AT LL
DR
IN
Fun
En face se tenaient le sire de la Peur et sa famille. (Page 227.)
A cette épouvantable menace succéda un silence de mort.
« Ah çà! que viens-tu faire ici, petite? dit entre deux frissons le seigneur de la Peur.
— Par la châsse saint Landry! dit Mitaine en mettant les poings sur les hanches, il faut avouer que vous avez une singulière façon de recevoir les gens. Je n'ai reculé devant rien pour vous voir; ma persévérance méritait un meilleur accueil.
— Tu ne réponds pas à ma question; que viens-tu faire ici ?
— T'en chasser! »
En entendant ces mots, le châtelain se fit si petit qu'on eût dit qu'il avait à moitié disparu sous terre; dame Couarde se perdit dans son fauteuil, derrière lequel ses filles se blottirent.
« Imprudent! balbutia la Peur, qui tremblait à perdre l'équilibre, oses-tu bien me braver ainsi?
— À en juger par ton attitude, reprit Mitaine en riant, je n'ai pas grand mérite à cela.
— Tu parais douter de ma puissance... fu mériterais que je en fisse ressentir les terribles effets. »
Le seigneur ne prononça pas cette phrase sans quelque difficulté, sa langue était à moitié paralysée.
« Tu n’as aucun pouvoir sur moi, et tous les ridicules épouvantails que tu as fait lever sur mes pas depuis hier, mériteraient d’être hués, et rien autre.
— Mon nom fait trembler l'univers...
— ‘Tu calomnies l'univers. Parce que quelques esprits débiles te. permettent d'élever la voix, tu te crois maître du monde. Sors au grand jour de ta tanière et tu verras comme tu seras reçu.
— J'ai pour moi les femmes...
— Tu ne les as pas pour toi; quand elles t'entrevoient elles ne peuvent, à la vérité, réprimer un mouvement de dégoût bien naturel; un insecte, une ombre, un bruit inconnu les fera frissonner; mais qu'un danger sérieux se présente, qu'un grand sentiment les anime et, chrétiennes, elles iront à la mort comme les martyrs; épouses, elles suivront les guerriers au combat comme les Gauloises; mères, elles disputeront leur enfant au lion; elles iront enfin à l’immortalité comme Judith, comme Lucrèce, comme sainte Geneviève.
— J'ai du moins pour moi les enfants; ce petit peuple m'obéit…..
— Et c'est à moi que tu oses dire cela! 11 faut avouer que tu élèves presque l'impudence au niveau du courage. Les enfants, moins que tous autres, t'obéiraient si des gouverneurs coupables, des parents maladroits ne te les livraient pas. On les menace du cabinet noïir!... et l'on a soin de ty enfermer avec eux. On les menace du loup! Romulus et Rémus tremblaient-ils à l’approche de leur fauve nourrice ? Je ne suis qu'un enfant, mais je sais ce que tu vaux, et par la chässe saint Landry ! je te défie bien. »
Mitaine entendit de sourds murmures et elle remarqua une grande agitation parmi les morts. Au bout de chacune des innombrables galeries qui aboutissaient à la salle où ceci se passait, elle apercut de pâles clartés qui paraissaient approcher. A mesure que ces lueurs devenaient plus distinctes, le crapaud perdait de son éclat et il commençait à s’agiter inquiet sur son piédestal. Le sire de la Peur paraissait plus tremblant qu'il ne l'avait encore été: ses dents faisaient entendre un bruit de castagnettes, et il s’y reprit à trois fois pour prononcer deux paroles.
€ Tu as tort de nier mon pouvoir, tous ceux qui m'entourent l’ont reconnu.
— Ils en ont honte aujourd’hui, sécria Mitaine; et, s'adressant à eux : Pouvez-vous bien accepter un pareil maître? Il vous suffit d'avancer pour le faire rentrer sous terre, lui et son ignoble lignée. Vos cœurs ne sont pas morts, ils ne sont qu'engourdis; faites un effort, lancez-vous sur ce monstre ; je vous montrerai le chemin. »
Les morts laissèrent tomber leurs linceuls et l'on vit des légions aux armures rouillées tirer l'épée du fourreau. L’Alarme poussa son cri, auquel répondirent le sire de la Peur, dame Couarde, la Crainte, la Frayeur, la Terreur, la Timidité, l'Épouvante, l'Appréhension, la Faiblesse, la Pusillanimité, la Poltronnerie et la Lächeté. On vit et l’on entendit alors de bien étranges choses : les bas-reliefs se mirent en mouvement et commencèrent sur la surface des piliers leur danse macabre, accompagnée de clameurs effroyables; le tonnerre se mit à gronder, et des crevasses profondes meurtrirent de tous côtés les murs et le plafond; la terre s’ouvrit avec des craquements assourdissants; les oiseaux de nuit effrayés se mirent à voler en tous sens, ne sachant que devenir; le crapaud éclata avec un bruit épouvantable, et Mitaine se trouva dans l'obscurité. Elle n'y resta pas longtemps; de seconde en seconde les galeries perdaient de leur profondeur, le jour approchait à grands pas; ses premiers reflets argentèrent son armure, un formidable chant de coq se fit entendre et, comme s'ils n’attendaient que ce signal,
les murs s’en allèrent en fumée.
