Histoire <lu théâtre français, t. VIII, p
LE DON JUAN ITALIEN. li;{
ressemblances vont parfois jusqu'à l'identité et, comme le
modèle commun des deux auteurs était en prose, il en résulte que le seconda par endroits copié le premier. La rapidité même avec laquelle Villiers a fait sa pièce explique qu'il ait utilisé en maint passage la traduction de son prédécesseur parue à Lyon en janvier l(jo9, alors que sa pièce à lui fut jouée entre janvier et avril de la même année. Les frères Parfaict en placent en effet la représentation entre YŒdipe de Corneille, qui fut donné le 24 janvier, et la Clotilde de Boyer, jouée en avril. Villiers a eu fort peu de temps pour l'écrire. Nous savons, il est vrai, qu'il composait fort vite, et un de ses camarades, Poisson, le félicite de faire
sans peine Deux mille vers tout dune haleine.
Sa mémoire était d'ailleurs fâcheusement obsédée de réminiscences contre lesquelles il ne semble pas s'être suffisamment défendu. Dans son Festin de Pierre, on trouve, avec surprise, des souvenirs de Corneille lui-même l.
Mais il s'est servi aussi du texte italien; il l'affirme dans son Épitre, et les différences qu'il y a entre sa pièce el celle de Dorimon tendent à le prouver.
Cet original italien n'est ni la comédie de Cicognini. ni le scénario, auxquels les deux Festin de Pierre : ressemblent trop peu pour justifier le mot de copie employé par Villiers. C'esl donc, bien qu'ils ne le nomment pas, à Giliberto que Dorimon et Villiers se sont adressés. C'est la pièce de Giliberto qu'ils odI considérée comme la source du scénario. Et c'esl là. quoi qu'on en ait dit2, une conclusion logique et nécessaire car en dehors du Convitato di pietra de Cicognini et du scénario, aucune autre pièce italienne n'est mentionnée que celle de < liliberto.
1. Par exemple, acte III. se. v, don Juan tue dom Philippe en lui disant
Va dedans les enfers rejoindre ton beau-père. De rn("wno, acte Y, se. n :
Je !<• ferais encore s'il i ire.
''. Farinelli, article nie p. \ \.
Il est plus difficile de dire clans quelle mesure Dorimon et Villiers se sont inspirés de leur modèle et ont été originaux. 11 semble bien y avoir dans leurs pièces quelques éléments plus français qu'italiens; mais l'identité presque complète de leurs textes dans la plupart des scènes prouve que leur originalité n'a pas été mande, et que s'il ne faut point prendre à la lettre ce terme de copie appliqué par Villiers à sa pièce1, il y a eu tout au moins de sa part et de celle de Dorimon, imitation fidèle. Et plus encore de la part de Villiers que de Dorimon. Villiers, en effet, applique la qualification « d'imparfait original » aussi bien à la pièce de Dorimon qu'au scénario '-'. Il se pique lui-même de plus d'exactitude. Les contemporains qui avaient sous les yeux la pièce de Giliberto pouvaient contrôler la vérité de son affirmation. Il n'y a aucune raison d'en douter. Si la version de Dorimon est imparfaite, ce ne peut être que dans les endroits où elle diffère de celle de Villiers. Nous verrons plus loin d'où peuvent venir ces modifications.
.Mais, quelle que soit l'exactitude de Dorimon cl de Villiers dans leur imitation de Giliberto, leurs deux pièces nous permettent d'affirmer que leur modèle s'était lui-même inspiré à la fois de l'auteur espagnol et de Cicognini. Au premier, Giliberto ; a emprunté l'entrevue de Don Juan et de son père, qui manque dans Cicognini. 11 a conservé aussi à Don Juan et à son valet certains sentiments religieux — dénaturés d'ailleurs — mais que Cicognini a supprimés. Il doit davantage à la pièce de ce dernier. Comme lui, il a condensé en maint endroit le drame espagnol et allongé au contraire les scènes finales dans lesquelles apparaît la statue. Dans le détail, surtout, il s'est ins-
1. Villiers corrige lui-même le mol de copie eu ajoutant : « .le vous offre tout ce qui a pu contenter le public que je n'ai pas l'ail, et toul ce qui l'a pu choquer qui vient de moi ». Il parle aussi du •• peu d'invention ■ qu'il a apporté an sujet.
2. Il parle en effet de- . Français a la campagne », c'est-à-dire des acteurs qui jouèrent la pièce a Lyon.
.'{. Il est bien entendu qu'en parlant de Giliberto, j'entends Giliberto traduit par Dorimon ei Villiers. Comme je l'ai dit, il ne saurait y avoir de doute sur le modèle original dont les Français se sont servis et il n'est point paradoxal de parler d'après leur version de la pièce perdue de Giliberto.
pire do son prédécesseur italien. Il lui a emprunté l'idée de
faire jeter par le valet à la paysanne trompée une liste des victimes de son maître. Dans les deux pièces, Don Juan, après la mort du commandeur, oblige son laquais à changer de vêtements avec lui, et tous deux échappent ainsi aux soldais qui les poursuivent. L'enlèvement, si brutal dans Cicognini, de la jeune Brunetta a été conservé par Giliberto. Enfin, dans le dernier acte, celui-ci reproduit bien des modifications introduites par son modèle : Don Juan, à la vue du somptueux tombeau élevé au commandeur, fait les mêmes réflexions sur la vanité humaine; au lieu d'inviter lui-même la statue, il la fait inviter par son valet. Dans la scène du repas, Giliberto a suivi de plus près le texte italien que le texte espagnol.
