L’AUBERGE DU CROCODILE
L'hôtelier était un homme de moyenne taille, moitié Espagnol et moitié Sarrasin, gras de torse, maigre de jambes, la peau olive et les yeux gris. Il s'était acquis une grande notoriété dans le pays par sa manière d’assaisonner les pieds de vean au safran et par son adresse à donner des coups de couteau au bon endroit.
Il faisait commerce de tout, et regrettait fort de n'avoir pas hérité de quelque religion qu'il eût pu abjurer à prix débattu, soit avec les Sarrasins, soit avec les catholiques. Au demeurant, un homme fort accommodant, pourvu qu'on eût l’escarcelle jaseuse ; et je croirai avoir parachevé son portrait en vous disant que c'était le plus grand bandit que portât la terre espagnole, de Pontevedra à Girone.
Ali-Pépé vint ouvrir.
On oublie toujours quelque chose ! j'avais négligé de vous dire qu'il s'appelait Ali-Pépé.
« L’hôtesse? demanda Allégrignac en frisant sa moustache.
— Un lit! bâülla Porc-en-Truie.
— À souper! » hurla Mont-Rognon.
Maragougnia ne demanda rien; il était absorbé par la contemplation de l'hôtellerie, et l'inventaire qu'il en faisait était loin de le satisfaire.
Ali-Pépé demeurait sur la défensive, obstruant l’entrée de la fonda.
« Vos Seigneuries paraissent de trop noble race pour que je ne les prévienne pas qu'elles seront logées ici d’une façon tout à fait indigne d'elles.
— Voilà de la franchise et du désintéressement; ef où pourrions-nous trouver un meilleur gite ?
— Mon hôtel est le seul et le meilleur
de tout le pays.
— Alors livre-nous passage, dit Mont-
= : Rognon en prenant Ali-Pépé par la ceinture
et en le portant à bras tendu dans la cui- Ali-Pépé vint ouvrir, (Page 171.) ; sine; nous serons mieux là pour causer. »
Maragougnia entra le dernier; il fit jouer les serrures pour s’assurer que les portes fermaient bien, il examina toutes les issues, fit sonner le plancher et donna seulement alors à son valet l’ordre de lui apporter ses armes.
« Il nous faut quatre lits, dit Porc-en-Truie.
— Dans.la même chambre, ajouta vivement Maragougnia qui craignait la solitude. Ï
— Il nous faut d'abord à souper, vociféra Mont-Rognon. N'oublions pas, je vous prie, le plus important.
— Un souper frugal, aventura Maragougnia qui craignait la dépense.
— Frugal!... vociféra le sire de Bourglastic; ne fais pas une chose pareille,
l'hôte, ou je brûle ta bicoque. Dépeuple ta basse-cour, vide tes viviers, décoiffe
tes flacons; égorge, épluche, éventre, débouche, et prépare-nous un repas de roi ou de sultan, à ton gré.
— Vous me servirez à part, larmoya le comte de Riom, des raves et votre vin le meilleur...
— Marché, ajouta obligeamment Allégrignac en riant.
— Puis-je savoir qui j'ai la gloire de servir, dit Ali-Pépé en faisant une révérence si respectueuse que Maragougnia la remarqua avec terreur, craignant de la voir comprise dans la dépense.
