LES QUATRE ADVERSAIRES DE CROQUE-MITAINE
Charlemagne avait la mémoire longue; les dangers auxquels Mitaine se trouvait à chaque instant exposée, ne cessaient de le préoccuper. Il fit fouiller le lieu du guet-apens par ses espions d’abord, par ses gens d’armes ensuite; tous, au retour, lui firent le même récit. Ils lui dirent que la forêt était mhabitée ; qu'on parlait bien d'un château appelé le chateau de la Peur qui devait se trouver aux environs; mais que personne ne l'avait jamais aperçu. Nul ne doutait cependant de son existence : s’il disparaissait un enfant, si quelque pièce de bétail s’égarait, « c’est le sire de la Peur qui l’a enlevé, » disaient en tremblant les paysans. Si le feu prenait dans quelque endroit, le sire de la Peur l'y avait dû mettre. La responsabilité de tous les accidents, malheurs, catastrophes ou fléaux remontait toujours au mystérieux habitant de cet invisible château.
«Je veux en avoir le cœur net, se dit l’empereur; j'ai peine à me résigner à accuser mon compère (ane. »
Et il assembla ses preux.
« Mes fidèles, j'ai besoin de quatre d’entre vous pour courir une périlleuse aventure. Je ne sais où je vous envoie; je ne sais si vous reviendrez. Qui veut tenter la mort pour mon bon plaisir? »
Tous les chevaliers se précipitèrent aux pieds de Charlemagne, lui demandant de les honorer de son choix.
« Vous me mettez dans un grand embarras, dit l'empereur ému, et je vois bien qu'il faut que le sort désigne mes quatre champions. Je puis sans crainte m'en rapporter à lui, car je vous sais égaux en bravoure. »
Les noms de tous les chevaliers présents furent mis dans un casque, et Mitaine servit au destin de fondé de pouvoir, sans se douter qu'elle se choisissait des vengeurs.
Le premier nom qu'elle appela fut celui d'Ællégrignac de Cognac, comte de Salencon en Saintonge.
« Le sort me sert à merveille, dit Charlemagne en faisant de la main un signe amical au chevalier; vous connaissez la langue du pays et serez un guide sûr pour vos COMpagnons. »
Mitaine nomma ensuite /e baron de Mont-Rognon, seigneur de Bourglastie, Tortebesse et autres lieux.
« Voilà qui se trouve à merveille : il n’y a pas dans les Arvernes un poignet plus ferme que le vôtre; s’il y a quelque poterne à enfoncer d’un coup d'épaule, vous serez là, Mont-Rognon.
— Porc-en-Truie, sire de Machavoine, cria Mitaine.
— Je suis en veine heureuse, par saint Jacques ! Tu passes pour avisé, Poreen-Truie, et tu mèneras à bien l'aventure que je te ménage, j'en suis certain. Je suis curieux de connaître mon quatrième serviteur.
— Maragougnia, comte de Riom, dit Mitaine.
— Nous avions déjà : le savoir, la force et l'adresse; Maragougnia rendrait des points au serpent pour la prudence. Si je ne réussissais pas avec de tels chevaliers, ce serait à désespérer de tout. »
Charlemagne s'enferma avec ses quatre champions ; il leur dit les dangers qu'avait courus sa filleule, les recherches qu'il avait faites, ses soupçons; enfin, il leur parla du château de la Peur et conclut en ces termes :
« Je veux à tout prix en finir avec Croque-Mitaine; vous traverserez la forèt et ne vous arrêterez qu’à Alagon, petite ville située sur les bords de l'Ébre. Là,
vous demanderez la fonda del Caiman, ou, si vous aimez mieux, l'auberge du
Crocodile. Vous pouvez vous y reposer quelques heures, puis vous repartirez. Toi, Allégriguac, tu te dirigeras du côté de Pampelune en évitant le cours de l'Ébre; toi, Mont-Rognon, tu chevaucheras dans la direction de Catalavud, et prends bien garde aux infidèles, mon mignon, car ils sont de ce côté assez mécontents des vexations que nous leur avons fait endurer. Quant à toi, Porcen-Truie, tu te rendras à Fuentès. Si tu m'en crois, ne voyage que la nuit, tiens-toi bien caché le jour; tu me comprendras une fois en route. Toi enfin, brave Maragougnia, tu auras à {e diriger du côté de Lérida, mais tu n'iras pas plus loin que la rivière Alcandre. Je t'ai réservé cette dernière entreprise, parce qu'elle est la plus périlleuse.... ne me remercie pas, je te comprends. Battez le pays dans toutes les directions et découvrez-moi le château de la Peur; celui qui me rapportera la tête de son châtelain redouté, sera duc et pair de mon royaume. » ;
L'empereur remplit d’or les escarcelles de ses preux et les congédia après les avoir embrassés. Une fois seuls, les quatre chevaliers se regardèrent :
« Que pensez-vous de ceci? dit Pore-en-Truie en faisant la grimace.
— Que je serai due, dit en pirouettant sur son talon Allégrignac, véritable voisin de la Garonne; cette entreprise est un jeu d'enfant.
— Que nous ne pouvons pas faire autrement que de partir, dit Mont- Rognon, d'un air revèche, et que j'avais commandé pour ce soir un souper merveilleux que mangeront mes gens.
— Que nous ne reviendrons ni les uns, ni les autres, dit piteusement Maragougnia, en essuyant une larme avec le pan de sa cotte de mailles.
— Bah! qui sait? interrompit en souriant Porc-en-Truie ; mettons-nous en route, ensuite nous verrons. »
Ils se donnèrent rendez-vous sur la lisière de la forêt; une heure après ils y arrivèrent équipés pour le combat et pour le voyage.
