‹ La légende de Croque-MitaineChapitre 36 sur 47 · LA RÉCOLTE D'ALI-PÉPÉ · texte numérisé non relu

LA RÉCOLTE D'ALI-PÉPÉ

Allégrignac, Pore-en-Truie, Mont-Rognon et Maragougnia vécurent ainsi côte à côte.

« Qui sait ce que sont devenus mes trois compagnons! se disaient-ils tous quatre, chacun de son côté. Ils sont morts sans doute! prisonniers pour le moins. Ma foi! c’est leur affaire, la fortune revient de droit au plus adroit. »

Pendant un mois Porc-en-Truie dormit, Mont-Rognon dévora, Allégrignac racla de la mandole en sourdine, et Maragougnia combina des économies impossibles.

Le vingt-huitième jour de sa captivité, Mont-Rognon fit à Ali-Pépé un sourire qu'il s’efforça de rendre aussi gracieux qu'il put; ce dernier en fut effrayé, craignant que, pour prix d'une telle faveur, on ne lui demandät crédit.

« Assieds-loi en face de moi, dit le seigneur de Bourglastie de plus en plus aimable à Ali-Pépé de plus en plus inquiet; je suis las de manger seul, et d’ailleurs j'ai à causer avec toi. »

L'hôtelier prit place, se versa rasade et attendit,

« Je tai observé depuis que je suis ici, et cet examen a été tout à ton avantage. Occupé comme je l’étais, nous n’avons échangé que peu de paroles; elles m'ont sufli cependant pour apprécier. Jai reconnu en toi un de ces esprits forts qui, considérant la vie comme un voyage, rejettent dès les premières étapes tout ce qui peut les embarrasser en chemin. La conscience est pour eux une inconnue dont le nom les fait sourire, et le remords un épouvantail inventé par les faibles dans le but d’arrêter les forts. Ils ne de-

mandent à la vie que ce qu’elle peut donner, mais

ils ne sont pas d'humeur à lui faire grâce d’une jouis-

Mont-Rognon fit à Ali-Pépe sance, quel qu’en soit le prix. Les gens comme moi un sourire. (Page 186.)

encouragent volontiers ceux-là. Me comprends -tu ?

— Cela dépend de la suite, je vous dirai cela tout à l'heure; continuez.

— Je voyage, ainsi qu'on te l’a dit, pour le mieux des intérêts gastronomiques de plusieurs souverains. L'un d'eux, dont je me plais à faire le nom, m'a envoyé dans ce pays avec une mission vraiment extraordinaire dont j'hésite à te faire part.

— N'hésitez pas, monseigneur, je me crois digne de vous comprendre.

— Le roi, dont je suis l’envoyé, a une fille aussi capricieuse que belle, et il est l’esclave de ses moindres caprices. Elle a lu, dans un auteur de ce pays, que les Sarrasins devaient la fraicheur de leur teint à l'emploi d’une gelée singulière. Je n’ose vraiment pas te dire de quoi elle se compose.

— Vous pouvez tout oser avec moi, monseigneur.

— Eh bien! on assure qu'il faut, pour la composer, d'abord une tête humaine.

— Oh! oh! dit Ali-Pépé en reculant sa chaise, vous êtes terrible à comprendre, savez-vous bien.

— Et l’on prétend que celles de ce pays sont, pour cet usage, bien supérieures à toutes les autres. J'ai maladroitement promis d'en rapporter une, et si je manquais à ma parole, la mienne, à défaut d'autre, servirait aux expériences de la princesse. On m'a fait comprendre qu’assurer la conservation du teint des jeunes filles, c'était faire un acte philanthropique, et je me suis follement engagé dans cette entreprise. J'offrirais de grand cœur, à celui qui m'aiderait à en sortir, la

moitié de ce qui m'est promis. »

Ali-Pépé rapprocha sa chaise de la table.

« Et... combien vous a-t-on promis ?

— Cent onces d'or. Connaïîtrais-tu un honnête négociant qui consentit à se charger d’une telle fourniture ?

— Peut-être bien; mais toute peine mérite salaire : si je vous sers d’intermédiaire, n’aurai-je rien ?

