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LE BARON DE BO URGFONT AINE

Depuis le jour où Mathilde avait quitté rhôtel de Boursonne poursuivre sa mère, Philippe avait secrètement épié tout ce qui se passait chez Marie de Breteuil. L'allusion faite par Maurice à lord Stive, n'avait pas été perdue pour le jeune Laumière ; bientôt il sut que le marquis venait chaque jour voir Mathilde, que l'on parlait de son prochain mariage avec celleci ; enfin que lord Robert était le démon inspirateur de celte funeste afîaire.

Or, un jour, Philippe se rendit chez lord Stive. Le valet de chambre le savait très-lié avec son maître, il l'annonça en intime de la maison. Quant à Robert, il eut un mouvement de surprise et de mécontentement à la vue du jeune homme... Il cacha tout cela sous un air empressé, et lendit la main au visiteur; mais celui-ci ne la prit pas, et se contenta d'un salut très-froid, en refusant le siège que le marquis lui indiquait.

— Milord, lui dil Philippe, un bruit court qui me surprend. On prétend que vous comptez épouser Mathilde; est-ce vrai?

— Quand cela serait, cher monsieur? Vous n'avez pas, je suppose, la prétention de prendre votre sœur pour femme?

— C'est précisément ma qualité de frère qui m'amène chez vous. Veuillez donc répondre franchement au frère de Mathilde, et lui dire si vous désirez ce mariage. -

— Je le désire.

— Eh bien 1 milord, je viens vous prier en grâce de renoncer à ce projet.

— Je suis désolé, mon cher monsieur, mais il m'est impossible de vous accorder cette faveur.

— Blême si je vous suppliais, milord ?

— Ne le faites pas, vous me désoleriez, car rien au monde ne me fera changer.

— Rien au monde... c'est ce que nous allons voir.

— C'est tont vu.

— Peut être bien, car je vous donne ma parole, milord, que jamais vous n'épouserez Malhilde.

— Oh!

— Je vous donne ma parole que je ne la laisserai pas traîner dans le lit d'un débauché de votre sorte.

— Monsieur I

— Ohl tout à l'heure, je vous répondrai autrement, mîlord; mais pour l'instant, je vous dis que je ne veux pas qu'une fois votre passion assouvie, vous fassiez lentement mourir ma sœur, à force de tortures morales, comme vous avez fait mourir cette pauvre Jane Pérard, que vous n'osiez abandonner.

— Un mot de plus, monsieur, et je vous fais chasser.

— J'en ai cependant un encore à vous adresser, répondit Philippe : Votre jour? vos armes?

— Un duel avec vous?

— Je suis le fils d'un officier, monsieur le marquis. Si mon père n'avait pas un blason doré, comme le vôtre, dans la boutique de ses ancêtres, il portait une épée que les ennemis de la France ont apprise à respecter. Je m'en servirai pour le salut de ma sœur.

— Soit. J'accepte. Vous savez que j'ai la main malheureuse.

— Elle ne saurait l'être avec moi, milord, car de toutes fa-

çons, que je vous lue ou que Ton me rapporte mort, votre mariage avec ma sœur devient impossible. Mathilde n'épousera jamais mon meurtrier.

Lord Robert devint soucieux à cette parole. En présence de cette certitude, à quoi lui servait-il de risquer sa vie, une vie de plaisirs, de luxe, de jouissances matérielles?

Philippe rompit le silence, et reprit :

— Comme j'avais la certitude que noire entrelien se terminerait par un duel, j'ai choisi pour témoin, à l'avance, mon ami M. Paul de VHlers-Saint-Genest, sous-lieutenant au 2« hussards, et mon parent, M. le baron de Bourgfontaine.

— Très-bien. Veuillez les adresser à l'ambassade d'Angleterre; avant une heure, j'aurai prévenu mon compatriote et ami sir Stewart, premier secrétaire, et son frère; ils me serviront de témoins. Ces messieurs s'entendront ensemble.

— Milord, j'ai l'honneur de vous saluer.

