‹ La légende de Croque-MitaineChapitre 43 sur 47 · DO · texte numérisé non relu

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FONCIA PA REC ICS

Vous n'avez sans doute pas oublié, mes enfants, que Charlemagne avait envoyé Ganelon en Aquitaine; pour la honte et le malheur de la France, le comte de Mayence a mis ce voyage à profit. Le traître s’est entendu à merveille avec Lupus, notre ancienne et mauvaise connaissance ; la mort de Roland et des pairs de Charlemagne est décidée. A les attaquer en face, il ne faut pas songer.

« Je me charge de les attirer dans les montagnes, dit Gane; envoyez seulement vingt mille Navarrais et Gascons sur les hauteurs que je vous indiquerai, et là, à l'abri, ils écraseront sous les rochers cette engeance orgueilleuse. »

A cette même époque, Marsille assemble ses guerriers. Étendu à l’ombre, sur son perron de marbre blane, il s’entretient avec eux.

« Seigneurs, depuis que ce Charles maudit a mis le pied sur le sol d’Espagne, nous n'avons pas eu un seul instant de répit. Quelque vaillance dont nous ayons fait preuve, partout nous avons été écrasés. Nous ne pouvons faire davantage,

aucun de nous ne s’est épargné. Vous ne voulez pas plus que moi, je suppose, céder cette tant douce Espagne aux gens du Nord ; aidez-moi done par vos avis à prendre revanche de tant de désastres. »

Blancandrin, le plus sage et le plus subtil des païens, prend la parole :

« Là où le lion ne peut passer, souvent passe le renard: eh bien, puisque lions nous sommes arrêtés, agissons en renards et ne perdons ni notre temps en lamentations, ni nos ressources en efforts inutiles. Charles est orgueilleux, et quand elle a l’orgueil pour sentinelle, la place est mal défendue. Assurez de votre respectueuse amitié ce vantard couronné, dites-lui votre désir de recevoir le baptème et donnez-lui rendez-vous dans son pays de France. Promettez de l'y rejoindre devers la Saint-Michel avec les principaux d’entre nous, lui jurant soumission et obéissance à la foi chrétienne. Ajoutez que vous lui ferez présent de trois cents mulets chargés de fins besants d’or et d’argent; de cinquante chariots comblés de même sans compter de riches étoffes, des chevaux de bataille, trois cents autours mués, des lions et des lévriers dressés pour la chasse, plus cinq cents belles Sarrasines, si tel est son bon plaisir. Les envahisseurs sont depuis longtemps hors de chez eux ; ils ont laissé leurs domaines à la seule garde de leur femme épousée, et il n'en est pas un seul qui ne désire le repos. Une fois le butin partagé, ils presseront leur roi de partir et lorsqu'ils seront rentrés, ce sera le diable pour les faire sortir.

— Ce conseil peut être bon, mais Charles n’est pas homme à se fier à de simples paroles.

— Envoyez-lui des otages, dix, vingt, trente, s’il les demande. Ne vaut-il pas mieux perdre quelques femmes et enfants que notre Espagne ? J'offre de livrer mon fils au péril de sa vie. »

Ce conseil parut sage et fut goûté de tous.

« Partez donc, dit Marsille à Blancandrin, je vous promets brillante escorte au départ et largesses au retour. Remplacez l'épée par la branche d'olive, et n’épargnez pas les promesses. »

Les messagers montent sur de blanches mules aux harnais d’or et d'argent

carillonnant, et les voilà partis pour le camp de Charlemagne.

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Ils écraseront sous les rochers cette engeance orgueilléuse. (Page 241.)

Il y eut grand'presse sur leur passage lorsque les envoyés de Marsille arrivèrent ; ils furent aussitôt introduits. L’empereur à la barbe de neige est dans son verger, entouré de ses plus vaillants; les jeunes se perfectionnent au jeu des armes ; les vieux devisent ou se divertissent au jeu d'échecs. Blancandrin après avoir salué avec une noble bienséance, s’acquitte de son message si cauteleusement que les pairs de s’écrier : « Voilà qui nous assure un prompt retour; » mais Charlemagne reste pensif. Ce n’est pas plus son habitude de s'émerveiller que de se désespérer dès les premières minutes. Il se lève enfin :

« La nouvelle que vous m’apportez a lieu de me réjouir. Si véritablement le roi Marsille veut faire son salut, qu'il vienne me rejoindre à Aix-la-Chapelle et je l’y recevrai comme un frère. »

Une tente est dressée pour Blancandrin et sa suite; les soins et les cadeaux

ne leur sont pas ménagés.

Le lendemain, après messe et matines, le sage empereur rassemble ses barons à cette fin de savoir d'eux comment leur plait le discours de l’envoyé du roi de Saragosse.

Naymes, chevalier de grand renom et des plus avisés, se lève :

« Sire, vous avez battu vos ennemis partout où ils ont accepté le combat; — de leurs forteresses il ne reste pas une pierre, leurs villes sont brülées, et leurs troupes ont reçu la mort ou le baptême. Vous avez relevé la croix partout où elle avait été renversée; que pouvez-vous désirer de plus? On vous offre la rançon d’un royaume dont vous gardez la suzeraineté; — un peuple de mécréants vous demande le salut et vous offre des otages pour garantie ; — ce serait pécher que de continuer une guerre désormais sans but. Tel est mon sentiment, »

Roland ne fut pas long à se lever après ce discours.

