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La légende de l'homme éternel

Une scène des plus émouvantes se passait à Paris, la nuit du 10 décembre 182., dans l'un de ces somptueux hôtels qui donnent, d'un côté, sur la rue de Lille, et, de Pautre, sur le quai d'Orsay.

Minuit venait de sonner à une antique horloge posée sur la vaste cheminée d'un salon immense à demi éclairé par la lueur de quelques bougies. Un singulier désordre régnait dans cette pièce ; tout s'y montrait sinistre, presque effrayant.

Auprès d'un lit, placé sur une estrade, se tenaient deux hommes : l'un, grave, le front soucieux et réfléchi ; l'autre, les traits affreusement bouleversés par une affreuse anxiété, tous deux le regard fixement attaché sur le lit.

Et, sur ce lit, un jeune homme de vingt-cinq ans environ, à la figure belle, énergique, passionnée; mais déjà décomposée par rapproche de la mort.

Dans l'ombre, au fond, quelques valets silencieux; sur les meubles, des vêtements maculés de sang.

Qui n'a vu le tableau d'Ary Seheffer, le Larmoyeur, cette sublime page inspirée par la sombre ballade de Goethe? Le vieux comte, tout bardé de fer au sortir des batailles, pleure à genoux devant le cadavre de son fils étendu sur les trophées ennemis. Des larmes silencieuses coulent sur les joues du vieillard, et vont tomber sur ces yeux éteints, sur ces lèvres muettes à tout jamais.

La chambre où nous nous trouvons présente un aspect semblable: môme douleur,. mêmes pleurs ; seulement, ici, la mort n'a pas encore frappé. Le mourant laisse échapper de sa poitrine, une respiration faible, courte, saccadée; ?a chemise entrouverte découvre une blessure au sein droit. A peine s'il s'échappe quelques gouttes de sang de cette plaie; mais l'écume rosée qui apparaît sur la bouche du malade indique que le poumon a été lésé.

La blessure, étroite, fine, a-t-elle faite par une épée ou un poignard? ou a-l-elle été reçue dans un duel loyal? Est-elle le résultat d'un crime.? Nous le saurons bientôt.

Des deux hommes debout devant le lit, l'un est le comte de Hoursonne, le père du blessé; l'autre, le docteur Désouche, l'ami intime et le médecin du comte.

Pas un mot n'a été échangé entre eux depuis que l'on a déshabillé et couché le jeune homme, qui n'a pas encore recouvré sa connaissance.

Enfin le comte, désespéré, semble avoir pris un violent parti, et il s'adresse au docteur :

— Mon fils est-il donc condamné? demande-t-il d'une voix brisée par l'émotion.

Le médecin le regarde avec avec une douloureuse pitié, mais sans répondre.

M. de Boursonne saisit la main de Désouches.

— Pas d'hésitation, mon ami, s'écrie-t-il à mi-voix; je veux la vérité !

Le docteur lève les yeux sur le comte, essaie une réponse; mais il semble que les mots se glacent sur ses lèvres.

— Je vous comprends, reprend le père en essuyant une sueur froide qui perle sur son front, mon fils va mourir.

M. de Boursonne se promena quelques minutes avec une anxiélé.visible ; puis, il revint vers le docteur qui continuait d'interroger le visage et le pouls du moribond.

— Écoutez, Désouches, fit le comte," j'ai absolument besoin de connaître la vérité... Mon fils est perdu, n'est-ce pas; votre science est impuissante?

Un signe de tête affirmalif répondit pour le docteur. Le pèro continua :

— Pouvez-vous nïassurer que mon fils vivra encore une heure ?

Le médecin reprit le bras du mourant, interrogea de nouveau le pouls qui s'affaiblissait et fuyait sous la pression de sa main, et laissa tomber ces paroles :

— Une heure, oui... une heure!

— Bien! s'écria le comte; ce que la science ne peut faire, mon amour l'accomplira. Je sauverai mon fils!

Tout en parlanl, M. de Boursonne boutonnait rapidement son habit, prenait son chapeau, et s'élançait vivement hors du salon, laissant le docteur et les valets dans la stupéfaction.

— Pauvre père! murmura le médecin qui connaissait la profonde tendresse de ce vieillard pour son fils.

