I. Sainte-Beuve, Port-Royal, l. III. p. 193 el suiv
''. Zeitschrifl fiir vergleichende Li^ter^itargeschichte, 1896, t. IX. p. s1- el suiv.
Henri de Guise parce qu'un mariage ne lui coûtait pas plus qu'une conversion. De quelque nom qu'ils s'appellent, ces grands seigneurs ont les mômes vices et les mêmes qualités. Ils sont tous des Don Juan, et le héros ressemble également à tous.
Cependant, pour la première fois en 1880, dans un article du Molière-Muséum ', M. Schweitzer estime avoir rencontré, entre Don Juan et un personnage auquel nul n'avait songé jusqu'ici, ces traits précis de ressemblance qui doivent permettre enfin une identification incontestable. Le nom de cet original du portrait surprendra sans doute au premier abord, et l'on aura môme quelque peine à le reconnaître. Ce serait en effet un prince du sang royal qui se dissimulerait sous le pseudonyme de Don Juan, et Molière serait allé prendre jusque sur les marches du trône le modèle dont la cour lui offrait de si nombreux exemplaires. Ce modèle serait le propre frère du grand Condé, Armand de Conti, gouverneur de Guyenne.
Les motifs donnés par le critique allemand en faveur de sa thèse sont les suivants : Molière avait été au Collège de Clermont le camarade du prince; celui-ci reçut ensuite le comédien quand il séjourna en Languedoc dans sa tournée à travers la France; puis, soudain, il se convertit, se brouilla avec son ancien protégé et écrivit môme contre les spectacles. M. Schweitzer cite une lettre extraite de sa correspondance avec l'abbé de Ciron et dans laquelle il parle de sa conversion. Cette lettre présente avec la profession de foi que Don Juan fait à son père, après sa fausse conversion, une telle ressemblance que M. Schweitzer y voit le modèle dont Molière se serait servi.
Ces raisons me paraissent sans valeur. Molière n'a eu, en réalité, que peu de relations avec Conti dont le séparaient et le rang et l'âge. Le prince était né en W'rl'.K Molière en Wr2~2. A sept ans d'intervalle, des écoliers ne sont pas condisciples. 11 faut donc en finir une bonne fois avec cette légende de la camaraderie du prince et du comédien. Je reviendrai tout à l'heure
l. Molière und seine Bûhne. — Molière im Elternhaus und in der Schule (mai 1880, p. 133 et suiv.).
sur leurs rapports en Guyenne el les conséquences qu'ils purent avoir pour le sujet qui nous occupe. Le rapprochement entre la lettre de Conli el le discours de Don Juan ne prouve rien. Toute personne qui se convertit après une vie d'égarements donne à peu près les mômes raisons : regrets de l'existence passée, intervention de Dieu qui a remis l'égaré dans le droit chemin, le tout suivi d'actions de grâce rendues à la bonté céleste et d'un engagement à réparer les désordres antérieurs par une conduite édifiante. Or, il n'y a rien de plus dans la lettre du prince ni dans les paroles de Don Juan. Est-il besoin d'ajouter que Molière n'avait pas sous les yeux la correspondance de Conti avec le Père de Giron lorsqu'il écrivait sa pièce. Que vaut alors ce rapprochement?
Cependant, tout récemment, dans ses mélanges de littérature et d'histoire \ M. Gazier a repris la môme thèse en l'appuyant sur de nouveaux arguments. Le savant critique montre d'abord le lien certain qui unit Don Juan à Tartuffe et la place que tiennent ces deux pièces dans la vie et dans l'œuvre de Molière. Exaspéré par la violence des attaques déchaînées contre lui depuis Y Étale des femmes et par les difficultés qui lui étaient suscitées, apercevant partout des ennemis de son génie, Molière tombait dans le délire de la persécution. Il en serait arrivé à ne plus voir chez les Dévots que des niais comme Orgon, ou des hypocrites comme Tartufïe. Le premier coup porté contre eux n'ayant abouti qu'à faire interdire sa pièce, il redoubla dans Don Juan en modifiant quelque peu sa tactique. Cette fois, sa vengeance n'aurait plus été seulement collective et anonyme; elle aurait pris comme objet une personnalité en vue, symbolisant tout le parti. Les rancunes de Molière se seraient ainsi amassées sur une seule tôte, sur celle d'un homme contre qui manifestement ses griefs devaient être plus particulièrement vifs et nombreux.