« Est-ce bien vous, Naymes, que j'entends là, et pouvez-vous donner de tels avis! Marsille est fort votre ennemi, sire, et vous ne l’avez pas traité de façon à lui faire venir les baisers aux lèvres. Ne tournez pas le dos à l'Espagne avant que votre tâche ne soit achevée; nous sommes ici plus qu’il n’en faut pour la parfaire. Renvoyez à leurs foyers ces guerriers las avant d’avoir vaincu, et 1Ë vous jure qu'avec ceux qui resteront vous irez planter la croix en vue de l’Afri-

que, si tel est votre bon plaisir. Comment pouvez-vous avoir foi dans la parole

des païens? Avez-vous donc oublié déjà le sort que Marsille fit subir à deux de vos comtes : Basan et Basille? Ils portaient votre parole au roi de Saragosse, et ils furent décapités sur la montagne de Hautille. C’est votre honneur, sire, qui est tombé ce jour-là sous le couteau des infidèles; le laisserez-vous fouler aux pieds parce qu'il sourit à quelques chevaliers prudents de quitter la partie ? Fuyez, mais dussé-je demeurer seul ici, j'y resterai, m’efforçant de rendre ma

mort si glorieuse qu’elle vous fasse envie à tous. »

Charlemagne pendant ce discours fronce le sourcil.

Charlemagne pendant ce discours fronce le sourcil et tourmente sa moustache; ce voyant, Ganelon se lève à son tour :

« Que voilà bien le langage de l’orgueil! Je me demandais, en l’écoutant, si

nous vivions sous le règne de Roland ou sous celui de Charlemagne. Voilà qui est bientôt dit et qui sonne à merveille comme toutes choses creuses. On nous engage à fuir! Est-ce donc dans nos habitudes, et ne semble-t-il pas que ce Roland ait pris l'Espagne pendant que nous le suivions de loin? Sire, pardonnez à mon indignation, mais je ne puis m'empêcher de parler franc. Ne prenez conseil que de vous-même et vous vous en trouverez bien. »

Alors Charlemagne demande à ses barons lequel d’entre eux il convient d’envoyer au roi Marsille. Tous se lèvent et s'offrent à partir. Roland insiste plus que tous les autres.

« C’est assez me rompre la tête, mon neveu, dit l'empereur; je ne vous enverrai certes pas remplir une mission que vous désapprouviez tout à l’heure. Mon compère Gane portera notre volonté au roi de Saragosse; c’est à lui que je

destine le bâton et le gant.

C'est choisir sagement en effet, dit Roland en éclatant de rire; vous ne trouverez nulle part un envoyé plus prudent.

— Assez, mon neveu; par ma barbe! vous commencez à m'irriter par trop; asseyez-vous, et attendez pour parler que je vous l’ordonne.

— Sire, dit Ganelon, d’un tel voyage on ne revient guère; je vous confie Baudouin, mon fils, qui sera un jour un brave chevalier. »

Charlemagne lui tend le gant; le comte de Mayence le laisse tomber à terre.

« Ceci est de mauvais présage, disent les Français en se regardant; Roland pourrait bien avoir raison.

— Seigneurs, vous aurez avant peu de mes nouvelles, » ajoute Gane avec un méchant sourire. Puis, muni du bâton et de la lettre, il se dispose à

partir.

Ganelon et Blancandrin, suivis de l’escorte sarrasine, ont voyagé côle à côte pendant trois jours. Le mécréant est trop habile pour n’avoir pas deviné dès le premier instant la haine du comte de Mayence pour Roland, et il s’en est fort réjoui. Écoutez-les deviser entre eux de choses de guerre :

« D'où vient, dit Blancandrin, qu’au lieu de rechercher notre alliance,

votre empereur nous a fait si rude guerre?

— C'est Roland qui l'y a toujours poussé; sans lui, il y a longtemps que nous serions de retour en France. »

On arrive au camp de Marsille; quinze mille Sarrasins entourent le roi de Saragosse; mais pas un ne tinte une parole, de peur de perdre une syllabe de ce qui va se dire.

« Que Mahom et Apollon vous sauvent, cher sire; nous avons accompli votre message, et je vous conduis un des plus nobles barons de la cour de France qui décidera avec vous de la paix ou de la guerre.

— Je suis prêt à l'entendre. »

Marsille et Ganelon sont demeurés enfermés pendant deux heures; deux heures qui préparent des siècles de regrets. La tente est ouverte de nouveau, et le roi de Saragosse en sort, appuyé sur le bras de l'envoyé du roi des Frances. Il n’en-eût pas été de même si Roland fût venu au lieu et place du comte de Mayence.

« Seigneurs, dit Marsille aux preux qui l'entourent, saluez le sauveur de l'Espagne.

