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Isrâfil, ayant remarqué l'étonnement de Roland, lui dit :
« Le prophète a tenu à ce que tout ici te rendit hommage. Il sait que Lu vas toujours dans la vie comme au combat, droit au but; il a voulu te prouver qu'il connait tes goûts et tes habitudes. »
Roland continua son chemin. Ayant rencontré le cortége, il s'arrêta pour le
Ayant rencontré la tête du cortége, il s'arrêta.
voir passer. La terre alors, sans qu’il s'en aperçüt d’abord, s’enfla sous les pieds de sa monture, et il se trouva au bout d’un instant sur un tertre du haut duquel il dominait la foule. Isrâfil fit un geste, deux arbres sortirent de terre et projetèrent leur ombre sur le chevalier. Le comte du Mans, muet d’admiration, assista
immobile au défilé.
D'abord marchaient mille cavaliers; chacun d’eux portait une oriflamme
blanche et grenat; ceux-là montaient des chevaux blancs. Ensuite en venaient
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Derrière ceux-ci venaient trente éléphants blancs parsemés d’étoiles d’or. (Page 146.)
mille autres couverts de cottes de mailles, armés de masses d'armes et montant des chevaux bais. Derrière eux, deux mille Berbères des environs de Tombouctou agitaient des lances aux banderoles vertes, et portaient au bras gauche le bouclier lamtien, à l'épreuve du sabre; leurs chevaux étaient noirs comme leur visage. Puis trois mille autres cavaliers ayant pour ceinture des peaux de serpent; ils avaient le bouclier de cuivre, leur are était pendu au troussequin de leur selle, et dans leurs mains brillaient de longues hastes garnies de crochets aigus;
leurs chevaux étaient isabelles. Après eux marchait une armée composée d’autant de soldats qu'il y a de gouttes d’eau dans la mer; ceux-ci armés de lances ou de haches, ceux-là de javelots ou de massues. À cent pas en arrière venaient huit mille éléphants, vingt-cinq de front; le premier rang composé d’éléphants blancs, le second de noirs, et ainsi de suite. Sur chacun d’eux une tour qui mettait à l’abri vingt combattants. Derrière ceux-ci venaient trente éléphants blancs parsemés d'étoiles d’or et si richement harnachés qu'on avait peine à les regarder sans cligner les yeux. Ces derniers servaient de monture aux épouses favo— rites du Prophète : vingt sur chacun d'eux. Un dais éblouissant de blancheur, soutenu par dix colonnettes d'argent, les abritait du soleil. Dix mille guerriers d'élite les entouraient. Enfin venaient des chameaux en nombre incalculable, tous chargés de palanquins dont la brise faisait flotter les tentures. Chacun d'eux était conduit par un Éthiopien richement vêtu, qui tenait à deux mains le zimâm ou bride nasale. Dans chaque palanquin, dix houris, trop belles pour que vous puissiez vous les imaginer, agitaient leurs éventails. Puis encore vingt mille danseuses vêtues de chlamydes légères, les jambes et les bras nus. Sur leur cou, dans leurs cheveux, on voyait, quand elles s’agitaient, comme un petillement de pierreries qui vous forçait à baisser les regards. Leurs bracelets en jouant à leurs poignets, leurs périscélides en jouant à leurs chevilles, faisaient entendre un eliquetis harmonieux et provoquant.
Vous dirai-je le nombre des joueuses de cithare, de tambourin et de mandole, celui des choristes aussi? A quoi bon grouper des chiffres insuffisants ?.… Ces houris n'étaient pas d’origine vulgaire! Mahomet avait composé leur corps de musc, de safran, d’ambre et d’encens; leur visage brillait d’un tel éclat que dans la nuit il resplendissait doucement, comme la lune lorsqu'elle monte à l'horizon au milieu des vapeurs de la terre. Leur voix était si suave que rien de ce qui tombait de leurs lèvres ne pouvait être indifférent. Derrière elles venait le Prophète, vêtu d'une robe verte et monté sur une jument blanche; il était le plus simplement habillé, le plus modestement monté, et cependant on sentait les genoux vous fléchir en le voyant passer. A sa droite se tenait Abd’ el Motalleb, son grand-père; à sa gauche, son père, Abd’ Allah; autour de lui, Ali, son cousin et son plus fervent disciple; Saïd, son enfant adoptif; les quatre sages de la Mecque : Waraca, Othman, Obaydallah et Zaïd; le fougueux Omar; Abou-Bekr, son fidèle, et des milliers d’autres aussi fameux. Cent mille cavaliers fermaient la marche.
