‹ La Légende de Don Juan (volume 2)Chapitre 48 sur 223 · I. Villiers · texte numérisé non relu

I. Villiers

entre le maître et le domestique est un lointain el froid souvenir d'une scène analogue de Cicognini. Nous saisissons ici le procédé de Giliberto à l'égard de son prédécesseur : il lui prend quelques détails qu'il combine avec les éléments empruntés à Tirso. Mais ces détails, peu nombreux, sont atténués, dégagés de toute grosse plaisanterie. 11 n'en subsiste qu'un comique un peu terne. Don Juan se contente de changer d'habits avec le valet et échappe ainsi à la poursuite des archers.

La scène nous transporte ensuite dans un bois où un pèlerin, dans des strophes d'un lyrisme assez plat, célèbre la douceur de la solitude après les agitations de la vie des cours '. Don Juan et Philippin-Briguelle viennent précisément chercher un refuge dans le môme bois. Le valet, devenu quelque peu gascon, raconte à son maître comment il s'est sauvé en tuant treize archers, et en mettant les autres en fuite. Il apprend aussi à Don Juan que son père est mort du chagrin que lui causaient les crimes de son fils. Cet événement inattendu fournit à la méchanceté de Don Juan une nouvelle occasion de se manifester : il n'éprouve qu'un sentiment de surprise mêlé de crainte. l'appui qu'il avait en son père disparaissant avec lui. Il songe à quitter l'Espagne et à demander à d'autres climats un sort plus prospère, quand le retour du pèlerin lui suggère une autre idée. Il questionne ce religieux sur son existence. Le saint homme lui l'ait de la morale; mais ses leçons u'onl pour etïèt que de provoquer quelques impertinentes railleries du valet et n'empêchent pas Don Juan d'exécuter son projet. Il oblige le pèlerin à lui donner ses vêtements. Sous ce déguisement, il est rencontré par Dont Philippe. Celui-ci s'informe naïvement de Don Juan auprès du pseudo-ermite. L'autre fait le dévot personnage, feint de s'intéresser aux malheurs du nouveau venu et l'invite à implorer le secours du ciel en déposant son épée. Dom Philippe obéit. Don Juan dépouille alors son faux personnage, se saisit de la lame el en trappe traîtreusement

I. Ces strophes ne se trouvenl que chez Villiers. Dans le textr de Dorimon, le pèlerin raconte en un long monologue ses courses à travers le inonde.

son rival, dans la version de Yilliers, tandis que dans celle de Dorimon il se contente de lui prendre son épée '. L'auteur italien charge ici le caractère de son héros de deux nouveaux traits : la lâcheté cl l'hypocrisie. Don Juan, dans ses différents avatars, ne cesse de conserver avec la bravoure un certain sentiment de l'honneur : toujours prêt à mettre l'épée à la main, il ne s'en sert que pour se défendre et. parfois même, défendre les autres. Chez les imitateurs de Giliberto seulement, il surprend un adversaire par trahison et le frappe sans défense. Cette transforma-, tion du fier Sévillan en un assassin est contraire à toute vérité : Don Juan peut avoir tous les vices, il en est un qui est en contradiction avec sa nature, c'est la lâcheté. La bravoure est le propre de tels caractères; elle est leur orgueil, la dernière survivante des vertus ancestrales; en elle ils mettent toute leur conception de l'honneur, et pour eux la seule déchéance morale serait d'y faillir. Don Juan n'y manque, il est vrai, que dans une crise de méchanceté furieuse. Partout ailleurs il est brave, il l'est même jusqu'à l'invraisemblance. Ici, il tue traîtreusement, et ce qui le rend plus odieux, c'est que pour commettre en toute sécurité son crime, il a eu recours à une comédie hypocrite.

Ce forfait accompli, il cherche à gagner d'autres pays, mais un naufrage le rejette sur la côte d'Espagne, et c'est à grand'peine que Philippin-Briguelle et lui peuvent se sauver à la nage. Le danger qu'il a couru lui inspire un subit repentir. Tremblant encore à la pensée des flots prêts à l'abîmer,

Des cieux entr'ouverts, des feux épouvantables,

de la mort entrevue et fauchant à travers l'équipage, il a un sentiment de gratitude pour le ciel qui l'a protégé : tandis que son valet se livre à d'assez fades plaisanteries sur la cornemuse des I liions, il fait un examen de conscience, prend le parti de profiter des conseils de son père, et

1. C'est la différence la plus importante entre les deux textes : elle a -a répercussion sur la suite de la pièce. Dans la version île Dorimon, dom Philippe réparai! et épouse Amarille. La pièce finit ainsi en comédie, sur une impression moins tragique que celle de Villiers.

De faire un peu de bien après beaucoup de mal. Ce revirement, peu conforme à son caractère, est d'autanl plus surprenant qu'à la fin de la pièce, au moment même d'être entraîné dans les enfers, il se refuse au moindre repentir avec une obstination indomptable. C'est une contradiction de plus, mais elle est l'occasion d'une nouvelle volte-face assez comique. Tout au regret de ses fautes, il a juré de renoncer à l'amour :

Et si la Beauté même osait en cet instant

Venir se présenter à mon cœur repentant,

Tu verrais,... tu venais si les objets me tentent....

Mais, Dieux! quelles beautés à mes yeux se présentent '!