— Rien n’est plus aisé, répondit Allégrignac en rendant à Ali-Pépé son salut. Ce gros que tu vois là-bas est le pourvoyeur de Charlemagne et de toutes les bouches couronnées de la Grande Arménie à la Lusitanie, et de la Scandinavie à la Tripolitanie. Il va de contrée en contrée, cherchant des mets nouveaux pour en réjouir les tables souveraines. Son discours sur la rôtisserie est encore dans toutes les bouches; il y a démontré que le bœuf doit quitter la broche ayant le cœur rouge et saisi; le mouton la doit fuir lorsqu'il a le cœur rosé; le veau ne la doit abandonner que lorsqu'il a le cœur entièrement blanc. Cet homme, qui te parait si simple, a découvert que la soif augmente dans les courants d'air; que les Scythes avaient l'estomac moins large d’un pouce que les Teutons, mais en revanche plus profond de sept lignes que les Cimmériens. Le premier il a cuit la carpe à l’eau de rose, et dernièrement encore, après d’arides recherches, il a retrouvé dans un manuscrit la recette du garum, si chère aux anciens et que l’on croyait perdue. Il m'a confié ce secret, je te le livre dans l'espoir que la reconnaissance te poussera à nous faire mieux souper. Apprends, profane, que pour confectionner cet assaisonnement de haut goût, il convient de laisser fermenter la chair du scombre femelle avec des champignons pendant dix-sept nuits au clair de lune; les entrailles en étant extraites avec soin, il faut les triturer, macérer et piler religieusement dans un morceau de soie rose... rose, entends-tu bien. On recueille le jus qui en sort dans un vase d’argent, par un temps clair ou orageux. On le laisse reposer pendant trois semaines et sept heures, après l’avoir mélangé avec une préparation dont j'ai perdu le secret, et qui lui donne tout son prix. Tu vois à qui tu as affaire; fais en sorte que le repas soit digne du grand homme et de nous. »
Ali-Pépé s'inclina.
« Get autre, qui ronfle là-bas, voyage dans l'espérance d'apporter quelque
amélioration aux couchettes royales. Nul ne connaît mieux que lui le savant
agencement des coustepointes, du cheveciel, des quarriaus et des gouttières de lit. Son traité comparatif, intitulé : Zectus cubilaris, lucubratorius, emortualis, genialis et descubitorius, à été transcrit sur parchemin par les religieux du Mont-Cassin. A lui l'honneur d'avoir remplacé la balle de maïs par le duvet, qu'il rapporta de la terre des Cimbres, et d’avoir ajouté un second matelas aux lits de nos rois, qui ne se composaient que « d'une couste, d'un coussin et d’un faissel de feurre. » Tu vois qu'il te faudra soigner notre coucher. »
Ali-Pépé fit une nouvelle courbette.
« Je n'aime pas à parler de moi, continua Allégrignac, cependant je cède à tes instances en te disant qui je suis. Tu n'es pas sans avoir entendu parler du fameux géant Alcomiroziropoulopilousitounitapignae ? »
L'hôtelier regarda le comte de Salençon de travers; puis, résigné, il fit un signe affirmatif.
« C'était ma mère! reprit Allégrignac. Elle mourut après seize ans d’heureuse union, assassinée par mon malheureux père qui n'avait jamais cessé de la rouer de coups. Dégoûtée du mariage, à juste titre, elle résolut de se vouer au célibat : dix mois après je vins au monde et choisis le métier des armes. Ma fortune, ma haute naissance, tout me disait que je ne pouvais rien devoir qu'à ma valeur. Je pris bravement mon parti et franchis les Alpes, décidé à venger mon père. Je mis le siége devant Toulouse. Te dirai-je mes malheurs ?.…
— Ne me les dites pas, seigneur; les détails que vous venez de me donner me suffisent et disent assez à qui j'ai affaire. Je ne vous demanderai même pas quel est ce quatrième chevalier.
— Ce saule pleureur ?..
— Je suis un pauvre diable errant, en quête de la fortune, s'écria précipitamment Maragougnia. Mes goûts sont modestes comme ma bourse; je sais me contenter de peu.
— Je sers chacun suivant ses goûts et ses moyens, dit Ali-Pépé. Vous m'avez, messeigneurs , demandé bien des choses; je vais vous détailler mes ressources. Je n'ai qu'une chambre et qu'un lit...
— Je les prends, dit Porc-en-Truie. Pour rien dans le monde je ne passerais cette nuit à la belle étoile. Je ne me remettrai en route que demain. Si cependant l’un de vous désire partager avec moi...
