Barrière, l'Art des passions
6 LA LEGENDE DE DON Jl'AX.
taisie, un héros lyrique qu'un homme vrai. Les premiers interprètes de la légende ont au contraire représenté en Don Juan une conception morale et une philosophie de la vie qu'ils trouvaient chez un grand nombre de leurs contemporains. Leur peinture a une signification objective et, chez quelques-uns même, une valeur documentaire.
Mais, quelles que soient les explications que la critique et la philosophie aient données du Donjuanisme, de quelque façon que le héros lui-même ait été compris par ses innombrables interprètes, que les uns en aient fait un débauché ou un impie, les autres un chercheur de l'idéal féminin; ceux-ci un bourreau; ceux-là une victime; «à travers la diversité de ces créations, il conserve un certain nombre de caractères essentiels, de traits communs qui se retrouvent dans les conceptions les plus opposées, aussi bien chez Tirso de Molina que chez Hoffmann, ou chez Zorilla. Ces traits constituent le fonds même de sa nature, permettent de distinguer des autres la race à laquelle il appartient, et de reconnaître dans le Don Juan de Molière ou de Mozart un frère de celui de Byron ou de Lenau. Parfois même, il changera de nom; mais qu'il s'appelle Hassan ou Priola, ses mœurs ne varieront guère; ses principes d'action et sa psychologie resteront semblables; chacune de ses incarnations ne fera de lui qu'un individu différent dans une même espèce.
Quels sont donc ces caractères spécifiques qui constituent le Donjuanisme et permettent de ranger dans une classe particulière tous les hommes qui les possèdent? S'il est aisé de grouper les traits qui sont propres à la race des avares, à celle des ambitieux ou des hypocrites, peul-on découvrir aussi sûrement ignés distinctifs du Donjuanisme?
Si l'on essaie une classification, on est d'abord déconcerté par l'apparence contradictoire de ces caractères; par l'inutilité de certains autres; par ce fait que tel, représenté comme capital dans une certaine conception, est au contraire accessoire ou absent dans une conception différente. Ici Don Juan est athée; là il est croyant. Chez l'un c'est un être matériel, une brute grossière; chez l'autre, une âme élevée, poétique.
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Si nous résumions les caractères principaux des plus illustres héros du Donjuanisme à travers les âges, nous trouverions les suivants : inconstance, orgueil, égoïsme, méchanceté, impiété, fourberie; voilà pour les défauts. Voici les qualités : beauté, bravoure, esprit, générosité, amour de l'idéal. A cela il faudrait ajouter bien des traits complémentaires : curiosité, audace, amour du rare et de l'imprévu. Ces traits ne constituent pas un tout, un ensemble harmonique et homogène. Suivant les milieux et les temps, les écrivains et les artistes ont mis en relief un certain nombre d'entre eux et négligé les autres. Ils ne coexistent pas tous. Le personnage est si puissant et -si complexe qu'ils ont été imaginés progressivement et non du même coup.
Don Juan n'est pas de ces héros figés dès le principe dans une attitude définitive. Il a été, si l'on peut dire, formé par couches successives. Cependant un même air de famille règne entre les multiples représentants du genre. Ils ont tous en commun un certain nombre de sentiments qui les font reconnaître de la même race. C'est par-dessus tout un amour exclusif, débordant de la femme. Rien n'est certes plus banal en appa- f rence, puisque la plus répandue des passions est celle de l'amour/ Mais ses manifestations sont infiniment variées et les Don Juans doivent leur originalité à la conception qu'ils en ont. A l'inverse de tant de héros de drames et de romans, et aussi de tant de personnages de la réalité qui n'ont aimé et ne pouvaient aimer qu'une femme, Don Juan, qu'il soit Espagnol ou Français, qu'il appartienne au xvne ou au xixe siècle, Don Juan les aime toutes sans distinction, sans préférence. Il aime dans toutes les conditions : paysanne, duchesse, vierge, épouse. Il promène à travers toutes un insatiable désir, une inépuisable curiosité. « Il a un cœur à aimer toute la terre ».
Inconstant et volage, son amour est naturellement superficiel. Aimer toutes les femmes c'est n'en aimer aucune. Pour aucune, Don Juan n'éprouve celte attirance mystérieuse qui cul raine l'amant vers celle-là seule en qui réside l'amour, qui incarne, à l'exclusion de toute autre, les séductions de son sexe, qui est, à ses regards, non pas une femme, mais la Femme même. Cet
amour unique, Don Juan ne le ressent jamais. Il ignore la passion qui pénètre, torture et souvent tue. Il n'est pas l'esclave de l'amour. Il fait des conquêtes : il n'est jamais conquis.
