CHAPITRE XI CONCLUSION
La présente critique étajjlit : — l'existence du complot contre Rousseau; la Légende de son « affreux caractère » comme œuvre du complot : l'effondrement de la Légende suite de la destruction de ses fondations. Les conspirateurs ont réussi à tourmenter les dernières années de Rousseau : — mais il est mort en paix. Ils l'ont persécuté et calomnié; mais ils n'ont pas réussi à détruire sa réputation parmi ses contemporains, ni à étouffer dans les temps modernes les influences de sa pliilosophio iuimaino et de son effort vers la justice sociale.
La thèse posée au début de cotte étude comme première étape d'une nouvelle critique de J. J. Rousseau est désormais acquise. En témoignage des textes présentes au cours de notre enquête, ressort l'évidence iiislorique de la conspiration, systématiquement organisée pour fahri(|uer, et répandre, des rapports mensongers sur la personnalité et les écrits de Rousseau; en vue d'édifier à ce proj)liètc de la nature une réputation d'artifirirux scélérat, de sophi.'-te cl ilc charlatan. Les auteurs du complot nous sont connus : les deux instrumenis principaux sont entre nos mains. La l'/irrespiuiddiin: I.Uiérmre de (Irimm nous initie aux i)ratiques occidles qui semèrent par toute l'Europe, où son nom était célèbre, des récils diffamatoires sur sa cotiduiie, et des propos mniveiii.inis sui' ses doctrines. Les nr(''lendus Mémoires di' .Mme
d'Epina}- nous apparaissent comme riiitermùdialre destiné' à transmollre à la postérité la légende de la double personnalité de Rousseau : écœurant débauché, tarlufle, ingrat, maniaque de la persécution qui, néanmoins, aurait conservé le don miraculeux d'éveiller dans les cœurs une foi renaissante en la vertu, une aspiration jeune et fraîche vers la sincérité et la simplicité des mœurs.
En écartant les théories fausses, notre enquête préliminaire essaie de frayer la voie à une étude plus approfondie de l'homme, et à une plus juste appréciation de ce que la société contemporaine doit aux enseignements du philosophe. L'utilité s'impose de bien dégager les bases de toute criliijuc future en signalant les menées louches des conspirateurs : en rappelant dans quelle mesure ils sont | parvenus (soit à leur époque, soit dans les générations suivantes) à défigurer la véritable physionomie de lionsseau, et à contrebalancer son influence.
On a vu précédemment i|ue, du vivant même de Housscau, le succès de la campagne de calomnie poursuivie trente années durantdans la Currcsjionduncc L'UU'-rairc est le plus nettement caractérisé par l'impitoyable persécution dont l'auteur proscrit de VEinile fut victime. Cette lutte se termine par le triomphe final des conjurés. Rousseau, qui avait (|uitlé .Montmorency sain et sauf (juin I7t)2), revint d'Angleterre (17G7) non plus en éloquent apoire de la régénération humaine, mais profondément abattu cl le cœur déchiré....
(kci n'implique point ijue (Irinim eût dès lors cessé de molester son « ancien ami », soit dans sa Gazette, soit ailleurs; — ni que ses intentions, ou celles de Diderot, son complice, eussent été pleinement réalisées. Cela signilio simplement qu'à cettcdale le mal (|ue liousseaueut à subir de ses ennemis était fait; et (|u'aprcs cette date (mai I7(i7) il fui moralement hors de leur atteinte. 11 les avait réduits ù rim[)uissance de lui nuire davantage.