— Ta réclamation est juste; je promets cinquante onces : vingt-cinq pour lui, vingt-cinq pour toi.

— Vous aurez votre affaire.

— Dès demain ?

— Dès ce soir; mais il me faut moitié d'avance. Si vous alliez changer d'avis et me laisser la marchandise pour compte...

— Entre honnêtes gens!

— Entre honnêtes gens comme nous, on prend ses précautions.

— Soit, voici la somme. »

Ali-Pépé compta plusieurs fois l'or du chevalier, fit sonner toutes les pièces les unes après les autres, les pesa en connaisseur et dit simplement :

« Le compte y est, vous serez servi à souhait. Je vous livrerai même le sac par-dessus le marché. » ‘

Puis il sortit sans saluer.

C'était l'heure du déjeuner d'Allégrignac ; l'hôtelier monta auprès du comte de Salençon et le trouva rêveur.

« Dis-moi, Ali-Pépé, l’est-il jamais arrivé de te marier ?

— Jamais, monseigneur; je suis l'aîné d’une race qui s’éteindra avec moi.

— Alors tu ne peux pas comprendre tout ce que je souffre.

— Vous souffrez, cher seigneur?

— Mon cœur déborde, et je sens que je puis me confier à toi. Écoute cette histoire et plains ton hôte infortuné. Ma vie s'écoulait heureuse sur les rives que baigne l'océan Sarmatique, lorsqu'un jour je rencontrai la fille du roi de Scandinavie. Cette merveille du Nord était plus blanche que la neige, plus blonde que le soleil, plus potelée que le jeune lamantin. Sa beauté m’éblouit, et je jurai de mourir à son service.

— Votre Seigneurie m’excusera si je lui demande de commencer son histoire par le dénoûment; plusieurs voyageurs m’attendent en bas.

— J'abrégerai. Il est d'usage, dans certaines contrées glacées, d'envoyer toute

jeune fille qui a atteint sa dix-septième année faire un voyage de deux mois à la recherche d'un époux. Ceux qui lui plaisent et auxquels elle a plu l’accompagnent jusque chez son père, qui fait alors un choix parmi les prétendants. La belle Wahallaaka venait d'achever sa dix-septième année lorsque je la rencontrai au début de son voyage. La magnificence de son traineau attira d’abord mes regards : trente loups y étaient attelés, qui secouaient à qui mieux mieux les houppes de soie rouge et les grelots d'acier de leurs harnais. Sept cent quatrevingt-dix-sept prétendants la suivaient à cheval. Les regards de la belle Scandinave rencontrèrent les miens, et soudain elle comprit que son voyage était terminé. En effet, pouvait-elle rencontrer mieux que moi? Elle n'eut pas cette folle présomption, et, me faisant signe de me joindre au cortége, elle donna ordre de retourner à Khétakous-Mouvoskaïa, qui est la capitale des États du roi son père. Ce dernier, qui était un homme plein de jugement et de goût, confirma le choix de sa fille, et il fut décidé que deux mois après je deviendrais l'époux de la belle Waballaaka. Pendant quinze jours, les fêtes succédèrent aux fêtes : les courses en traîneau à la clarté des torches étaient suivies de bals et de concerts; la chasse à l'ours blanc, la pêche à la baleine et mille autres plaisirs innocents me fournirent l’occasion de faire briller mon intelligence, ma force, mon courage, mon adresse, ma présence d'esprit, ma grâce, ma souplesse, mes... »

Ali-Pépé jeta un regard suppliant à Allégrignac.

« J'abrége. Rien n’est complet dans ce monde, et l’incomparable Waballaaka avait sa part d'imperfections : elle était coquette, menteuse, inconstante, folle, prétentieuse, inconséquente….

— Seigneur !.….. soupira le malheureux auditeur du comte de Salençon.