Ce baron, quoique chrétien, est fort de nos amis, et j'entends qu'il soit traité comme tel. »

Un païen s’avance, tire son épée du fourreau et la présente à Ganelon :

« Cette arme est la meilleure du monde,

dit-il; la poignée est estimée mille besants pour

£ le moins, et cependant la lame vaut plus en- Marsille et Ganelon sont demeurés ensemble core; accepte-la, et puisse-t-elle te servir heu- Le | reusement contre Roland !

— J'y tâcherai,» dit simplement le comte de Mayence, et le traître et le païen s’embrassent sur la bouche.

La reine passait; Marsille l’'arrête, la fait descendre de palanquin et lui dit :

« Voici notre meilleur ami; vous lui devrez de rester sous le ciel de l’Espagne que vous aimez tant. Embrassez-le pour l'amour de nous tous.

— De grand cœur, dit la sultane. Je veux aussi, seigneur Ganelon, que vous portiez à votre femme ces bracelets qui sont les plus beaux que je possède. L'apostole ni l’empereur n’ont à Rome ni à Aix-la-Chapelle rien de pareil en

leurs trésors. »

Chacun à l’envi entoure le comte de Mayence et lui offre ce qu'il a de plus précieux.

Le même soir voilà Gane qui retourne au camp escorté de présents et d'ota-

ges pour l'empereur.

Trois jours après, au plus petit de l'aube, Ganelon et son escorte arrivent aux quartiers de Charles.

« Vous voilà, dit l'empereur; avez-vous fait bonne ambassade ?

— Sire, vous n'avez plus que faire ici: le brave roi Marsille est désormais votre homme-lige, et voici les trésors qu'il vous envoie en attendant mieux; là aussi sont des otages, an nombre de trente, ‘choisis par moi et tous de la meilleure lignée. Dans un mois le roi paien vous aura rejoint à la cour de France, etil y aura recu le baptème, avec ses barons et ses preux.

— Vous ne pouviez m'apporter plus heureuses nouvelles, et je me réjouis fort du choix que j'ai fait de vous. Avant peu vous aurez lieu de vous réjouir aussi. »

Ayant reçu congé, Gane s'éloigne avec Pinabel, son neveu, auquel il désire apprendre la vérité. Voilà que Mitaine les à précédés dans une écurie vers laquelle le traitre se dirigeait; l'enfant, qui sait la haine que le comte de Mayence

porte à son ami Roland, est curieuse de l'entendre jaser à cœur ouvert. Elle

Gane et Pinabel jasaient à cœur ouvert.

escalade la mangeoire et se cache dans le foin du râtelier. Voici ce que le nouveau Judas disait, lorsqu'il s’'approcha de son cheval :

« Marsille, qui m'avait assez malmené le matin, me fit le soir des excuses et me donna en gage de réparation des fourrures de martre d’une grande valeur. Je lui fis comprendre le triste sort qui l'attendait, et lui assurai que seul

Roland mettait obstacle à notre retour en France.

— N'espérez aucune merci du vivant de Roland, ai-je ajouté.

— Par quels moyens peut-on l’occire?

— De ceci je me charge, si vous m'y voulez aider.

— Que faut-il faire pour cela?

— Sire, voici ce que j'ai imaginé : Avant peu nous serons en route pour France; le poste le plus dangereux est à l’arrière-garde, Roland le réclamera. Quand il sera dans les défilés de Roncevaux, entouré de la fleur de notre chevalerie, vingt mille Navarrais et Gascons, postés par moi, feront pleuvoir les quartiers de roche; profitez de la surprise générale et avee deux cent mille hommes, attaquez par derrière. Je ne vous garantis pas la vie des vôtres, mais qu'un combat succède à l’autre, et assurément Roland perdra la vie à ce jeu.

— C'est bien parler, me dit le roi, cet avis te vaudra dix mulets chargés de fins besants d’or, et je te servirai pareille rente tout le temps de ta vie. »

Ce récit achevé, Pinabel remarque que le cheval de Ganelon, bien qu'ayant fait longue route, souffle sur le râtelier sans toucher aux herbes, et voulant s’assurer que rien ne.peut empècher la bête de manger, il prend une fourche et l'enfonce dans le foin. Une des dents traverse la cuisse de Mitaine, qui cependant demeure muette, ne voulant pas perdre par un cri le profit de ce qu’elle vient d'entendre.

«Il n’y a rien, dit Pinabel.

— Que vouliez-vous qu'il y eût? Ne savez-vous donc pas que le bon cheval mange peu le matin? Ce n’est pas sans raison que le Sarrasin dit : « La nour- « riture du matin s’en va au fumier, celle du soir passe à la croupe. »

Et tous les deux sortent de l'écurie.

Mitaine a grand mal à regagner la tente de Miton. Elle frotte sa blessure avec un baume célèbre encore en usage, le fameux baume Miton-Mitaine, et

le soir, elle peut se rendre auprès de Roland.

Le comte du Mans écoute le récit de son écuyer. « C’est une heureuse nouvelle que tu m’apportes, petite, et je vais trouver

là, Dieu aidant, l’occasion d’en finir avec ce Ganelon-Iscariote.

— Quoi! dit Mitaine surprise, vous ne changerez pas de route?

