pp. !ll
I Ml sent bien que, dans cette recherche, nous n"avons à notre !-li-|Mjsition que les Mémoires imprimes, et que nous ne savons, sur 'es pièces originales, que ce que l'éditeur veut bien notis en dire. Mus cela suffit pour mettre le lecteur en état de juger.... I ■ llteur rend au.\ principaux personnages de ce roman les
s que leur avait ôtés l'auteur... Les Mémoires sont donc
^'■ii-ililement altih'rs, ou plutôt on a donné ce titre à l'extrait riMi roman.
II y avait là un défi sérieux que l'éditeur ne pouvait ■i'li'\LT que d'une seule manière satisfaisante. Ce que Brunet i\ lil à faire pour prouver qu'il n'avait pas fait subir d'imiiii laates altérations au texte original c'était évidemment l'inviter son critique à comparer le texte imprimé avec I lui du manuscrit, qu'il avait encore en sa possession.
< h' cela, Brunet ne le fit pas. 11 se contenta de répondre iHiL;lomps après, avec une modération remarquable, que iMi critique commettait une erreur en l'accusant de
■lii.yauté littéraire.
Les Mcnioircs de Madame d'Êpinni/, écril-il dans son Manuel de 'Âbruire, que nous avons publiés en 1818, sous la direction l'un de nos meilleurs amis, ont été imprimés trois fois en noins de six mois.... On peut y joindre une brochure ntituiée : Anecdotes inédiles pour faire suite aux Mémoires de ^Iutla}ne d'Épinay, précédées de l'examen de ces Mémoires.... ;'est à tort que l'auteur de cet écrit, V.-D. Musset-Pathay, conteste l'autlienticité de ces Mémoires, et même celle des étires de .I.-.l. liousseau dont nous possédons les originaux, iuns doute Mme d'Épinay, (jui a donné à son ouvrage la orme d'un roman, ne s'est pas toujours renfermée dans la tricli: exactitude des faits; mais l'éditeur, a|jrès en avoir lagué ce qui lui a |iaru purement romanesque, a conservé ans les altérer tous les récits qui offraient quelque vraisemilaiice, et c'est là peut-être ce qui assure le succès de cette ingulière autobiographie.
Nous reconnaissons ici <lo sérieuses al^'inialions à l'auorité d'un onvraHC qui devait jrlcr un nouveau jour sur
les soupçons professés par Rousseau à l'égard île ses anciens amis, et rectifier les Confessions, mais dont on admet maintenant que l'auteur » ne s'est pas toujours renfermée dans la stricte exactitude des faits )>.
Musset-Pathay, sans attendre ces concessions, niait à nouveau, en 1821, le caractère historique des Mémoires.
Je pense, écrit le plus consciencieux des biographes de;! Rousseau, que M. Brunet a publié sous le titre de Mémoires un ouvrage qu'on lira toujours avec plaisir, mais que ces volumes ne peuvent être classés au nombre des Mémoires historiques, soit parce qu'ils ne remplissent aucune des conditions exigées pour constater la certitude, soit parce qu'il V a des faits dont la fausseté est démontrée.