iju'nvaieiit-ils donc obtenu? La légende du Rousseau iiii[iosteur et sophiste n'avait guère trouvé crédit auprès ili s souverains, et des gens cultivés qui partout en Europe (liineuraient SCS lecteurs enthousiastes. Même la querelle :i\i'i' Hume n'avait pu ébranler le respect singulier que lui portaient philosophes et littérateurs, en raison de son ilr^intércssement, de sa sincérité, de son indépendance, ri (le sa fidélité à ses nobles principes. Le verdict popu- I lire demeurait intact qui, a-Uribuant aux autres hommes Lininents les épithètes de « grand, savant, illustre », réservait au seul Jean-Jacques le titre de vertueux. Et bien que parmi ses « dévots » de jadis on réussit à lui aliéner deux grandes dames (la comtesse de Boufllers et la maréchale de Luxembourg), il fut impossible d'affaiblir le culte voué à l'auteur de la Nouvelle Héloisc et de V l'Jmile, dans toutes les classes de la société, et jusque dans les ménages des philosophes, par les femmes de son époque. En un mot, la conjuration n'avait pu empêcher que ce « monstre », ce <( démon », « l'artificieux scélérat », le « misérable Rousseau )>, de leur invention, ne demeurât jusqu'à sa mort, et de façon indiscutée, l'idole de son siècle, maître absolu des âmes les plus délicates, les plus « romantiques », les phis [)ures, l'objet tendrement vénéré de leur admiration.
Ce que réussirent à l'aire les chefs de l'intrigue — mais non point les magistrats et les docteurs en théologie persécuteurs avouésde Rousseau, — ce fut de miner en lui-même la foi en sa prédication salutaire sur le cœur de ses semliiables; et sa confiance en la justice et la bienveillance de ceux de ses coalemporaiiis qui étaient restés étrangers à la coterie de ses ennemis personnels. Quand cette foi et cette confiance furent mortes, l'œuvre des consjjirateurs était achevée. L'él(K(neat pro[)liète était réduit à un éternel silence; le plus adori' dos hommes de son temps se trouvait isolé |)ar un scjinbre nuage de calomnies et de
soupçons, qu'il se sentait incapable de dissiper, ou du percer seulement. C'est ainsi qu'il vécut pendant les tlix dernières années de sa vie, pour mourir le conir brisé, persuadé qu'il était rnlijet du lilàme et du mépris de ses contemporains.
Mais, alors même, le triomphe de ses persécuteurs demeurait imparfait. Leur funeste pouvoir tomba lors((ue Rousseau lui-même lui assigna une limite dans sa lettre à Hume du 22. juillet 1760.
Les ennemis secrets de Rousseau — telle futdu moins sa pensée après sa rupture avec Lord Maréchal Keith — étaient parvenus à renverser le jugement porté sur lui par la haute société et le grand public; à répandre l'opinion qu'il était souillé de crimes odieux; à inspirer pour lui de la répulsion à des hommes respectables disposés en sa faveur; à empoisonner ses vieilles amitiés, et à le frustrer d'amitiés nouvelles; à menacer sa sécurité; à entraver son indépendance; à le faire lentement mourir de douleur, convaincu (|u'un portrait de lui, défiguré, odieux, allait être transmis à la postérité. Mais ce mal ne pénétra pas jiisqu à l'àme du [)hilosophc. Le pouvoir de ses ennemis ne put aller jusqu'à altérer sa personnalité. Ils ne réussirent point à faiic dévier de son idéal le véritable .lean- Jac(|ues, nia lui fain- trahir la devise qu'il s'était choisie :. Viiain impriiilerc vcro.
Pour établir l'exactilLuie lilléralc de cette assertion, pour prouver f|ue la pcrsonnalilé et les princi/irs tic l'aiili'iiv solilairc el lasse di's Confessions, (1rs Dialogues et des Rêveries, sont toujours la pcrsniiiialilé ri les pviiiripesilr /{oiissedu le prophète, il luius faudrait refaire une seconde étude, d'après la méthode employée ici, où MOUS avons retracé les détails de son existence à l'époque oii il comitosa ses chcfs-d'(i'u\re. Cette élude sur l'auteur des ('inifrssinvs replacé au milieu des événements cl des impi'essimis ({ui fournissenl la clé néces-
-Miv )iour bien comprendre la pensée et le but de l'écri- \ lin. est en dehors des limites de cet ouvrage. Pour cette iii-iiii, surtout : les personnes désirant sincèrement 111 naître le prophète qui, (( le premier dans notre monde innlirne, fit retentir le signal nouveau d'une grande 1 il iillc de l'humanité )) ont un intérêt capital à se - H\cnir que les huit ouvrages où se trouve développé l'I^^.ingile selon Jean-Jaci|ues ' avaient tous été publiés n i)t que la foi de Rousseau en sa mission rédemptrice, et sa confiance dans ses contemporains eussent été ébranlées par ses vicissitudes de Moliers-Tra vers, où, chaque jour pendant les huit mois précédant l'outrage final, il eut le cœur déchiré au spectacle de la haine que lui vouait la population. Autrement dit, il importe de bien voir qu'une difTérence très nette dislingue Rousseau-Prophète et l'auteur des Cov fessions. C'est que l'apôtre n'était pas découragé : l'ardeur qui soutenait son inspiration ne l'avait pas abandonné; ses vues sur l'existence n'étaient ni assombries, ni faussées, par le désespoir et l'afTolement où le plongea, dans la suite, cette découverte qu'une puissance occulte était mise en œuvre par ses ennemis pour lui aliéner l'Europe entière.