— Retiens ceci : Celui qui trouve un reptile sur son chemin a deux partis à prendre : se détourner et poursuivre, mais c’est laisser un ennemi derrière soi; marcher au monstre et l’écraser; voilà le plus sûr. Il y a bien encore la fuite, mais qui y songe? Je n'aurai garde de négliger la fortune qui nr'est offerte.

Jure-moi le silence sur tout ceci. »

Les trompettes sarrasines retentissent au camp de Marsille, les paiens se sont embusqués sur le passage des Français. Ils les attendent à l'aube nouvelle.

Les clairons sonnent au camp de Charlemagne; l'heure du départ est venue; l'empereur chevauche fièrement au milieu de ses preux.

« Qui conduira l’arrière-garde aux défilés de Cisaire? demande-t-il à ses barons.

— Le comte Roland, sire, hasarde Ganelon; puisqu'il est le plus brave, n'est-ce pas à lui que revient le danger?

— C'est une vilaine pensée qui guide vos paroles, comte de Mayence.

— Pourquoi done, sire, riposte Roland, le compère a raison; c'est mon droit, et je le réclame. ji

— Soit, dit l'empereur, mes pairs l’accompagneront et vingt cinq mille chevaliers aussi. »

Et Gane de se dire à part: « Les paiens auront chaude journée! »

Les Sarrasins sont à l'affût dans les bois, à l'entrée des défilés; les Navarrais et les Gascons (honte à jamais sur eux!) sont embusqués sur les hauteurs, prèts

à faire rouler la mort sur leurs frères chrétiens. L’avant-garde se présente, vingt

mille hommes la composent, Ogier de Danemark la commande. — Ce n'est pas à eux qu'on en veut; ils passent. — Charlemagne vient ensuite, Ganelon

ne le quitte pas. Pendant six heures défileut les armées, les chariots, Le butin;

il y a là bien des richesses, mais qui donc oserait y toucher? Ils passent. Enfin arrive l’arrière-garde que commande Roland; alors les païens s’ébranlent, les

Gascons se préparent, la grande tuerie va commencer.

Marsille est à cheval à la tête de son ost; Buriabel, roi d'Alexandrie, vient fanfaronner devant lui :

« Seigneur, je l'ai donné trente mille hommes bien équipés; je n'ai pas épargné ma vie à ton service; pour prix de cela, je te demande l'honneur du coup de Roland; si je le rencontre, c'est un homme mort.

— Vous oubliez, ce me semble, que je serai là aussi, reprend avec hauteur le roi de Saragosse, je n'ai pas pour habitude de céder un coup dangereux ; Roland m'appartient donc. Vous avez tous assez à faire avec le reste, »

Les voilà partis, armés pour le mieux et chevauchant serrés.

Les Français entrent dans le défilé; Roland les arrête et prend la parole :

« Compagnons, nous allons avoir rude journée; bien peu d’entre nous reverrout leur douce France; Ganelon le traître nous a mis en ce mauvais point nous sommes {ous vendus par lui aux Sarrasins. Dans quelques instants ces rochers vont s'ébranler et vous entendrez retentir les nacaires païennes; eent mille hommes fondront sur nous. On ignore que nous sommes prévenus et le bruit de nos fanfares doit servir de signal. Que ceux qui redoutent la rescousse partent done, et rejoignent le gros de l’armée; que ceux qui veulent des blessures plus affreuses que la mort, que ceux-là seuls, qui sont prêts à faire le sacrifice de leur vie pour se venger de Ganelon, demeurent avec moi. »

Il ne sortit pas un chevalier des rangs.

« Si l’un de nous en réchappe, ajoute Olivier, sa vie sera vouée à l’extermination de Gane et de sa race; pour ma part, je le jure ici. »

Tout le monde fait le même serment. Roland entend derrière lui une voix

plus aiguë que les autres cricr :

Il ne sortit pas un chevalier des rangs. (Page 252.)

« Par la châsse saint Landri! mort au comte de Mayence ! »

Il se retourne et aperçoit Mitaine.

«< Ah çà! malheureuse enfant, qu'es-tu venue faire ici? Tu savais bien pourtant le sort qui t'attendait. Est-ce la place des nourrissons?

— Vous avez tort de faire fi de moi, monseigneur, vous en aurez peut-être

regret avant le départ du soleil. »

Mitaine est au plus haut d'un pin; elle regarde de toutes parts et découvre facilement l'ennemi. Le soleil brille tant et plus, et fait reluire hauberts, heaumes, lances et gonfanons; le bruit des clairons arrive même à son oreille.

Du côté d'Espagne viennent les mécréants. Ils sont si nombreux qu'on à peine à comprendre qu'il en puisse rester assez pour la garde des villes. Si l'on devait avoir affaire à pareille armée chrétienne, ce serait à douter de vivre une heure de plus; mais ce sont des païens, et Dieu ne nous fera pas défaut.

«S'il en est ainsi, dit Olivier, Roland, mon camarade, embouchez done votre oliphant, Charlemagne n’est pas loin encore, en l’entendant il reviendra sur ses pas nous porter aide.

