier choisi par Mitaine,

entra dans la lice. Il se présenta fièrement et vint avec arrogance défier Odille.

Celui-ci, sans se déconcerter, lui allongea dans les jambes un coup de pied si

Riolet recut de Charlot un coup de poing sur l’œil. (Page 104.) bien appliqué que le malheureux perdit contenance et prit la fuite. Cette

vue transporta Mitaine d'indignation, et, descendant brusquement de son trône,

Elle lui adressa des reproches sur son manque de courage.

elle fit mordre la poussière à Bérart, aussi effrayé que surpris; puis, ceci fait, elle se tourna vers son chevalier, lui adressa des reproches sur son manque

de courage, et vous voyez quel a été le sort du malheureux Odille. Je me suis bien gardé de mettre obstacle au triomphe de Mitaine, qui, reine jusqu'ici par le rang et la beauté, l’est devenue bien plus encore par son courage. »

Charlemagne rit pendant sept minutes, à ce que dit l’histoire, comme jamais il n'avait ri, puis il appela sa filleule.

« Par mon sceptre! voilà qui est agir en héroïne, et je prétends bien t'en récompenser. Il me semble d’abord qu'une marche triomphale serait assez de saison. Qu'en pense mon compère Joël l’avisé?

— Bien dit, sire, va pour la marche triomphale.

— Une chose seulement m'embarrasse : si

nous couronnons Mitaine pour son courage,

nous n’aurons plus de reine de beauté.

Charlemagne rit pendant sept minutes.

— Par ma barbe! sire, dit le petit Joël en caressant son menton de douze ans et en singeant l’empereur de son mieux, il faut avouer que’ vous vous troublez pour peu! »

Puis il alla chercher son camarade Charlot, dont l’œil devenait plus noir de minute en minute.

« Que diriez-vous de ce roi de beauté? N'’est-il pas juste que l'un et l’autre sexe participent au triomphe, comme d'ordinaire ?

— Voilà qui est parler en sage, dit Charlemagne, riant aux larmes. Qu'on amène Oghris, c’est la seule monture digne de ma courageuse filleule. Et vous, seigneurs rivaux et déconfits — c’est à vous que je parle, Bérart; à vous aussi, Odille — vous allez escorter votre vainqueur. Quant au roi de beauté, qu’en ferons-nous, compère? »

Joël, sans répondre, demanda quatre chevaliers de bonne volonté, et sur leurs

épaules il installa Charlot, auquel la douleur et la confusion faisaient faire d’assez

laides grimaces.

Le cortége se mit en marche au bruit des rires et des bravos. Le soir Charlemagne prit Miton à part et lui dit : « Savez-vous bien que notre Mitaine n’est pas faite pour porter plus long-

temps la jupe, et qu’une arme dans ses mains serait mieux placée qu’une aiguille?

Ces attaques auxquelles elle a, gräce au Ciel, échappé jusqu'à présent peuvent se renouveler, et je voudrais la mettre davantage sous ma protection. J'ai une offre à vous faire, comte de Rennes : donnez-la-moi pour page et je lui ferai apprendre le métier des armes. Ou je me trompe fort, ou je préparerai là un rude soutien à mon fils. »

L'offre fut acceptée, et dès le lendemain Mitaine, toute joyeuse, prit rang

parmi les pages, dont elle adopta le costume masculin.

Elle adopta le costume masculin.

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