La même opinion, exprimée en 1863 par Boiteau dans la nouvelle édition qu'il donna des Mémoires, avec dei notes et des éclaircissements inédits, lui valut d'être raillé et réprimandé par Edmond Schérer. En ce qui concerne le texte, l'édition de Boiteau n'est pourtant qu'unf reproduction littérale de l'édition originale de 1818; et k raison en est manifeste. Brunet vivait encore en 1863, e possédait le seul manuscrit dont on connût alors l'exis tence. Boiteau dit qu'il fut autorisé à en voir une grandi partie; mais il est clair qu'on lui dissimula les partiei qui auraient convaincu son prédécesseur d'avoir falsifi le texte qu'il prétendait avoir reproduit fidèlement. Boiteai prit toutefois, comme -Musset-Pathay, la peine de compare la narration de Mme d'Epinay avec les témoignages con tcmporains; et ses notes montrent les nombreuses erreur et inexactitudes de cette » singulière auto-biograpliie )) Aussi la conclusion à Intiuelle arrive Boiteau est celle d Mussel-Patha>- : le titre de Mémoires a été donne à tort un ouvrage que (îrimm avait nettement décrit comm « l'ébauche d'un long roman ». La (|ueslion en resta 1 quant à la crilii|uc hislorique jusqu'en 1883. .Mais à con
siili'rer avec soin les choses, nous reconnaissons vers 1830, cliiz les littérateurs surtout, un réveil soudain et simull 'Il 11' d'intérêt, ou plutôt d'enthousiasme, pour les;l/6n oires iiiiiime œuvre d'art et tableau de mœurs contemporaines. — VA tous CCS admirateurs des Mémoires, les frères de ( I. inourten tête (cf. La Femme au XVflI" siècle), insistent -iii la vie et la force d'observation avec laquelle, — sans '\"i\ d'imagination, disent-ils, — l'auteur sait évoquer ili~ milieux sociaux et des personnalités disparus. — Et t'iil cela est vrai, — pour la critique littéraire. Il est vrai '\ui' l'auteur des Mémoires nous fait pénétrer dans son s,ili)ii,et que « les conversations yont un bruitde voix ». Il rsl vrai que son talent projette le soleil dans un monde iiii il ne brillait plus : mais (question qui différencie neth ment l'objet de la critique littéraire et celui do la critii|uu historique) le fait d'avoir ranimé le soleil prouve-t-il nécessairement qu'elle a reproduit avec fidélité les objets qu'il éclaire'?
— On affirme qu'il en est ainsi; non peut-être quant aux détails, mais quant à l'impression générale. Les de Concourt eux-mêmes se montrent croyants convaincus : (( Duclos effraye, écrivent-ils, — Rousseau ressemble à faire peur ». Pourtant ce Duclos, effrayant de cynisme et de scélératesse dans les Mémoires, fut aux yeux de ses contemporains l'un des hommes les plus estimables de son temps. Ce Rousseau hypocrite et sophiste, qui rappelle de si près le « monstre » présenté par Grimmet Diderot, était pour les témoins impartiaux « le vertueux citoyen de Genève ».
— C'est donc l'impression faite sur les littérateurs accomplis j)ar la « véracité essentielle » de Mmed'Épinay (jugée d'un point de vue artistique), qui les persuade de l'autlientici té du portrait de Housseau, dans les yVoHonr*, — peint d'après nature à leur sons, et dont les traits caractérisliques se retrouvent sur le portrait tle .lean-Jacques
36 LE complot: ses del'x organes.
laissé par Grimm. Voilà donc quels sont les fondement! de la thèse admise par Sainte-Beuve, Saint-Marc Girardin,'; Schérer, et après par Lord Morley, de la personnalité antipathique de Rousseau.
Pour Sainte-Beuve il est aisé de reconnaître ce qu'il doit à l'auteur des Mémoires. Il suffit de se reporter aux Cou-, séries; aux deux articles surtout incessamment cités'/ pour s'apercevoir que les convictions de Sainte-Beuve ont pour base sa confiance en la véracité de Mme d'Épinay, et son admiration pour les 3Iémûir('s.
Ce n'est pas la partialité pour Grimm, donc qui porte Sainte-Beuve à croire que Rousseau fut en réalité « une méchante langue ». C'est Mme d'Epinay qui ensorcelle ce fin connaisseur, comme elle ensorcelle les de Goncourt, par son charme de maltresse de salon, en ce pays du Soleil-Couclié, où elle continue de faire bon accueil aux hôtes dignes de se sentir chez eux dans son domaine; et d'être présentés par elle aux personnes célèbres de son époque, et à ceux dont le temps a laissé perdre le nom.