— J'abrége. Tu as raison : à quoi bon rouvrir tant de blessures à peine cicatrisées!.… Un page m'’apporta un jour un billet de ma future : « Partez, me disait-elle, partez pour l'amour de moi. Les liens qui vont nous unir sont telle ment sérieux, que je veux, avant de les souder à jamais, m'assurer que je ne me suis pas trompée en faisant choix de vous. Partez, et pendant votre absence je vais m'abandonner sans réserve à toutes les séductions de la vie: je ferai tout pour vous oublier, et si dans une année, quand vous reviendrez, je vous aime encore, alors, mon chevalier, je serai votre femme. Vous irez en Espagne. Ce n'est pas sans raisons que je vous donne ce paradis pour terre d’exil : on prétend que les hommes y sont les plus beaux du monde; eh bien! mon fiancé, quand

l’époque du retour sera venue, faites choix du plus incomparable de ces mé-

créants, tranchez-ui la tête et apportez-la-moi, pour que je juge par mes yeux de la beauté du type barbaresque..…. »

« Allons, bon!... se dit Ali-Pépé, voilà mes quatre personnages qui recommencent; tout marche ici par séries, et je suis bien certain que les deux autres vont me faire la même demande. Où celui-ci veutil en venir? »

« Puissiez-vous triompher de ces épreuves, ajoutait la belle Wabhallaaka; pour le moment nul ne m'est plus cher que vous. » La lecture de cette lettre me déchira le cœur; cependant j'eus le courage de partir sans voir ma fiancée. Une année je trainai ma souffrance dans toutes les latitudes; mais le temps des épreuves est passé, et je vais repartir pour ma belle patrie. Une seule chose me retient encore : puis-je me présenter devant celle qui m'est si chère sans lui offrir cette tête, objet de ses désirs?

— D'où vient que vous ne vous l’êtes pas encore procurée, brave et fort comme vous prétendez l'être ?

— C'est bien simple, tu vas me comprendre. Je suis, dans l'ordinaire de la vie, un vrai lion de vaillance; la panthère et l’ours blanc ne me vont pas à la cheville; mais dès qu'il s'agit de combattre, dès que je suis en présence du danger, je frémis à l’idée d’être indigne de la belle Wabhallaaka, l'émotion fait trembler mon bras, et un enfant aurait raison de moi. Bref, je t'offre quarante onces de ta tête. »

Ali-Pépé regarda le chevalier de travers.

« Est-ce pour amener cette conclusion que Votre Seigneurie s’est donné la peine de conter cette histoire? Nous aurions pu l’un et l’autre mieux employer notre temps.

— Si ta tête m'a paru le plus parfait modèle du type oriental, y a-t-il là de quoi te fâcher? Tu tiens à elle, n’en parlons plus, et procure-moi pour le même prix quelque autre spécimen de la race asiatique.

— Combien m’avez-vous dit que vous y vouliez mettre?

— Quarante onces d’or.

— Vous n’aurez rien de présentable pour ce prix. Depuis la guerre que nous fait Charlemagne, la valeur de toute chose a augmenté.

— Cinquante onces alors.

— Mettez-en soixante, dont trente sur-le-champ, et je vous promets ce qu'il y à de mieux.

— Je suis pressé de partir.

— Demain vous aurez ce que vous désirez.

— J'y compte.»

Les trente onces une fois en poche, Ali-Pépé descendit un étage et entra chez le sire de Machavoine. Pore-en-Truie ne dormait pas.

«J'en étais sûr, pensa l’aubergiste, voilà mon dormeur plus éveillé qu'un écureuil. »

Il fit semblant de se retirer.

« Entre, dit le chevalier, j'ai à te parler.

— Nous y voilà, pensa Ali-Pépé en s'inclinant.

— Je compte partir demain.

— Déjà? dit l’hôtelier en regardant son lit avec une amoureuse convoitise.

— Cela dépend de toi. Les voyageurs aiment à rapporter quelque souvenir des endroits qu'ils ont visités, et j'ai eu trop à me féliciter de l'accueil qui n'a été fait ici pour manquer à la coutume. Que me conseilles-tu de rapporter en France? Il faut que tu m'aides dans ce choix; je ne suis pas sorti et ne connais

rien de ce pays.

— Non, pas cela; je voudrais quelque chose qui se conservât.

— Les filles de nos contrées viennent de dix lieues à la ronde à Alagon pour y acheter des bijoux en laiton d’or et d'argent, et des colliers de perles fines et de corail.