— Votre serviteur, cher monsieur.

En quittant lord Robert Stive, Philippe se fit conduire à la caserne de l'École militaire, fit appeler Paul de Villers-Saint- Genest, et le pria de monter dans sa voiture.

— Rue de Verneuil, 48, dit-il ensuite au cocher. Laumière mit son ami au courant de ce qui venait de se

passer.

— L'affaire peut encore s'arranger, répondit le jeune souslieutenant sorti récemment de l'École.

— Oui, observa Philippe, si le marquis renonce à Malhilde. Sinon, non.

Le coupé du jeune Laumière s'arrêta devant le n° 48 de la rue de Vemeuil, et les deux amis demandèrent si M. de Dourgfontaine était chez lui.

— M. le baron vient de rentrer, répondit le concierge, qui n'était autre que le deuxième (ils de Luc, avec sa casquette rivée sur son crâne épais.

Le baron n'habitait pas un hôtel ; mais simplement une maison d'humble apparence, et à petite porte.

Il occupait au quatrième un modeste appartement donnant

sur une cour étroite, et végétait assez tristement en compagnie de sa femme et de quatre enfants.

M. de Bourgfontaine était un cousin de la famille de Boursonne. Ce dernier élant riche, et le premier pauvre, il s'en était suivi que le baron se montrait excessivement jaloux de ses parents. Il les détestait, en secret, de toutes les forces de son âme.

Je l'ai beaucoup connu ce hobereau de province, longtemps retiré dans un coin de nos campagnes, et venu se percher enfin dans la capitale, où il pouvait plus facilement cacher sa gêne et ses convoitises impuissantes de luxe. C'était alors un homme de cinquante ans, d'apparence commune, à gros ventre et à jambes grêles, à la face épaisse, aux cheveux touffus, à l'intelligence rusée, comme celle de tous les paysans.

Le baron avait habité son village pendant quarante ans. A fàge des passions, les brutes en éprouvent encore plus que les gens d esprit, M. de Bourgfontaine s'était énamouré d'une jeune fille de son pays, ouvrière à la journée, et, bien entendu, trop pauvre pour redorer le blason amaigri du baronnet. Comme tant d'autres, le noble et la petite couturière avaient commencé par semer autour d'eux quelques beaux enfants avant de passer chez M. le maire; mais enfin un jour était venu où M. de Boursonne avait reçu une lettre de faire part, lui annonçant le mariage de son cousin avec mademoiselle Thérèse Ledeau. Le vieux comte, de nature un peu goguenarde, regarda au bas de la page; il espérait, dit-il, y lire : De la part de mesdemoiselles Emmanuelle, Catherine, et de MM. Léopold et Hippolyte, leurs enfants. Depuis longtemps déjà les deux familles se voyaient à peine; dès ce moment elles ne se virent plus du tout, si ce n'est le 4" janvier de chaque année, jour solennel où le baron se permettait d'amener sa jeune familleà son riche parent, lien sortait humilié de la splendeur étalée dans le somptueux hôtel de Boursonne, bien que le comte y rail toute la délicatesse possible; et les enfants se retiraient joyeux, emportant dans leurs bras les bonbons et les jouets les plus beaux.

Cependant, M de Bourgfontaine aurait bien voulu rentrer en grâce auprès de son puissant cousin, dont la haute position

flattait sa vanité. N'osant renouveler ses visites, il s'était, depuis deux ans, rapproché du jeune Laumière, l'avait rencontré dans plusieurs salons, mais n'avait pu obtenir une plus grande intimité.

Ce fut donc une bonne fortune pour le baron, quand Philippe vint le prier de lui servir de témoin. Il espéra que cette occasion le mettrait forcément en rapport avec la famille de Boursonne. Un autre motif, moins avouable, lui fit accepter d'être le parrain du jeune Laumière, en dépit de tous les ennuis qu'un duel cause aux témoins. Ce motif, le voici :

Philippe était le seul héritier naturel et légitime des MM. de Boursonne; si Philippe mourait, l'héritier le plus proche du vieux comte et de son fils, devait être le baron de Bourgfontaine. Quant à Mathilde, une enfant naturelle, peut-être pourrait-on, soit faire annuler le testament qui l'appelait à la succession, dans le cas où un testament serait produil, soit l'effrayer par la menace d'un procès, et partager avec elle l'imnjense héritage de la famille. Ainsi pensait le bon parent.

