La légende de Don Juan
CE deuxième volume contient une étude sur l’histoire de la légende de Don Juan dans la littérature, au XIX® siècle. Le sujet est beaucoup plus vaste et surtout plus complexe que dans la période antérieure. Non seulement les œuvres sont innombrables, mais elles sont très souvent sans lien, sans dépendance entre elles, ne relevant plus de leurs aînées, mais uniquement des idées, de la conception personnelle de leurs auteurs, des circonstances de la composition. Gomment apporter de l’ordre dans cette confusion, trouver dans ce -dédale un fil conducteur, imaginer un plan logique dans un sujet qui par sa nature nîême échappe à tout essai de composition régulière et méthodique? Dans les œuvres des siècles précédents, la matière étant moins confuse, les Don Juan s’engendrant l’un l’autre, il était aisé au critique d’appliquer dans son étude la méthode historique, de préciser la part d’invention et d’originalité de chaque écrivain, de
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retrouver ses sources et ses modèles, de situer chaque pièce, de lui donner sa place dans révolution de la légende, de déterminer son influence et son importance. Au xix^ siècle, on voit naître de tous côtés, dans tous les pays, dans les genres les plus différents, des Don Juan dont les attaches avec les précédents sont d’autant plus malaisées à retrouver que le sujet étant devenu banal, les écrivains mêlent les sources, se liant à leurs souvenirs souvent imprécis, au lieu de travailler, comme jadis Molière ou Shadwell, sur des textes déterminés. D’autres raisons ont encore embrouillé une question déjà si compliquée : une seconde fable, celle de Don Juan de Marana s’est juxtaposée à la fable de Don Juan Tenorio, puis fondue avec elle, augmentant pour le critique la difficulté de mettre quelque clarté dans un sujet qui devient, avec le temps, de plus en plus obscur. En outre, le thème primitif lui-même a fini par disparaître pour faire place à des développements moraux, philosophiques, sociaux, étrangers à la légende.
L’historien se heurte ici à une nouvelle difficulté. Doit-il rattacher ces œuvres à son sujet ou les en écarter? Et quel sera à cet égard son critère? Ajouterons-nous enfin que les pièces de théâtre, romans, nouvelles, poèmes, dont le xix® siècle a vu l’énorme floraison, sont d’une valeur et d’un intérêt fort divers, que parfois les plus beaux au point de vue de l’art ont peu de signification dans l’histoire de la légende et du développement des idées qu’elle représente? L’inverse se produit. Com-
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ment attribuer à chacun la place légitime qui lui revient? Comment ne commettre ni erreur ni injustice? Je ne me flatte pas d’avoir résolu ces difficultés, ni d’autres encore que le sujet comporte.
Voici, au reste, quelle a été ma méthode de composition. 11 ne m’échappe pas qu’elle prête à bien des critiques et qu’elle est, dans une large mesure, artificielle; son but principal est la clarté.
J’ai pu constater que les multiples dérivés de la fable du Burlador au xix° siècle se rattachent les uns aux autres, ou se différencient par une certaine manière de comprendre et déjuger le donjuanisme. Pour les uns, Don’ Juan apparaît comme un idéaliste, victime de la platitude de la vie et des misères de la réalité. Ceux-là le transfigurent et, bouleversant la morale de l’ancienne légende, légitiment, exaltent lès fautes et les crimes du Trompeur, et lui font achever dans une apothéose une existence de souffrances et de luttes. D’autres continuent à voir en Don Juan le symbole d’une force mauvaise, antisociale, le représentant dangereux de l’individualisme et de l’égoïsme.
J’ai donc réuni, pour mettre quelque unité dans le désordre et la confusion de mes matières, les œuvres qui appartiennent à l’ime ou à l’autre de ces conceptions. Est-il besoin d’ajouter que je me suis attaché, aussi rigoureusement que je l’ai pu, à établir la filiation de ces œuvres, tout en analysant les influences diverses sous lesquelles elles ont été écrites?
Ces inlluences, au xix® siècle, sont plus nom-
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breuses et plus variées que jadis : tantôt elles sont personnelles à l’auteur; tantôt elles se rattachent aux idées littéraires, politiques, religieuses, sociales et morales de son milieu. Si elles sont souvent difficiles à retrouver, leur recherche a l’avantage de faire d’une histoire du donjuanisme au xix® siècle un miroir de la pensée européenne pendant les cent dernières années. Je me suis attaché surtout à pénétrer et à mettre en relief l’idée qui a inspiré chaque œuvre, m’abstenant la plupart du temps de la juger. J’estime que le rôle du critique est de faire connaître, en s’entourant de tous les éléments d’information, les ouvrages dont il parle. Au lecteur d’apprécier.
J’ai cru nécessaire, en dépit de la monotonie du procédé, d’analyser les pièces, les romans et les poèmes dont j’ai parlé. Ces analyses sont d’autant plus concises que les œuvres étudiées sont plus connues. Je n'ai pas jugé utile, par exemple, de donner un long résumé des Ames du Purgatoire qui sont dans toutes les mains. Il m’a paru préférable d’insister sur ce que le public ignore, sur les sources du conte et sur son influence.
Enfin, j’ai été plus d’une fois embarrassé pour choisir les œuvres qui devaient trouver place dans mon sujet. Telle qui en apparence, par son titre, semble appartenir à l’histoire de la légende, n’a, ^n réalité, rien de commun avec elle. Telle autre, au contraire, qui, par l’intrigue, par le nom des personnages, paraît étrangère à la vieille fable, se trouve avoir avec elle des liens profonds et une
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parenté certaine. Le marquis de Priola, par exemple, ne saurait être, au premier abord, rattaché qu’arbitrairement à notre sujet, mais si Ton y regarde de près, on s’aperçoit que la pièce de M. Lavedan est, malgré tout ce qu’il y a de différent et de nouveau en elle, un dérivé de la légende, jusque dans le châtiment qui frappe à la fin le moderne Don Juan.
Le donjuanisme est, de nos jours, beaucoup moins dans les événements, dans la trame du drame et du roman, que dans le caractère du héros. Celuici s’est élargi et transformé avec le mouvement social contemporain. A l’historien de retrouver, dissimulé sous des noms, différents et sous des aventures dissemblables, le descendant de l’antique Burlador. ,
Je dois avouer, pour terminer, que malgré les scrupules de mon enquête, malgré les recherches auxquelles je me suis livré, et qui m’ont été facilitées par maints concours obligeants, je n’ai pu recueillir tout ce qui a été écrit sur Don Juan. Quelques œuvres, que je veux croire peu importantes et peu significatives, sont restées introuvables. Je les ai signalées d’un astérisque dans la liste que je donne à la fin de mon livre. D’autres ont pu m’échapper et peut-être m’arrivera-t-il l’aventure que connaissent bien les voyageurs. Quand ils ont visité à fond un pays, une ville, un musée^ et que3 de retour chez eux, ils font avec Complaisance le récit de leurs courses et de leurs découvertes, il se trouve toujours un anpipnj mieux
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informé ou simplement jaloux pour leur dire : vous n’avez pas vu tel monument? tel quartier? tel site? tel tableau? Eh bien! vous n’avez pas vu le plus intéressant. Peut-être m’est-il arrivé, à moi aussi, de passer, sans la voir, à côté de l’œuvre la plus intéressante.