— Trouve-moi quelque chose de mieux que cela.

— Votre Seigneurie m'embarrasse fort; ce pays n’a de vraiment remarquable que ses habitants, et je ne puis cependant pas lui offrir d’emporter un de nos Aragonais.

— Tu me donnes une idée, mais'elle est si étrange que j'oserais à peine te la dire.

— Bah! un peu de honte est bientôt passée.

— Je te donnerais la chose en mille à deviner, que tu te labourerais la cervelle en vain pendant l'éternité.

— Alors, monseigneur, permettez-moi de ne pas chercher.

— Tu dis donc que ces mécréants sont de beaux hommes ?

— Ils ont des yeux adorablement fendus en amande, les lèvres rouges, les dents blanches, la peau dorée et duvetée de noir.

— Mais tu ne me parles que de leur tête.

— Ce n’est pas sans motif, monseigneur, ils n’ont que cela de bien ; aussi les

filles ont-elles coutume de dire :

Cœur de Castillan, Esprit catalan, Torse de Léonais, Jambes de Navarrais, Tête d’Aragonais Font l’homme parfait.

— Ma foi, l'idée est plaisante, et je te rends cette justice que tu l'as eue le premier.

— Votre Seigneurie est vraiment trop bonne et m’attribue plus d'esprit que je n’en ai.

— Puisque tu as eu cette idée, il faut que tu m'aides à l’exécuter. Ah çà! comment me procurer une tête d’Aragonais?

— Quoi! vous voudriez emporter une vraie tête? une tête vivante ?

— Vivante n’est pas le mot, mais une tête qui ait vécu.

— Voilà une idée que personne n’a eue avant vous.

— Je l'espère bien.

— Notre pays, monseigneur, à cela de merveilleux qu'avec de l’argent on peut tout s'y procurer, et si vous me permettiez de faire à ma guise...

— Réussis et réussis vite, voilà tout ce que je te demande. Je veux partir demain.

— Il me faudrait trente onces d’or d'avance; le gibier que vous demandez se défend et rien ne donne du cœur au chasseur comme d'être payé comptant. »

Ali-Pépé ajouta trente onces d’or aux soixante-dix déjà reçues, puis il s’en fut enfermer le tout dans une cachette dont seul il avait le secret.

« Allons voir maintenant mon quatrième pensionnaire. Je suis curieux de savoir ce que celui-là va me proposer. »

Maragougnia n'avait pas quitté depuis un mois l’affreux chenil qu'il s'était choisi pour demeure. Voulant tirer profit de son isolement, il avait passé ce temps déshabillé ‘pour éviter d'user ses vêtements. Quand Ali-Pépé entra, il trouva le chevalier en train de se tailler un mouchoir de poche dans un des pans de sa chemise.

« Vous arrivez à merveille, j'avais à vous parler.

— Je vous écoute.

— Je crains vraiment que vous ne preniez mal ce que j'ai à vous dire et que vous ne vous trompiez sur mes intentions. Je crois devoir avant tout vous prévenir que je suis plus misérable encore que je n’en ai la mine. Vous comprenez d’ailleurs que ce n’est pas de gaieté de cœur que l’on se prive de tout comme je le fais, et certes je ne dédaignerais pas les bons morceaux si j'avais les moyens de me les procurer. Figurez-vous que ma misère est telle...

— Permettez, dit brusquement Ali-Pépé, je vois que vous allez mettre une heure à m'adresser une demande qui peut être formulée en quelques secondes. Je veux bien sacrifier mon temps à qui le paye, mais vous êtes trop pauvre ou trop ladre pour que je n’aille pas droit au but avec vous. Il vous faut une tête sarrasine et vous n’osez pas me la demander.

— Bonté divine! qui vous a pu dire cela?

— Vous-même.

— Moi! et quand donc?

— Vous avez le sommeil communicatif, messire, et vous en dites plus long endormi qu'éveillé ; de l’écurie où je couche je vous ai-entendu. Maintenant que vous me voyez bien informé, allons rondement en affaire. »

Maragougnia était infiniment plus blane que son linge.

