‹ La légende de Croque-MitaineChapitre 32 sur 47 · MAHOMET · texte numérisé non relu

MAHOMET

Trois murs d’enceinte la protégeaient

En tournoyant, il s’amoncelait et se précipitait, entrainé vers le centre par une force d'attraction effrayante. On eût dit qu'un polype gigantesque aspirait tout le sable du désert. Au bout de quelques minutes s'éleva, en tournoyant toujours, une colonne qui grandit à vue d'œil et dont le sommet se perdit bientôt dans le ciel. Un vent brülant semblable à l'harmattan des côtes de Guinée, s'éleva faisant voler Le sable de tous côtés ; le soleil devint rouge comme la fonte en ébullition ; la colonne de sable s’écarta de son rayon d'attraction et s’abima sur le désert avec un sifflement effroyable. Roland ferma les yeux, mais il ne recula pas. Il entendit un immense éclat de rire et porta instinctivement la main sur la poignée de son épée ; ce qu’il vit le décida à la sortir du fourreau.

En s'écroulant, la colonne avait formé un monticule dont la base décrivait un cercle immense. Au centre, ensablé encore jusqu'à la ceinture, Roland vit avec surprise un colosse effroyable. C'était Iblis, le diable des Orientaux.

Permettez-moi de vous le présenter.

Sa Seigneurie avait cent pieds de haut, ce qui est une taille respectable même pour un démon de première classe. Sa peau noire, zébrée de rouge, était couverte d’écailles microscopiques qui la rendaient luisante comme une armure. Ses cheveux étaient longs et si crépus qu'un boa s'y fût égaré ; son nez écrasé était traversé par un anneau admirablement travaillé, comme on en voit aux buffles des campagnes de Rome ; ses dents blanches incrustées de pierreries prêtaient à son sourire un éclat irisé des plus étranges. Ses petits yeux prenaient, l'une après l'autre, toutes les nuances du prisme, ce qui rendait son regard impossible à soutenir. Ses oreilles en tout semblables à celles de l'éléphant, lui pendaïent sur les épaules. Malgré tout mon désir de faire du pittoresque, je dois à la vérité de dire qu’il n'avait pas de cornes; mais, en revanche, il avait une queue de soixante pieds de long, terminée par une main crochue qui vous eût pris l'obélisque comme un cure-dents. Iblis n'avait pour tout vêtement que ses ailes: de grandes ailes velues et souples à merveille dans lesquelles il aimait à se draper. Ajoutez une lueur phosphorescente courant sans cesse sur la peau de ce monstre, et vous comprendrez aisément que Roland ait tiré Durandal du fourreau.

Le démon se tordait.

« Sur l'honneur, je n’ai tant jamais ri de toute mon éternité ; sais-tu, petit, que tu viens de faire là un coup de maitre. »

Ce ton familier déplut à Roland.

« Je viens de rencontrer Mahomet, tu lui as cassé cinq dents de devant. J'ai

vu bien des prophètes; mais, foi de maudit! je n’en ai jamais aperçu d'aussi ; ) J J P

furieux. J'ai, pour célébrer ce horion, accordé trois jours de congé à l'enfer. Il

Ce ton familier déplut à Roland. (Page 156.)

y aura concert, festin, bal, chasse à courre et spectacle. Je fais préparer par un de nos auteurs fameux, une petite comédie dans le genre d'Apollodore; au dénoûment Mahomet recevra cent coups de bâton. J'ai donné des ordres à toute la marmitonnerie et tu peux entendre d'ici un bruit de casseroles tout à fait réjouissant. Je tiens à te faire voir que nous ne sommes pas aussi arriérés qu'on le prétend. Tu retrouveras d’ailleurs parmi nos convives quelques-unes de tes anciennes connaissances; nous avons en ce moment fort bonne compagnie. Ma femme, — une gaillarde, — sera charmée de te counaitre; viens avec moi, je veux te présenter à elle comme le meilleur de mes amis.

— Butor, dit Roland peu flatté de ces marques de tendresse, qui ta donné le droit de me parler de la sorte ? »

Iblis, peu habitué à s'entendre traiter ainsi, resta muet de surprise.

« Par les cornes de mon père! dit-il, au bout d'un instant, je dois avoir mal compris. Donne-moi la main Roland pour qu'il ne me reste aucun doute. »

Et le diable tendit la queue au chevalier qui fit quelques pas en arrière.

« Ah çà! pygmée, dit Iblis aussi pâle de colère qu'un nègre le peut être, je

vais te faire rentrer sous terre. Me crois-tu taillé dans la même étoffe que Mahomet ?... »

Roland prit son second gantelet et le jeta au visage d’Iblis.

« Les deux font la paire, dit le neveu de Charlemagne en se mettant sur la défensive. j

— Zacoum Zimzim Galarabak !... » s’écria le diable ivre de rage.

Vous saurez, mes enfants, que c’est là le plus formidable juron qu’on puisse prononcer en sarrasinois.

La terre s’ébranla, s’ouvrit sous les pieds de Roland, qui se sentit rouler dans l'espace. Son armure devint glacée.

« Si j'en reviens sans rhumatismes, se dit le preux, j'aurai vraiment bien du bonheur. »

Il entendit autour de lui des battements d'ailes; e’était une troupe d’afrits, de djins et djinnesses.

« Réfléchis, Roland, il en est encore temps; Mahomet est prêt à te pardonner. »

Pour toute réponse, Roland entonna le cantique : Sub tuum Præsidium confugimus.

« Encore quelques instants et ton corps va se briser sur la terre; rappelle-toi

les merveilles que le Prophète offre de partager avec toi. » Sancta Dei Genitrix ; nostras deprecationes ne despicias,

continua Roland; et il lui sembla qu’au lieu de rouler au hasard dans l’espace il voyageait doucement porté. Le chœur des afrîts et des djinns s'était éloigné; cependant. on entendait encore un battement d'ailes.

« Rassure-toi, dit une voix si harmonieuse que Roland frissonna en l’entendant, je suis l’archange Michel et madame la Vierge m'envoie vers toi pour te secourir. Elle a été touchée de ta constance et charmée de ton courage. Repose en paix entre mes ailes, dans un instant nous serons sur terre. »

En effet au bout de quelques minutes, le comte du Mans, tout étourdi, arriva devant Saragosse.

Il était en prières dans sa tente, lorsqu'il entendit la voix de Miton.

« Cher Roland, êtes-vous là? criait le comte de Rennes inquiet.

LE PARADIS DE MAHOMET. l

[en] =

— Me voici, dit le preux en courant au-devant de son ami.

— Charlemagne, qui sait combien vous êtes ponctuel, vous voyant de dix minutes en retard pour prendre votre service, vous fait chercher de tous côtés. Vous êtes pâle, cher comte, que vous est-il arrivé?

— Je vous conterai tout cela, » dit Roland en courant à son poste auprès

de l’empereur.

Roland courut à son poste,

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