— C’est l'épée et non le cor qui nous doit tirer d'ici; la route est libre et vous pouvez partir si la tâche vous semble trop rude.

— Compagnon, croyez-moi, dans quelques instants il sera trop tard; sonnez votre oliphant.

— C’est un vilain conseil que vous me donnez là; il ne sera-jamais conté que Roland a lâché Durandal et corné pour des païens.

— Soit, dit Olivier, ce n'est point le cas de batailler entre nous. »

—ZS—

Roland avise Gautier de Luz, et lui dit :

« Descends de cheval et que deux mille des nôtres fassent de même; tu les

commanderas. Gravis cette montagne et surprends ces Gascons maudits dans leur repaire, avant que nous ne passions dans le défilé. Massacre-les sans réserve comme des chiens qu'ils sont, puis, ceci fait, sonne du cor. Nous attirerons alors les païens à notre pourchasse, et quand je ten donnerai le signal, fais rouler sur les hordes sarrasines les rochers qui devaient nous donner la mort.

— Bien pensé, dit Hoël de Nantes, voilà qui s'égaye; pour rien dans le monde je ne céderais ma place ici. »

Deux mille hommes mettent pied à terre; à leur tête marche Gautier de Luz, et l'escalade commence. Mitaine plus agile, plus légère, a pris les devants pour reconnaitre le terrain. Roland les suit des yeux; bientôt ils disparaissent dans les rochers.

Au bout d’une demi-heure qui paraît bien longue, je vous assure, on entend une grande clameur, et voilà que les masses navarraises et gasconnes apparaissent en désordre sur les cimes; elles ont l'épée aux reins, et ce qui n’a pas été massacré sur place roule jusque dans le ravin. Là s’amasse un obstacle de chair humaine presque infranchissable ; pas un buisson qui n’en ait sa part. Puis on entend le cor qui annonce que la place est prise, et Roland suivi de

quelques milliers de chevaliers court au-devant des Sarrasins.

« Qu'est-ce cela? dit Marsille en voyant les chrétiens sortir du défilé; m'est avis que voilà des gens qui hésitent à s'engager dans le passage; nous saurons bien les y forcer. Leur fosse est creusée là, ils y coucheront cette nuit, pas ailleurs. »

Trente mille cavaliers piquent des deux et sentent leur ardeur redoubler en voyant les Français tourner bride.

« Que nous disait-on du courage de ces gens? dit Aelroth, le neveu de Marsille; c’est plus une chasse qu'une bataille jusqu'ici, nous n’avions que faire d’être si nombreux.

— Tes paroles sont jeunes de sens, dit Turgis de Toulouse, prie le ciel qu'il laisse mürir ta cervelle assez pour en comprendre l'imprudence. »

Les Sarrasins s'engagent dans le défilé, à la poursuite des Français; ceux-ci

ont franchi tous les obstacles, mais leurs ennemis s’arrètent étonnés devant cette montagne humaine qui leur barre le passage. Roland profite de leur hésitation et donne le signal convenu. Gautier de Luz l’a entendu, et de toutes les hauteurs se détachent d'énormes blocs de rochers qui écrasent chevaux et cavaliers, morts, vivants et blessés, Sarrasins, Gascons et Navarrais. Le passage est fermé à jamais.

« En vérité, dit Roland, Ganelon avait bien imaginé ce piége; mais on ne peut tout prévoir en ce monde, et le gibier a pris le chasseur. »

Les païens qui reviennent auprès du roi de Saragosse ne sont plus que huit mille, et je compte les blessés qui ont pu échapper au massacre. Les bannières sont sur la route, avec les armes que l’on a jetées pour fuir plus aisément.

« Est-ce là ce qu'on nous a promis? s’écrient les vaincus en menaçant Marsille ; nous venons de tomber dans un piége que Ganelon nous a tendu. Ah! lâche Roland! traitre comte de Mayence, couard empereur; vous vous entendiez, larrons! par Mahom, il sera parlé de notre vengeance. »

Cent mille cavaliers piquent des deux et prennent un nouveau chemin qui leur permettra de couper toute retraite aux Français. — Pendant ce temps, Mitaine

et Gautier de Luz sont redescendus auprès de Roland. LA Poe

L’archevèque Turpin a poussé son cheval sur un tertre, les vingt mille preux sont agenouillés à ses pieds.

« Compagnons, appliquez-vous à bien mourir, leur dit-il; c’est au ciel que coucheront ce soir les braves qui ne s’épargneront pas. Chacune de vos fautes passées sera rachetée par un coup d’estoc ou de pointe. De ce moment je vous absous. »

Puis il les bénit et tous se relèvent plus légers. Alors on entend le galop pesant des chevaux ennemis, et les deux partis ne tardent pas à se rencontrer. Les lances se croisent, la terre se couvre de débris, la mort a déjà fait ample moisson et des chevaux sans cavaliers courent affolés de tous côtés ; les blessés poussent des hurlements effroyables. Partout on échange la mort.