— M. le comte est fou ! murmurèrent entre eux les laquais.

LE fi3 AU PALAIS-ROYAL

Le désespoir de cet homme était, en effet, immense comme son amour paternel; mais loin d'avoir troublé sa raison, il l'avait, au contraire, rendue plus lucide. Le comte disait vrai : la vie de son fils dépendait à cette heure de lui seul, et il allait concentrer toutes ses facultés sur cette œuvre de salut.

M. de Boursonne avait refusé de prendre sa voiture; il était sorti à pied, il marchait d'un pas rapide, et il eut bientôt franchi la distance qui séparait son hôtel du Palais-Royal.

Sous une des arcades, au numéro 113 de réputation universelle, une porte était ouverte. Des hommes entraient et sortaient : les uns en habit élégant, les autres presque sous les haiilons de la misère; ceux-ci riant et chantant; ceux-là jetant une imprécation au dieu du hasard. Parfois aussi quelques femmes franchissaient le seuil de ce lupanar immonde, les épaules demi-nues, couvertes de faux bijoux, jeunes et belles d'impudeur, le regard provoquant, le sourire voluptueux, la parole obscène; elles semblaient les syrènes de ce mystérieux palais où le jeu s'était installé en souverain.

Ce fut au numéro 113 que M. de Boursonne entra, examinant soucieusement chaque visiteur de cette misérable demeure. Il pénétra dans la salle au moment où le croupier lançait aux joueurs son cri fatidique : Rien ne va plus!

L'action de ce père était étrange.

Venait-il donc jouer, jouer au moment où son fils se mourait? Venait il demander à la roulette une émotion plus forte que celle de la perle de son enfant, ou l'oubli de cette perte? Espérait-il jouer contre la mort la vie de ce fils adoré ; alors il était bien fou, comme l'avaient pensé ses valets, et nous avons dit que M. de Boursonne n'avait jamais eu sa raison plus vi-

goureuse. Pourquoi donc se trouvait-il là, quand son fils se mourait? C'est ce que ses démarches vont nous apprendre.

Pour ne pas attirer sur sa personne une attention gênante, le comte, en entrant, avait jeté, sur le tapis vert, quelques pièces d'or qu'il avait aussitôt oubliées. Il ne s'était même pas aperçu que le hasard le faisait gagner huit fois de suite, et il ne remarqua pas davantage que le neuvième coup emportait le gain et l'enjeu sous le râteau du croupier.

Isolé par la pensée au milieu de la foule, M. de Boursonne promenait ses regards profondément scrutateurs sur le visage de chaque joueur. Il paraissait étudier leurs impressions, leurs besoins, leurs désirs.

Tout à coup, il tressaillit, eldès ce moment ses yeux ne quittèrent plus un jeune homme au front plissé, à la bouche agitée de frissons convulsifs, et que le démon du jeu se plaisait à dépouiller lambeau par lambeau de l'or qu'il lui sacrifiait.

A un instant donné, ce joueur prit une seule pièce, la plaça devant lui, et attendit. Sa figure était livide, ses yeux injectés de sang; celle pièce élait sa dernière, il ferma les yeux, et laissa lomber sa tête dans ses mains. Une minute après, il se releva par un mouvement convulsif, i! avait perdu, il était ruiné.

11 quitia sa place, chancelant comme un homme ivre. Machi nalement, sa main chercha quelque débris de sa fortune dans son portefeuille, dans sa bourse, bourse et portefeuille étaient vides.

Nul ne songeait à ce malheureux, hommes et femmes ne s'occupaient que du croupier, le prêtre de ce temple; est-ce que chaque nuit ce hideux spectacle, en se représentant sous mille formes, n'avait pas bronzé toutes ces âmes?

Enfin le joueur sortit, le comte le suivit.

Arrivé sous les arcades, le malheureux perdant parut hésiter quelques instants ; tout à coup sa résolution fut sans doute prise, car il s'enfonça vivement dans les ténèbres de la rue la plus sombre de Paris, la rue de Valois.

Le joueur sortit un pistolet de sa poche, Parma, et le plaça

devant son front ; en ce moment, une main le toucha, c'était celle du comte. .

— Monsieur, flt-il...