Les ilcmoires de ynadamc (fi/ximi/, affirmait Sainte-Heuve, f ne sont pas un livre mais une ôpoque. Toute la lillérature du temps est dans (iiiiniu; IouIl- la vie de société est dans Mme d'Kpinay.
Quantaux origines du livre, justifient-elles son nom de Mémoirrs? N'est-ce i)as un roman retravaillé par Rrunel, son éditeur'.' l'histnirc de la provenance du manuscrit n'incline l-elle pas au soupçon? L'auteur îles Caiisrries n'aborde même; pas ces questions : et ne paraît pas se douter le moins du monde ([u'elies aient jamais été discutées, (lU i|u'elies inéril(Mit derèti'e.
1. 1,1' piriiiiiT iirlii-lc sur .Mino il'l'.piiiny (juin 1850). iiii llmisseaii est iinpIicileiiK'iil «o.i'iisft d'iivnir iiiscrr di's Icllros l'.ilsillcrs iliiiis ses C«H/c.<si«ns; losccmid, sur Ciriiniii (10 l'I 17 j.iiivii-r lS.'i:ll, mi lluii-si'.iii rsl iiuv(M'li'iiicnl liailt' di' iiicjilrur.
Il semble presque impossible qu'en 18o0-52 Sainte-Beuve lil iunoré que Musset Patbay (en 1818 et 1821) avait mis l'ii iloute les affirmations contenues dans la Préface de Uni net et Parison? Cependant il reproduit toutes leurs (livjaratious sur l'heureuse trouvaille d'un ouvrage qui ' I lurait risque de rester pour toujours inconnu quand il Imnba aux mains du savant libraire M. Brunet ».
Sainte-Beuve montre autant de confiance en Mme d'E- |iiiiay qu'en son éditeur. Son opinion sur Grimm est lil IV du récit des Mémoires et il met en garde ses lecteurs Il 'Il Ire ce qu'il qualifie de mensonges renfermés dans les l''>ii fessions.
i.riiinii, tel que je le reconnais d'après le Icmoignage de son niiiii'. est un liouime droit, judicieux et digue, formé dès sa -priinière jeunesse par le commerce du monde, ayant une pauvre opinion des hommes en gL'néral, et sans les fausses vues et les illusions pliilanttiropiques de son temps. Gardonsnous de le juger d'après le récit de Rousseau, qui ne lui pardoinia jamais d'avoir été le premier à le pénétrer dans son
inciinible vanité On n'est pas juste pour (irimm. On ne
prononce jamais son nom sans yjoindre quelque qualification désobligeante. J'ai moi-même été longtemps dans cette prévention et m'en suis demandé la cause. J'ai trouvé qu'elle reposait uniquement sur le témoignage de J.-J. Rousseau dans ses Confessions. Mais Rousseau, toutes les fois que son amoui-proprc et son coin de vanité malade sont en jeu, ne se gène en rien pour mentir : et j'en suis arrivé à cette conviction : qu'à l'égard de Grimm, il a été un menteur.
Saintc-Bcuvc ne nous dit pas comment il aaci|uis cette conviction; mais nous en trouvons l'explication dans W même « Causerie ». Au sujet de la rupture définitive entre Rousseau et Mme d'Ei)inay, Sainte-Beuve insiste sur les différences de texte qui; plusieurs lettres présentent dans les .Mémoires et dans les Confessions.
Il ne saurait être dt^ mon dessein, écrit-il, d'examiner ce procès. Quand on lit les Mémoires de Mme d'Épinay, d'une
part, et les Confessions de l'autre, il est clair que les lettres citées dans l'un et dans l'autre ouvrage, et qui peuvent éclaircir la question, ne sont pas semblablement reproduites, qu'elles ont été altérées d'un des deux côtés, et que quelqu'un a menti : Je ne crois pas que ce soit Mme d'Épinay.
