MANCHE A MANCHE, TÊTE A TÊTE
Charlemagne jouait aux échecs avec le duc Naymes de Bavière, depuis : deux heures, quand on lui annonça le retour d'Allégrignac. L'empereur, qui avait perdu cinq parties sur sept, était d'assez mauvaise humeur; la nouvelle de l’arrivée du comte de Salençon le dérida complétement.
« Nous allons donc enfin savoir la vérité sur ce château de la Peur. Je me doutais qu'Allégrignac serait le plus agile et le plus avisé. Qu'on lui verse de l'hydromel et du moras pendant que je vais rassembler mes pairs, barons, évèques et abbés. Je tiens à ce qu’il parle devant eux tous. »
Dès que ses ordres furent exécutés, Charlemagne fit introduire le comte de Salençon.
<Approchez, Allégrignac; vous avez été, je n’en doute pas, rempli de hardement et de prouesse; je serais heureux d’avoir à vous récompenser. Racontez ce qui vous est arrivé.
— Je demeure émerveillé, sire, de mon heureuse fortune et cherche dans mon passé quelle action méritante m'a valu les bonnes grâces que me prodigue aujourd'hui le seigneur Dieu. Je me garderai bien d’abuser de votre bienveillance et de l’attention de tant de vaillants ou doctes auditeurs; je commencerai
donc mon récit au moment où je quittai Alagon pour me rendre au château de la
Peur. L'aube crevait au ciel, quand je me mis en route. L'ombre, encore étendue
sur la terre, commençait à s’émouvoir de la venue du soleil, auquel l’alouette
Charlemagne jouait aux échecs avec le duc Naymes de Bavière. (Page 198.)
sonnait la bienvenue. Je me demandais comment il se pouvait faire qu'un pays aussi beau conduisit à un château redoutable, lorsque mon cheval fit un écart, s'arrêta, baissa la tête et se mit à souffler bruyamment. Je vis alors, à quelques pas de moi, un nain d’assez bonne mine qui pleurait sur le bord du chemin.
« Pendant qu’il en est temps encore, renonce à ta folle entreprise et ne
« trouble pas le seigneur de la Peur. En te voyant si jeune et si beau, je ne « puis retenir mes larmes; si tu connaissais les obstacles qui vont t'être Oppo- « sés, certes tu ne les affronterais pas.
« — Je suis l'envoyé de Charlemagne, répondis-je simplement, juge d’a-
« près cela si je suis homme à reculer. »
« Votre nom était à peine prononcé, sire, que je vis le nain s'enfuir épouvanté. J'avançai; un peu plus loin, mon cheval fit un nouvel écart, et je me trouvai en face d’un géant qui commandait une douzaine de fervêtus. Il avait
un pied posé sur chacun des bords de la route, comme feu le colosse de
Rhodes; les hommes qu’il commandait se tenaient entre ses jambes la lance en arrêt, cherchant à me barrer le chemin. « A qui obéis-tu, mécréant? lui criai-je. « Mahomet a ma foi, le seigneur de la Peur a mon bras... Et moi, j'aurai ta « vie! Hourra! pour Charlemagne! » Je jetai ma lance sur le colosse avec tant de force et d'adresse, qu'elle lui traversa le corps et s’en fut se loger en terre la pointe en avant, à cinquante pas de là. Je mis alors l'épée à la main et lançai mon cheval sur les douze mirnidons, que je culbutai. Quoique poursui-
vant ma course au triple galop, j'eus la présence d'esprit de reprendre ma lance
Il avait un pied. posé ‘sur chacun des bords de la route. (Page 199.)
au passage. Quand mes ennemis se relevèrent, j'étais déjà aux prises avec de nouveaux dangers. Que vous dirai-je? En vain les éléments servirent d’auxiliaires aux hommes et aux génies; fort de la confiance de mon souverain, je surmontai tous les obstacles. »
Charlemagne aimait que l’on parlât simplement; les louanges qu'Allégrignac ne cessait de se prodiguer commençaient à lui faire légèrement froncer les sourcils. « Les actes sont des mâles et les paroles des femelles, se disait-il; voilà un garçon qui parle trop longuement. »
« Les forces humaines ont des limites, continua Allégrignac, — même les
miennes, et profitant d'un moment de répit, je descendis de cheval pour me reposer. J'étais à peu de distance du sommet d’une haute montagne sur laquelle est construit le chäteau de la Peur. J'avais depuis longtemps quitté la région tempérée et la neige m'environnait. Tout à coup...
— Je parie pour un mensonge, dit Roland bas à Turpin.
— Fi! c’est parier à coup sûr, reprit l’évêque.
— Tout à coup, j'entends mon cheval hennir avec effroi; je me lève, je me retourne et j’aperçois une avalanche qui, bondissant de rocher en rocher, s'apprête à nous engloutir. Je ne fais ni une ni deux, je l’attends de pied ferme, et, tendant les bras, je la reçois et la maintiens pendant quelques secondes. — Hardi! Sérénade !... criai-je à mon cheval; allonge, allonge, pauvre bête! L'animal me comprit et s’enfuit. Il était temps, j'étais à bout de vigueur; je fis un suprème effort, lançai de côté ce projectile de Titan et tombai épuisé, je l'avoue; les vaillants hommes qui m’écoutent dussent-ils en rire. »
Tout le monde se regardait, plus surpris de l'audace du conteur que de l'étrangeté du récit.