Porc-en-Truie, sire de Machavoine, était un bon luron de trente ans, plus expert à éviter les coups qu'à en donner. Il tirait toujours son épingle du jeu sans en émousser la pointe, non qu'il manquât de courage, mais parce qu'il était affreusement fainéant. Il eût couru trois heures à pied par paresse, pour éviter de seller son cheval, et eût tué son meilleur ami dans un tournoi pour ne pas prolonger ‘une joute fatigante. IL arriva au rendez-vous à cheval, n’ayant pour toute arme que son épée.
« Quelle imprudence! lui eria Allégrignac du plus loin qu'il l'apercut; est-ce
done à la noce que nous allons, et prétendriez-vous renouveler le haut fait de Miton à la passe d'armes de Fronsac ?
— J'ai horreur des armes pesantes et compte bien ne pas m'exténuer pour cette petite Mitaine, dont, entre nous, je me soucie comme d’un grain de moutarde. »
Allégrignac de Cognac, comte de Salençon, ‘avait vingt-cinq ans, six pieds six pouces, le visage ouvert, le cœur fermé, la langue infatigable, des membres d'acier, un bon estomac, de maigres rentes, les cheveux crépus, les dents blanches, de l'orgueil comme un Espagnol, du courage comme un Français, de la suite dans les idées comme une linotte, une assez jolie voix de haute-contre, l'humeur enjouée et un cheval gris nommé Séré-
nade.
ca ORNE JR Couvrez d'acier et d'armes pesantes un de ces
hercules trapus et cagneux, que vous voyez dans toutes les fêtes, enlevant des poids et tout ce qu'on veut bien leur confier; vous aurez le baron de Mont-Rognon, seigneur de Bourglastic, Tortebesse et autre lieux. Ce faisceau de nerfs ne vivait que pour manger et boire; il descendait d'Ésaü par les femmes et de Gargantua par les hommes. Il fit un jour une action d'éclat : il passa sur le corps de six cents Sarrasins qui se trouvaient sur son chemin à l'heure
du diner. Il avait le ventre
souple et la bouche ar-
mée de quatre rangées de
Il passa sur le corps de six cents Sarrasins.
dents. Vous ayant parlé de sa bouche et de son ventre, je ne continuerai pas son portrait; le reste de son individu était un composé d'accessoires.
Il arriva le troisième au rendez-vous, trainant à la remorque une mule qui pliait sous le poids des comestibles et des flacons. « Qu'est cela? dit Allégrignac en riant.
— Cela? reprit Mont-Rognon blessé de ce sans-façon; cela, c’est le souper.
— À quoi bon? dit Porc-en-Truie.
— Charlemagne nous a dit de mourir pour lui, interrompit le seigneur de Bourglastic, mais il n'a pas exigé que ce fût de faim. »
Maragougnia, comte de Riom, arriva le dernier. Il était équipé de la façon la plus lugubre. Son armure était d'acier bruni parsemé de larmes d'argent. De la couronne qui surmontait son casque s’'échappaient de maigres plumes noires qui pleuraient sur ses épaules comme des branches de saule; tout le reste à l'avenant. Il avait une qualité des plus rares qui faisait sa force : la peur doublait son sang-froid au lieu de lui brouiller la cervelle. On citait
de lui des exploits qui n'étaient en réalité que des prodiges
de lâcheté. Il faisait tout avec mélancolie; sa première
femme mourut, dit-on, d'une maladie qu'elle contracta à
force de bäiller; la seconde périt de langueur en trois
semaines.
Derrière lui marchait un valet qui semblait avoir pres-
Maragougnia arriva le dernier.
senti la sombre livrée illustrée, neuf cents ans plus tard, par le page de Mme de Marlborough. Ce lugubre écuyer portait les armes de
rechange du comte de Riom, savoir :
2 épées de merci, — 3 épées diverses, — 1 lance, — 1 casque, — 1 cabasset, — 2 poignards empoisonnés, — { hache, — 1 fléau, — 1 éeu, — Î cuirasse, — 1 jaque de mailles, — 2 paires de gantelets, — 3 paires d’éperons.
«Ah mon Dieu! s’écria Allégrignac, allons-nous armer en guerre toute la contrée? Regardez, sire de Machavoine; le comte de Riom à dévalisé les salles d'armes de ses dix châteaux.
— Je me garderais bien de bouger pour m'assurer que Maragougnia à fait quelque folie, dit entre deux bâillements Pore-en-Truie, qui s'était couché sur l'herbe dès son arrivée; si tu me disais le contraire, peut-être la surprise me mettrait-elle sur pied; et encore, non! je ne te croirais pas et resterais étendu.
— Libre à vous de rire de ma prudence; mais je n'oublie pas que nous marchons à la mort.
— À la mort! Quelle folie! Je prétends bien lutter de vieillesse avec les
Mathusalems de ce siècle, dit Porc-en-Truie en se levant. Mettons-nous en route sans plus tarder, si nous voulons arriver à Alagon ce soir.
— Pour nous préparer à mourir, dit Maragougnia en essuyant une larme avec son gantelet d'acier.
— Pour dormir, dit Porc-en-Truie en bâillant.
— Pour risquer quelques coups de dés! s’écria Allégrignac en faisant danser l'or de son escarcelle.
— Pour souper! » dit Mont-Rognon d’une voix creuse, en heurtant ses mächoires l’une contre l’autre avec un bruit de castagnettes.
Dix minutes après, la caravane galopait à travers bois; au coucher du soleil,
Allégrignac frappait du poing à la porte de la fonda del Caiman.
Di
x minutes après, la caravane galopait à travers bois.
La fonda del Caïman
: CHAPLERE ET