I. Mélanges de littérature et d'histoire, Armand Colin, 1904, p. I 28. — Je dois déclarer que ces pages sur les sources du Don Juan de Molière étaienl déjà écrites depuis longtemps lorsque l'article de M. Gazier ;i paru. Sa démonstration ue m'a pas convaincu. Elle a, du moins, sur les autres, l'avantage de reposer sur une argumentation documentée, serrée, séduisante surtoul par son originalité. Elle vaiii qu'on s'y arrête et qu'on la discute de près.
Or, et c'est ici la première objection que me semble soulever l'opinion de M. Gazier, il n'apparaît pas que Conti méritât celte animosité. Sans doute après une conversion aussi retentissante que subite, le prince quiavail d'abord l'ail bon accueil à .Molière cessa de le protéger, et en Hi.">7 il défendit à sa troupe de porter son nom. comme elle l'avait fait jusqu'alors. Le mal, il faut . l'avouer, n'est pas bien grave; c'est un dommage négatif que le prince a porté aux comédiens et, sauf en cette circonstance, jamais, que nous le sachions, Molière n'a eu à se plaindre de son ancien protecteur. Les attaques de celui-ci contre la comédie et les comédiens sont postérieurs à Tartuffe et à Don Juan, et de même que les sermons de Bourdaloue sur « l'hypocrisie » et sur « les divertissements du inonde », elles sont dans une certaine mesure, une réponse à ces deux pièces. Si forte donc que fût la rancune de Molière, il est peu admissible qu'à huit années de distance elle ne fût pas encore éteinte. Et dans l'intervalle , non seulement Molière avait réparé le dommage qu'avait pu lui causer la décision du prince, mais il s'était suscité bien d'autres inimitiés et ■ avaiteuà lutter contre bien d'autres adversaires, plus agressifs et plus dangereux. S'il lui fallait quelqu'un pour satisfaire sa vengeance, certes il devait trouver dans la cabale contre ÏÉcole des femmes et contre le Tartuffe plus d'un ennemi envers qui sa haine était encore toute chaude.
Mais, toute raison de rancune mise de côté, Conti ne justifie pas suffisamment par sa personne le choix qu'aurait fait Molière. Ce prince contrefait, destiné d'abord à l'étal ecclésiastique, n'évoque guère l'image du brillant cavalier auquel ne résiste aucune femme. Sans doute, ses mœurs étaient loin d'être irréprochables : il avait des detles, et entretenait, quoique marié, la femme d'un président à la cour de Bordeaux! Mais il y a loin de là à « l'épouseur à toutes mains », au séducteur qui trompe paysannes et grandes dames, enlève de jeunes mariées et force la barrière des cloîtres pour y arracher à Dieu la femme qu'il désire. A l'inverse de celle de Don Juan et de bien d'autres, la conversion de Conti avait été sincère. Nul ne pouvait en douter et il n'y avait aucune raison pour qu'elle ne le lui pas. Ce prince
„ DON JUAN OU LE FESTIN DE PIERRE ». du sang, gouverneur de province, n'avait intérêt à tromper personne ni à jouer l'hypocrisie. Un homme de son rang nava.1 ls à'se gêne, L'intérêt de Don Jnan, au eontra.re; esl mam-
Le. Quelle que fût la perfidie des inte ,ns de Mol.ère, fi n
pouvait y avoir aueune assimilation possible sur ce po.nl entre
le prince et son héros.
Là, non seulement les griefs du comed.en contre son premier protecteur étaient assez légers et assez, auc.ens pour qu .1 v eût prescription, mais si l'on compare Don Juan à son prétendu m„,1,,,,,011 l trouve entre eux que des ~»^»|£ % raies vagues, aucun trait commun earacter.st.que. Et cela est si vrai qu'aucun des contemporains n'a songé au rapprochement. Certes, la malignité publique s'amusait assez à chercher et au besoin à inventer les originaux des portraits dont la mode M alors fureur. Molière lui-même n'y échappa po.nt et M. Oaz,e. Pa fort justement constaté. Il est même possible qu en plus .i , un ea, il ait songé à faire des peintures indmduelles. Sfilava, fait pour Don Juan, la qualité du personnage visé. 1 audace d une pareille entreprise auraient provoqué maint comn.enta.re. Or, personne, pas même l'auteur du malveillant hbelle, ,. a soupçonné une semblable intention. Conti, lui-même ne ses pas
reconnu dans Don Juan. Aucun mol dans son .1 «r*» "
sentences de, pères de ïéglise sur la eoméd « et sur lesspee *eta u'autorise à supposer qu'il se soit cru cancature par Mohen . S ^intéressé lui-même, s. personne au xv,, siècle n'a soupçonné rétention de Molière, et n'a vu dans Cont. lor.gu.al de Don Juan, nous qui n'avons plus sous les yeux que le iportra. pr, tendons-nous y reconnattre le modèle» Ce modèle, ,1 adieu,-. était tel que Molière, avec toute sa témérité, n eut jamms osé e portraiturer. Conti avait beau, en L665, n'être plus en la ,
auprès d» Roi; Louis XIV avait beau per lire à Mohè e b.en
des audaces, la personne des princes du sang de, -1 sa, r. . .