C'est ainsi que Sainte-Beuve k arrive à la conviction » . que Rousseau fut un menteur! Mais douze ans après i[ue cette opinion était émise, le seul témoignage décisif qu'on j put invoquer prouvait que cette <c conviction » était erre- i née. Streckeisen-Moultou publiait en I860, d'après les 1 manuscrits autographes de Xeuchâtel, les Lettres de Mme I d'Epinay, de Rousseau et de (irimm, reproduites avec une 1 teneur différente dans les Mémoires et dans les Confessions. Cette publication établissait une fois pour toutes que iiousseau avait reproduit ces lettres fidèlement, et que le « quelqu'un qui avait menti », était l'auteur des MéjHoires.
Il faut noter (et ceci est caractéristique de la méthode suivie) que, tout eu citant l'ouvrage de Streckeisen-Moultou ', certains criti([ues s'obstinent à donner comme faisant autorité la conviction de Sainte-Beuve que Rousseau a été menteur à l'égard de Crimm.
On peut justifier Sainte Beuve en disant ijiie le caractère littéraire de ses Causeries du lumli ne comi)ortait pas de recherches originales sur les points historii|ues controversés. Le blâme doit donc retomber tout entier sur ses lecteurs, si ceux-ci regardèrent comme des conclusions autorisées son impression toute personnelle au sujet d'un procès (i (|u'il n'était pas de son dessein d'examiner ». La même excuse ne saurait être iiivo(|uée en ce (|ui concerno Saint-Marc (iiranlin.
Celui-ci, tenu par la nature même de son élude, de rechercher les faits iic(|uis en traitant la t|ueslion, |)arail
I, ./.-./. Iluiissmii, SIS iiiiiis cl ses ennemis.
iLiiinrer que, trente ans auparavant, Mussct-Patliay avait |iiniivé que « les Mémoires ne peuvent être classés au iminbre des Mémoires historiques, soit parce qu'ils ne ifinplissent aucune des conditions exigées pour constater In certitude, soit parce qu'il y a des faits dont la fausseté rsl démontrée». Dans une biographie sérieuse, il reprenait l;i méthode que le ton des <( Causeries » avait excusé; et SI' livrant à son intime conviction que Mme d'Epinay l'emportait en sincérité sur Rousseau, il prit d'une main lis Mémoires, les Confessions de l'autre, conciliant parfois 1rs deux récits en attribuant les divergences à la manie du soupçon chez Rousseau; et, lorsqu'une telle conciliation n'était pas possible, lorsqu'il devenait évident (|iii' l'un des deux récits avait été ce imaginé », déclarant sjiiis hésiter que c'était celui de Rousseau.
La même foi en la véracité de Mme d'Epinay est sans conteste à la base du jugement de Schérer. Sur les attaques de Grimm contre Rousseau dans la Correspondance Liltdraire, Schérer a peu de chose à dire :
La querelle avec Jean-Jacques est de 1757, et Rousseau, dans les premiers volumes de la Correspondance, est naturellement encore 1' « austère et vertueux citoyen de Genève ». Toutefois, même à cette époque, rien d'absolument cordial. On sent que la manière outrée et sophistique du Genevois n'a jamais convenu au robuste sens commun de l'Allemand. « Mais, après la querelle, Grimm sort avec honneur de cette épreuve iniposét; à s(in imp.ulialité en critiquant un homme ilout il avait i)ersonucllumunt à se plaindre, el qui avait ollensé tous ses anciens amis par d'odieux soup(;ons, et Mme d'Kpinay (lar l'abominable ingratitude que nous connaissons. >:
Voilà pour Cirinini. Kncim^ Schérer n'a t-il pas de |)artialité exagérée pour cet(( Allemand frotté do Krançais », bien c|u'il le fasse bénéficier de toutes les obscurités (|ue présentent les rapports entre Jean-Jaccpics cl lui. Quant à son admiration dévote pour Mme d'Epinay, évocatrice
40 LE complot; ses deux organes.
d'une société disparue, elle l'entraîne plus loin queSainle- ;
Beuvc lui-même dans l'affirmation de sa véracité. z\
Aussi P. Boiteau ' ayant convaincu Mme d'Epinay de diverses inexactitudes, il le prend à partie, non point à ! cause de ses conclusions divergentes des siennes, mais pour avoir péché en mal-appris contre les règles du savoirvivre littéraire.