Alors, le baronnet comparait ses six mille livres de rente aux millions de M. de Boursonne, son quatrième étage à l'hôtel du comte, sa maisonnette des champs au château patrimonial, et la folle du logis lui faisait voir, comme dans un rêve, Philippe tué dans son duel, Maurice périssant pour venger son neveu, et le vieux comte mourant de désespoir après avoir chassé de chez lui la tille naturelle, cause de tant de deuils.

Le baron avait bien caressé un autre projet, c'était son mariage avec Mathilde; mais les cris aigus de son dernier-né lui avaient heureusement rappelé à temps sa femme et ses quatre petits. Le bagage était trop lourd pour pouvoir s'en débarrasser.

Quand Philippe et son ami pénétrèrent auprès du baron, celui-ci demanda où en était l'affaire avec un intérêt que les deux amis eurent tort de mettre sur le compte de l'affection. C'était, au contraire, la crainte que le duel ne s'arrangeât.

Tout lui fut raconté; il respira. Quand l'officier parla d'une tentative de conciliation.

— Certainement, répondit le rusé compère, nous ne les lais-

serons s'égorger qu'après avoir essayé <b toutes les transactions possibles, à la condition cependant que l'honneur de mon parent n'en souffrira pas. Soyez tranquille, cher ami, ajouta-t-il à Philippe, j'aurai autant souci de votre réputation que de la mienne. n

Laumière rentra chez lui , et les deux témoins se rendirent à l'ambassade d'Angleterre. Le marquis en sortait. Il avait tout expliqué à ses témoins, et leur avait franchement avoué que, voyant toute alliance impossible avec Mathilde, il serait enchanté, s'il pouvait se retirer honorablement de celte affaire. Il avait fait ses preuves depuis longtemps et souvent, et il ne se souciait ni d'être tué, ni de frapper le petit-fils et neveu de ses amis. Une transaction était donc la chose la plus facile du monde ; tous la désiraient, hors une seule personne, le baron. D^s le début de l'entretien, il vit le duel se terminer par un déjeuner, et il fut le premier à proclamer la nécessité d'un accommodement ; cependant à force de réticences, de perfidie, il parvint à si bien envenimer la conversation , qu'en sortant de l'hôtel de l'ambassade, non- seulement les conditions d'un combat à mort étaient réglées , mais qu'encore les témoins avaient été sur le point de prendre rendez-vous pour euxmêmes.

Le jeune officier n'avait eu ni l'expérience, ni la consistance nécessaires pour deviner et déjouer l'astuce de M. de Bourgfontaine. Il s'était incliné devant le parent de son ami , plus intéressé que lui à maintenir haut le drapeau de la famille, et il avait cru ne pouvoir se montrer, lui officier, moins susceptible sur le point d'honneur qu'un bon bourgeois de Paris.

Le lendemain, la rencontre eut lieu dans les bois de Saint- Mandé. Chacun des adversaires avait amené son médecin ; ie docteur Désouches accompagnait Philippe. Sir Stewart fit une nouvelle tentative de conciliation ; mais Pair impertinent et railleur du baron lui fesant supposer qu'il doutait de la bravoure du marquis, il n'eut plus qu'à mesurer les épées.

A la première passe, le jeune Laumière tombait, frappé à la même place où son père avait été touché par Maurice. Une heure après, le vieux médecin ramenait à l'hôtel le corps ina-

nimé du malheureux jeune homme , au moment même où Mathilde y rentrait ivre de joie , sachant qu'elle n'était pas la sœur de Philippe et qu'elle devait bientôt devenir sa femme.

Axiome hygiénique : — Ne prenez jamais votre héritier pour vous servir de témoin.