Un seul problème concernant l'état de Rousseau désespéré se raltaciie à une étude dunt Ir but est une juste appréciation de l'esprit et du caractère (hi philosophe. « Nulle souffrance, nul tourment, dirat-on, ne parviennent à déterminer la folie chez un sujet où les germes du mal n'existent pas. Or, quand on étudie la doctrine et les théories sociales de l'éloquent iirophète, il ne faudrait pas perdre de vue (|ue cet écrivain (dont les critiques les plus hostiles admettent le génie), fut vers la fin de sa vie, et de fafou manifeste dans les Dialorjucs, incontestable-
1. Les doux Discours. \:i l.cUr,' à ,rAlr,nhcii.\c lÀJiilrals la Lellra à de limumonl, li's Lellrcs de lu Muiiimjar.
ment fou, au sens le plus étroit du mot. » Telle est la dernière question à laquelle, pièces en main, il convient de répondre. Peut-on réellement prouver que Rousseau, dans ses dernières années, était non seulement accablé, mais bien « fou » au sens littéral du mot?
Considérons en premier lieu les Confessions; laissons de côté toute question relative à leur auteur, et demandons-nous si l'on y peut découvrir aucun symptôme de ilérangement cérébral. L'ouvrage renferme l'affirmation d'un complot entre Grimm et Diderot pour saper la réputation de Rousseau. Notre enquête a démontré que l'assertion de la victime, fondée sur des faits d'expérience, n'est nullement une illusion morbide. La conspiration a réellement existé; les instigateurs en sont bien les deux hommes qu'il soupçonnait; et il n'a aucunement exagéré leur malveillance, ni mal interprété leurs intentions à son égard. Il n'y a donc pas trace de folie dans celte croyance à des agissements pour le noircir aux yeux du monde, liien non plus qui dénote l'aliénation mentale dans les ll'iulogucs, cet appel si pathétique que jette aux hommes épris de justice et de vérité la victime pitoyable de cruelles persécutions. R les supplie de peser ses actions, d'examiner dans SCS u'uvrcs les principes qu'il a réellement professés : de se convaincre ainsi qu'il n'est pas le monstre que peignent ses ennemis, et enfin de (( démasquer les imjiosteurs » avant l'enregistrement par la postérité du verdict mensonger qui le condamne.
La thèse est reprise dans rappendicc aux Dinlvijws {Hisloirr <lr n-t h'ciii). .Mais l'efTroi de Rousseau quand il rédigeait ce chapitre, sa terreur de voir falsifier et détruire l'ajipel aux défenseurs « de la justice et de la vérité », les uK-lhoiles qu'il employa pour conserver son manuscrit, liiut ceci- ne |irouve-t-il pas qu'à cette éi)oi|ue Rousseau ne jouissait plus aussi pleinement de ses facultés'.'
Ici encore il faut examiner les dires à la lumière de
témoig-noges. Nous trouverons clans ce récit la preuve dernière du fait que, si les vues de Rousseau s'étaient assombries, au point que le monde extérieur fût devenu pour lui plein de désespoir et de confusion, il conservait du moins ses facultés intactes dans le domaine de la conscience et de la raison. Sa lucidité de jugement, sa délicatesse morale, sa noble règle de conduite lui demeuraient comme aux jours meilleurs : torturé qu'il était par une douleur poignante, il restait toujours sain d'esprit.