M. lîoiteau difTère de la plupart des éditeurs, eu ce qu"il professe un goùlmédiocre et une faible estime pourl'écrivain dont il publie l'ouvrage. Ou je me trompe fort, ou il n'a vu qu'une chose dans la publication des Mémoires de Madame d'Èpinat/, une occasion de la sacrifier à trousseau. Rousseau, il faut le savoir, a ses fanatiques, qui ne parlent de lui qu'en se signant, qui prennent au sérieux ses hallucinations, qui croient à la conspiration universelle dont il se regardait comme la vicliuie. M. Boiteau est du nombre de ces apologistes passionnés. Les notes dont il a enrichi les Mémoires de Madame d'Kpinay n'ont souvent d'autre objet que de justifier les calomnies dont le philosophe genevois payait l'affection ou les bienfaits de ses meilleurs amis. Rien de plufe fatigant que ce commentaire : M. Boiteau a le droit d'être de la religion que bon lui semble, mais non pas celui de célébrer ainsi son culte sur la voie publique.
Cette fafoii de mettre lin à la discussion, en refusant à ceux (jui croient à la dignité morale de Rousseau, et à son désintéressement, ledroit d'exprimer ouvertement leur foi, paraît tant soit peu arbitraire. C'est là le dogmatisme d'uU critique supérieur, qui acciuierl ses convictions sans tenir compte des faits, par le seul jeu du raisonnement. Entre deux lliéorjes contradictoires, il accepte celle <[ui lui paraît la plus vraisemblable en rejetant celle qui lui semble extravagante : et se Irouve enclin à l'irritation
1. Mrmnirrs </,■ Mmimm- (VEinmiy. rililHin luiinclli'. p:ir .M. l'aul Boiteau; l'uiis, \Wi, 2 vol.
cofttre les gens qui entreprennent des recherches superflues au sujet d'une question qu'il estime vidée.
Mais peut-on affirmer que la théorie de la véracité des Mémoires n'avait l'appui d'aucune preuve fournie par la critique historique? Reconnaissons qu'en 1883, MM. Perey et Maugras, auteurs d'Une Femme du monde au XVIII' siècle, certifièrent, à la suite d'un renseignement qu'ils devaient à M. Maurice Tourneux, le distingué critique et remarquable éditeur des œuvres de Diderot et de la Correspondance Littéraire de Grimm, la découverte d'un nouveau manuscrit des Mémoires de Madame d'Épinay, divisé entre les fonds des Arcliives et de l'Arsenal. Ils ajoutaient :
A la suite de quelles vicissiludes ce manuscrit s'esl-il divisé? Comment une partie s'est-elle échouée aux Archives, l'autre à r.\rsenal, classée dans les papiers de IJidcrot? Une seule chose est certaine, c'est que l'ouvrage entier fut pris chez Grimm lorsqu'on pilla sa maison en 179.'?.
Nousdécouvrirons bicntôtque l'on peut en dircplus long sur ce manuscrit. M.M. Perey et Maugras, toutefois, attachèrent évidemment peu d'intérêt à des recherches qui auraient eu pour résultat de rouvrir « l'éternelle discussion sur Rousseau )), àlac[uelle ces écrivains considèrent qu'il est temps de mettre un terme, en admettant « qu'il y a en Rousseau deux hommes : l'écrivain, le penseur auquel tout le monderend justice; puis l'homme, donton nepent méconnaître l'affreux caractère n. En ce qui touche à la jeunesse de l'héroïne du roman de Mme d'Epinay, ces auteurs ont rétabli plusieurs fragments très intéressants qui avaient été su|)primés par les premiers éditeurs; mais ils n'ont rien ajouté — information ou critique, — ((ui pût jeter un jour nouveau sur la véritable attitude de Mme d'Eiiinay envers J.-J. Rousseau. Au contraire, sui- . vaut le mauvais exemple de leur prédécesseur Brunet,
négligeant le témoignage des faits, ils ont émis des affirmations qui ne résistent pas à l'enquête, ni à la clarté des témoignages.