« Je puis vous avoir ce que vous désirez; mais vous comprenez bien que ce n’est pas marchandise courante; aussi j'en veux un bon prix : cinquante onces d'or séance tenante, cinquante demain matin après livraison, »

Maragougnia tomba foudroyé sur le plancher. Ali-Pépé crut pendant un moment qu'il était allé trop loin. Le cœur ne battait plus, le corps était glacé, la respiration nulle.

« Allons, allons, revenez à vous, je vous passerai cela pour quatre-vingtquinze onces; voyons, quatre-vingt-dix, parce que voilà un mois que je vous sers. »

Le comte de Riom ne bougeait toujours pas.

« Mettons quatre-vingt-cinq onces, mais je n’en rabattrai pas une piécette. »

Le chevalier ouvrit l’œil droit.

« Tenez, je suis moins féroce que je n'en ai l’air, ajouta l’aubergiste en tapant dans les mains de Maragougnia. Je vais vous faire une proposition. »

Le mort ouvrit l’autre œil.

«Tenez-vous beaucoup à ce que ce soit une tête ? c’est que, je vais vous dire, j'ai déjà reçu une commande du même genre et je vous vendrais le reste

pas cher. »

Le chevalier referma les deux yeux et bougea moins que jamais.

« Cela ne vous convient pas? eh bien! n’en parlons plus. Je vais vous prouver encore mon bon vouloir en baissant encore mes prétentions. »

Les yeux se rouvrirent, le cœur commença à battre.

« Va pour quatre-vingts onces, mais je n’en démordrai plus. »

Et Ali-Pépé se leva.

Maragougnia poussa un soupir qui eût attendri un tigre à jeun, mais qui ne fit aucune impression sur l’hôtelier.

« Quatre-vingts onces d'or! mais c’est plus que je ne dépense en huit ans!.….. vous voulez me mettre sur la paille.

— Bah!... vous y êtes déjà.

— Vous me mettez le couteau sur la gorge.

— C'est à prendre ou à laisser; d’ailleurs on n’achète pas de pareils objets toutes les semaines. Une fois... cela vous va-t-il?

— J'aime mieux mourir.

— Deux fois.

— Dix onces..…. je vous donne dix onces.

— Trois fois...

— Altendez, on ne prend pas de telles résolutions sans réfléchir.

— Eh bien! je reviendrai; mais je vous jure que vous regretterez de ne navoir pas pris au mot. »

Ali-Pépé sortit, laissant Maragougnia en proie à mille sentiments divers,

livide, tremblant, éperdu.

Maragougnia en proie à mille sentiments divers.

Ce soir-là, les portes de la fonda furent closes plus tôt qu’à l'ordinaire,

CIRE DL EC ESS Ve

COMMENT ALI-PÉPÉ, AYANT FAIT TOUT CE QU’IL FALLAIT POUR ÊTRE HONNÊTE, FUT PENDU.

Ce soir-là, les portes de la fonda furent closes plus tôt qu'à l'ordinaire. Ali-Pépé avait permis à ses valets de passer la nuit à la fête de Montella; il resta seul avec ses quatre voyageurs. L'hôtelier tira les verrous, mit la chaîne en travers de la porte d'entrée, s’assura que les volets étaient bien clos, toutes choses qu'il ne faisait pas habituelle ment; puis, ces précautions prises, il descendit dans une cave où étaient rangées des armes de toutes sortes. Il choisit un coutelas qu'il aiguisa

avec soiu, revêtit un gilet de mailles souple comme

11 choisit un coutelas. la soie et à l'épreuve de la lame, chaussa ses

sandales, se couvrit la tête d’un heaume de forme bizarre qui lui cachait le visage, et remonta avec précaution. Arrivé au haut de l’escalier il éteignit sa lampe, et continua son chemin à tâtons. Il s'arrêta successivement à la porte des quatre chevaliers et regarda par le trou de la serrure ce qu'ils faisaient : Mont- Rognon entamait sa huitième bouteille, Porc-en-Truie dormait, Allégrignac prenait le frais sur la terrasse, Maragougnia comptait ses écus à tâtons.