En tête des païiens chevauche Aelroth, le neveu de Marsille :

« Par Apollon ! Charlemague est donc en enfance, qu'il a confié à Roland la

garde dernière de ses osts? »

Le comte du Mans l’a entendu et, sans répondre , il se jette sur lui la lance en arrêt. Quel coup, mon Dieu! et qui y eüt résisté? Le comte brise l’éeu du neveu du roi de Saragosse, lui partage en deux la poitrine, lui démonte l’échine et le cloue sur le sol.

Fauseron , un frère du roi Marsille , voit Miton et lui crie

€ Il est done bien jaloux de la gloire de ses pairs, votre empereur Charlemagne, qu'il les envoie ainsi à la boucherie ? »

Miton s’élance sur lui l'épée haute et lui fait trois blessures épouvantables ; par la moindre des ouvertures, une perdrix passerait à l’aise.

€ Tu as menti, félon, s’écrie le père de Mitaine, notre Charles est le preux des preux, et quiconque en doute mourra de la mort des chiens, qui est ton lot. »

Anséis pique son cheval sur Turgis de Toulouse et enfonce son épieu dans le corps du mécréant. La banderole entre blanche dans la blessure et en ressort rougie.

Je n’en finirais pas si je vous disais les coups merveilleux qui s’échangent. A la deuxième heure, la lance de Roland se brise : il tire Durandal et se précipite dans la mêlée, picorant les têtes de la pointe de l'épée, comme un ramier les grains de mil du bout du bec. La bataille redouble de furie; les Français font des miracles, mais les Sarrasins ne se lassent pas de mourir : trente mille paiens ne sont pas plutôt à terre que trente mille autres viennent se faire tuer. Le fer s'use à frapper, avant que la force des preux ne s’épuise. Que de chrétiens ont reçu le martyre ! ils sont là, foulés aux pieds des chevaux, et leurs mères, leurs épouses, leurs sœurs, les attendent peut-être en chantant. Un moment vient cependant où il n'y a plus rien à tuer; de cent mille païens il n’en reste pas deux.

« Mont-joie la Royale, » crie-t-on de toute part; mais voilà que le roi Marsille

arrive avec sa grande ost, on n’a eu affaire encore qu’à l'avant-garde. EI

& Compagnons, dit Turpin en montrant les Sarrasins du bout de sa InASSUE , voilà notre agonie qui vient à nous; faisons-lui politesse , nous serons plus vite en paradis. »

Et il part aussi rapidement que s’il eût enfourché quelque hirondelle.

« Ah! le faux ami qui me devance! crie Roland en piquant Veillantif de

l’éperon ; évèque!... ne mourrez pas sans moi! »

La mêlée devient furieuse; Turpin avise Abyme, le plus mécréant des païens :

« Quel Dieu sers-tu ? lui dit-il.

— Aucun ne daigne, » répond l’hérétique.

Là-dessus Turpin broche trois coups de masse -qui égrènent sur le chemin les améthystes, les topazes et les escarboucles dont est couvert l’éceu du maudit; au quatrième horion Abyme entre en enfer. Climborin abat Angelier de Gascogne, mais il n’est vainqueur que dix secondes. Miton l’a vu, baisse sa lance et lui traverse le gosier.

« Voilà un chien qui n’aboiera pas sa victoire, » et il poursuit.

Olivier ne s’est guère reposé pendant ce temps; il s’en va de droite et de gauche, promenant Hauteclaire dans les rangs ennemis et fauchant comme gerbes les Sarrasins. Son écusson est d'or chargé d’une croix de gueule au bâton péri en bande de sinople.

« Voilà une méchante enseigne, dit Valdabron en frappant la croix de sa lance.

— Pourtant tu la salueras, » répond le frère de la belle Aude; et, d'un coup de revers, il décapite le païen.

Le due Sanche est tué, c’est Maucuidant qui a porté ce coup. Gérin et Anséis, Béranger et Guy de Saint-Antoine ont déjà eu même sort. Mais Roland court sus au Sarrasin; du pommeau de Durandal il lui casse le visage et le jette mort à bas de son cheval; on ne le reconnaitra plus.

« Cest douleur vraiment de ne pouvoir tuer qu'une fois qui à causé tant de deuils. » F

Alors le preux se dresse sur ses étriers et regarde autour de lui. Quel spectacle, Dieu puissant! Il reste en tout soixante Français de vingt mille qu'ils sont venus.

« Par mon salut! dit Roland, je mourrais plus tranquille si j'emmenais Marsille au tombeau; mais comment le découvrir dans cette mêlée? »

Mitaine a entendu le comte du Mans.

« Je vous le montrerai, moi, si vous voulez me suivre. »

Et l'enfant commence à enlever son armure pièce à pièce. Roland la prend par le bras et l’arrête :

« Quelle preuve de folie nous donnes-tu Jà?

— Vous prenez sagesse pour folie, monseigneur; croyez-vous que je serais bien reçue avec vos couleurs? Ma mère me grondait quand je maltraitais mes hardes, on pourrait bien me les trouer tout à l’heure.

— El {nu crois que je vais te laisser tuer!

— Il serait plaisant que nous fissions les difficiles, ne sommes-nous pas là pour mourir ? »

Mitaine s'échappe des mains de Roland et grimpe sur un cheval sarrasin abandonné auquel elle rend la main. Elle est nue jusqu'à la ceinture, ses cheveux flottent sur ses épaules. On dirait l'ange de la jeunesse, et devant tant de courage la mort s’écarte avec respect.

