OÙ ROLAND RETROUVE SON LATIN ET OÙ LE DIABLE PERD LE SIEN
Je ne puis pas vous dire ce qui se passa, mes enfants; Roland lui-même n’en a pas gardé souvenir. Dès qu'il eut repris ses sens, il se leva, jeta les yeux autour de lui et se vit au milieu d’une plaine de sable qui se perdait de tous côtés à l'horizon. Le soleil lançait sur lui des rayons hostiles qui, en peu d’instants, rendirent son armure brûlante et insupportable. L'air était chargé d'une telle quantité d'électricité que les plumes de son casque faisaient entendre des petillements et lançaient des étincelles. En vain il chercha à l'horizon un point de repère ; partout la terre plane et le ciel bleu. D'énormes fourmis rousses allaient et venaient affairées ; c’étaient les seuls hôtes de ce désert. Tout à coup il vit en face de lui dans le lointain, de blanches mosquées, des bouquets de palmiers, un port de mer, des vaisseaux à l'ancre et d’autres prêts à sortir du port; et de longues caravanes qui se croisaient aux portes de la ville. Roland sentit son courage renaître et il se mit à marcher dans cette direction. Mais il ne lui semblait pas qu'il approchât du but; il se mit à courir et tomba de lassitude sur le sable brûlant. Alors la ville prit un ton plus jaunâtre, le bleu de la mer devint plus clair et se confondit avec le bleu du ciel; les arbres s’effacèrent et le comte
du Mans se retrouva de nouveau dans la solitude. « À quoi bon rester immobile,
se dit-il, marchons dans la première direction venue; je ne puis que gagner au change. » Il se releva, résolu à avancer tant que ses pieds pourraient le soutenir, et quelle ne fut pas sa surprise en voyant au côté opposé à celui vers lequel il se dirigeait d’abord, une montagne couverte de verdure au sommet de laquelle s’élevait une forteresse. Trois murs d'enceinte la protégeaient; au pied de chacun d’eux roulait un fleuve couvert de vaisseaux de guerre. Trois escaliers suspendus, d’un travail merveilleux, reliaient entre eux les trois étages de la forteresse. Quatre bastions fortifiaient l’'abord de chacun d'eux.
Roland se remit en route, mais à mesure qu'il avançait, la forteresse s'élevait dans le ciel, et au bout d’une heure de marche, il se trouva de nouveau n'avoir devant lui que l'horizon désert. Alors le découragement le prit, il s'agenouilla, fit le signe de la croix et versa quatre larmes, les premières qu’il eût versées. Elles tombèrent sur le sable et y creusèrent quatre sources d’une eau fraiche et limpide. Roland y puisa de nouvelles forces, et ayant remercié Dieu il s’apprêtait à se remettre en marche, lorsqu'il remarqua avec surprise une grande fermentation dans le sable. De petites vagues poussiéreuses commencèrent à s’agiter dans toutes les directions, et cependant l'air était toujours immobile; puisle sable se mit à tournoyer sans relâche, traçant un large cercle à peu de distance de notre héros.