« Assez gaber comme cela, interrompit Charlemagne. Voilà certes bien des hauts faits, et je vous demanderai la suite de cette histoire un autre jour; mais, dites-moi, et cela le plus brièvement possible, avez-vous vu le château et son châtelain ?
— Je les ai vus, et vous apporte, sire, la tête du monstre en témoignage de ma victoire. »
Allégrignac se baiïssait pour prendre le sac qu'il avait posé à ses pieds au commencement de son récit, quand Mitaine vint annoncer à l'empereur que le baron de Mont-Rognon demandait à lui parler.
« Par ma barbe! je suis curieux de le voir et de l’entendre. Allégrignae, éloignez-vous et cédez un moment la parole au sire de Bourglastic. Qu'on introduise le baron. »
Mont-Rognon entra la tête haute ; il s’arrêta à quelques pas de Charlemagne, s’inclina, posa près de lui le sac que nous connaissons et attendit qu’on l’interrogeÂt.
« Je me suis reproché souvent de vous avoir envoyé courir une aussi redoutable aventure, baron; il ne fallait rien moins que le souvenir de vos prouesses passées pour me rassurer sur votre sort et calmer ma conscience. Maïs enfin, vous voici de retour.
— Je ne sais comment exprimer à mon souverain toute ma reconnaissance
pour la bienveillance qu’il me témoigne. Je croyais la joie du triomphe la plus grande de toutes, et je sens aux battements de mon cœur que je m'étais trompé.
— La joie du triomphe, dis-tu ? de quel triomphe veux-tu parler ?
— De celui que j'ai remporté sur le seigneur de la Peur. »
Un murmure de surprise se fit entendre de tous les côtés de la salle.
« Approchez, Allégrignac, dit l’empereur d’une voix sévère ; que signifie ceci et lequel de vous est un imposteur ? »
La conscience des deux prétendus vainqueurs n'était pas assez nette pour qu'ils écoutassent sans frémir la voix de Charlemagne irrité. Ils pensèrent que l'assurance pouvait seule leur venir en aide, et Allégrignac, s’avançant, dit en montrant le sire de Bourglastice :
« Si cet homme prétend avoir vaineu le seigneur de la Peur, je prétends, moi, qu'il a menti.
— J'ai menti! s’écria Mont-Rognon aveuglé par la colère ; qui a osé prononcer ces mots ?
— Cest moi, Allégrignac, comte de Salençon.
— Tu ne sortiras pas vivant d'ici, traitre et parjure ! La malemort sera ton lot et celui de tous ceux qui te touchent, depuis ta femme épousée jusqu’à toute ta mesnie. »
Et il tira son épée.
« Oui, tu as menti, tout baron fieffé que tu es; et j'ai là de quoi te faire changer de discours, couard renié. J'aurai navré les tiens avant que le dernier valet de ma mesnie ait perdu un cheveu par ton fait.
— Voilà, dit Olivier, deux coqs qui me font l'effet de chanter trop longtemps pour vouloir se battre, C’est dérision que de les séparer. »
Charlemagne cependant éleva la voix, et tout rentra dans le silence.
«Je vous trouve bien osés, sachez-le, de me rompre la tête de la sorte; cette arrogance est vraiment grande. Le premier qui parlera sans être interrogé s’attirera une méchante affaire ; tenez-le pour certain l’un et Pautre. »
Puis, après un instant de silence :
« Quelle preuve avez-vous de la victoire que vous dites avoir remportée ? Parlez, Allégrignac.
— La tête du monstre est dans le sac que voici.
— Et vous, Mont-Rognon, qu'avez-vous à me dire ?
— Cet homme est un imposteur, et j'ai là de quoi le confondre. »
Le sire de Bourglastic prit son sac et l’ouvrit ; le comte de Salençon en fit autant ; puis chacun d’eux présenta à Charlemagne une tête sanglante.
A celte vue l’empereur devint pâle; il se leva, voulut parler et ne put prononcer que ce seul mot : « Assassins !... » L'assemblée poussa un cri d'horreur en reconnaissant la tête de Porc-en-Truie et celle de Maragougnia.
Les plus épouvantés assurément furent Mont-
Rognon et Allégrignac. Ils lächèrent ces deux
têtes accusatrices, et se jetant aux pieds de l'empereur : Puis do e
« Sire, ne nous croyez pas coupables; nous sommes victimes de quelque traître. Oui, nous en faisons l’aveu, nous n'avons pas pu remplir vos instructions. Effrayés, désolés, nous avons perdu la tête...
— Onne sera done pas surpris de ne plusles voir ce soir sur vos épaules, » interrompit l'empereur en inaugurant ce détestable jeu de mots qui depuis a bien mérité les Invalides.
Le lendemain, après la messe, le seigneur de Bourglastic et le comte de Salencon subirent un dernier interrogatoire. À l'heure des vêpres, Charlemagne les condamna à mort; quand sonna l’Ængelus, ils furent décapités et donnés en päture aux loups.
Ali--Pépé fut pendu huit jours après.
Ils furent décapités et donnés en pâture aux loups.
Elle partit un jour de grand matin, avec un petit page de ses amis.
CEA RE ME En