Le joueur se retourna. '

— Vous allez vous tuer ? continua M. de Boursonne.

— Que vous importe?

— Beaucoup, puisque je vous retiens. Ecoutez, reprit le comte, je ne vous connais pas. et vous m'intéressez d'autant moins que vous venez sans doute de ruiner votre famille avant de la déshonorer. Je ne vous veux donc aucun bien, et cependant je vais vous sauver, sinon de la mort, du moins de la ruine.

— Me sauver! répéla machinalement le joueur, qui ne comprenait rien à cette singulière intervention, mais qui écoulait comme fait tout homme qui se tue par devoir et non par monomanie.

— Combien perdez-vous? demanda le comte.

— Mais, monsieur...

— Combien perdez-vous? reprit M. de Boursonne avec impatience.

— Le jeu vient de me dévorer trois mille francs, répondit le joueur.

— Et vous vous brûlez la cervelle pour si peu?

— Je me tué, s'écria le joueur, d'une voix fiévreuse, parce que si, cette nuit, je n'ai pas gagné, volé, trouvé enfin, par quelque moyen que ce soit, à quelque prix que ce puisse être, cent nulle francs, demain matin je serai déshonoré.

Je suis commerçant, homme d'honneur, continua le malheureux avec une animation extraordinaire; j'aurais ouvert mes veines si j'avais pu y puiser la somme qu'il me faut rembourser demain matin. Je ne connais qu'un lieu d'où l'on puisse emporter cent mille francs en une heure, ce lieu, c'est une maison de jeu. J'y suis entré ce soir pour la première fois, j'y suis entré avec trois mille franes dans une poche, et un pistolet dans l'autre. L'argent, c'était pour tenter la bonne fortune; l'arme, c'était pour me soustraire à la mauvaise. Le jeu

m'a dévoré ma dernière pièce, et ma dernière espérance; vuici ma seule ressource.

Et il leva son pistolet.

Le comte l'arrêta de nouveau.

— Cent mille francs suffiraient-ils pour sauver votre réputation, demanda-t-îl?

— Certes... mais pourquoi celte question?

— Suivez-moi, dit M. de Boursonne, je vais vous les remettre... Oh! ne me remerciez pas; j'attends de vous un service plus grand encore que celui que je vais vous rendre.

Si décidé que soit un homme à se suicider, il n'est jamais fâché d'ajourner à quelques heures sa suprême résolution ; aussi le joueur n'hésita-t-il pas longtemps à suivre son mystérieux libérateur. Il pensa qu'il avait devant lui un riche philanthrope ; en tout cas, s'il se trompait, ne serait-il pas toujours temps d'avoir recours au pistolet?

Cinquante minutes après sa conversation avec le doctenr Désouches, M. de Boursonne reparaissait à l'hôtel, accompagné . du joueur.

Le comte fit passer ce dernier dans son cabinet, et entra un instant chez son fils.

Rien n'était changé.

Le docteur veillait; le blessé n'avait pas repris connaissance, il restait immobile, glacé, et même sa pâleur avait tellement augmenté que le père sentit un frisson de terreur courir dans toutes ses veines, et se demanda s'il était encore temps.

M. de Boursonne échangea un regard douloureux avec le médecin.

— Tout espoir est perdu, n'est-ce pas? demanda-t-il.

— Du courage, monsieur le comte, répondit seulement Désouches.

— Connaissez-vous une chance de salut ?

— Non, fit le docteur, si bas qu'à peine le père pût l'entendre.

— Bien ! dit ce dernier. Allons, plus d'hésitation, ajouta-t-il. Il rentra dans son cabinet où le joueur l'attendait.

Le comte ouvrit son secrétaire, y prit une liasse de billet s

de banque, compta cent mille francs, et regarda le joueur.

— Monsieur, lui dit-il, je vous ai promis de vous sauver de la ruine en échange d'un grand service. Votre salut, le voici ; le service que j'attends de vous...

M. de Boursonne s'arrêta; une émotion terrible le saisit à la gorge.

— Achevez, monsieur, s'écria l'inconnu; en face du déshonneur ou du suicide, il est peu de propositions que je ne sois prêt à accepter.

