‹ La Légende de Don Juan (volume 2)Chapitre 67 sur 223 · I. Acte IV, se. vin · texte numérisé non relu

I. Acte IV, se. vin

n0 LA LÉGENDE DE DON JUAN.

indiquée en passant, simplement pour fournir au libertin un moyen criminel de se débarrasser d'un adversaire gênant. Ils n'ont pas soupçonné l'ampleur que pouvait prendre le caractère de Don Juan ainsi transformé, à quelle virtuosité pervers.- il pouvait atteindre. Mais ce détail sans valeur apparente, qu'un autre eût négligé, a évoqué en Molière la vision d'un Don Juan s'élevant dans le mal bien au-dessus de tous ses aînés, substituant la perversité pateline et d'autant plus dangereuse de Tartuffe à la méchanceté ouverte du grand seigneur. C'est dans quelques vers assez significatifs pour être retenus qu'il est allé prendre ces traits les plus originaux et les plus vigoureux de la physionomie de son héros. Don Juan, vêtu de l'habit de pèlerin et jouant au saint personnage dit à dom Philippe :

Vous savez que les dieux défendent la vengeance, Mais pour en obtenir une entière assistance, Il faut les supplier avec humilité De donner à nos vœux ce qu'ils onl souhaité.

(Vill'iers, III, se. V.

Il s'empare ensuite de l'épée déposée par son ennemi et jette le masque avec la brutalité de Tartuiïe mettant Orgon hors de sa propre maison. Certes, celte scène n'annonce pas encore le comédien habile qui trompe l'ingénuité de son père et se pare du masque de la religion pour se refuser à toute réparation d'honneur envers Elvire et ses frères. Il y aurait même quelque témérité à affirmer qu'elle seule a suffi à inspirer à Molière la pensée d'achever ainsi le portrait de Don Juan. Il avait d'autres motifs, personnels et généraux, de charger de la sorte le personnage; mais il a trouvé dans Villiers l'idée évocatrice à laquelle les autres raisons se sont juxtaposées : rencontrant dans les pièces qu'il avait sous les yeux, et qu'il imitait de si près, l'indication d'un élémenl jusqu'alors négligé et qui convenait si bien aux besoins de sa polémique contre les dévots, il a vu aussitôt le parti qu'il pouvait en tirer et qu'il en a tiré en effet.

Quoi qu'il en soit, c'est dans celte dernière partie de sa pièce que Molière s'est le plus écarté de la tradition et qu'il a le plus

ajouté aux œuvres antérieures. Apres une scène — originale aussj — où l'on voit apparaître un spectre voilé qui vienl donner au coupable un dernier avertissement, la statue entraîne rapidement Don Juan, sans lui accorder le nouveau délai d'un second repas.

A n'en regarder que la trame, le Don Juan de Molière apparaît ainsi comme un composé assez hétérogène d'éléments empruntés à quatre sources, amalgamés sans unité, transposés hâtivement et souvent sans autre motif que de sembler vouloir éviter l'accusation de plagiat par un bouleversement arbitraire des divers incidents de l'intrigue. L'auteur a l'air d'avoir écrit son œuvre en feuilletant ses modèles, prenant tantôt à l'un, tantôt à l'autre, changeant la place des scènes, mettant au premier acte ce qui était au deuxième dans Dorimon et dans Villiers1; au second, ce qu'ils avaient placé au quatrième2; au quatrième ce qu'ils avaient mis au premier3, et cela sans que le développement naturel et logique de la pièce exigeât, ni même justifiât toujours ces changements arbitraires. Pour quelle raison a-t-il avancé au premier acte l'aventure — simplement mise en récit, d'ailleurs — de Don Juan et d'une jeune mariée? Pourquoi avoir avancé au troisième acte la rencontre avec la statue, dont la place régulière est dans la dernière partie de la pièce où elle termine les aventures du héros?

Et en dehors même de ces modifications, combien l'agencement des scènes entre elles trahit la hâte, la négligence: Rarement, elles sont amenées l'une par l'autre, réunies par une dépendance nécessaire, subordonnées au développement normal des événements. On dirait une succession de tableaux doul l'ordre pourrait sans inconvénient être interverti. Certains

1. Par exemple, le portrait de Don Juan esl à l'Acte 11 dans Dorimon et dans Villiers, à l'Acte I dans Molière.

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