— Merci, je partirai dans une heure, dit Maragougnia ; et il s’en alla trouver
son écuyer pour lui recommander de ne rien donner aux chevaux. «Ils trouveront de l’herbe sur la route, » ajouta-t-il.
« Quant à moi, je tabandonne la chambre de grand cœur, reprit Mont- Rognon ; je prétends passer la nuit à table. Je me mettrai en route au petit jour.
— Et je te tiendrai compagnie jusque-là. Nous avons, du reste, quelques flacons et une vieille querelle à vider, dit Allégrignac au sire de Bourglastic; tu prétends me rendre trois fioles sur dix, je te parie qu’à la neuvième bouteille tu roules sous la table. Je me sens d'humeur à te tenir tête aujourd'hui. »
Un sourire de mépris fut la réponse de Mont-Rognon; puis, se tournant vers l'hôtelier :
« Quel potage te crois-tu capable de nous faire ?
— Votre Seigneurie s’accommoderait-elle d’une soupe aux grenades ?
— Fais-moi voir tes grenades. »
Ali-Pépé courut à la cave et en revint avec un plein panier de fruits. Mont- Rognon en choisit une douzaine.
« N'oublie pas de servir ton potage tiède et ajoutes-y quelques tranches d'orange. Après ?
— Si Votre Seigneurie voulait s'en rapporter à moi, elle n'aurait pas à s'en plaindre; j'ai été prime-queux du roi de Mésopotamie pendant dix ans, et Sa Majesté m'a fait dire, il y a huit jours encore, qu’elle ne mangeait plus rien avec plaisir depuis mon départ. Je proposerai :
La soupe aux grenades et la soupe au gruau, bain d’ortolans.
Comme entremets :
Les pieds de veau au safran :
Les rouelles et daintiers de daguet en menus droits.
Ensuite :
Le poulet farci à la Madame-Räpée :
Le héron du lac d’Ambonne cerné de gelinottes ;
Le marcassin rôti, accompagné de sa sauce cameline.
— J'aimerais assez un quartier de baleine sur un lit de jaunes d'œufs, ajouta négligemment Allégrignac.
— J'en avais ce matin encore, mais on est venu prendre le dernier quartier pour le roi Marsille.
— Vous remplacerez cela par un paon en belle-vue, vous le farcirez de
marrons et de safran, et ajouterez une garniture de fenouil roulé dans le sucre.
— J'offrirai en outre à Vos Seigneuries :
Les dorades au jus d'orange et les murènes à liris.
— Est-ce tout?
— Oui, seigneur; c’est là un menu simple, mais de choix.
— Par la Pâque! s’écria Mont-Rognon, vous voulez done nous faire mourir de faim, monsieur le prime-queux du roi de Mésopotamie? Renforcez-moi ce diner de nonnain de quelque civet de biche, quartiers de lièvre au gros sel, choux en compote, purée de figues barbaresques à la Sardanapale, entrailles de porc dorées au vin odoriférant et côtes de bœuf au miel. Courez à vos fourneaux, et si nous avons besoin de quelque autre chose, nous vous appellerons. »
Ali-Pépé salua et s’apprêta à sortir.
« Un mot encore, ajouta Allégrignac : n'oublie pas que le rôti s’apporte sur la broche, et surtout soigne les vins; ne crains pas de monter trop de flacons.
— En vous en allant, l'hôte, dit Porc-en-Truie, vous me montrerez ma chambre. Je vous dis adieu, Allégrignac; votre main, Mont-Rognon; bonne chance, Maragougnia. Je dormirai sans doute encore lorsque vous vous mettrez en route; puissiez-vous réussir et rapporter à l’empereur ce qu'il vous demande.
— Trop heureux si nous rapportons notre peau | » soupira le comte de Riom en se disposant à partir.
Dans le chapitre suivant, vous verrez, mes enfants, comment les quatre che-
valiers s’y prirent pour satisfaire Charlemagne.
Aurais-tu la folle prétention de me loger ici?