Le comte hésitait toujours; une lutte violente s'était engagée dans son esprit : la pensée de son lils. mourant pût seule le décider.

— Monsieur, reprit-il, c'est un marché que je vais vous proposer. En échange de cet or, de l'honneur que je vous rends, je vous achète votre existence.

u — Je ne comprends pas.

— Je m'explique. Je ne suis forcé de vous révéler que ceci: mon fils se meurt, j'ai le pouvoir de lui rendre la vie; mais à une condition, c'estque je la paierai de la vie d'un autre homme. •

— Est-ce une plaisanterie, monsieur? lit le joueur fronçant le sourcil.

— Ai-je Pair d'un homme qui raille? répondit le comte. Monsieur, les minutes, en ce moment, sont des siècles. Je vous répète que mon fils n'a peut-être pas une h.mre, peut-être pas dix minutes à vivre; je vous dis que vous-même, sans mon intervention, vous seriez à cette heure étendu sur le pavé de la rue ou sur les dalles de la Morgue, avec cette honte qui, chez nous, stigmatise le suicidé. En échange de la mort, c'est la mort que je vous offre ; mais une mort qui échappe au mépris, une mort qui assure le paiement de vos dettes et le salut de votre famille. Si vous acceptez, à l'heure où mon fils doit s'éteindre, vous tomberez foudroyé. Un médecin constatera qu'une attaque d'apoplexie vous a frappé, et le monde ignorera la véritable cause de votre mort.

Tout en parlant, le comte présentait les billets de banque au joueur.

Malgré sa situation désespérée, malgré le doute qui s'élevait

dans son esprit sur la véracité des paroles de M. de Boursonnc, l'inconnu hésitait.

— Je vous volerais si j'acceptais, hasarda-t-il timidement. Un pacte semblable est insensé.

— J'ai dit vrai, affirma le père avec une telle assurance qu'un frisson do terreur circula dans les veines de son interlocuteur. Du reste, croyez, ne croyez pas, cela m'importe peu. Je ne suis tenu que de vous avertir. Qu'avez-vous à perdre, du reste, si je mens ou si je me trompe? Une fois sorti de chez moi, mes billets de banque dans votre poche, sais-je qui vous êtes pour vous poursuivre? moi seul je cours un risque. Qui peut donc vous faire hésiter? Rien, si ce n'est la peur de la mort.

— Vous dites vrai, monsieur; d'ailleurs, ma seule ressource, c'est celle que vous m'offrez. J'accepte... Donnez...

Le comte lui tendit la liasse de billets; le joueur les prit et les plaça dans son portefeuille.

— Maintenant, dit M. de Boursonne, si vous désirez embrasser les vôtres, ne perdez pas une minute, courez chez vous sans vous arrêter, sans détourner la tête. Je vous ai prévenu que les minutes de la vie de mon fils étaient comptées. Priez Dieu qu'il vous accorde le temps de dire un suprême adieu à votre famille. Partez! partez!

L'inconnu salua le comte sans répondre, et s'élança vers la porte.

Au moment où il mettait la main sur le boulon, il jeta un cri étouffé, fit un pas en arrière, chancela une seconde, et s'affaisî-a soudain. Il était mort, mort foudroyé comme venait de le lui prédire, le comte.

Celui-ci pâlit et s'appuya contre un fauteuil.

Au bout de quelques instants, plus maître de son émotion, il ouvrit la porte qui communiquait avec la chambre où son fils était couché ; puis il appela le médecin.

Désouches accourut.

Le comte lui montra le joueur étendu sur le parquet, et tous deux se hâtèrent de porter le corps sur un divan.

Dans cette position, la lumière des bougies éclaira tout à coup le visage de l'inconnu, et le docteur jeta un cri déchirant.

— Julien !

— Vous connaissez cet homme? demanda M. da Boursonne,

— Cet homme!... Julien Morisset!... mon gendre!... reprit avec douleur le vieux médecin qui s'efforçait de rappeler la vie dans ce cadavre inerte ; mais qui comprit bientôt, l'inutilité de ses efforts.

Pendant que Désouches prodiguait ses soins à son gendre, le comte avait couru au lit de son fils ; il avait constaté que la respiration était plus libre, que la connaissance était revenue, et qu'une légère amélioration s'était manifestée.