En réalité Don Juan n'aime pas, si aimer c'est s'attacher, se sacrifier, oublier son moi dans le moi d'autrui. L'amant véritable donne plus qu'il ne reçoit et ne se reprend pas. Don Juan reçoit sans eesse et ne donne jamais. En ce sens le Donjuanisme est un monstrueux égoïsmejf
La soif du nouveau, l'attrait de la variété, la lassitude immédiate de l'objet une fois possédé, le mépris des femmes, tels sont les traits auxquels se reconnaissent tous les Don Juans. Le Donjuanisme est cette forme de l'amour qui ne vit que par le changement. Il est le contraire de l'amour vrai qui est constant.
Une autre particularité du Donjuanisme est d'être exclusif. Don Juan n'a dans la vie d'autre but que d'aimer : aimer est sa fonction. A l'amour il ramène toutes ses actions et toutes ses pensées. Il est un prodigue de l'amour. Il le gaspille, mais sans en" épuiser jamais la source : c'est pourquoi le Donjuanisme est si profondément humain et si répandu, l'amour étant, somme toute, la loi essentielle de la vie. On peut même dire que le Donjuanisme est un instinct inné, primitivement normal, et qu'il n'est devenu une anomalie que par l'institution du mariage, par la force des lois et des mœurs, en même temps que par l'appauvrissement physique de la race. Il est contraire à une organisation sociale qui a réglementé et endigué les rapports sexuels, à une conception morale qui a vu dans l'amour le principe de toutes les mauvaises passions. Aussi l'Église lui a lancé l'anathème et, par un juste retour, Don Juan a riposté en attaquant la religion et ses dogmes au nom de la nature qui chez tous les êtres fait triompher la loi de l'amour.
Protestation légitime de sa part, car il est un produit de la nature dans tout l'épanouissement de sa force et de sa fécondité. Le Donjuanisme suppose d'abord un corps vigoureux; si le système musculaire est sain, la circulation active, si les globules rouges l'emportent, s'il y a surabondance de vie, les principaux éléments physiologiques du Donjuanisme se trouvent réunis.
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L'instinct, veut que l'homme dirige vers l'amour son excédent de force.
La santé physique, qui est le fondement du Donjuanisme, agit sur l'ensemble de l'individu. Don Juan est beau; il est brave, habile à tous les exercices; c'est un exemplaire parfait du type masculin. Tous ceux qui l'ont conçu l'ont supposé de grande race : nul n'a osé le faire plébéien. C'est un pur-sang.
Mais ces conditions ne suffisent pas. Don Juan est aussi un imaginatif. C'est l'imagination qui relève la bassesse de ses instincts, donne un but à son énergie corporelle et renouvelle sans cesse l'objet de ses désirs. Elle leur propose un champ illimité, les rajeunit, les excite. Cette union est indispensable pour réaliser Don Juan. Sans la vigueur des muscles et la chaleur du sang il n'est que le fantôme de lui-même, l'anémique 'chercheur d'idéal que créera le Romantisme. Sans l'imagination qui la dirige, sa vitalité n'est qu'une force grossière; elle ne diffère pas de celle de la brute. Il n'est que l'homme à femmes, type vulgaire et commun.
Ces deux éléments expliquent sa conception de l'amour.) Son exubérance physique l'empêche d'être l'homme d'une femme : la puissance superbe de sa virilité exige le nombre. Elle fait de lui un audacieux, souvent même un violent. L'imagination ajoute à ce besoin de changement et le pimente. Grâce à elle, l'amour ne peut être fidèle, car elle promet toujours plus qu'il ne donne. Elle offre aux sens l'attrait de séductions merveilleuses; elle leur ouvre tout grand le domaine de l'inconnu et du mystère. La réalité demeurant au-dessous de ses créations, elle ne se dépite pas, elle forge d'autres chimères et court ainsi sans se lasser jamais à la recherche de voluptés nouvelles. En même temps elle dénature l'amour. Conduit par elle, Don Juan poursuit moins le plaisir de la possession que celui des surprises et des découvertes; il est à l'affût de l'imprévu et du rare; il a des curiosités perverses; il préfère à la victoire les intrigues et 1rs combinaisons qui la précèdent. La séduction devient son but; | il s'intéresse aux difficultés qu'elle comporte. L'amour est transformé en un art et même en une science, celle de la corruption.
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Avec le concours de l'imagination les sens ne se blasent ni ne se fatiguent jamais. Les séductions qu'elle fait miroiter devant eux les stimulent; mais dès lors, l'amour cherche ailleurs qu'en luimême sa raison d'être : il ne vit plus que d'inconsUmce et de raffinements; et ce sont là les deux éléments essentiels de l'amour donjuanesque.