A mesure que les troupes prenaient place, le paysage changeait d'aspect.
Enfin venaient des chameaux en nombre incalculable, tous chargés de palanquins. (Page 14f.)
Roland, absorbé par le défilé, n'y avait pas pris garde; mais, lorsqu'il jeta les
yeux autour de lui, il se vit entouré de montagnes dont il n’apercevait pas le
Derrière elles venait le Frophète, (Page 146.)
sommet. Ces hauteurs gigantesques, dont le conglomérat était formé de gneiss, de mica, d’agate, d’onyx, de trapp et de porphyre, disparaissaient à moitié sous des forêts dont la flore était empruntée à toutes les zones. Le baobab immense étendait ses branches auprès d’un groupe de palmiers, dont les feuilles légères dessinaient leurs fines silhouettes sur le ciel. Le mohonono argenté contrastait avec
le sombre motsouri; le moupanda-panda du centre de l'Afrique, le jacquier des .
Moluques, le chêne d'Europe confondaient leurs feuillages. Des fleuves, dont la source se cachait dans les nuages, bondissaient de rochers en rochers, lançant à chaque obstacle un panache de fumée humide, que traversaient des ares-en-ciel.
Les troupes prirent place sur les hauteurs, et Roland aperçut des nuées de cavaliers campés fièrement sur des pies inaccessibles. Les éléphants se placèrent sur deux lignes, quatre mille sur chaque rang; devant ceux-ci se groupèrent les trente éléphants blanes des favorites du Prophète. Des anges parurent alors ; ils ouvrirent leurs ailes toutes grandes et tendirent leurs épaules aux six cents préférées, qui y prirent place pour arriver jusqu’à terre. Elles vinrent à pied jusqu'au comte du Mans, s'inclinèrent devant lui et s’assirent à sa droite sur des tapis que l’on avait préparés. Les chameaux vinrent ensuite; ils s'accroupirent doucement, et les houris sautèrent du haut de leurs palanquins avec une légèreté et une grâce qui étonnèrent Roland plus que le reste. Leur pied ne laissa même pas de trace sur le sable. Comme les favorites, elles s'approchèrent du héros, baisèrent la terre devant lui et se rangèrent ensuite à sa gauche. Alors, comme un flot, arriva la troupe des danseuses célestes, au son des crotales, des flûtes, des théorbes, des tympanons, des cithares et des mandoles, au bruit des chants ct de tous les instruments de gaieté. Leur ardeur s’accroit ou s’amollit au gré du rhythme qu'elles accompagnent de trépignements cadencés et de battements de mains à double et à triple temps. Leurs yeux pleins de langueur tout à coup lancent des étincelles. Les hanches se balancent, les tailles se courbent et se redressent, les bras s’agitent avec souplesse et avec grâce; parfois un peigne, impuissant à retenir une chevelure trop abondante, vole et rend la liberté à des tresses plus sombres que le noir cohel. Mais le. Prophète a fait un geste : les danses cessent, et, serñblables à des oiseaux effarouchés, les houris fuient et vont se grouper en face de Roland, à l'ombre des éléphants.
Mahomet s'approche à son tour du neveu de Charlemagne; celui-ci met pied à terre; ce qu'il ne manquait jamais de faire devant un vieillard.
« Que le Dieu qui a séparé les cieux et la terre, la lumière et la nuit; que le Créateur de toutes choses, étende sur toi sa bénédiction dans ce monde et dans le tien, dit le Prophète; sois le bienvenu parmi nous. Je sollicite toute ton indulgence pour le peu d'éclat de cette réception, mais notre entrevue à été en quelque sorte improvisée et je n’ai eu le temps de me faire suivre que de quelques familiers et des troupes aujourd'hui de garde auprès de ma personne;
j'aurais craint d’ailleurs, en m’entourant davantage de paraître me défier d’un
ennemi de la veille dont je ne désire rien tant que de me faire un ami. Si je Vai traité sans plus de cérémonial, c’est que je me suis senti porté à te traiter en frère. »
Roland fit la grimace. Mahomet feiguit de croire que le soleil l'incommodait et sur un signe de lui, quatre anges s’envolèrent et étendirent devant le soleil un nuage rosé.