Plus rassuré, il revint auprès du médecin, et celui-ci lui demanda comment il se faisait que >on gendre se trouvait chez lui à une heure de la nuit aussi avancée.

— Il venait me prier, en me parlant de sa situation désespérée, sans s'expliquer complètement, sans s'être encore nommé, mais en se recommandant de mes amis les plus intimes; il venait me prier de lui remettre sur-le champ cent mille francs souscrits par moi à un étranger, et dont l'échéance n'était pas encore arrivée. Il m'a remis mon billet ; je l'ai brûlé ; mais vous (rouvert* dans le portefeuille de votre gendre les cent mille francs que je- lui devais et que je viens de lui compter.

—Les émotions de celle journée l'ont tué, murmura le médecin. Julien était l'honneur incarné. Sa femme, ma fille est seule coupable ; c'est elle qui a causé sa ruine, et sa perle. Je vous raconterai cette douloureuse histoire, M. le comte.

Après avoir constaté, avec surprise, que l'état de son malade était plus satisfaisant, le vieux docteur fit transporter Julien Morisset chez sa femme folle de douleur et de de remords.

UN MÉDIUM SPIMTE

Avant d'en arriver au récit des événements qui ont amené la mort de Julien, nous devons dire ce qu'était lecomtode Bour-

DE L'HOMME ÉTERNEL it

sonne, quel pouvoir mystérieux il exerçait, et comment >on fils avait été blessé.

Jacques de Cappendu comte de Boursonne, était Tunique descendant de cette vieille famille des Boursonne qui a donné plusieurs grands maitres des eaux et forets pendant deux siècles, et des gentilshommes de la vénerie royale. Le dernier grand maître issu de celle maison avait vendu sa charge au lils de Racine, à l'auteur des poèmes de la Religion et de la Grâce ne conservant que son grade de capitaine.

La révolution avait passé sur le château de Boursonne, lourde architecture bourgeoise, sans caractère, sans goût, et peut-être à cause même de son apparence vulgaire, Pavait respecté, tandis qu'elle ne laissait pas pierre sur pierre de son voisin le magnifique palais de Betz, construit par un Condé pour une princesse de Monaco, et de sa voisine l'abbaye de Bourgfontaine, le plus somptueux apanage des Templiers.

Seulement, le niveau civil avait détruit le droit de justice des anciens seigneurs de Boursonne; leurs terres avaient été morcelées, vendues pendant l'émigration, et leurs bois défrichés; mais comme ils puisèrent amplement dans le fameux milliard d'indemnité accordé aux émigrés, les sieurs Cappendu de Boursonne se trouvèrent plus riches en 4816 qu'ils ne Tétaient avant 89. Grâce à cette fortune inattendue, Jacques de Cappendu avait épousé la fille unique d'un duc d'Ehrenfeld, avec lequel il s'était lié pendant son émigration en Allemagne, et dont les richesses immenses étaient proverbiales de l'autre côté du Rhin. Sur cette rive du fleuve, Ehrenfeld et Grésus étaient synonymes.

S'il est vrai que la fortune ne constitue pas le bonheur, le comte se chargeait de justifier ce dicton populaire, car il était loin d'être heureux.

Sa femme, créature adorable et qu'il aimait à l'idolâtrie, s'éait éteinte après lui avoir donné huit enfants; six étaient morts avant d'avoir atteint leur vingtième année, line restait plus qu'une fille, et un seul garçon, celui que nous avons vu étendu sur son lit comme dans un linceul.

Aussi le comte avait-il voué a cet enfant, futur héritier du

nom de ses ancêtres, de leurs titres, un amour inouï. Il s'était attaché à lui comme au seul être qu'il eût encore â aimer sur cette terre, bien que sa tille, mariée au capitaine Laumière, fût une charmante femme.

Par malheur, ce fils, Maurice, semblait avoir hérité d'un de ses ancêtres le preux Robert, le chevalier le plus fougueux du seizième siècle, de passions indomptables. A vingt cinq ans gentilhomme brillant, fastueux, brave jusqu'à la témérité, le vicomte Maurice s'était fait le héros de mille aventures dont sa vie était le premier enjeu.

