C'esl ainsi que l'appelle la servante Marton
LES o DON JUAN » FRANÇAIS APRÈS MOLIÈRE. 249
Los œuvres libertines qu'a fait naître la corruption des mœurs au xvme siècle ne sont pas seulement plus nombreuses que les autres; elles sont souvent, il faut bien le reconnaître, plus gracieuses, plus fines et plus pénétrantes. Les unes sont une peinture sans voiles des vices à la mode et de la débauche du jour; les autres, par une réaction voulue contre le mal, ont une intention morale : elles peignent le vice pour le combattre et en montrer les dangers. Telles d'entre elles, Les Liaisons dangereuses, notamment, sont un pamphlet violent contre la société contemporaine. Ces dernières ne sont pas seulement le reflet des mœurs ambiantes; elles ont subi une influence étrangère. Elles ont été écrites sous l'impression du succès très vif qu'obtint à la fin du xvine siècle le roman de Richardson, « Clarisse Harlowe ».
La littérature anglaise a réalisé dans le héros de cet ouvrage, Lovelace, un type nouveau de séducteur presque aussi fameux que Don Juan et qui est devenu comme celui-ci le symbole même du libertinage ». Mais, si les deux personnages se ressemblent par un égal amour de la corruption, par une égale impatience de toute discipline, par une méchanceté que n'adoucit aucun sentiment humain, et par un mépris égoïste des droits d'autrui, on ne peut dire que l'un ait vraiment influé sur l'autre, ni que Richardson, sans échapper complètement au
1. Cf., sur Don Juan et Lovelace, Taine : Littérature anglaise, I. IV, p. 114.
Ce n'est pas sans raison que j'introduis ici l'analyse <le Clarisse Harlowe, qui serait plus naturellement placée au chap. vu, clans mon étude sur le Hou Juan anglais : Clarisse Harlowe, qui n'a eu en Angleterre aucune influence sur l'évolution de la légende de Don Juan, a eu en France, au contraire, au xvin" siècle, une influence décisive sur ses destinées. Le succès du roman de Richardson a empêché les écrivains français de reprendre le thème de Don Juan. C'esl d'après le type de Lovelace qu'ils ont conçu et peint le libertin. C'est de Richardson qu'ils se sont inspirés. Je ne pouvais parler du Séducteur, du marquis de Bièvre; de La jeunesse du duc de Richelieu, de Monvel, sans avoir préalablement parlé de leur modelé : Clarisse Harlowe.
Pour le succès de Clarisse Harlowe, cf. VÉloge de Richardson, de Diderot.
souvenir de Don Juan, ail songé à faire une nouvelle incarnation du béros espagnol.
Sans doute, Richardson s'est proposé d'analyser un certain étal moral de l'aristocratie anglaise à la fin du xvine siècle, comme Molière avail représenté les mœurs d'une partie de la noblesse française au milieu du xvir3 siècle. Sans doute, Richardson a voulu, comme Molière, stigmatiser ce genre de corruption qui profite des avaDtagesdu rang et de l'expérience pour se permettre tous les attentats sur la faiblesse d'autrui. Sans doute, il \ a dans le roman anglais une leçon morale analogue à celle que contient la légende «le Don Juan, et le coup d'épée qui termine les tristes exploits de Lovelace venge la vertu et l'innocence outragées, comme le l'ait dans la fable de Don Juan la statue du commandeur. Mais le romancier anglais n'a pas écrit son interminable roman par lettres avec l'intention de reprendre sous une forme nouvelle la légende du Trompeur de Séville. 11 n'y a point de rapport entre les aventures surnaturelles du Burlador et les événements naturels, se déroulant tous dans un milieu exclusivement anglais, qui composent la vie galante de Lovelace. Richardson a conçu et réalisé le type de Lovelace, pour des raisons particulières à son temps, et dans lesquelles le souvenir du Don Juan de Molière et de tout autre Don Juan n'entre vraisemblablement que pour une faible part.