Dans V Histoire de ses Dialorjucs, Rousseau nous conte comment, après de longues réflexions sur un moyen de jjlacer son manuscrit hors de l'atteinte de mains destructrices, il avait conçu le projet de le déposer sous la protection immédiate du souverain, dans quelque bibliothèque où le sceau royal lui eût garanti l'inviolabilité. Mais comment obtenir cette faveur'.' Il ne connaissait personne à qui il put confier sa cause. Il prit le parti de la plaider lui-même au nom de la justice toute-puissante qui, jusque dans les palais, (h'ticnt le pouvoir suprême. Son idée était d'emporter à Notre-Dame le manuscrit des Dialofiues; et, profitant de l'instant où les prêtresse refirent, mais avant ((ue les fidèles se soient dispersés, de monter les degrés du clio'ur pour déposer son livre sur le maîtreaulel. Le scandale soulevé par une telle conduite devait fatalement amener son arrestation. L'explication publique (]ui s'ensuivrait des motifs de son acte, parviendrait aux oreilles du jeune roi; et le déciderait sans doute à accorder une protection aussi solennellement implorée.
S'étant ainsi représenté les faits, « le samedi 24 février 1776, sur les deux heures » — comme il h; rapporte lui-même avec une émouvante exa<-tilude, — Rousseau se dirigea vers Notre-Dame.
Je voulus entrer par une des portes Litcralfs, p,ir lacpiclli'.ic complais pénétrer dans Ir cliu'ur. .Sur|iris de la Iiouvit IVniiér
j'allai passer plus bas par l'autre porte latérale, qui donne clans la nef. En entrant, mes yeux furent frappés d'une grille que je n'avais jamais remarquée et qui séparait de la nef la partie des bas-côtés qui entoure le chœur. Les portes de cette grille étaient fermées, de sorte que celte partie des bas-côlés i dont je viens de parler était videj et qu'il m'était impossible I d'y pénétrer. Au moment où j'aperçus cette grille, je fus saisi i d'un vertige comme un homme qui tombe en apoplexie, et ce ' vertige fut suivi d'un bouleversement dans tout mon être, tel | que je ne me souviens pas d'en avoir jamais éprouvé un pareil. ] L'église me parut avoir tellement changé de face que, doutant ! si j'étais bien à Notre-Dame, je cherchai avec effort à me , reconnaître, et à mieux discerner ce que je voyais. Depuis trente-six ans que je suis à Paris, j'étais venu fort souvent et en divers temps à Notre-Dame; j'avais toujours vu le passage autour du chœur ouvert et libre, et je n'y avais jamais môme remarqué ni grille, ni porte, autant qu'il pût m'en souvenir. D'autant plus frappé de cet obstacle imprévu, que je n'avais dit mon projet à personne, je crus, dans mon premier transport, voir concourir le ciel même à l'œuvre d'iniquité des hommes; et le murmure d'une indignation qui m'échappa ne peut être conçu que par celui qui saurait se mettre à ma place, ni excusé que par celui qm sait lire au fond des cœurs.
Je sortis rapidement de l'Église, résolu de n'y rentrer de mes jours; et, me livrant à toute mon agitation, je courus tout le reste du jour, errant de toutes parts, sans savoir ni où j'étais ni où j'allais, jusqu'à ce que, n'en pouvant plus, la lassitude et la nuit me forcèrent de rentrer chez moi, rendu de fatigue et presque hébété de douleur.
C'est à ce moment, où l'afTolement cl la cruauté des impressions extérieures semblaient positivement menacer SOS facultés, (]ue l'esprit du i)hilosoplie(i dont l'œuvre fut souvornine pour arracher la France à une (lécad<'ih i fatale, et lui redonner une irrésistible énergie », trouv.i eu soi la même énergie pour résister à sa propre ruine, et pour accomiilir un miracle de salut personnel.
Ce derniiM- mauvais succès, qui devait mettre le coinl'lr .1 iiioji iirses|Hiir, ne niallecta point connue les précédents. Lu
m'appreiiant que mon sort était sans ressource, il m'apprit à ne plus lutter contre la nécessité. Un passage de VÉmile que je me rappelai, me fit rentrer en moi-même et m'y lit trouver ce que j'avais cherché vainement au dehors. Quel mal t'a fait ce complot? Que t'a-t-il ôté de toi? Quel membre t'a-t-il mutilé"? Quel crime t'a-t-il fait commettre? Tant que les hommes n'arracheront pas de ma poitrine le cœur qu'elle enferme, pour y substituer, moi vivant, celui d'un malhonnête homme, en quoi pourront-ils altérer, changer, détériorer mon être? Ils auront beau faire un Jean-Jacques à leur mode, Rousseau restera toujours le même en dépit d'eux.
