Œuvres complètes </<• Molière, l. lit. p
LE DON JUAN ITALIEN. I I i
aussi l'original italien sous les veux, aurai! donc fail les deux mêmes contresens! Ignorance H coïncidence étranges chez deux écrivains qui savaient assez bien l'italien pour traduire une pièce entière. En outre, s'ils avaient traduit convitato par convive, ils auraient écrit convive et non festin. M. Mesnard1 renvoie ingénieusement à une note de Boileau, qui figure à l'appendice de sa correspondance avec Brossette publiée en 1858 par M. Laverdet (page Ï78). Dans cette note, Boileau faisant allusion au vers de sa troisième satire :
Ou, comme la Statue esl au Festin de Pierre
déclare qu'il a songé, non pas à la pièce de Molière, mais à celle jouée par les comédiens italiens, sa satire ayant été composée «longtemps avant que Molière eût t'ait le Festin de Pierre ». < le titre de Festin de Pierre serait donc antérieur à la pièce de Dorimon et remonterait au scénario des Italiens. ( le serait alors ceux-ci qui auraient modifié le titre de Giliberto et de Cicognini. Dans quel but? M. Mesnard se demande s'il n'y a pas eu de leur part l'intention de faire un jeu de mots sur pietra et Pietro, le commandeur portant dans leur pièce ce dernier nom. Ce sérail d'autant plus admissible que ce nom de Pietro, dans la comédie de Cicognini imitée par eux, n'est pas celui du commandeur, niais de l'oncle de Don Juan, personnage qu'ils ont supprimé. Le changement de nom serait intentionnel et s'expliquerait par le désir de faire un calembour. Cette explication est plausible; elle est un peu subtile.
Cependant, il nous faut bien admettre avec la note de Boileau que le changement de titre remonte aux Italiens. Je l'expliquerais volontiers autrement. C'est le public qui, à mon avis, ;i l'ail inconsciemment le double contresens attribué par Castil- Blaze à Dorimon. La foule dut vite prendre l'habitude de substituer au titre véritable le Convié de pierre, celui de Festin de Pierre, parce que ce qui amusait surtput les spectateurs cl ce
l. Édition de la collection des Grands Écrivains (p. 0 el K» noie).
qui tenait dans le scénario des Italiens la plus grande place, criait précisément le festin de la statue. Celle-ci s'appelant dom Pierre, on confondit à cause de leur ressemblance les deux mots Pietro et pietra. Et, comme le fait justement observer M. Mesnard, en faisant ce contresens, le public entendait, non pas le festin qui est en pierre, ce qui n'eût rien signifié, ni môme le festin du personnage qui s'appelle Pierre, mais, par une ellipse assez naturelle, le festin de l'homme de pierre. Ce titre ainsi consacré par le public parisien s'imposa ensuite aux auteurs qui traitèrent le sujet. Si Ton mit une lettre majuscule au mot Pierre, ce fut conformément à une habitude constante dans les titres à noms communs.
La première pièce, celle de Dorimon, comédien de la troupe de Mademoiselle, fut jouée à Lyon en novembre ou décembre Ki.'jH, lors du voyage que fit la cour dans cette ville pour aller au devant de Marguerite de Savoie, fiancée de Louis XIV : la pièce fut ensuite imprimée à Lyon au commencement de 1659. Elle est dédié au duc de Roquelaure. Elle fut plus tard reprise à Paris au théâtre de la rue des Quatre-Vents, en 1001. La deuxième pièce est de Villiers, comédien de l'Hôtel de Bourgogne. Suivant les frères Parfaict2, ce fut le succès de la pièce des Italiens qui donna aux camarades de Villiers l'idée de la lui faire « traduire » en français. Ce nouveau Festin de Pierre fut joué à l'Hôtel de Bourgogne en 1659 et imprimé Tannée suivante à Paris et à Amsterdam, avec une « Épître à M. de Corneille, à ses heures perdues ».
La pièce de Dorimon el celle de Villiers ont entre elles une étroite ressemblance non pas seulement dans les noms des personnages et leurs caractères, dans la conduite de l'action, dans la suite même des scènes, mais encore dans l'expression. Ces
1. Mémoires ■ /<• Mlle </.' Montpensier, éd. Chéruel, t. 111. p. 299.