A dire vrai, il n'y ;i historiquement aucun lien entre le roman anglais et des œuvres issues de la fable du Convive de pierre. Non seulement les deux sujets n'ont entre eux aucune parenté, mais le- héros mêmes des deux aventures sont, à certains égards, l'antithèse l'un de l'autre. Alors que Don Juan prodigue ;'i l'infini el disperse sur une multitude d'objets son amour de la séduction, Lovelace, au contraire, le condense et le ramasse sur une seule personne.
Mais cette distinction Ire- nette entre la fable espagnole et le roman anglais étant établie, les deux héros réalisent deux genres de corruption qui, à bien de- égards, se ressemblent suffisamment pour qu'on lésait maintes fois confondus. Les noms de Don Juan et de Lovelace se présentent simultanément sur
les lèvres quand on veut exprimer le séducteur parfait, et on iules distingue guère l'un de l'autre, alors qu'en réalité s'ils sont de la même race, il ne sont pas de la même famille. Il n'est donc pas sans intérêt de les opposer l'un à l'autre, de préciser les ressemblances qui les unissent, les différences plus grandes qui les séparent.
Séduit par la beauté de Clarisse Harlowe dont l'orgueilleuse sagesse, non moins que les charmes, excitent son désir, Lovelace attire dans ses pièges la jeune lille, en l'obligeant à fuir avec lui la cruauté de ses parents. Après une interminable succession .l'intrigues et de stratagèmes qui se heurtent tous contre la vertu et la vigilance de sa victime, il ne vient à bout de son honneur que par un odieux attentat dont la honte et la douleur conduisent la jeune fille au tombeau. Lui-même, après de violents remords, est tué en duel par un cousin de Clarisse. Il trouve ainsi une mort digne d'un coureur d'aventures, plus vraie, mais mois dramatique et moins effrayante que la fin surnaturelle de Don Juan.
Nous n'avons pas à étudier ici ce roman qui, à ses intentions morales, joint la peinture la plus exacte et la plus intime faite jusqu'alors d'une aristocratie rigoriste, intéressée, entêtée dans ses préjugés et son esprit de caste; d'une bourgeoisie aux idées étroites, et d'un monde corrompu de valets, de soubrettes et de filles publiques. Dans ce tableau aux innombrables personnages, les deux héros. Clarisse et Lovelace ressortent en pleine lumière, opposés par un vigoureux contraste. Tous deux orgueilleux et volontaires; mais elle, vertueuse sans faiblesse, hautaine dans sa pureté, également obstinée à défendre son cœur contre la contrainte de ses parents, et son honneur contre les entreprises de Lovelace. Celui-ci, corrompu, dur, poursuivant ses projets avec une froide ténacité qu'amusent les difficultés et qu'excitent les résistances.
Comme Don Juan, il emploie pour arriver à ses fins toute- les ressources de la séduction, et il ne recule pas devant la violence; mais il est plus complexe et plus profond. Don Juan n est guère, dans le principe, qu'un instinctif dominé par l'exubé-
rance de la sensualité. Chez Molière, sa corruption s'est cornpliquée; elle est devenue réfléchie et plus experte. Lovelace est plus raffiné encore : il achève de substituer aux plaisirs simples «■l brutaux des sens, les voluptés plus variées et plus savoureuses que lui suggère sou esprit inventif. I! a le goût des combinaisons savantes, préparées de loin et conduites avec art. Ce sentiment étail déjà chez le Don Juan de Molière; comme celui-ci, Lovelace célèbre la volupté des lentes conquêtes, le plaisir de l'aire tomber dans ses pièges une femme qui résiste. «Tune connais pas, dit-il à son ami Belfort, ce qu'il y a de délicat et d'exquis dans une intrigue; tu ne sens pas la gloire de dompter ces esprits superbes, ces belles si réservées et si vigilantes; tu ne connais pas les transports qui réjouissent le cœur d'un génie inventif et fécond, qui médite en silence sur le choix des trames qui s'offrent à son imagination pour envelopper une beauté hautaine '. »
Pour ces pratiques, il dispose de tout un personnel d'agents subalternes, de valets, d'entremetteurs, de tenanciers de tripot s, mécaniques passives qu'il fait mouvoir avec une dextérité sans égale. Tout, chez lui, est calcul, calcul lointain, compliqué, profond. Le bien même qu'il l'ait n'est qu'une amorce pour duper les honnêtes gens, el il lui arrive d'épargner une victime, de se donner les allures d'un cœur généreux et sensible afin de mieux endormir les méfiances.