Mitaine demeura muette de surprise. Qu'elle lui parut belle, la campagne! qu'il lui parut beau, le soleil! et le vent du matin, comme il caressait doucement son visage! Elle tomba à genoux et dit de grand cœur sa prière, je vous assure. Les champs étaient tout bariolés, on eût dit la carte d’échantillon de la flore universelle. Les oiseaux étaient de la partie; jamais ils n’entonnèrent une plus joyeuse aubade. Il ne restait rien du château qu'un souvenir déjà confus. Quand Mitaine eut fini sa prière et qu'elle se fut relevée, elle vit auprès d’elle un vieillard et une jeune femme qui la contemplaient d’un air attendri. Ils étaient à quelques pas de l'enfant, et cependant elle les distinguait à peine; un brouillard léger les enveloppait.
« Qui êtes-vous? dit Mitaine.
— Des amis reconnaissants. Tu nous as délivrés de la Peur qui nous retenait ici. Voilà longtemps que nous avons cessé de vivre et grâce à toi nous allons pouvoir embrasser une fois encore ceux que nous avons quittés brusquement. Mon fils qui ta donné hier l'hospitalité, est le mari de cette belle fille, C’est aujourd'hui la fête des Morts et le Dieu de bonté a permis que nous passions cette journée sur la terre. Tous ceux que tu as délivrés vont te faire escorte jusqu'au camp de Charlemagne et lui porteront témoignage de ton grand courage et de ta belle conduite. »
Mitaine vit arriver de tous côtés des chevaliers dont les armures étaient en partie rongées par la rouille. Il y en avait de tous les âges et de tous les pays, le plus grand nombre à cheval. Des femmes, des enfants suivaient ce cortége; leurs pas ne faisaient aucun bruit, ne laissaient aucune empreinte. Ils étaient diaphanes et comme perdus dans une vapeur à laquelle le soleil prêtait des effets d’opale. S'étant rangés en colonne, ils se mirent en marche. Mitaine traversa les sites qui lui avaient paru si effrayants la nuit : le pont de pierre jeté sur le torrent; la muraille couverte de lianes et cachée à demi par le feuillage des acacias, la forêt de bouleau, tout, maintenant que le soleil brillait, lui semblait gai à miracle. Elle appela près d’elle le vieillard qui lui avait parlé et lui demanda quelles étaient les tortures qui l'avaient si fort indignée.
« Ce sont les salles des cauchemars, mon enfant, lui répondit le mort. Le seigneur de la Peur ne laisse aucun répit à ses victimes; il s'entend avec le Sommeil qui les lui livre sans défense. Les incubes, les suceubes, les vampires, les éphialtes, les goules, composent son redoutable état-major et président aux
supplices. Tu les as vus à l’œuvre, je n'ai pas besoin de te faire leurs portraits.
— Qui peut nous mettre à l'abri de leurs attaques?
— Une conscience pure et un bon estomac. »
Au bout d’une heure de marche, Mitaine aperçut la cabane où elle s'était arrêtée la veille; le paysan était sur le seuil entouré de ses enfants.
« Béni soit Dieu! dit-elle. Pauvre vieillard, ta vue affaiblie ne te permet sans doute pas de distinguer encore ton fils; mais toi, femme, tu le vois, n'est-ce pas?
— Nous ne l'avons pas perdu de vue depuis notre départ, dit l'épouse; il n'y a pas de distance, il n'y a pas d'obstacle, pour le regard des morts. »
Le laboureur tourna la tête, vit le cortége qui s'approchait et reconnaissant Mitaine, il poussa un cri de surprise, se leva et se mit à courir au-devant d'elle. A moitié chemin son regard rencontra son père et sa femme et foudroyé par la joie il tomba à genoux, tendant les bras vers eux. Il voulait parler et ne trouvait dans le langage terrestre aucune expression qui fût digne de rendre la joie infinie qu'il éprouvait. IL n'osait plus faire un mouvement, de peur de mettre en fuite ce groupe aimé qui lui apparaissait. Quand il eut acquis la certitude qu'il n'était pas victime d’une illusion, de douces larmes remplirent ses yeux, et joignant les mains il toucha la terre de son front en murmurant :
« Seigneur, Seigneur, que vous êtes bon et que je vous aime ! »
Je renonce à vous décrire la joie de ces trois êtres que la mort était, pendant quelques heures, impuissante à séparer. La mère dévorait ses enfants de caresses ; le laboureur aussi chargé d'années que son père, ne pouvait pas s’arracher de ses bras. Leurs barbes blanches se confondaient à chaque embrassement. Ce premier élan de tendresse apaisé, tous trois se retournèrent vers Mitaine et lui baisèrent les mains.