« Viens donc me chercher, couard de Croque-Mitaine, dit l'enfant, je suis ici bien gardée de toi. »

Roland la suit et des larmes lui viennent aux veux.

« Mon Dieu que vous diront de moi tous ces morts! oserai-je bien me montrer en paradis ce soir? »

Mitaine a vu le roi de Saragosse et court droit à lui sans plus regarder autour d'elle. Miton, entrainé trop avant par son andace, est de ce côté, cerné par les païens. Il frappe au hasard sans se soucier du but, croyant ne meurtrir que de la chair païenne. Mitaine approche (double malheur!); du bout de l'épée, son père lui trace sur le dos une écharpe de sang. L'enfant se retourne, tous deux se reconnaissent :

« C’est vous, mon père ? le coup est bon, mais c’est du bien perdu! »

Miton foudroyé par ectte vision, néglige de se défendre... Pauvre Mita! te voilà veuve.

Mitaine est près de Marsille, elle s'approche de lui, se dresse sur ses étriers pour être sûre que Roland la verra, et frappant du poing la figure du païen..….

«Le voilà le roi de Saragosse! crie-t-elle de sa voix la plus forte. Mont-joie pour Charlemagne |... »

Elle n’en peut pas dire plus long; Marganice, le roi de Carthage, un oncle au roi Marsille, lui a porté dans la poitrine un coup qui n'avait pas besoin d'être si vigoureux. La petite roule sans connaissance sous les pieds des chevaux, le sang aux lèvres et aux narines.

Roland a vu cela et la rage le prend de plus belle. Il aborde Olivier et lui dit :

« Mon compagnon, ne serait-ce pas votre goût d'aller occire ce Marsille qui fanfaronne là-bas ?

— Cela se peut faire, » répond le preux.

Et les voilà partis. Quelques Français les suivent qui restent en chemin, savoir : Beuve, sire de Beaune et de Dijon, une grande perte pour Charle-

magne; Yve et Yvoire, Gérard de Roussillon aussi. Roland et Olivier ont

Ayant donné tout son sang, il ne lui reste plus que des larmes. (Page 24.)

pénétré au plus avant des rangs paiens ; ils sont enfin à quelques pas du roi de Saragosse.

« C'est donc toi, qu'on appelle le roi Marsille ? crie Roland.

— C'est un nom que les Frances n’oublieront pas.

— Eh bien! moi, je me nomme Roland; si tu ne me connaissais pas d'aventure, tu me connaitras de ce jour. »

Et il tranche la main droite que le roi levait pour le frapper. Lors les Sarrasins de crier :

« Mahomet, sauve-nous ! »

Et de fuir comme les passereaux devant l'aigle. S'ils ont trouvé des jambes pour venir, ils ont trouvé des ailes pour s’en aller.

Il ne reste plus sur le champ que mille Éthiopiens : la gent de Margauice ; ils sont à distance et n’avancent qu'en hésitant.

Roland alors embouche son oliphant et sonne une note puissante qui, d'échos en échos, va porter l'éveil à vingt lieues de là.

« Que faites-vous done? dit Olivier, avez-vous perdu toute vergogne, et ne craignez-vous plus de corner pour des païens ?

— Compagnon, voilà de dures paroles.

— À quoi bon déranger Charlemagne pour si peu? Nous sommes trois maintenant. Que u’avez-vous eu moins de vaillance, nous ne léguerions pas cette défaite à notre pays. Si c’est pour moi que vous cornez, n’en prenez peine, je n'ai que faire de vivre après ceci; est-ce pour Turpin ? notre compagnon est debout par miracle et il aura passé avant que l’on arrive. Si vous appelez, c'est pour vous et par le vrai Dieu! je vous trouverais osé de regarder notre Charles en face.

— En vérité, interrompt Turpin, vous avez mieux à faire que de vous quereller, Sonnez du cor, Roland, non pour nous, mais pour l'honneur de France. Revanche sera prise et nous reposerons en terre bénite. Sonnez du cor, Roland. »

Le comte du Mans reprend son oliphant, souffle de telle force que ses tempes en sont félées, les veines de son cou se déchirent et le sang lui rougit les lèvres,

L'empereur arrète son cheval.

« N'avez-vous pas entendu comme moi le cor de Roland? »

Le comte de Mayence à tressailli; cependant 1] répond :

« C’est quelque pâtre perdu qui rassemble ses chèvres.

— Me croyez-vous donc tombé en enfance, que je prenne un cor pour un flutiau? C'est le cor de Roland à n’en point douter.

— Vous savez, sire, qu'il corne pour un rien; peut-être il chasse quelque bête fauve sur son chemin.

— Sauf votre avis, sire, ce cor à la voix Uiste, dit Naymes de Bavière, et vous devez bien à vos pairs d'aller voir un peu ce qui leur advient.

— Vous avez raison, compère, il nous faut tourner bride. Ganelon vous resterez ici. »

L'empereur demande Besgue son maitre queux et lui confie la garde du comte de Mayence.