Nous déclarons, disent-ils sérieusement , qu'après le travail le plus exact et le plus consciencieux nous sommes arrivés à la conviction bien nette de la véracité des iMémoires sur tous les points essentiels.
Cette phrase se trouve dans la Préface du premier volume. Dans la Préface du second volume, MM. Perey et Maugras répètent, en y insistant encore, ces affirmations :
Puisque nous avons été amenés à parler des Mémoires, nous tenons à en affirmer une fois de plus la véracité. On ne peut croire à quel point Mme d'Épinay est restée esclave de la vérité; toutes les fois que le hasard a mis sous nos yeux, soit dans nos autographes, soit dans les dépôts publics, le récit d'un fait raconté par Mme d'Épinay, nous avons pu constater la parfaite authenticité de ce récit. Lcsdénégations passionnées de Musset-Pathay et autres ne peuvent rien contre un fait indéniable. Du reste, le but évident de Musset-Palhay était de glorifier liousseau aux dépens de Mme d'Épinay.
On ne voudrait pas dire que le but évident de MM. Perey el .Maugras fùl de justifier Mme d'Kpinay et (irimm rui.x déjtens de J{ousscau. Mais ce qui peut être déclaré avec sûreté, parce que l'on peut en fournir la lueuvc, c'est que ces écrivains, dans ce qu'ils donnent pour un travail (( exact » et(( consciencieux », ont omis la précaution élémentaire de tenir compte des fails du domaine courant relatifs au sujet sur lequel ils ])rélendaienl se prononcer en spccialisles. C'est aiiKsi (pi'eii IMC).") SIreckeisen-Maullou avait publié, d'aiirès les aulogr.iplics originaux conservés ;i Neuchàtel, les lellres aulhcnli(|ues écrites en 1757 par Mme d'Epinay, Diderot el (Irimm, cl données avec une teneur diiïéren le dans les
'y'inoirrx et dans les Confessions. Cette publication étalilissait, une fois pour toutes, que Rousseau avait iv|iroLluitces lettres exactement, et que celles des Mcmoircs il lient l'œuvre de faussaires. En 1883, c'est à-dire dixliiiit ans après que la méprise était devenue impardoniiilile chez tout critique prétendant faire autorité dans la question, MM. Perey et Maugras reproduisaient ces I IX les falsifies comme étant les lettres autlien tiques de Mnie d'Epinay.
Ainsi, les déclarations de ces deux écrivains au sujet de la VI racité des Mémoires n'avait pas l'autorité qu'on leur .1 i iirderait, s'il était possible de concilier, avec les preuves ili leur négligence à s'enquérir de témoignages accessiiili- à tout le monde, leurs prétentions aux investigations li^ l)lus minutieuses concernant les documents autogra- |ilii .s inconnus et les manuscrits inexplorés des bibliotiieques publi(jues.
Mais ce second manuscrit des Mémoires, utilisé par MM. Perey et Maugras, offrait-il un témoignage quelconi|uc d'un caractère inexpliqué qui justifiât la confiance de ces auteurs en la véracité de l'ouvrage? Telle est la (lucstion que nous nous posâmes avant d'examiner nousmêmeles manuscrits. Notre étude attentive de la Correspondance Littéraire nous avait convaincus qu'elle avait été le principal instrument employé, du vivant de Rousseau, parles conspirateurs pour ternir sa réputation non seulement en France, mais par toutel'Europe. Nous étions arrivés également à la conclusion iiue les Mémoires de M'idame d' /■.'j/niny ava'ieniéié le second instrumentducomphjtetquc leur publication, immédiatement après la mort de Mme d'Iloudelol, prouvait (juc des dispositions avaient dû être prises pour tenir ce document caché et ne le pui)lier (|ue I(>rs(|ue tous les contemporains auraient disparu.
