‹ La légende de Croque-MitaineChapitre 28 sur 47 · COMMENT ROLAND S'Y PRIT POUR DÉMOLIR SARAGOSSE · texte numérisé non relu

COMMENT ROLAND S'Y PRIT POUR DÉMOLIR SARAGOSSE

Si depuis quelques chapitres je ue vous ai pas parlé de Roland, n'allez pas en conclure, mes enfants, qu'il ne se distingua pas pendant la guerre d'Espagne ; il y fut toujours au premier rang. Jugez-en d’ailleurs.

Après trois mois de vaines attaques, Saragosse élait debout, aussi forte qu'au premier jour. Les catapultes et les balistes s'étaient brisées avant de faire aux remparts la moindre gerçure. Les assauts avaient tous été repoussés, et les assaillants, déchiquetés à coups de damas et de lance, roulaient du haut des remparts dans les fossés où disparaissaient dans les matières enflammées. La poix avait tellement bavé sur les murs qu’elle avait fini par les revêtir d'une cuirasse résineuse, bien autrement impénétrable que si elle eût été d'acier.

Roland perdit patience.

« Préparez tout pour l'assaut, dit-il à Charlemagne; dans une heure la brèche sera faite. »

Et il descendit dans les fossés, n'ayant pour toute arme offensive et défensive que Durandal et sou bouclier.

« Où donc va votre neveu, sire ? dit Turpin à l’empereur en suivant Roland des yeux. Est-il fou ou las de la vie ?

— Je ne sais ce qu'il va faire, mais il m'a engagé à tout préparer pour l'attaque, m’annonçant qu'avant une heure la brèche serait ouverte.

— Il le fera comme il l'a dit, sire, et, ma foi! je lui en sais gré, Car nous Commençons

à moisir ici. »

Charles monta à cheval et M de nil

prit ses dispositions de combat. =] \ re ; ie Te A)

Les sentinelles, qui veillaient ps i DUT sur le haut des remparts, firent ' CAES x . = 3764110 à peine attention à ce cheva- sas

lier isolé qui s'approchait de la ( DAEERE IDoti

ville; mais entendant un grand

bruit, elles se penchèrent et virent Roland qui du pommeau de Durandal frappait le mur à coups redoublés. Les Sarrasins se mirent à rire ef se demandèrent ce que voulait ce fou.

« Si nous l’assommions? dit

un des mécréants en s'apprètant à rouler un quartier de rocher

sur le bord du parapet.

— À quoi bon? reprit un autre ; est-il donc bien à craindre, et ne seriez-vous pas aise de savoir ce qu'il vient faire

ici % »

La curiosité est la plus mau-

Le mur commencait à sourire, (Page 136.)

vaise des conseillères : les sen-

à tinelles se découvrirent pour mieux voir, et quatre flèches les atteignirent en plein visage.

C'était l'heure de la leçon de tir des pages de Charlemagne!

« Voilà qui risque fort de faire loucher ces fils d'enfer! » dit Mitaine en choisissant une nouvelle flèche.

Roland, étranger à tout ce qui se passait autour de lui, continuait sa besogne de destruction. Le mur commençait déjà à sourire et le preux, satisfait, en faisait autant. Cependant ce martèlement formidable excita la euriosité des assiégés, et quelques soldats, voyant de loin les sentinelles immobiles couchées sur les créneaux, voulurent savoir ce qui captivait ainsi leur attention. Ils se penchèrent à leur tour et reçurent chacun une flèche dans l’oreille. -

« Que dites-vous de ces pendants d'oreilles? dit Mitaine en riant; vit-on jamais bijoux plus fins? Saint Éloi l’orfévre n’eût pas fait mieux. »

Pendant ce temps Roland redoublait d’ardeur. Une crevasse de trente coudées de long commençait à rendre la place dangereuse. Marsille, qui passait par là, sentit la terre frissonner sous ses pieds; chaque coup du pommeau de Durandal faisait maintenant trembler le quartier.

€ Ah çà! dit le roi de Saragosse, ces maudits ont done placé de nouvelles machines de guerre? Pourquoi ne m'en a-t-on pas prévenu? Allez, Ebrechin. et revenez en hâte me dire ce qui se passe. »

La terre continuait à trembler et quelques maisons commençaient à perdre l'équilibre.

« Ce n’est pas une baliste ordinaire qui manœuvre là, reprit Marsille ; aucune de celles en usage ne frappe d’aussi rudes coups. »

En effet, le roi avait à peine terminé sa phrase qu'une mosquée s’écroula à cent pas de lui; puis un bruit plus formidable encore le glaçca d’épouvante….