Ces beautés sont deux bergères de pastorale, Bélinde et Oriane. dont les noms seuls suffiraient à dire la préciosité romanesque. Elles viennent de causer longuement entre elles de leurs amours quand elles rencontrent Don Juan. A leur seule vue, adieu serments, remords, conversion, tout est oublié! Jolis visages, tailles bien faites ont produit leur effet habituel. Voilà Don Juan soudain revenu au seul dieu auquel il ne saurait être longtemps infidèle :

Ah, que facilement mon pauvre cœur s'engage A l'abord imprévu de ces grandes beautés!

Et quand Philippin lui rappelle

Les matelots, les écueils, le naufrage,

il a tout oublié, il n'entend plus, il est tout à son désir nouveau. Brusquement, sans ménagements ni apprêts, il déclan flamme. Il ne choisit même pas entre les deux paysannes, il leur fait simultanément la cour, sans se douter qu'il blesse ainsi les sentiments les plus délicats du cœur féminin, que ses galanteries collectives sont une insulte, un attentai déjà; et, des paroles, il passe aussitôt à l'acte. Les deux femmes fuient épou-

l. Villiers, IV. 5.

vantées; l'une d'elles revient bientôt et si elle a pu échapper à la violence de Don Juan, son trouble dit assez quel péril a couru sa vertu. L'honneur de sa compagne sort plus endommagé de l'aventure1. Ces! Philippin-Briguelle qui reçoit les confidences de la victime et qui la console en lui énumérant les noms de toutes les dupes de son maître. La liste en est si longue qu'il renonce à l'achever el jette sur la scène un papier qui les contient. C'est la plaisanterie de Passarino reprise et développée.

Après cette aventure, le maître et le valet s étant sauvés dans la campagne, rencontrent la statue de dom Pierre à cheval sur son tombeau. Dès lors, la pièce ne s'écarte plus guère des pièces antérieures : c'est la lecture de l'épitaphe, l'invitation adressée à la statue qui répond : « Oui », la terreur du valet et la froide intrépidité de Don Juan. La statue se rend au souper de celui-ci, l'invite ta son tour, et finalement l'entraîne dans les enfers.

L'auteur a introduit dans ce dernier acte de nombreux détails qui l'allongent et modifient encore le caractère de Don Juan en exagérant, en portant même au delà de toute vraisemblance son obstination dans le mal, sa révolte orgueilleuse contre le ciel. Le commandeur devient un moraliste, un sermonneur verbeux et patient qui entreprend de convertir le pécheur. L'impression de terreur religieuse produite dans la pièce espagnole par les brèves menaces de la statue esl i<i affaiblie par ses longs discours. Le marbre prêche, discute, représente au coupable (. l'énormité de ses moindres forfaits » ; lui montre le « bras de la Justice » qui approche, les tourments qui le menacent. Ce premier essai de conversion ayant échoué, il en renouvelle un autre plus pressant encore. Ce double sermon, si froid, si peu vraisemblable — on ne comprend guère, en effet, l'intérêt que

1. La scène esl différente chez Dorimon. Don Juan rencontre une seule paysanne au moment même où elle vient de célébrer, en une langue donl la vulgarité l'emporte encore sur la préciosité, la toute-puissance de l'amour. Elle cède aussi vite qui' la Tïsbea «le Tirso ci exprime ensuite emphatiquemenl sa douleur.

cette victime de Don Juan prend à sa conversion,— accentue la perversité et l'endurcissement du héros : devant les objurgations et les menaces du mort, il se raidit dans son personnage, il se refuse à tout repentir, il ne regrette rien, il a vécu au gré de son désir; il a satisfait ses sens et joui de la vie; il en esl heureux et fier.

Il le ferait encore, s'il était à refaire.

Il va plus loin : il raille et insulte la statue : il a une idée abominable : il oblige le valet à chanter sa victoire sur l'honneur d'Amarille, la propre fdle de dom Pierre, outrageant ainsi et torturant le père jusque dans la mort, alors qu'au contraire, dans la pièce espagnole, quand Catalinon prononce devant le Commandeur le nom de doua Ana, il s'écrie :

« Tais-toi, il y a quelqu'uni ici qui a souffert à cause d'elle1. »

Le Burlador n'a pas perdu tout sentiment chevaleresque, il lui reste une conscience et un cœur. Dans la pièce de Yilliers, la corruption de Don Juan est irrémédiable. A peine la statue l'a-t-elle quitté qu'il enlève et viole une jeune mariée : bel effet des leçons entendues! C'est que le vice n'est pas seulement chez lui une impulsion impérieuse des sens, il esl aussi le résultat d'une théorie. S'il ne fait pas encore du plaisir, comme il le fera plus tard, un système savamment raisonné, i! estime déjà qu'en vivant à sa guise il ne peut être blâmaole, car il -ml les <. sentiments de la nature ». C'est le disciple d'Épicure qui fait entrer dans la pratique, en les dénaturant, les opinion- du maître. Son libertinage moral ne va cependant pas pins loin : il n'est pas athée. Comme le Don Juan espagnol, il croit; mais sans nier Dieu, il l'insulte. 11 affecte de ne pas le craindre, de mépriser sa puissance, et les chAtiments dont il frappe les impies. Son insolence envers le ciel dépasse à ce point toute mesure, que l'auteur ou ses imitateurs ont craint de blesser les

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