,, uo comédien ne se fût point permis d'attenter en eux à la
majesté royale. . p__i:
iiusi rien n'établit que Molière ait voulu se venger de ConU
en composant do» Juan, el tout, au c< aire, tend éprouver
qu'il no pouvait avoir une semblable intention. Si sou Don Juan avait été au XVIIe siècle un individu isolé, si la société n'en avait pas ofl'ert d'innombrables modèles, il y aurait quelque intérêt à chercher dans le milieu contemporain l'original qui aurait pu l'inspirer. Mais ce n'est pas le cas; les Don Juan composent au xvne siècle en France une classe véritable, au caractère si uniforme qu'ils ne se différencient guère les uns des autres. Le héros de Molière ne ressemble à aucun en particulier, mais à tous en général. On l'amoindrirait en voyant en lui non pas le représentant d'une espèce, mais une figure individuelle. S'il a des traits qui se retrouvent chez Vardes, chez Guiche, chez Bussy et dans beaucoup d'autres gentilshommes, c'est qu'appartenant au même milieu, vivant comme eux, ayant leur morale et leurs idées, il embrasse chacun dans sa vaste et large personnalité. Il réunit les caractères communs à tous : ceux qui les groupent dans un même genre, et non pas ceux qui. les différencient et les particularisent.
En général, quand nous ne possédons pas la preuve certaine qu'un écrivain a voulu peindre une personnalité déterminée, quand aucun des contemporains n'a soupçonné semblable intention, nous devons conserver une prudente réserve. Si la malignité publique a vite fait de découvrir ou d'inventer les modèles réels ou imaginaires dont l'auteur dramatique a pu s'inspirer, quand quelques vagues traits de ressemblance semblent autoriser un rapprochement, le critique doit résister à ce même entraînement auquel le pousse un désir d'ailleurs légitime de vérité et de précision : l'une et l'autre peuvent s'exclure. Voir dans Tartuffe, dans Alceste, dans M. Jourdain de simples individualités, c'est non seulement restreindre leur signification et leur valeur représentative : c'est les méconnaître et les dénaturer. Sans doute, quand il peignait Tartuffe et Don Juan, Molière reproduisait des traits qu'il avait notés autour de lui dans la réalité. Tel détail qui l'avait frappé était reproduit par lui parce qu'il lui semblait caractéristique d'un état général. Ces traits-là, nous aurons peut-être l'occasion d'en signaler plus d'un. Mais il ne faut pas oublier que tous ces personnages sont con-
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temporains d'un Age qui va produire les héros de Racine : si vivants qu'ils soient, ils sont surtout des abstractions animées; ils sont formés d'éléments empruntés à une foule innombrable et anonyme : Harpagon n'est pas un avare, c'est l'avarice; Tartuffe n'est pas un hypocrite, mais l'hypocrisie; et Don Juan n'est ni Conti, ni Vardes, ni Lionne, ni Matha, ni Manicamp : il est tous ceux-là à la fois et bien d'autres encore, car il n'est pas un libertin : il est à certains égards le libertinage même1.
Aussi faut-il rappeler ce qu'a été le milieu des libertins, préciser dans quelle mesure Don Juan se rattache à eux. Cet examen n'est pas moins nécessaire pour comprendre le sens delà pièce de Molière et son importance comme peinture sociale que pour pénétrer le caractère du héros2.