La brèche était faite, Roland avait tenu parole.

La mosquée s’écroula.

Mahomet faisait sa sieste dans le paradis.

GCEPANPAPRIE IC!

Pendant que Roland descendait dans le fossé de Pampelune, Mahomet faisait sa sieste dans le paradis. Une houri avait roulé un nuage sous sa tête, et il dormait près de la fontaine du Salsabil.

Le premier coup du pommeau de Durandal avait réveillé le’ prophète.

« Entrez, » dit-il, et il se retourna, mécontent d’être ainsi dérangé.

Le second coup le mit de fort mauvaise humeur; il sonna l’ange Namous, et lui demanda qui se permettait de faire un tel vacarme.

« Seigneur, dit le messager céleste, c’est encore ce Roland qui fait des siennes. Il a entrepris de jeter bas les remparts de Saragosse et je ne puis m'empêcher de trembler pour vos croyants.

« Voyons donc cela, dit Mahomet, je suis sûr que tu exagères comme à ton

ordinaire, et mon brave Marsille n’est pas homme à se laisser prendre par un chrétien. »

Le prophète descendit dans son observatoire et braqua sa lunette sur Saragosse.

« Par le croissant! je n’en reviens pas, ce chien a des allures de demi- J Pas,

dicu. Je serais curieux de le voir de près. L'étiquette, les convenances ne me

permettent pas d’aller le trouver. Vite, Namous, fais seller Boräâk et descends

Le prophète braqua sa lunette sur Saragosse. (Page 137.)

auprès de Roland. Tu lui diras que j'aurais grand plaisir à lui parler; va, et ne manque pas de me l’amener. »

Le cheval du prophète se promenait en liberté sur la voie lactée; l'ange l'appela.

« Venez ici, Borâk, c'est assez brouter comme cela, vous êtes trop gourmand et finiriez par vous faire mal. Un picotin d'étoiles doit vous suffire. Il nous faut descendre sur terre, et vous pouvez à peine vous tenir sur vos jambes. Si le prophète le savait! »

Et l’ange s'étant mis en selle joua de l’éperon; un quart d'heure après, ils avaient laissé Mars et Vénus derrière eux.

Quand Namous mit pied à terre, Saragosse était prise, pillée et ravagée ; Roland se demandait ce qu'il pourrait bien faire de sa soirée. L’ange s’approcha respectueusement, et lui dit :

« Je suis Namous, l’envoyé ct le confident du prophète. Le seigneur de la

Kabah t'a distingué entre tous les chrétiens et il désire ta venue. Réjouis-toi donc et suis-moi sans perdre un instant,

— C'est un grand honneur que me fait là ton maitre, et beaucoup de mes frères d'armes en sont plus dignes que moi. Tu lui porteras mes excuses et lui diras que je vis modestement, que j'ai mes dévotions à faire... et que d’ailleurs je ne vais jamais dans le monde.

— Le prophète aura lieu d’être surpris et blessé d’une pareille réponse, et il me demandera la véritable cause de ton refus. Crains-tu de te laisser séduire par les beautés de son paradis?

— Si tu connaissais Aude, ma chère Aude, cette idée saugrenue ne l'aurait pas traversé la cervelle.

— As-tu peur d’un voyage aérien ?

— Si je croyais trembler, je me mettrais en route ; la peur m'est étrangère et ne m’effraye pas. J'en entends si souvent parler que je serais curieux de la connaitre.

— Tu es las de ta journée, alors?

— Expose à mes coups un rival digne de moi, tu verras si l’on peut lasser Roland. »

L'ange s’'inclina et s’apprêta à se remettre en selle.

Les regards du comte du Mans se portèrent sur Borâk qui trépignait, piaffait, rongeant son frein, brisant les cailloux, impatient de regagner son écurie céleste.

« Voici une belle bête..…., » dit-il émerveillé.

Le fait est qu'on en vit rarement d'aussi belle. Borâk était maigre, d’une taille élevée, fort de structure et luisant comme le marbre que l’eau lave sans cesse, la robe safranée, — un poil d'or pour trois poils fauves, — les oreilles inquiètes et eflilées comme le calam, les yeux gros et pleins de lumière, les naseaux ouverts et fumeux, l'étoile blanche épanouie au front, le cou d’une moyenne arcade, couronné par une crinière souple et soyeuse à faire envie à une jeune fille, la queue longue et épaisse balayant le sol, la croupe luisante, l’échine grasse et frissonnante, la poitrine développée, le corsage long, le flanc court et uni, le ventre dégagé; le sabot fin et élevé, la corne lisse et noirâtre, des balsanes aux jambes, les paturons entre le boulet et la couronne, le jarret nerveux de l’autruche, les genoux bien emboités et les veines saillantes. Le mors était d’or, la bride de soie, la housse de brocart aux glands et franges ponceau.