N'ai-je donc connu la vanité de l'opinion que pour me mettre sous son joug aux dépens de la paix de mon àme et du repos de mon cœur? Si les hommes veulent me voir autre que je suis, que m'importe? L'essence de mon être est-elle dans leurs regards? S'ils abusent et trompent sur mon compte les générations suivantes, que m'importe encore? Je n'y serai plus pour être victime de leur erreur. S'ils empoisonnent et tournent à mal tout ce que le désir de leur bonheur m'a fait lire et faire d'utile c'est à leur dam et non pas'au mien.... Mais c'est encore plus à tort que je me suis affecté de leurs outrages au point d'en tomber dans l'abattement et presque dans le désespoir. Comme s'il était au pouvoir des hommes de changer la nature des choses, et de m'ôter les consolations dont rien ne peut dépouiller l'innocent! Et pourquoi donc estnécessaire à mon bonheur éternel qu'ils me connaissent et me rendent justice? Le ciel n'a-t-il donc nul autre moyen de rendre mon àme heureuse et de la dédommager des maux qu'ils mont fait souffrir injustement? Quand la mort m'aura tiré de leurs mains, saurai-je et m'inquiéterai-je de savoir ce qui se passe encore à mon égard sur la terre? A l'instant que la barrière de l'éternité s'ouvrira devant moi, tout ce qui est on deçà disparaîtra pour jamais, et si je nie souviens alors de •xistencc du genre humain, il ne sera pour moi, dès cet islanl même, que comme n'existant déjà plus, .l'ai donc pris enlin mon parti tout à fait : détaché de tout ce i|ui tient à la terre et des insensés jugements des hommes, je me résigne à être a jamais défiguré parmi eux.... Ma félicité iliiit être d'un autre ordre... et il n'est pas plus on leur pouvoir (le rempécher que de la connaître. Destiné à être dans
.le-î
cette vie la proie de l'erreur et du mensonge, j'attends Tlieure^ de ma délivrance et le triomphe de la vérité sans les plus chercher parmi les mortels. Détaché de toute affection terrestre et délivré même de l'inquiétude de l'espérance ici-bas, * je ne vois plus de prise par laquelle ils puissent encore troubler le repos de mon cœur....
L'espérance éteinte étouffe bien le désir, mais elle n'anéantit j pas le devoir, et je veux jusqu'à la fin remplir le mien dansi ma conduite avec les hommes. Je suis dispensé désormais de.) vains efforts pour leur faire connaître la vérité, qu'ils sont déterminés à rejeter toujours; mais je ne le suis pas de leur laisser les moyens d'y revenir autant qu'il dépend de moi, et c'est le dernier usage qui me reste à faire de cet écrit.... Si je trouve un dépositaire que j'en puisse raisonnablement charger, je le ferai, regardant néanmoins mon dépôt comme perdu et m'en consolant d'avance. Si je n'en trouve point, comme m'y attends, je continuerai de garder ce que je lui aurais remis, jusqu'à ce qu'à ma mort, si ce n'est plus tôt, mes persécuteurs s'en saisissent. Ce destin de mes papiers que je vois inévitable ne m'alarnie plus. Quoi i|Up fassent les hommes, le ciel à son tour fera son œuvre. J'en ignore le temps, les moyens, l'espèce. Ce que je sais, c'est que l'arbitre suprême est puissant et juste, que mon àme est innocente, et que je n'ai pas mérité mon sort. Cela me suffit. Céder désormais à ma destinée, ne plus m'obstiner à lutter contre elle, laisser mes persécuteurs disposer à leur gré de leur proie, rester leur jouet sans aucune résistance durant le reste de mes vieux et tristes jours, leur abandonner même l'honneur de mon num et ma réputation dans l'avenir, s'il plail au ciel qu'ils en disposent sans plus m'affecter de rien, quoi qu'il arrive : c'est ma dernière résolution. Que les hommes fassent désormais tout ce (ju'ils voudront; après avoir fait, moi, ce que j'ai dû. Ils auront beau tourmenter ma vit>, ils ne m'empêcheront [ms de mourir en paix.