Un sang-froid el une présence d'esprit que rien ne déconcerte, lui permettenl de se mouvoir à son aise à travers la complication de ces trames. 11 n'y voit pas, à la différence de Don Juan, un simple divertissement. Don Juan est un passionné qui a tourné au dilettantisme. C'est un amateur qui se plaît aux jeux de la séduction ; mais il ne s'attarde pas à sonder les cœurs, à analyser leurs passions, pour s'en rendre maître. Lovelace est un p-\ehologue qui aime à pénétrer les mobiles cachés, qui
I. T. IV, lettre I". — Je renvoie, pour les citations, à la première traduction française complète : e'esl celle de Letourneur, publiée en l~s."i et 1786 à Genève, chez Barde, Mangel el C" el dédiée à Monsieur, frère du Roi. Elle comprend 14 volumes in-16.
recherche la satisfaction de conduire les événements et de gouverner les hommes par des ressorts invisibles, en leur laissant l'illusion d'agir par eux-mêmes1. Tous les actes des Harlowe, toutes les décisions de Clarisse, en apparence spontanées, sont en réalité le résultat nécessaire du travail souterrain auquel il se livre. Son orgueil se complaît à affirmer ainsi la supériorité de son esprit; car il y a surtout de l'orgueil dans sa folie de l'intrigue, dans son désir de mener ses semblables.
L'orgueil est au fond de toutes ses passions; il est le caractère distinctif de sa personnalité. Déjà sensible chez Don Juan, il s'épanouit dans le cœur de Lovelace; il y devient prédominant, presque exclusif. S'il veut triompher des résistances de Clarisse, ce n'est pas seulement parce qu'il l'aime, c'est parce que son orgueil est engagé à vaincre la seule personne qui lui ait résisté. II veut humilier la vertu de la jeune fille, il ne lui pardonne pas de consentir à l'épouser, moins par amour pour lui ou par considération de ses mérites, que par nécessité. L'obligation de l'obtenir d'elle-même ou de la volonté de ses parents, et de ne pas la devoir au seul succès de ses ruses est insupportable à sa vanité. Aussi diffère-t-il le mariage pour infliger à sa victime l'humiliation d'avoir été sa maîtresse avant d'être sa femme.
Ce sont les blessures de cet orgueil, si grand qu'il ne pourrait souffrir aucune supériorité même de la « part des premiers hommes de l'Europe2 » qui le conduisent à la cruauté. Il n'est pas cruel de tempérament; il l'est quand sa vanité a souffert. Mais alors, il l'est avec des raffinements et des calculs terrifiants; il accumule d'effrayantes rancunes; il se plaît à combiner d'atroces vengeances pour les griefs réels ou imaginaires dont son amour-propre a été blessé. Il se compare, en ces cir-
1. « J'enlliimmo ou refroidis ses passions (il s'agit du frère de Clarisse) autant qu'il convient a mes vues; je lais mouvoir à mon gré l'automate sur les lils que tient ma main et que règle ma volonté.... l'ai- cette machine dont je liens
continuellement les ressorts, je m'amuse a les jouer tous •• (t. I. lettre 31).
2. T. XII, lettre 33. — Cf. aussi ce qu'il dit de Clarisse : « Je ne saurais lui pardonner ses vertus, il n'y a pas moyen de supporter le fardeau du sentiment d'infériorité extrême dont elle m'aeealde (t. VIII, lettre 16).
•Joi !. \ LEGENDE DE DON JUAN.
constances, « au loup furieux, revêtu de la peau du mouton1 ». Sentiments de pitié, objurgations d'un compagnon de débauche moins endurci «pie lui, spectacle attendrissant de la douleur et de la vertu, tout demeure impuissant à ébranler son cœur. Il apparaît par moments comme un génie du mal, d'autant plus dangereux que l'emportement de la passion ne le domine jamais, et qu'en présence de la fureur ou de la détresse de ses adversaires, il reste calme, dirigeant ses coups avec précision, choisissant le point faible où il frappera mortellement.