« C’est la monture favorite du prophète; il te l’avait envoyée pour te faire

honneur. »

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Roland fut touché de cette attention. L'ange reprit :

« Je voulais t'en conduire une plus douce, mais Mahomet a dit que tu étais le meilleur cavalier qu'il connût, et que tu saurais bien t'en rendre maitre. Cependant si c’est cela qui arrête, ajouta traîtreusement Namous, je puis te

fournir d’autres moyens de transport. »

Le comte du Mans haussa les épaules, et pour toute réponse sauta en selle,

malgré le poids de son armure, sans mettre le pied dans l’étrier et sans porter

Il était à la hauteur de la constellation du Scorpion.

la main sur la crinière. BorÂk fléchit, puis s’élança dans l’espace, escaladant les nuages au triple galop. L'ange déploya ses ailes et prit les devants. Quand Roland revint de sa surprise, il était à la hauteur de la constellation du scorpion. Il comprit que la colère n’était pas de saison, et, s'étant assuré que Durandal était à son côté, il se résigna. Le voyage se fit sans encombre ; une seule fois le preux faillit perdre l'équilibre : Borâk, effrayé par une étoile filante

qui lui avait passé entre les jambes, avait fait un bond du bouvier à la balance.

Les forêts vierges de l'Amérique ne sont que des broussailles auprès de celles qu’il distinguait. (Page 143.)

Enfin, au bout d’une demi-heure d’ascension, le cheval s'arrêta et l’ange frappa à la plus grande des huit portes du paradis. A peine fut-elle ouverte que Roland poussa un cri d'admiration.

Comment pourrai-je avec des termes humains vous décrire tant de merveilles surhumaines? Je dois d'abord vous dire, mes enfants, que toutes les facultés de notre brave chevalier acquirent, en passant le seuil du paradis, des proportions inconnues; ainsi sa vue, quoique bonne, ne lui permettait, sur terre, de distinguer les objets qu’à une assez faible distance ; quelle ne fut pas sa surprise en distinguant très-nettement les êtres les plus microscopiques à six ou sept cents lieues, sans que pour cela les lois de la perspective en fussent heurtées. De mème pour l’ouie et l’odorat. Il a conté depuis qu'il respira avec grand

plaisir l’odeur d’une fleur qui venait de s'épanouir dans une province éloignée, et qu’il écoutait en même temps le chant d’un oiseau inconnu qui vocalisait au pôle opposé. Son esprit était devenu si délié qu’il ne résultait pour lui aucune confusion de ce prodigieux perfectionnement de ses sens. Il embrassa d’un seul coup d'œil deux mille parasanges carrées de pays, et chaque parasange vaut un peu plus d’une lieue. Les forêts vierges de l'Amérique ne sont que des broussailles auprès de celles qu’il distinguait. Partout des villes éblouissantes de blancheur, surmontées de milliers de clochetons aux coupoles d’or et d'argent. Au pied de leurs murailles roulaient majestueusement des fleuves dans lesquels se seraient noyés le Rhin, l'Euphrate et le Nil. Rien de ce qui incommode les habitants de la terre n'existait dans ce pays enchanteur; le lion, le tigre, le serpent, la panthère étaient les ornements des forêts ; ils se nourrissaient de verdure et se prêtaient aux usages domestiques avec une douceur parfaite. Point de vent, de la brise; point d’orages, une pluie parfumée ; le climat de l'Italie sous le ciel de l'Égypte.

Une légion ailée vint au-devant de Roland; Isrâfil, l'ange de la résurrection, la commandait.

« Le prophète nous a envoyés vers toi pour t'annoncer sa venue; que préfères-tu : nous suivre ou l’attendre ici?

— Je vous suis. »

Et il se rendit au-devant du cortège. Il remarqua avec stupéfaction que pour lui faire place les forêts se reculaient, les fleuves changeaient leur cours. Il voulut s'assurer qu'il n'était pas le jouet d’un mirage, et il s’élança au galop vers un lac qui bordait la route. Le cheval ne refusa pas de sauter, mais l’eau s’éloigna

avec respect et il retomba sur une pelouse épaisse et fleurie.

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