Voilà donc une ilemière roelilioation iiu'il est urg-ent d'apporter à la liiograpliicdc Koussenu donnée par les critiques <|iii négligent le témoignage dos /Hnlogiti's comme d'un livre; « ne pouvant en aucune façon être l'ii'UNre d'un homme doué de toutes ses facultés ». lU'snmer le
hapili'C linal de fetle vie par la plirasc de Lord Morlcy : ( Un image épais de sombre détresse enveloppe les derniers mois de celle lamcnlable exislence. Jamais Iragédie n'eut io cinquième acte plus déplorable », c'est tout d'abord procéder de manière très insuffisante. Une telle conclusion
erait, de plus, inintelligible chez un écrivain ouvert à de nobles pensées, si nous ignorions qu'il ait volontairement repoussé les preuves nécessaires pour projeter la lumière sur les faits. Admettons la tragédie des dernières années Rousseau. Admettons qu'aucune tragédie n'eut de dernier acte plus douloureux. Soit! Mais nulle jamais n'en eut de plus digne, de plus moral...
Uousseau mourut subitement à Ermenonville le 2 juillet 1778. Les chirurgiens appelés par le comte de Girardin, son hôte, attribuèrent la mort à une attaque d'apoplexie. Le comte et sa famille attestèrent qu'il avait vécu pai-
ible et calme [lendant la période qui précéda la crise fatale. Néanmoins, le mois même de cette mort, l'éditeur de la Correspondance fÀllérairc lança le bruit que lîous seau s'était suicidé. « Depuis lors », écrivait en 1886 Lord Morley, « un vague soupçon obsède le monde qu'il s'est détruit d'un coup de pistolet. » — On a fait délinitivement justice de cette fable en 1897. Le massif cercueil de plomb où la dé[)ouille du philosophe avait été déposée par les ordres du comte de (jirardin fui ouvert, au l'anthéon, en |)réscnce de savants et d'hommes de lettres venus pour résoudre la question. VA l'on trouva absolument intact le crâne (jui avait renfermé le cerveau de Jean-.lacques. Mais si les Dialugnes n'étaient pas demeurés aussi longtemps lettre morte, un pareil doute n'aurait pu subsister jus(|u'à notre éjjoque. Deux ans et cinq mois ' avant que la mort l'eût délivré, il s'était de lui-même émancipé des liens tie la conspiration, il avait laissé ses ennemis dans la
I , llisiiiirr ./.'S Dialoijiirs.
boue, derrière lui, son âme leur échappait comme échappe uii oiseau au piège de l'oiseleur....
Ainsi, au terme de cette élude, après un examen minutieux des machinations tramées pour compromettre la réputation de Rousseau, nous sommes obligés de reconnaître que le plan des conspirateurs a échoué. Ils n'ont pu étouffer dans le monde cette puissance vivante et vitale — bien qu'en partie méconnue — qui est celle de Jean- Jacques Rousseau. En dépit de l'incurie avec laquelle ses œuvres ont été lues, en dépit de notre ingratitude à l'égard de ce directeur de la conscience moderne, son influence ignorée, mais toujours active, demeure tout aussi considérable, tout aussi actuelle. Son importance est telle qu'en remontant à la source des idées et des principes qui depuis plus d'un demi-siècle fertilisent (surtout en France et en Angleterre) les différents domaines de l'action et attirent les forces sociales vers l'humanisation des mœurs, nous trouverons que, dans toute manifestation du progrès, politique, pédagogie, art, religion, les réformes modernes les plus fécondes sont issues de quelque germe semé par Jean-Jacques Rousseau.