Ce monstre redoutable est cependant séduisant. S'il dépasse Don Juan dans le mal, il lui est supérieur parles qualités : son intelligence, son esprit, sou élégance, sa bravoure, son adresse dans tous les exercices atteignent un degré auquel les plus parfaits des humains ne parviennent guère. Il a même ce que n'a pas Don Juan, une distinction morale, un sentiment de
respectability > bien anglais. En toutes choses, sauf en amour, c'est un homme d'honneur et il se pique de l'être : il évite de blesser l'opinion d'autrui, de heurter les usages, de scandaliser les croyances. S'il ne pratique pas les devoirs religieux, il n'est pourtant pas athée. « Je n'ai jamais été assez fou, dit-il, pour douter d'une Providence -. « S'il est sceptique, c'est plus envers les hommes qu'envers Dieu. Il l'est par expérience de la vie, et non par système, il respecte la foi et les pratiques religieuses; il traite de mauvais goût toute raillerie sur les choses sacrées.
Je regarde, dit-il, comme le dernier degré d'une mauvaise éducation de plaisanter sur des sujets (pue le monde a généralement en vénération et qu'il appelle divins.... Quand j'étaisà Home, jamais il ne m'est arrivé de me conduire indécemment à des cérémonies qui étaient fort étranges pour moi; carje voyais des personnes qui en étaient vivement affectées le me suis toujours déclaré contre ces libertins sans cervelle et sans fonds qui ne pouvaient faire valoir leurs prétentions à l'esprit que sur deux sujets auxquels tout homme, qui a le bon esprit, dédaignerait
t. J'aime la vengeance, dit-il, et je hais l'amour parce qu'il esl mon maître (t. I. lettre 31).
■l. T. XIV, lettre IV.
d'avoir recours: l'impiété et l'obscénité1.» 11 y a là chez lui dédain d'homme de goût et de bon ton pour les impertinences vulgaires des esprits forts. Comme Don Juan, qui donne aux pauvres par élégance humanitaire, Lovelace est à l'occasion généreux : il vient en aide à des fermiers dans la détresse ; il dote une jeune paysanne. Mais ce qui le distingue surtout de son émule c'est qu'il est capable d'aimer : Don Juan aimant une femme et fixant son cœur, ne serait plus Don Juan. Lovelace, au contraire, aime Clarisse. Sans doute, son amour est mêlé et combattu de nombreux sentiments : d'égoïsme, d'orgueil, de méchanceté, de haine même; mais il n'en est pas moins profond, exclusif, violent. Il le dépeint lui-même en citant trois vers de Dryden.
« Les âmes violentes sont en proie à des flammes orageuses, leur amour est un feu qu'irrite le souffle de toutes les passions, qui monte avec l'orgueil et qu'attise la vengeance 2. »
Après la mort de Clarisse, les remords le déchirent, la douleur l'égaré, il va de pays en pays, de cour en cour, chercher en vain une consolation et un oubli que rien ne peut lui donner. 11 meurt repentant, le nom de Clarisse sur les lèvres.
Les deux héros représentent donc chacun une conception différente du libertinage. S'ils ont des traits communs en assez grand nombre, ils ne sont pas dépravés de la même façon. Don Juan incarne surtout l'inconstance. Quelques modifications qu'il ait reçues dans la suite, il demeure toujours le Burlador, le trompeur primitif. La facétie de Passarino lançant au public la liste de ses victimes symbolise sa conception de l'amour. Chez lui, point d'esprit de suite, de calcul, de passion durable : des entraînements subits, des engouements sans lendemain. Le Donjuanisme, en dépit de tous les raffinements, réalise un mode d'amour superficiel, ou plutôt il est la négation même de l'amour : il ignore les troubles qui le précèdent, les mille sentiments contraires qui l'accompagnent : abandon de soi-même, jalousie, ivresse de la possession ; les déchirements ou les dégoût h qui le suivent.