1. J'avoue que moi-même, il y a quelques années, au cours d'une visite faite en Bourgogne au château du caustique et médisant auteur de VHistoire amoureuse des Gaules, je Tus tenté, en parcourant ces salles. Imites pleines encore des portraits de ses nombreuses amies, de voir en lui le modèle auquel aurait songé Molière. Plus tard, en étudiant la vie d'Armand de Guiche. cet arrièrepetit lils de la belle Corisande, si déhanche, si dénué de scrupules, et. en même temps, si follement brave, j'eus la même pensée; mais quand, poursuivant mon enquête, j'en fus arrivé aux aventures d'Henri de Guise, il me parut que Molière avait dû plutôt se proposer de peindre cet inlassable épouseur. Cependant je voulus éclairer davantage ma conviction et je continuai ma promenade à travers celte longue paierie de figures séduisantes et perverse- qui peuplaient entre 1651 et 1G70 les salons du Louvre, puis ceux de Versailles. En toutes je retrouvai l'image de Don Juan : mais aucune ne me présenta quelques traits plus personnels "t plus particuliers qui m'eussent autorisé a Choisir entre elles : il me parut alors que lous avaient pose sous les yeux du maître et qu'il n'avilit point spécialisé son choix. Ce fut la conclusion à laquelle
je m'arrêtai et à laquelle je m'arrête aujourd'hui encore.
2. Pour celle question du Libertinage en France au xvne siècle, je renvoie à l'élude inachevée de Grousset (Œuvres posthumes de /.'. Grousset, p. « ► : ; - 1 ^ i i cl au livre de Perrens : /.es Libertins en France au \l //" siècle chez. Léon Mailley, Paris. IS'.iii . .l'ai consulté aussi ave.- l'iuil : Sainte-Beuve, Port-Royal, t. III, p. 303; — Paul Janet, la Philosophie de Molière {Revue des Heur Mondes, 15 mars 1881); — Brunetière, Jansénistes et Cartésiens [Revue des Deux Mondes, 15 novembre 1888); —Le môme : la Philosophie de Molière (même revue, l" aoùl 1890); la Philosophie de Bossuet (même revue. I" aoûl 1891).
On trouvera plus bas l'indication des textes originaux que j'ai utilisés.
On pourrait m'objecter que ce tableau du Libertinage comprend une période
\)i-< les premières années du wir siècle, le Jésuite Lessius', un peu plus lard, le Père Garasse2, dans la suite le Père Mersenne3, Pascal •. Nicole3, Bossuet c, Bourdaloue7,La Bruyère8, d'autres encore9, signalent à maintes reprises comme dangereux
de cinquante ans environ; que les textes dont je me suis servi sont d'époques forl différentes, tandis que la pièce de Molière est d'une date déterminée. Le. libertin, tel que Molière l'a connu el peinl dans Don Juan, c'est-à-dire le libertin de 1665, n'est pas le libertin qu'avait stigmatisé le P. Garasse en 1623. L'objection n'a pas de valeur quand on regarde de pics les faits el 1rs hom s : le
portrait de Garasse ne diffère que par la lourdeur et la grossièreté des trails des esquisses que tracera Bossuet; la correspondance de Guy-Patin, les Historiettes de Tallemant, les innombrables détails qui se trouvent dans les Mémoires, nous présentent du libertin une image semblable à cinquante ans d'intervalle : les mœurs, les sentiments, les actes ne diffèrent guère. C'est un état d'espril qui dure el donl les manifestations sont identiques à travers le temps : le ■■ grand seigneur méchant bomme •• de 1665 a les mêmes vices, le même athéisme, la même philosophie que son aine de 1620. Et plus lard encore, La Bruyère ne trouvera pas pour le peindre ilc> traits nouveaux.
Je dois ajouter, — et cette observation est importante, — que je ne me propose pas ici une étude complète du Libertinage. Celle étude sortirait de mon sujet. Je n'ai pas à analyser l'influence, plus profonde qu'il ne semble peut-être au premier abord, exercée par le Libertinage sur l'évolution des idées au xvn* siècle, sur Pascal, sur Descartes, notamment. J'ai voulu seulement dans les conceptions de certains libertins et dans leur conduite, mettre en relief ce qui avait pu frapper Molière et ce qu'il a retenu pour la peinture de son Don .hum. Il m'e dune paru nécessaire de ntrer : I" que les Libertins se réclament de la Nature; 2e que plusieurs d'entre eux, et c'est à ceux-là précisément que songe Molière, n'uni au fond d'autre philosophie que l'égoïsme, le mépris de- droits de leurs semblables et l'amour îles plaisirs; :!" qu'ils nient Dieu et frondent l'Église, moins par conviction que par impatience d'une autorité qui gène leurs dérèglements, sauf a Teindre um' conversion retentissante le jour où ils trouvent plus prudent et plus commode île se mettre à l'abri de la religion.
Tel est, en somme, le libertinage de Don Juan, le grand seigneur méchant
le un ne' ri égi liste.
1. De l>rnri,i,'itii<i Yuminis et animi immortalitate libri duo, adversus atheas ri politicos i 1613).