Mais taudis ([ue nos conclusions sur la Currespon-
44 LE complot; ses deux organes.
dancr /.itlénitre s'appuyaient sur des lémoignages irréfu tables, dans le cas des Mémoires, par contre, notre conviction personnelle résultait d'un faisceau de constatation éparses et qui avaient besoin d'être corroborées. Si convaincantes qu'elles nous parussent, nous sentions qu'elles nous feraient considérer comme des « fanatiques 1) aux théories extravagantes, et qu'elles ne convaincraient pas les lecteurs moins familiers avec la. question et n'ayant pas consacré, comme nous, plusieurs années à l'étude des méthodes occultes employées avec une activité, une patience et une habileté presque incroyables par des hommes qui se targuaient d'être honnêtes et qui se vouèrent à la tâche de créer un faux Jean-Jac(|ues.
Ce dont nous avions besoin alors, et ce qu'à dire vrai nous espérions bien peu découvrir, c'était :
1° La preuve que Grimm et Diderot avaient pris une part active à la fabrication de la légende de Rousseau transmise dans l'ouvrage posthume de Mme d'Kpinay;
2" Les preuves patentes qu'en donnant cet ouvrage comme » l'ébauche d'un long roman » et en négligeant de le publier, Grimm cachait le dessein de le retenir pour être publié seulement après la mort de tous ceux qui eussent pu défendre Rousseau contre ses calomniateurs. Nous en étions donc là quand, par ce que l'on peut nommer un heureux accident, un jour où nous ne nous attendions à aucune découverte sensationnelle de quelque espèce ([ue ce fût, le talisman qui devait nous |iermetlre délui-ider le mystère nous tomba sous la main dans la petite salle de lecture des Archives de l'aris.
Ici, pour en<;ourager d'autres pionniers foulant le rude sentier des travaux hisluriques, nous croyons pouvoir invn(|uer notre expérience personnelle. .Nous conseillons à quicon(|ue explore ces régions de bien se remémorer la règle si prolitablc à l'heureux vt)yageiM' des vieux contes
(11' fées. Le frère cadet réussit là où ses prédécesseurs ont ivlmué : il va loger à l'auberge où le possesseur de l'épée Ml Inique est justement descendu; il passe devant la liuiiie même où repose le colporteur qui lui vendra les lu 'Iles de sept lieues; il passe dans l'unique verger où iinirissent les pommes qui puissent sauver la fille du \\"\. Et tout cela parce qu a rencontre de ses frères aînés, il a su fermer l'oreille aux tentateurs qui voulaient le (Il tourner de prendre la route escarpée. Cette roMteescaj'pée, lia IIS le domaine de l'idstoire, c'est l'exploration des documents originaux. Quiconque l'a suivie en connaît les fa I ligues et sait la tentation de se laisser persuader que liiiir cette peine est inutile, que le travail a déjà été fait il parachevé, que tous les points intéressants ont été n|M rés et que le résultat se trouve consigné dans les livres dont la lecture est plaisante et facile. Mais le voyageur qui ne tient pas à passer agréablement le temps dans des sentiers de traverse bien battus, et qui veut au contraire poursuivre sérieusement ses reclierclies de faits, doit bien se garder d'écouter ces conseils. Il lui faut persévérer dans sa tâche et suivre luimême la route escarpée, notant tous les coudes et détours du chemin, se défiant de toute information reçue, vérifiant tout ce qui s'offre à son observation d'enquêteur indépendant, (|ui veut se rendre compte de toute chose. Toutce(|ui lui demeurait inconnu et ignoré avant un examen personnel doit lui livrer son secret pour qu'il poursuive son voyage. Les chances, en adoptant celte méthode, sont nombreuses pour que la bonne fortune qui ('cliiil au héros, des fées le favorise à son tour! Car si la roule escarpée des travaux hist()ri(jues peut sembler, pour un temps, monotone et fastidieuse, elle est par contre semée de surprises romanesques. Un jour le voyageur arrive inopinément à l'IiostelleiMe de Itonnc-Avcnture. A tout iiislaiit il peut ramasser sur sa roule un olijel
perdu, méprise par ses devanciers, mais qui excite sa curiosité. Et, le maniant de la bonne façon pour la première fois, il se découvre en possession du talisman quî le transportera partout où il a besoin d'aller, et qui évo quera autour de lui les esprits d'un monde disparu, obligés; désormais de répondre à ses questions.
