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Le roi étancha le sang avec sa ceinture, embrassa son enfant et lui laissa l'arme tant désirée.
Le soir, Mourad eut un second caprice.
Il n'était jamais sorti seul; se promener la nuit dans la campagne, quoi de plus dési-
rable? Il ne connaissait la nature
qu'au soleil, il voulut la connaitre silencieuse, pleine d’om-
bres et de clartés demi-voilées.
Vous voyez que vous pouvez me le donner.
On lui avait parlé du chant des oiseaux de nuit, du eri du lion affamé, des insectes brillant dans les herbes et faisant un écrin de chaque buisson; de parfums inconnus que la terre ne prète aux plantes qu'aux heures mystérieuses. Il résolut de voir, d'entendre, de connaître tout cela.
Mourad se coucha comme à l'ordinaire. Il plaça son yatagan sous son chevet et attendit que tout reposât dans le palais.
Puis il se leva doucement, s’habilla et se dirigea vers la porte. Son gouverneur la gardait, endormi sur le seuil.
Il s'arrêta et réfléchit.
« Si j'essaye d'ouvrir cette porte, je vais
réveiller mon gardien; si je le réveille, cé-
dera-t-il à mes prières? non certainement ;
cédera-t-il à mes menaces”? il en rira; je vais Mourad lui enfonça son yatagan dans la gorge, je > puis il sortit.
donc en interrompant son sommeil le mettre >
dans un grandembarras, dont il me saura mauvais gré:
gré; mieux vaut ne pas le
réveiller. » Et Mourad lui enfonça son yatagan dans la gorge; puis il sortit.
IL lui fallut d'abord traverser les jardins. I lui semblait qu'il ne les avait jamais vus. Les jets d’eau, en retombant dans les vasques, faisaient des trilles argentins qui accompagnaient à ravir les roulades du rossignol. Des chauvessouris, semblables à de grands oiseaux de cuir, traçaient des ronds dans l'air sans qu'on entendit un bruissement d'ailes. Les arbres tamisant la clarté de la lune dessinaient sur le sol des mosaïques de lumière et d'ombre. Il cerut voir bouger les lions de marbre et vecula; puis, ayant reconnu son erreur, il se retourna honteux de lui-même afin d’être certain que nul ne pourrait rire de sa peur. Ah! si dans ce moment un lion vivant avait passé, il lui eût fait payer cher la frayeur que lui avait causée la statue.
Mais une fois la première surprise calmée, Mourad, qui n’était pas précisé ment d'un tempérament poétique, pressa le pas. Ce qu'il voulait voir ce n'était pas ce jardin, prison merveilleuse dont il n'avait jamais franchi les murs, où chaque pas se faisait sur la mousse; il lui fallait l’espace et les aventures, l'imprévu. Il sauta par-dessus le mur et tomba au milieu d’une ronde de Nubiens.
Ces braves prirent d’abord la fuite... ils n'étaient que dix, et un nuage venait de passer sur la lune. Mais quand ils virent qu'ils n'avaient affaire qu'à un enfant, ils revinrent sur leurs pas.
Vous avez dû vous apercevoir que Mourad n'agissait pas à la légère ; c'était un esprit réfléchi. Quand il vit approcher la ronde, il se dit :
« Ces gens ont fui, ils fuiront bien encore. Dois-je les attendre? Non; le mieux est de courir sur eux. ».
C'est ce qu'il fit. Il y eut un choc, et le premier qu’il rencontra en eut du regret; mais ses regrets ne durèrent pas longtemps, deux minutes après il était mort. Mourad jeta de lPargent aux autres et disparut dans un buisson.
Les Nubiens ne ramassèrent
pas le mort, mais ils ramassè-
rent l’argent; seulement il faut
Deux minutes après il élait mort.
du temps pour retrouver quel- : .e se ques sequins dans la poussière, même par un beau clair de lune d'Orient, aussi
Mourad put-il s'enfuir à son aise et gagner un bois sombre et touffu.
Une fois l'argent partagé , le chef réunit ses soldats et leur dit
« Vous êtes tous aussi lâches qu'idiots. C’est un enfant que nous avons devant nous : quelque voleur précoce qui vient de contracter un emprunt sur la cassette royale. C’est un Pactole que cet enfant; il nous à roulé dans les jambes, en nous éclaboussant de quelques pièces d’or; il faut remonter à la source. Cest de ce côté qu'il a fui, notre intérêt et notre devoir nous disent assez ce que nous avons à faire. »
Les neuf soldats se mirent en marche, n’avançant qu'avec précaution, el fouillant les buissons de leurs lances.
Mourad les entendait venir et se tenait immobile dans sa cachette.
Un moment vint où ils durent traverser une clairière qu'inondait la clarté de la lune. Ils se consultèrent un instant; de quel côté devaient-ils diriger leurs recherches? Le chef, montrant le coin le plus obseur de la lisière du bois, le leur désigna. C’est toujours l'endroit le plus sombre que cherchent les imbéciles ou les novices qui se cachent, oubliant que c’est.le premier qui sera fouillé.