« J'accepte tes excuses, dit avec le plus grand sang-froid le comte du Mans, qui craignait qu'on ne voulüt se moquer de lui. J'aurais d’ailleurs également besoin d'indulgence et si je suis venu ainsi sans suite, ne (en prends qu'à mon désir de me rendre promptement à ton appel. »
Après cet échange de politesses, Roland reprit :
«Tu me pardonneras si je te presse de me faire savoir ce qui me vaut l'honneur de cette entrevue, mais j'ai hâte de retourner sur terre. Je suis de garde ce soir auprès de l'Empereur et je n'aime pas à manquer à mon service.
— Ne crains rien, dit Mahomet, j'ai arrêté le soleil; nous avons tout le temps de causer.
— Je t'écoute.
— Il n’y a pas de plus vaillant chevalier que toi, ton bras vaut une armée, ton jugement est sûr, tes décisions sont promptes..….
— Combien me feras-tu payer ce panégyrique? Je te préviens, avant que tu ne poursuives, que, pour t'en donner grand prix, j'ai trop conscience de ma valeur.
— J'ai l'habitude d'offrir plus que je ne demande, sois sans crainte et laissemoi poursuivre. Dans ma jeunesse on m'appelait : EL Amin, l’homme sûr; je m'y connais en grandeur d'âme, et je sais que nul ne peut se dire plus loyal que toi...
— Voilà un éloge qui m'annonce, à n'en pas douter, que tu as quelque trahison à me demander.
— Si c’est trahir que de quitter la mauvaise cause pour la bonne, renoncer à des efforts qui seront vains, saisir le bonheur lorsqu'on nous l'offre, j'ai en effet une trahison à te proposer.
— Par le Dieu en trois personnes! tu attends un bon prix de compliments qu'on ne te demandait pas.
— J'en jure par la Montagne, par le temple visité, par le toit sublime et la
mer dans son plein, la vengeance céleste viendra; rien ne pourra la suspendre.
Les cieux ébranlés s'agiteront; les montagnes arrachées marcheront. J'en jure par le coucher de l'étoile ! !.
— En vérité, voilà bien des serments. Quand nous avançons une chose nous autres preux chréliens, on nous croit, sans que nous fassions intervenir le ciel, la mer et les étoiles, dit Roland en haussant les épaules.
— Aussi vrai que j'ai renversé les trois idoles de la Mecque : Lata, Aloza et Menat, les chrétiens seront chassés d'Espagne et leurs terres envahies; leur multitude sera dissipée et fuira honteusement; leur heure est marquée, elle sera amère et douloureuse.
— J'ai déjà lu tout cela dans le Coran, reprit le comte du Mans qui commençait à sentir la patience lui échapper; cela ne me dit pas ce que tu veux de moi, et pourquoi tu me fais perdre ainsi mon temps. Puisque l'avenir t’'appartient, puisque tu es certain de notre défaite prochaine, rien ne s'oppose à ce que je retourne à mon poste.
— Oui, l'avenir est à nous, et tu retardes seul la venue de l'heure glorieuse. Nous vaincrons, mais, toi vivant, ce sera au prix d'énormes sacrifices. Pourquoi obstiner à retourner là où t'attend la mort? Je t'offre la souveraineté de cette contrée, ses richesses, ses femmes, ses guerriers. Les peuplades de l'air, de la terre et des eaux; les astres qui se meuvent dans le firmament; tout ce qui est doué de raison ou d’instinet; l'être et la matière, tout en un mot fappartiendra et tobéira sans réserve. Si le soleil ’incommode, la lune viendra le remplacer; fais un geste, les fleuves se sécheront pour te laisser passer; un peuple plus nombreux que tous ceux de la terre réunis, ne respirera que pour te servir. Ces guerriers sont vaillants. 3
— À quoi leur sert d’être braves, ils n’ont pas d’ennemis à combattre.
— Ces chevaux battent le vent à la course.
— Que me fait qu'ils soient rapides, il n’y a pas ici de but que je désire atteindre.
— Ces femmes sont belles.
— Elles-sont belles en pure perte, je ne les aime pas.
— Durandal est fameuse sur la terre et cependant le dernier de ces soldats la couperait en deux en la frappant sur le tranchant de la pointe à la poignée.
— Assez! je t'ai déjà dit que j'étais pressé, interrompit Roland. Tu n’as ] ] que J ;