« C'est aux souillars de ta cuisine à me garder ce félon. As-tu quelque solide lien pour le mettre à la gène?

— J'ai, sauf respect, sire, les cordes à pourceaux; celles qui me servent quand je les saigne.

— C'est bien ce qui convient. Maintenant, mes compagnons, au plus vite!»

Et Gane en riant :

« Vous n'avez que faire de vous tant hâter; Roland tinte après messe dite.

— Soit, renégat, dit l'empereur, nous arriverons pour vêpres et tant pis

pour les païens. »

Dans les plaines de Roncevaux, Roland seul est debout. Aux cris, aux menaces, aux hurlements a succédé un silence cent fois plus terrible. Effrayés de leur triomphe, les Sarrasins ont pris la fuite; leur besogne est terminée, voici les vautours qui les remplacent. Parasites insatiables du roi de Saragosse, ces nouveaux venus ont rarement le temps de s’essuyer le bec entre deux repas.

Roland met pied à terre pour la première fois depuis vingt-quatre heures; le vaillant preux à peine à se soutenir. Debout, le front appuyé sur la selle de

son cheval, il pleure comme un eufaut; ayant donné tout son sang, il ne lui

Donnez-moi l'accolade, cher seigneur. (Page 267.)

reste plus que des larmes. Les blessures ne lui sont rien, c’est le désespoir qui le tue. Dans sa douleur, il s’agenouille et serre entre ses bras le corps d'Olivier; il l’étend sur le gazon, délasse son heaume, l’embrasse, le déshabille, le tourne en tous sens, ne pouvant se convaincre qu'il a perdu un tel compagnon. Il fait de même pour Turpin de Reims, pour Miton, pour Gautier de Luz; mais à quoi bon choyer ces corps inhabités? Les âmes sont au ciel en belle place.

Roland cependant relève la tête; il lui semble qu'une voix bien faible, bien douce a prononcé son nom. Quelle joie, si quelqu'un vivait encore près de lui !

« Et moi, cher seigneur, ne me reconnaissez-vous pas? Venez par ici me dire adieu. »

Pâle et couchée sur le gazon, au milieu des morts, c’est la filleule de Charlemagne.

« Ah! le Seigneur soit loué, chère mignonne ; en te voyant vivante il me semble que Dieu me sourit. Tu ne mourras pas, je ne veux pas avoir causé ta mort; Charles va venir, il temportera vers notre tant douce France.

— Vous vous trompez, Roland, plus jamais je ne verrai le puissant empereur et sa contrée, j'aurai bientôt rejoint mon père. Mais dites-moi, les Sarrasins sont loin d'ici?

— Ils ont fui du côté d'Espagne.

— Alors le champ reste à nous deux? Par la châsse saint Landri! je m'en vais plus heureuse que je ne l'aurais pensé. »

Roland s’est agenouillé, il a retiré un de ses grands éperons d’or pur et veut l’ajuster au talon de Mitaine.

« Tiens, cher petit héros, dit-il, nul plus que toi n’a mérité le rang de chevalier. »

Et il la chausse ; les deux pieds du page tiendraient à l'aise entre les deux dents de l’éperon. Folle de joie, l’enfant se redresse, jette ses bras autour du cou de Roland.

« Vite... vite... donnez-moi l’accolade, cher seigneur ; je sens que je m'en vais Mourir. »

Et, retombée sur le gazon, Mitaine fait un dernier effort, arrache deux brins d'herbe, les ajuste en croix, et, les baisant avec ferveur, les reçoit pour

viatique.

Roland est bien seul cette fois. Sentant les ombres de la mort l’'envahir, il s'approche en tätonnant de Veillantif.

« Viens, mon bon cheval de combat, ta bouche n’est pas faite pour la bride sarrasine, les flancs ne sont pas faits pour l’éperon des païens. »

Et Roland, ayant baisé son cheval aux. naseaux, l'abat d’un coup de Durandal.

«A toi maintenant, précieuse Durandal; ta garde renferme une dent de saint Pierre et des cheveux de monsieur saint Denys; tu ne dois pas tomber, non plus, entre des mains infidèles. »

Roland rassemble toutes ses forces et frappe le granit d’un coup formidable ; le rocher se fend et l'épée reste intacte. Trois fois il recommence sans plus réussir, Îl n'y voit plus, le froid le gagne, près d’un pin il se couche étendu sur sa dague infrangible, pour qu'il soit bien reconnu qu'il meurt en conquérant.

Roland venait de passer, quand Charlemagne arriva.

—XS—

Vous pensez bien, mes enfants, que l'empereur fit payer cher aux Sarrasins le massacre de ses preux. Ce n’est qu'après avoir écrasé toute l’armée des maudits que Charles consent à mettre le pied à Roncevaux. Hélas! cette tuerie de Sarrasins n’a pu rendre la vie à Roland ni à ses compagnons. Pauvre empereur ! il arrache ses cheveux et sa barbe blanche; puis, faisant mettre à part les corps du comte du Mans, de Turpin, d'Olivier, de Miton et de Mitaine, il les

rapporte en France en grand honneur, dans des cercueils de marbre blanc.

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