D'autre part, si l'excès de sa vitalité et la richesse de son imagination donnent à Don Juan des désirs insatiables, l'équilibre entre l'individu et la société se trouve rompu à son profit, et il est naturellement conduit ;'i subordonner ses semblables à lui-même. Ses aspirations tendant impérieusement à se réaliser, il transforme l'univers en un champ d'expériences dont l'humanité fait les frais. A ses appétits physiques il faut une pâture. Le monde entier concourt à satisfaire ses besoins : il en a fait sa proie. Quiconq ne se trouve à sa portée est* une victime. Là est le fondement de son égoïsme. Celui-ci n'est que l'exercice naturel de sa force. Il est dans la logique de son tempérament de dominer et de faire souffrir. Aussi est-il cruel, plutôt d'instinct que d'intention, et cela à l'inverse du roué et du sadique qui sont des dégénérés et des impuissants. Sa méchanceté est le triomphe de sa force sur la faiblesse d'autrui. Du jour où il respecterait d'autres droits que les siens, il ne serait plus lui-même : il abdiquerait.
C'est pourquoi il ne peut aimer : il se soumettrait à un empire étranger, il effacerait devant une autre sa personnalité. Dans ses amours même, son moi doit rester hors de cause. A l'heure de l'abandon il est maître de sa volonté. 11 n'est pas de force extérieure qui ait prise sur lui et puisse le vaincre. On 1 a comparé à Prométhée.
Delà son espril d'indépendance et de révolte. Les lois sont surtoul des instruments forgés par la masse faible pour se défendre contre les entreprises d'une minorité dangereuse. 11 ne vi.il en elles que des entraves insupportables au libre développemenide son énergie. Celle-ci n'admet, pas de frein et rejette tout ce qui peut la limiter : attachement, respect du devoir, piété filiale, crainte religieuse.
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En somme, il constitue un représentant redoutable de l'espèce humaine. Il est de la race des conquérants et des maîtres. Imprime abord, il attire et fascine. Les femmes l'aiment, les » hommes l'envient. Le Romantisme dans son exaltation systématique des forces mauvaises en a fait un héros, tout en le déna- • turant. Au fond, il est surtout un élément anti-social. Nul ne l'a mieux compris que son créateur et que Molière, qui tous deux l'ont représenté comme un agent de malheur et de corruption. Sans doute, il est et doit être séduisant : autrement ses succès seraient inexplicables. Mais il est surtout odieux. Aussi bien que ses défauts, ses qualités aboutissent à un individualisme funeste, à une exaltation du moi dangereuse pour le reste de l'humanité. Entre les autres et lui, la lutte n'est pas égale. L'interprétation du xix° siècle qui l'embellit n'est, quoi qu'en dise Théophile Gautier, ni plus large ni plus humaine que la conception première, si elle est plus poétique. Elle s'éloigne de la vérité. Don Juan, pour être conforme aux lois de son tempérament, doit rester surtout un être matériel, aux appétits puissants. Que ses besoins physiques, sous l'empire d'une imagination curieuse, se transforment un jour en désirs immatériels, en rêves indécis et nébuleux, certes la transformation n'est pas absolument illogique; mais elle n'est possible que dans la mesure où Don Juan change de tempérament, où il devient un dégénéré et un lymphatique. Quand l'amour physique n'aura plus de voluptés pour son corps fatigué, son esprit en concevra de nouvelles et il demandera au rêve ce qu'il n'est plus capable de trouver dans la réalité.
Mais, qu'il coure après des chimères, ou s'attache à des objets plus positifs, sa personnalité est si puissante et si humaine qu'il est devenu généralement un type représentatif de son milieu. 11 partage avec quelques héros, éternels comme lui, la gloire d'incarner non pas un petit nombre d'idées et de sentiments, niais tout un ensemble de mœurs, .d'opinions, de doctrines qui lui donnent une valeur symbolique. Conçu différemment suivant les âges, il n'est pas seulement le chercheur d'amour; il esl une image, incomplète sans doute, mais toujours \ i van te des sociétés qu'il a traversées. Il les rcflèle plus complètement que Faust
qu'on lui associera un jour, parce que Faust n'est dans l'humanité qu'une exception, parce qu'il cherche le bonheur dans la science, qui est l'apanage d'un petit nombre : Don Juan le cherche dans l'amour, qui est une fin commune à tous les hommes.
L'étudier, c'est donc suivre à travers les âges non pas seulement l'évolution d'un représentant curieux de l'espèce humaine et d'une conception intéressante de l'amour. C'est, en quelque sorte, étudier la morale et la psychologie des peuples qui l'ont produit. Le Donjuanisme est, au point de vue social, une forme morbide de l'activité humaine. Mais ce n'est pas chez les représentants sains de l'humanité, chez les esprits moyens que le philosophe va chercher les traces caractéristiques de la mentalité d'une époque. Les signes sont plus révélateurs chez les natures exceptionnelles, parce qu'ils sont grossis. Le psychologue fait plus de découvertes sur l'âme humaine, ses mobiles et ses ressorts, en observant ses anomalies qu'en l'étudiant dans son fonctionnement régulier et uniforme. Pour cette raison, la légende de Don Juan fournil une riche matière à éludes historiques et morales.