M. de Bourdonne avait facilement prévu qu'à la suite d'un duel funeste, ou d'une rencontre nocturne chez un mari trompé, on lui rapporterait quelque matin son fils mort, ou mourant, eî cette anxiété avait amené l'étrange découverte qui permit au comte de disputer son enfant à la mort, comme nous venons de le voir.

A I époque où M. de Boursonne avait perdu sa femme, une doctrine mystique se répandait sourdement, lentement, et se propageait dans l'ombre. Elle comptait encore peu d'apôtres; mais elle n'aspiiait a rien moins qu'à se substituer aux différents cultes chrétiens.

Il ne lui manquait, il ne lui manque encore, pour devenir une religion puissante, que la persécution.

Cette religion, c'estcelle du spiritisme, si éloquemment exposée par M. Allan Kardec dans son remarquable ouvrage le livre des Esprits. Un de ses adeptes les plus convaincus, c'était le comte de Boursonne.

Je n'ajouterai plus que quelques mots surcelte doctrine pour faire comprendre aux plus incrédules que le pouvoir mystérieux du comte était toul-à-fail naturel.

Les spirites reconnaissent Dieu et l'immortalité de l'âme.

Ils croient que la terre est, pour celle âme, un lieu de transition et d'épreuves.

Selon eux, l'âme est d'abord placée par Dieu, dans une planète d'un ordre inférieur. Elle y resle, enfermée dans un corps plus ou moins grossier, jusqu'au jour où elle est assez épurée pourémigrer dans un monde supérieur. C'est ainsi qu'après

rte longues migrations, de nombreuses épreuves, les âmes arrivent enfin à la perfection, et soni alors admises dans le sein de Dieu.

Il dépend donc de l'homme d'abréger ses pérégrinations, et d'arriver plus promptement auprès du Seigneur, en ^améliorant rapidement.

Les spirites n'admettent ni l'enfer, ni le purgatoire, ridicules épouvantails dont la divinité doit s'appeler Croquemitaine autant que Pluton. C'est déjà bien assez de donner à l'homme un rorps matériel pour prison pendant ses épreuves sur la terre, sans créer dans les entrailles du monde un Mazas, ou un Botany-Bay.

La science moderne, qui n'admet, avec raison, aucun miracle, pas môme ceux des prophètes, ou des dieux, la science a prouvé que tout s'enchaînait. Ainsi, dans l'ordre matériel, entre Pinfusoire, le dernier des animaux, et l'homme, qui en est l'expression la plus élevée, il existe une chaîne de créatures, améliorées successivement, comme le prouvent surabondamment les découvertes des géologue?.

Or, les spirites se sont demandé pourquoi la même harmonie n'existerait pas dans le monde spirituel; pourquoi cette chaîne, dont les anneaux innombrables se déroulent dans l'ordre matériel, serait rompue après l'homme. Ils su sont demandé pourquoi une lacune entre Dieu et l'homme, comme M. Leverrier s'est demandé comment il se faisait qu'une planète pût manquer à telle place du ciel, en vertu des lois harmonieuses qui régissent noire monde incompréhensible et encore inconnu.

C'est, guidés par le môme raisonnement qui a conduit l'éminent directeur de l'Observatoire de Paris a sa merveilleuse déduction, que les spirites en sont venus à reconnaître des êtres immatériels entre l'homme et Dieu, avant d'en avoir eu la preuve palpable qu'ils ont acquise plus tard.

.C'est une croyance du spiritisme, croyance touchante, que lésâmes les plus parfaites peuvent s'entretenir avec les esprits. Ainsi, selon les spirites, nous pouvons causer avec les êtres que nous avons aimés et que nous avons perdus, si notre âme est

!ft LU LÊGKNDE

assez perfectionnée pour les entendre, et savoir s'en faire écouter.

Ce sont donc les âmes améliorées, les hommes les plus par» faits parmi nous, qui peuvent servir d'intermédiaires entre le vulgaire et les esprits; ces agents, tant raillés par le scepticisme, tant admirés et enviés par les croyants, s'appellent, en langage spirite, médiums.

Ceci expliqué une fois pour toutes, remarquons en passant que la doctrine spirite compte à cette heure ses adeptes par milliers, surtout dans les grandes villes, et que le comte de Boursonne était un des médiums les plus puissants.