Ce que nous disons là des obligations que l'humanité a envers Rousseau confirme un autre principe de la présente étude. 11 conviendrait d'admettre que rien n'est plus funeste à une juste estimation des sentiments et des idées légués par Rousseau à la civilisation, que cette conclusion largement acceptée : les douloureuses épreuves de ses dernières années s'achevèrent dans un effondrement et un désespoir tragiques. — Les souffrances, les injustices (juc Housscau eut à subir furent pénibles, à cuu[p sur. Toutefois ce n'est pas seulement faire preuve
d'un manque de sensibilité, c'est commettre une lourde bévue que de concentrer l'attention sur ces souffrances et ces injustices, au point de ne plus voir que les bienfaits répandus par Rousseau et les triomphes qui couronnèrent son génie sont les traits véritablement impérissables et mémorables de sa carrière.
En conflit avec les intelligences les plus cultivées de son époque, cet apôtre de la conscience et de la nature humaine fut douloureusement affecté, et un moment même abattu ; mais il ne fut jamais ni écrasé, ni définitivement vaincu. Philosophes, hommes d'Etat, prêtres et populace le traquèrent en vain. Bafoué, calomnié, pourchassé, trahi, le cceur déchiré à la fin, il continua — esprit souverain planant au-dessus de son siècle — et d'agir et de régner sur l'âme de ses contemporains. Et, aujourd'hui, si nous regardons vers le passé, au-dessus du bûcher immense où sont entassées les cendres de tant do traditions jusqu'alors pieusement gardées, de tant de rêves et d'espoirs, aussi, consumés dans ce bûcher révolutionnaire sans merci pour les âmes mêmes qui l'ont enOammé, qu'aperçoivent nos regards? C'est encore et toujours l'Evangile de Jean-Jacques qui nous apparaîtra, dominant les ruines de ce prodigieux incendie : et gardant fidèlement, pour les générations à venir, le legs sacré du prophète qui mourut au moment où agonisait l'Ancien liégime : le divin trésor d'une loi de justice sociale et d'humanité.
Dans sa « Note » ajoutée à VEssai sur la vie de Sénùque, Diderot fait trois accusations nouvelles contre Rousseau qui, quoiqu'elles ne se trouvent pas dans la liste des « sept scélératesses » des Tablettes et des Mémoires, ont été adoptées par les défenseurs modernes de la Légende du sophiste et do l'ingrat Jean-Jacques. — Diderot affirme :
1" Loraqiic le programme de V Académie de Dijon parut, Rousseau vint me consulter sur le parti qu'il iirendrait ; « Le parti que vous prendrez, lui dis-je, c'est celui que personne ne prendra. — Volts avez raison », me répliqua-t-il.
2° Ce qu'il a écrit à M. de Maleslierbes il me l'a dit 20 fois : Je 'me sens le cœur inrp-at, je hais les hicnfaiteurs parce que le bienfait exige de la reconnaissance, que la reconnaissance est un devoir, et que le devoir m'est insupportable.
3" linusseau accepta de la plupart d'entre nous pendant de longues années tous les secours de la bienfaisance et tous les serrices de l'amitii'.
1" Si la première afiirmation (qui ferait de l'auteur du Discours couronné par rAcadi''mie de Dijon un imposteur qui adoptait les opinions seulement pour faire biiller son talent de sophiste) ne se trouve pas reproduite dans Vllistoire de liené, lu faute est à Mme d'H/iinai/ ! — Nous trouvons parmi
lies « Notes » du ins. de l'Arsenal, écrites par Diderot, la sui-
I vante :
j Mettre a sa place le propos de René sur l'Académie de Dijon.
i Lequel faut-il défendre? Celui qui n'a pas le sens commun.
Kvidominihl Diilerut tfiiiiil lioaucoiip' à celle faille. Il la
raconta à Marmontel. qui la rapporta à Voltaire (voir Mém. de iMai'montel, vol. II. liv. VII, p. 189). La Harpe reproduit la li'gende" dans .sa notice calomnieuse dans le Mercure, ort. 1778, et il en tire la conclusion voulue : L'auteur du Discourx ne voulait iHrc que singulier. La discussion valait mieux que le Discours, (t Rousseau se trouvait dans son élément qui était la controver--' . C'est ainsi que les opinions qui n'étaient pas les siennes, et ijii'il n'avait embrassées que pour être, extraordinaire, lui deviinciit propres à force de les soutenir.