« Qui vous en pourrait dire plus que le spectacle de cette joie que nous vous devons, chère enfant? ajouta le père. x
— Et puis, vous ne savez pas, reprit le laboureur; mon pauvre petit qui avait perdu la raison, est depuis l'aube le plus avisé de la bande; aussi, il n'y à ni saints ni saintes dans le calendrier pour lesquels j'aie plus de dévotion que pour vous. »
Mitaine ne s'arracha pas sans efforts aux démonstrations de reconnaissance dont elle était l'objet. Elle demanda son cheval que la veille elle avait confié à son hôte, et partit au galop, suivie de son fantastique cortége.
Il était six heures environ, quand Mitaine aperçut au loin le camp de Charlemagne. Les sentinelles de grand'garde voyant à lhorizon une nuée de fer-
vêtus qui arrivait à toute bride, se replièrent ét donnèrent l'alarme.
« Qu'est-ce que cela? dit l'empereur, quels gens nous tombent sur les bras? Miton, montez à cheval, faites-vous escorter et allez reconnaitre ces nouveaux venus. »
En un instant le camp fut sur pied; chacun de vêtir le haubert, lacer le heaume, prendre la lance et se mettre en selle. Miton choisit trente chevaliers montés sur chevaux couverts et il partit avec eux.
« Par la Pâque! se disait-il, voilà de singulières gens. A en juger par leur taille, ils ne doivent pas être loin et cependant j'ai peine à les distinguer. Les vois-tu mieux que moi, Jean le Rouge?
— Ma foi, non; ma surprise était la même que la tienne. Mais, ne voilà-t-il pas un page aux couleurs impériales qui chevauche à leur tête ?
— Mort de ma vie!... mais c’est Mitaine qui nous vient là! »
Et Miton joua si bien de l’éperon, qu'il fut en trois minutes dans les bras de sa fille.
Les morts firent halte.
Étonnés, les trente chevaliers s’arrêtèrent aussi, cherchant à calmer leurs chevaux qui flairaient la terre, soufflaient à naseaux dilatés, battaient le sol du sabot, hennissaient comme s'ils allaient mourir.
« Quels sont ceux-ci que tu nous amènes?
— Ceux que j'ai délivrés, dit la petite.
— Délivrés! comment cela ?
— Je vous le dirai devant l’empereur; le soleil est bien bas déjà; nous n'avons pas de temps à perdre. »
Miton et ses trente chevaliers, Mitaine et sa fantastique escorte se dirigèrent vers le camp. Charlemagne entouré de ses pairs vint au-devant d'eux.
« Par saint Jacques! voilà des gens qui n'ont pas l’air d’être de ce monde. Si je ne suis pas fou, c'est ma filleule qui les commande. »
Mitaine mit pied à terre et attendit que son royal parrain l'interrogeât.
« Ah çà! te voilà, petite, quelle folle équipée ! Sais-tu bien que j'aurais sujet de te faire mauvais accueil? mais, je l'avoue, je n'ai pas la force de te gronder, tant je suis aise de te revoir, et tant j'ai hâte de te demander quels sont ces étrangers qui t'accompagnent.
— Parrain, ce sont mes prisonniers. »
Et les morts inclinèrent jusqu'à terre la pointe de leurs armes pour rendre
hommage à l'enfant.
« Mais enfin, d’où viennent-ils? Es-tu allé les chercher dans l’autre monde?
— Ma foi, sire, je crois bien y avoir passé la nuit dernière. »
Alors Mitaine conta son voyage en peu de mots à Charlemagne, ainsi qu'aux évêques, pairs et barons qui l’entouraient.
« Viens çà que je t'embrasse, douce-jolie, je fai promis quelque chose, ce me semble; qu'est-ce que c'était donc?
— Vous m'avez promis, mon parrain, de demander à Roland de m'accepter pour écuyer.
— C’est Roland que je récompense en lui faisant un pareil cadeau, qu'en pensez-vous, mon neveu ? »
Pour toute réponse, le preux prit Mitaine dans ses bras et l'embrassa. La petite, rouge de plaisir, se tourna du côté de son escorte pour la remercier; les morts avaient disparu. Charlemagne alors mit un genou en terre, tout le monde l’imita et Turpin dit à haute voix les prières des trépassés.
Ainsi se termina l'expédition que Mitaine avait entreprise. Je voudrais vous dire que le château de la Peur fut détruit pour toujours; mais, historien fidèle, je dois avouer qu'il était reconstruit le même soir. Vous rencontrerez certainement un jour où l'autre le seigneur de la Peur, mes chers enfants, évoquez alors le souvenir de Mitaine et n'oubliez pas que le monstre n’a d’autres armes que celles que vous lui abandonnez, d'autre puissance que celle que vous lui attri-
buez, d'autre courage que celui que vous perdez.
Ainsi se termina lexpédition,