Depuis longtemps, du reste, M. de Boursonne se refusait à montrer son action énergique, dépourvue de tout charlatanisme; mais, paraissant surhumaine aux yeux du vulgaire, qui admet pourtant sans contrôle les miracles les plus... étourdissants, y compris celui de saint Janvier. L'indiscrétion de quelques valets, grands écouteurs de portes, avait seulement fait circuler le bruit que M. de Boursonne évoquait des esprits et conversait avec eux.

Quand on le questionnait sur ce sujet, le comte répondait par un sourire ou un mouvement d'épaules. Il n'avouait ni ne démentait rien.

Tout était vrai.

Le comte possédait, en effet, une puissance d'évocation extraordinaire ; mais cette action, il ne voulait la faire servir qu'à un seul but, celui du salut de son fils.

Pour cela, à qui s'adresser? — A une seule personne, à sa femme morte.

Ce fut en frissonnant qu'une nuit,dans son vieil hôtel du quai d'Orsay, M. de Boursonne fit apparaître l'esprit de la comtesse. A partir de ce moment, il ne se passa plus un jour sans que le comte s'enfermât pour causer avec celle qu'il avait tant regrettée, Immense consolation, car morte pour tout le monde, elle ne l'était pas entièrement pour lui.

Il est un fait acquis à la science spirite, c'est que les esprits, passés dans les régions supérieures, ont des connaissances qui

sont refusées à nos sens grossiers. Le comte, persuadé do celte vérité, interrogea une nuit l'esprit de sa femme.

— Suis-je condamné à voir s'éteindre le dernier rejeton mâle de ma race, demanda- t-il ?

— Oui, répondit la comtesse.

— Quand ?

— Bientôt.

— Mon fils peut-il échapper à cette mort, ou bien est-ce une oi fatale ?

— Cette loi n'est pas fatale... L'esprit hésita à continuer. Le comte reprit en insistant et répétant une seconde fois sa

demande. Alors la comtesse répondit :

— Oui, il peut échapper à la mort.

Le père tressaillit de joie.

— Comment puis-je le sauver?

— En achetant à un autre homme sa part d'existence. Chaque fois que notre fils sera en danger de mourir, il pourra payer sa vie de la vie d'un de ses semblables. Alors il vivra autant d'années, de jours, d'heures, qu'en aurait vécu l'homme qui se sera vendu, et cet homme mourra à la minute où notre enfant eût péri.

— Comment saurai-je que Maurice est en danger?

— Trois nuits avant sa fin, je vous apparaîtrai, sans avoir besoin d être appelée par vous. Mon visage sera voilé, et aucune question ne me forcera de vous répondre. Je reviendrai trois nuits de suite, et le jour qui suivra la troisième, notre fils mourra s'il n'est racheté.

— Puis-je donner ma vie pour la sienne?

— Non. Mais en demandant à un homme les jours qui lui restent, vous êtes forcé de lui révéler ce à quoi il s'engage.

Ce fut en vain que M. de Boursonne s'efforça de pénétrer plus avant dans ces mystères; l'âme de la comtesse, quoique plus avancée en connaissances occultes que celle du comte, n'était pas encore suffisamment purifiée. 11 y avait au-dessus d'elle des esprits supérieurs qui, approchant Dieu de plus près, étaient aussi plus près de V arbre de science; mais le comte n'avait pu parvenir encore à évoquer ces âmes perfectionnées

qui, seules, peuvent un jour découvrir à nos sens imparfaits la vérité sur le inonde surnaturel.

Plus tranquille désormais, certain d'être averti quand la mort voudrait frapper son fils, convaincu aussi que son immense fortune lui permettrait de payer la vie de Maurice de la vie d'un autre homme, M. do Boursonne attendit l'heure où arriverait le danger prédit par la comtesse.

Celte heure sonna. Un jour, le valet de chambre du comte annonça à son maître que l'on venait de transporter chez lui son fils mourant. Nous avons vu comment Maurice avait été sauvé; il nous reste à raconter le drame émouvant qui avait amené les événements au milieu desquels le vicomte de Boursonne avait failli périr.

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