BATARDE ET COLLATERAL

Quelques années après ces événements, nous retrouvons la famille de Boursonne encore une fois groupée dans le salon de son antique hôtel. Philippe manque seul à cette réunion ; en revanche, son parent, nous pouvons dire son assassin, le baron do Bourgfontaine le remplace.

Le vieux comte, frappé par une attaque d'apoplexie à la vue du cadavre de son petit-nïs, est assis dans un de ces vastes fauteuils de malades qui servent tout à la fois de lit, de table et de divan. Un ressort poussé redresse la tête du pauvre paralytique, ou au contraire l'abaisse pour qu'il puisse goûter un peu de repos; un autre ressort touché, les pieds de l'impotent se relèvent ou redescendent. Enlin , la science mécanique s'est efforcée de suppléer à l'impuissance de l'homme que la mort dévore lentement, et comme si elle savourait sa longue agonie.

Chez le comte, tout mouvement est anéanti. Le docteur Désouches a sauvé la vie; mais la paralysie la plus terrible a éteint le jeu des muscles. Les jambes sont inertes, les bras immobiles , la langue muette ; la vie semble s'être réfugiée dans les yeux, qui ont conservé tout leur éclat, de même que l'intelligence rayonne dans toute son énergie.

Chaque matin, deux valets transportent le comte de son lit sur son fauteuil, et Mathilde vient s'asseoir à ses côtés. Elle lui fait la lecture.

Mathilde n'a pas quitté ses vêlements de deuil depuis la mort

de Philippe; son cœur saigne encore, el le rire a disparu de ses lèvres. Ce n'est plus la belle jeune fllle qui animait de ses chants l'hôtel de Boursonne; c'est une pauvre veuve, douce et résignée, dont le corps est présent, mais dont la pensée est sans cesse avec son fiancé qu'elle ne doit plus revoir.

Parfois cependant, elle songe aussi à sa mère. Elle se demande si elle existe encore, où elle est, et si jamais elle reviendra. En effet, un jour elle a reçu une lettre que souvent elle relit, et dans laquelle Marie disait à sa fille : — « Je t'aime trop » pour ne pas me sacrifier à ton bonheur. Le monde, qui me » repousse, avec justice, à cause du passé, finirait par t'attein- » dre de ses propos malveillants. Je pars. Ne demande ni où je » vais, ni où je m'arrêterai. Aime-moi de loin, car mon cœur » reste avec loi. Je ne rapporte pas un baiser d'adieu, parce » que je n'aurais plus le courage de te quitter. »

Et depuis lors on n'avait plus entendu parler ni de mademoiselle de Breteuil, ni de son mari. Maurice avait tenté quelques recherche?, en secret, sur la pressante sollicitation de sa tille; mais il n'avait pu rien découvrir. Maurice sort peu. 11 quitte le moins possible son père, qu'il ne verra plus longtemps, et Mathilde, dont la tristesse le désole.

A côté d'eux apparaît une silhouette fatale , celle du baron de Bourg fontaine. La mort de Philippe l'a fait rentrer en grâce dans la famille de Boursonne. On l'y a d'abord appelé pour recueillir de sa bouche tous les détails de cette fun este rencontre ; il s'est posé en chaleureux ami du malheureux Laumière ; il a peint ses efforts afin d'arriver à une conciliation , et il a tant pleuré avec Mathilde, soigné avec tant de zèle le vieux comte, que Maurice est revenu de ses anciennes préventions , et que le baron ne quitte presque plus l'hôtel. 11 esl de la mai son. Il s'est infiltré dans tous les secrets. Il s'est rendu indispensable.

Plusieurs années se sont donc écoulées sans qu'aucun événement extraordinaire se soit passé, tout au plus s'est-on aperçu que, pendant cet espace de temps, Luc avait repris , quitté et repris Baslienne, sa femme, trois fois.

Un jour, quelque chose d'inusité s'est produit; on a remar-

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qué un trouble extraordinaire dans la figure expressive du vieux cornie.