Au moment où le chef désignait aing à sa petite troupe le chemin qu'elle
IL sentit dix griffes lui pénétrer dans les épaules. (Page 39.)
devait prendre, Mourad , qui s'était blotti dans le taillis, sentit une haleine humide lui brûler le cou et dix griffes lui pénétrer dans les épaules.
Si je vous disais qu’il n'eut pas peur, je mentirais; surtout lorsqu'en se re-
tournant il vit deux yeux... deux étoiles rougeâtres le regarder dans la nuit. Mais la peur ne séjournait pas dans le cœur de Mourad. Cependant il distingua près de lui un autre groupe d'étoiles, effroyable constellation !... Le royal enfant était couché au milieu d'une portée de trois lionceaux.
L'inconnu avait pu le faire tressaillir; mais une fois qu'il sut à quoi s’en tenir, il reprit possession de lui-même et se mit à réfléchir sur ce qu'il avait à faire.
« Me voici entre trois lionceaux et neuf Nubiens armés jusqu'aux dents; lesquels dois-je le plus redouter? Les Nubiens, assurément, car ils ont eu peur et j'ai tué un des leurs : deux vengeances à tirer de moi. Si je tue un des lionceaux il criera, et, à ce eri, ces oiseaux de nuit s'envoleront. »
Mourad saisit donc à la gorge le monstre qui continuait à lui labourer la
chair, et lui enfonça son yatagan dans
le ventre; mais il s’y prit mal, ear le
Le lionceau passa de vie à trépas sans faire ouf!
lionceau passa de vie à trépas sans faire oufl... Aussi la petite armée continua-t-elle à avancer en bon ordre; seulement, au lieu de marcher elle se mit à courir.
L'enfant alors se redressa; il prit un second lionceau et le lança au visage des soldats, lorsqu'ils ne furent plus qu'à quelques pas du taillis. Ce projectile d'un nouveau genre eut un effet foudroyant; les Nubiens parcoururent en dix secondes le chemin qu'ils avaient mis vingt-cinq minutes à faire.
Le champ de bataille restait à Mourad. Des trois lionceaux un était mort, le deuxième se roulait sur le sable avec une large blessure dans le flanc; celui-là n'imitait pas le mutisme de son frère, il remplissait l'air de cris déchirants. Le troisième s'était blotli sous un amas de feuillage, et faisait entendre de sourds grondements. Ici Mourad eut un troisième caprice. Pour un début ce n'était pas trop mal.
Il voulut rapporter le dernier des lionceaux en souvenir de sa première sortie. Il rentra done dans les broussailles et chercha à tâtons. Les deux enfants ne tardèrent pas à se trouver face à face. Le jeune lion, que le sort de ses aînés avait fait réfléchir, se tenait sur la défensive; aussi quand Mourad fut à sa
Jortée, 1l lui enfonca ses dix grifles dans la nuque. I ) Ç 5
Mourad sourit; il eût été fâché de ramener un gibier sans défense : et, saisissant sa proie à la gorge, il lui fit lâcher pris® Le lionceau ouvrit la
gueule, räla, et, tout étourdi, roula sur le flanc.
Les Nubiens parcoururent en dix secon les le chemin. (Page 40.)
Le fils de Marsille le prit alors par la peau du cou et l'emporta.
Mais le blessé continuait ses lamentations, auxquelles répondit bientôt un cri puissant et sauvage : la mère arrivait à l'appel de ses petits.
Mourad comprit que toute fuite était impossible. La lionne venait de s’arrèêter sur une hauteur et se détachait en silhouette sur le c'el blanc. Elle regardait, éperdue, anxieuse, la clairière d’où partaient les cris. Elle aperçut bientôt le blessé et ne fit qu'un bond jusqu'à lui; elle le tourna dans tous les sens, léchant ses blessures, piétinant, égratignant le sol. De temps en temps elle levait la tête et poussait un rugissement menaçant. Ses caresses sauvages hâtèrent la mort du lionceau. Quand la mère vit qu'il ne bougeait plus, elle se redressa comme pour chercher sur qui venger le grand malheur qui venait la surprendre; elle entendit alors les plaintes de ce dernier enfant qu’on lui volait et s'arrêta surprise de tant d’audace.
On eût dit qu’elle comprenait que Mourad ne pouvait pas fuir; aussi, sans se hâter, battant ses flancs de sa queue, la tête basse, les oreilles couchées, la gueule entr'ouverte, elle s’avança vers lui, commençant à tracer des courbes dont il était terrifiant d’être le centre.
Pendant ce temps, Mourad avait arraché ses vêtements et les avait roulés
autour de son bras gauche; le couteau à la main, il attendait, décidé à se bien
défendre, mais convainet qu'il n'avait que peu de minutes à vivre. Marchant
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