Les critiques modernes ont adopté cet argument sans vi'rifier la fable des Conseils de Diderot, qui auraient détermim'' la vocation de Rousseau. — La fausseté de ces affirmations est démontrée par le fait que Roussenu composa la » Prosopopcc dr Fahricius » {oie l'idée qui fait l'dme du Discours est déjà étioncrc] avant d'avoir vu Diderot! — Dans ses c Lettres à Maleshci'tics ■, répandues dans le public en 4163, Rousseau raconta la composition de la « Prosopopée », qu'il lut à Diderot dans sa prison à Vinccnnes. — Et Jamais, du rivant de Rousseau, Diderot ne contredit cette histoire.
2° Rousseau n'a pas écrit à .Maleslierbes qu'il kaissait les bienfaiteurs, ni que le devoir lui était insupportable. — Voici ce que l'on lit dans .sa lettre : ...L'intime amitié m'est chère parce qu'il n'ij a plus de devoir pour elle, on suit son cœur il tout est dit. Voilà encore pourquoi j'ai toujoui'S tant redouté les bienfaits : car tout bienfait exige reconnaissance, et je me sens le cœur ingiat , par cela seul que la reconnaissance est un devoir. Il ne faut pas oublier que Rousseau écrivit ces lettres à Montmorency, (juelques mois après que le k bienfait » que l'on lui avait imposé de la résidence à l'Ermitage lui avait attiré les icproches de l'ingratitude parce qu'il ne consentait pas ;i se déshonorer, par reconnaissance pour Mme d'Kpinay. — D'ailleurs Rousseau lui-même a expli(pié ses tiM'mes. Kn i7li(i, il écrivit de Woolton à M. i\r ("liauvil, cpii lui avait fait part des libelles qui se répanilaieiil p;ir i'iiileiinédiaire de ses <• anciiMis amis >. :
• ' .le me souviens très-birii il'avoir une l'nis dit à i|iiri(|u'un que je me sentois b^ cœur ingrat, et ijuc Je n'aiiiiois point les bienfaits; mais ce n'ôtoit pas après les avoir reçus i|ue ji' tenois ce iliscours, c'étoil au coiitiaire ]iour m'en défendre; et cria, monsieur, csl Irés-dinén-nl. r.clui qui veut me sei'vir
à sa mode et non pas i la mienne, cherche l'ostentation du titre de bienfaiteur, et Je vous avoue que rien au monde ne me touche moins que de pareils soins. A voir la multitude prodigieuse de mes bienlaiteurs on doit me croire dans une situation bien brillante; j'ai pourtant beau regarder autour de moi, je n'y vois point les grands monuments de tant de bienfaits. Le seul vrai bien dont je jouis est la liberté; et ma liberté, grdce au ciel, est mon ouvrage. Quelqu'un s'ose-t-il vanter d'y avoir contribué? Vous seul, ô George Keith, pouvez le faire, et ce n'est pas vous qui m'accuserez d'ingratitude. J'ajoute à milord-maréchal, mon ami Dupeyrou; voilà mes vrais bienfaiteurs, je n'en connois point d'autres. Voulezvous donc me lier par des bienfaits, faites qu'ils soient de mon choix, et non pas du vôtre, et soyez sûr que vous ne trouverez de la vie un cœur plus vraiment reconnoissant que le mien. Telle est ma façon de penser que je n'ai point déguisée; vous êtes jeune, vous pouvez la lire à vos amis; et si vous trouvez (|uelqu'un qui la blâme, ne vous fiez jamais à cet homme-là. »
.3" Rousseau ne reçut jamais les » secours de la bienfaisance >i d'aucun de ses prétendus amis. — 11 accepta de Mme d'Épinay la résidence de l'Ermitage qui ne fut pas un « bienfait ». Diderot lui rendit pendant quelques années les ' mêmes « services de l'amitié >■ que plus tard Housseau rendit lui-même à Grimm : c'est-à-dire dans un temps oîi il était étranger et nouvellement arrivé à Paris, Diderot lui procura des connaissances utiles. Ni Voltaire, ni d'Holbach, ni d'Aleiiibert, ni Tronchin,ni Marmontcl,ni La Harpe ne rendit aucun service à Rousseau ni avant ni après l'époque de sa c.'|él)rité.