« Bon, se dit Ali-Pépé, dans une heure celui qui soupe aura bu sa neuvième bouteille et aura roulé sous la table, celui qui dort ronflera, celui qui rêve dormira, quant au dernier... »

Le seigneur et maitre de l'auberge du Crocodile n’acheva pas; il venait d'arriver à l'écurie et s'y était étendu sur la paille.

Dans le milieu de la nuit, Allégrignac se réveilla en sursaut; il avait cru entendre un cri déchirant.

« On égorge quelqu'un ici, » se dit le comte de Salençon.

Il se jeta à bas de son lit et prêta l'oreille; tout était silencieux; on eût entendu les araignées tisser leurs toiles.

« Je n’ai pas rêvé cependant; non, j'ai bien entendu crier. »

Il écouta encore, et cette fois le silence lui donna le frisson : ‘il venait de se rappeler son entretien avec l’aubergiste. L'idée qu'il était l’instigateur du crime qui venait sans doute d’être commis, éloigna tout sommeil du chevalier. Il s’habilla et s’assit sur le bord de sa couchette, l'épée nue à la main. Au bout d'une demi-heure, deux cris retentirent encore dans la nuit. Allégrignac se leva brusquement comme s'il avait obéi à quelque ressort caché. Ces nouveaux gémissements le déroutèrent.

« On égorge donc tout le monde ici! se dit-il de plus en plus ému. Il n'y a place dans ma conscience que pour un crime, et si maître Ali-Pépé fait du zèle, je n’en suis pas responsable. »

Par mesure de prudence, il roula son lit devant la porte, jeta dessus la table et les chaises et fit le guet. Le reste de la nuit fut calme et silencieux; la lune acheva sa faction nocturne, et quand le soleil reparut, Allégrignac, honteux de sa frayeur, remit tout en place dans la chambre.

A sept heures, Ali-Pépé frappa à la porte.

« Voici ce que vous m'avez demandé. »

Et le redoutable aubergiste posa un sae sur Le lit du comte de Salençon.

«Avez-vous préparé la somme?

— La voilà.

— Je vous engage à vous mettre promplement en route, car je crois avoir aperçu ce matin un de vos compagnons. »

Allégrignac ne se le fit pas dire deux fois; il descendit, trouva son cheval prêt, attacha le sac à l’arçon de la selle, joua de l’éperon et partit au galop. Al- Pépé le regarda s'éloigner en souriant; puis, quand le chevalier ne fut plus qu'un point à l'horizon, il entra chez le baron de Mont-Rognon.

« J'ai exécuté vos ordres, seigneur, voilà ce que vous m'avez demandé. »

Et il posa un sac sur la table, comme il avait déjà fait pour Allégrignac.

« Voici la somme convenue, dit le baron en lui tendant vingt-cinq onces d'or; fais seller mon cheval, j'ai hâte de partir.

— Il est prêt, dit l’aubergiste en prenant la somme; Votre Seigneurie le trouvera au bas de l'escalier. »

Mont-Rognon sortit pour la première fois depuis un mois; il attacha le sac à l'arçon de la selle, comme l'avait fait Allégrignac; quelques minutes après, il avait disparu. Ali-Pépé n’entra pas ce jour-là dans les deux chambres qu'occupaient Porc-en-Truie et Maragougnia; il passa son temps à compter son or.

« 50 onces d’or du seigneur ivrogne, plus 40 onces pour sa dépense, soit 90; 60 du plus bavard des chevaliers, plus 35 onces pour son logement et sa nourriture, soit 95; en tout 185 onces, si je sais compter. Ajoutons à cela l’escarcelle du chevalier fainéant et celle du seigneur aux plumes noires, elles contenaient l’une 150, l’autre 140 onces; c’est donc 290 qu'il me faut ajouter à 518; to— tal 475 onces en pièces sonnantes et reluisantes. Voilà plus qu'il n’en faut pour devenir honnête; je puis me passer cette fantaisie et me la passerai. »

Ali-Pépé ne put pas réaliser ces louables intentions; il fut pendu huit jours après, ainsi que vous le verrez, mes enfants, si vous continuez la lecture de

cette histoire.

Renonce à ta folle entreprise. (Page 199.

(OBS mue ne 5 dE rie 4 à

Page 1