La tragi-comédie de Giliberto, telle du moins que nous la font connaître Dorimon et Villiers, est donc un composé d'éléments empruntés directement à Tirso et à Cicognini, auxquels s'ajoutent .des éléments originaux assez importants pour donner à l'œuvre un caractère tout nouveau. L'intrigue et les personnages du Burlador ont subi de telles modifications que les traces originelles, à demi effacées par Cicognini, achèvent presque de disparaître. L'idée morale qui est le sujet de la pièce espagnole n'est plus, malgré l'enfantine leçon de la lin, qu'un élément accessoire '. D'autre part, l'élément comique de la pièce de Cicognini est en grande partie supprimé.
La nouvelle pièce prend un sens différent; elle vise à peindre un caractère. Là est son originalité; et, son sous-lilre île fils criminel est, à cet égard, significatif; non que la peinture d'un fils en révolte contre l'autorité paternelle soi! le su j<-l véritable; c'est un détail dans l'ensemble du portrait. Celui-ci reproduil en les exagérant les traits des précédents. Les vices du Burlador s'\ retrouvent grossis et multipliés. Sa corruption prend plus
1. Cette leçon n'existe d'ailleurs que dans le texte de Villiers : le valet, s'adressant aux spectateurs, leur dit :
Enfants qui maudissez souvent el père ■•! mère, Regardez ce que c'est que bien \ >\ ro ei bien faire N'imitez pas Don Juan, nous vous en prions tous, Car voici, sans mentir, un beau miroir pour vous.
de profondeur et change de nature. Don Juan n'est plus conçu comme un libertin de mœurs, mais comme un libertin d'esprit, en révolte violente contre toutes les idées, contre tous les sentiments de la foule, contre toutes les lois humaines et divines. Celte conception élargit la conception primitive et elle grandirait le héros si elle avait été réalisée avec le sens des nuances et de la vérité. Tracé d'une main lourde, Don Juan est à- ce point chargé qu'il est devenu une sorte de monstre ou de caricature.
Pour mieux concentrer sur lui l'intérêt, l'auteur a tout d'abord allégé le drame espagnol de nombreux incidents. Il a mis plus d'unité dans la marche de l'intrigue, supprimé les événements qui se passent en Italie et localisé Faction à Séville et dans les environs. Les personnages sont moins nombreux : les deux rois, le marquis de la Mota, l'oncle de Don Juan, le valet d'Octavio et la duchesse Isabela disparaissent. Le commandeur, Octavio, Galalinon changent de noms et deviennent : dom Pierre, dom Philippe, Briguelle dans Dorimon, Philippin dans Villiers. De même doua Ana s'appelle Amarille; Tisbea, Amarante. Les personnages de paysans persistent avec des modifications de détails.
L'imitation de Villiers débute par une scène nouvelle, qui n'est pas dans la version de Dorimon ', entre Amarille et sa suivante Lucile. Cette scène, au cours de laquelle Lucile apprend à sa maîtresse le retour de dom Philippe son amant, rappelle avec plus de platitude ces confidences banales entre suivante et jeune première qui ralentissent si souvent l'action dans le théâtre du wir siècle. Dom Philippe arrive heureusement bien vite pour calmer les tourments de sa maîtresse. Ce personnage, qui a conservé quelque chose de la sentimentalité de l'Otlavio de Cicognini, est ici un vrai héros de roman, aux exploits merveilleux et au cœur tendre, qui n'a sur les lèvres que soupirs et
l. Dans cette analyse, je me servirai de préférence du texte de Villiers, plus proche de l'original commun ri dans lequel le caractère de Don Juan est encore pin- odieux que dans la version de Dorimon. J'indiquerai d'ailleurs, a mesure, es différences entre les deux imitateurs.
que flammes. Sa maîtresse esl digne de lui : elle excelle â exprimer en un jargon emphatique toutes les fadeurs à la mode :
Quand dom Philippe enfin se présente à mes yeux La source de mes pleurs ne produit que des feux '.
Ces mièvres tendresses ne sont intéressantes que parce qu'elles font contraste avec la grossièreté de Don Juan. Notre héros esl là . témoin secret de cette scène d'amour qui excite à la fois son caprice et sa jalousie. Un désir brutal s'éveille en lui, qui se double du plaisir de briser le bonheur des deux amants : à La sensualité du Don Juan espagnol il ajoute déjà la méchanceté. Il possédera Amarille non par amour (son cœur est trop sec et trop égoïste pour éprouver un tel sentiment2), mais pour satisfaire une fantaisie que rend plus impérieuse la joie de faire le mal, et pour venger son orgueil humilié par la préférence qu'Amarille accorde à dom Philippe.
Tandis qu'il s'apprête à triompher de la jeune fille, survient son père, dom Alvaros. Celui-ci a quelque chose du vieillard de l'ancienne comédie italienne, du Géronte grondeur, sans cesse courroucé contre les prodigalités et les débauches de son fils. Ici cependant, le personnage a moins de vulgarité : il est plus touchant; sa douleur et son indignation n'ont rien de comique. Après avoir épanché dans le sein de Philippin -Briguelle, singulier confident, sa peine d'avoir un lils tel que le sien, il aborde celui-ci et lui adresse les plus vives remontrances. Mais son affection est plus forte que son courroux. Il cherche à sauver ce fils perdu; il lui montre les haines qu'il accumule, les dangers qu'il court; il le conjure d'obéir à la voix de la raison et de l'honneur plutôt qu'à son orgueil. Ces reproches seraienl touchants, s'ils ne tournaient au sermon. Le vieillard n'a pas, eu les faisant, cette attitude grave, ce ton élevé et calme qui donnent tant de noblesse au discours de don Louis dans Molière.