C'est précisément à une aventure de ce genre que nous devons les découvertes grâce auxquelles nous pouvons donner ici la première histoire authentique des Mémoires de Mme d'Epinay et trouver, comme point de départ et comme justification de la nouvelle critique de Rousseau, ce fait que nous avons si longtemps cherché, à savoir : la, preuve palcnle et sensntionnelle de la cnnspiration ourdie, contre lui, et dans laquelle les critiques modernes ne' voulaient voir qu' (( un spectre de son imaginatimi malade »
l.r .Manuscrit des Archives, contenant les Mémoires, corrigé suivant un plan indiqué dans les notes du Manuscrit de l'Arsenal.
L'importante découverte dont il est question dans ce Il ivaildevintpossible, et même inévitable, pour un cher- I liriir persévérant et de bonne foi, après l'examen du iiKiiiuscrit que MM. Perey et Maugras prétendent avoir I xactement et consciencieusement étudié.
lie que nous nous attendions à trouver, grâce à l'invesliLjation personnelle de ces documents, c'était, tout au
I il IIS, pour les affirmations et déclarations de ces écri- \ ains relatives à la véracité des Mémoires, une base de li'inoignages insuffisants. Ce que nous avons trouvé, en
II ulité, c'est qu'elles étaient énoncées au mépris d'un fait i|iii doit s'imposer à l'attention de tout chercheur perspicace, lecteur attentif des feuillets du manuscrit. Ce fait, c'est que le document a été, d'une manière patente, truqué : et qu'en particulier toute l'histoire de « René » (Rousseau), telle qu'on la trouve aujourd'hui dans le manuscrit, et telle qu'elle a été imprimée dans les éditions des Mémoires, est une interpolation qui a pris la place d'un récit primitif postérieurement sui)primé.
Cette découverte préliminaire est si pertinemment le résultat de l'examen du manuscrit : iMlres de Mndmnp. de Mouthrilldiil, divisé entre les Archives et l'Arsenal, f|u'iine
simple description des documents, accompagnée de facsimilés d'écritures, suffira pour convaincre le lecteur. Le manuscrit complet comprend cent quatre-vingt-cinq petits cahiers, de format écolier ordinaire, sans couverture. Dans chaque cahier les feuillets sont retenus par une faveur bleue. Les Archives possèdent L40 de ces cahiers: et dans le carton bleu qui les renferme se trouve une feuille de papier libre, sans date, donnant ce qu'il faut considérer comme un état des plus incertains de| l'acquisition du manuscrit. Voici ce document :
Cent quarante cahiers d'un manuscrit incomplet sous forme j d'un roman épistolaire, qu'on pourrait intituler, d'après le] nom du principal personnage et des sujets qui sontla matière, de ses lettres, continuées sous forme de journal,
Lettres de Madame de Montbiiltant
ou tableau de maquis au XVIII' siècle.
Une note trouvée dansée manuscrit, envoyé à ce cju'ii parait jiar l'Assemblée Nationale, ou la Convention, au ConHt<' de rinstruclion publique, donne ainsi qu'il suit les noms des |)(Tsonnages les plus remarquables qin y sont mis en action :
M.VI. de Monllirillanl .... d'Kpinay.