En effet, la nuit précédente , M. de Boursonne a vu lui apparaître le fantôme de sa femme. Le comte a compris qu'elle venait lui annoncer la fin prochaine de son fils; il a voulu se dresser sur son lit, sonner, appeler, la paralysie Ta laissé impuissant, en dépit des plus énergiques efforts. Ça été une lutte épouvantable que celle de ce vieillard, sain et vigoureux d'esprit, voulant essayer de sauver son fils, et ne pouvant ni faire un mouvement, ni même communiquer sa pensée.

Le lendemain, dès que les valets l'eurent placé sur son fauteuil, Mathilde remarqua une expression si singulière sur ses traits, qu'elle l'interrogea. Elle s était habituée à étudier sur sa physionomie chacune de ses impressions, et à deviner ses désirs, qu'il ne pouvait exprimer, même par signes.

Mais ce jour là, Mathilde eut beau questionner, chercher; elle ne put comprendre l'agitation qui s'était emparée du vieillard. Elle lit prier alors son père de venir, et lui raconta ce qui se passait.

Maurice interrogea le comte, et, comme sa fille, il resta persuadé qu'une cause inconnue avait jeté une émotion immense dans l'âme du paralytique; mais cette émotion, quelle étaitelle? Leur anxiété était des plus grandes. Ils voyaient le vieillard s'efforcer de parler, et pousser des sons inarticulés sans parvenir à se faire comprendre; la nuit arriva, sans qu'il eût été possible de savoir ce qu'il voulait dire, et les valets le replacèrent, haletant, épuisé, sur son lit.

Le lendemain matin , Mathilde et Maurice se rencontrèrent de bonne heure auprès de leur père; son inquiétude, son agitation avaient augmenté, ses traits étaient décomposés.

C'est que, pendant la nuit, M. de Boursonne avait revu la comtesse trépassée, et qu'il savait que son fils n'avait plus que cette journée à vivre si un homme ne consentait à prendre sa place. Or, qui dévoilerait à Maurice ce secret que son père avait cru prudent de lui cacher, dans la crainte qu'il ne se refusât à vivre par la mort d'un de ses semblables ?

Cette journée s'écoule encore sans que le vieux comte puisse

m LÀ LEGENDE

rien révéler, et dans un trouble effrayant. La nuit, le spectre de la comtesse, annonce, par son silence, que Maurice doit mourir le lendemain. Qui le protégera? Comment le sauver maintenant que son père est paralysé?

Depuis deux jours que le vicomte et Mathilde s'efforçaient de deviner la pensée secrète du malade , ils avaient remarqué que les yeux du vieillard revenaient sans cesse, avec une fixité singulière , vers un antique secrétaire placé entre deux fenêtres , meuble qui avait appartenu à la feue comtesse de Boursonne , et que son mari respectait à l'égal d'une sainte relique.

A force de chercher, l'idée vint à Maurice que son père désirait peut-être qu'il ouvrît ce meuble, et qu'il lui remît quelques papiers.

II s'approcha de lui, et lui dit :

— Mon père, depuis quarante-huit heures, il nous est facile de voir que vous souhaitez quelque chose, et nous sommes malheureux de ne pouvoir vous comprendre. Vos regards s'attachent sur ce secrétaire avec une si constante opiniâtreté, que j'ose vous demander si vous voulez que je l'ouvre. Puisque vous ne pouvez me répondre, si j'ai deviné juste, abaissez deux fois de suite vos paupières en signe d'affirmation.

Aussitôt le vieillard ferma et ouvrit deux fois les yeux. Maurice s'empressa d'ouvrir le secrétaire.

— Si vous désirez que je vous donne quelques papiers, continua le vicomte, faites le même signe.

Le paralytique obéit.

Aussitôt Mathilde et Maurice apportèrent devant lui les tiroirs pleins de papiers, les firent passer successivement sous ses yeux, et le vicomte lui dit :

— Mon père, si vous voulez que je vous lise une de ces feuilles, répétez de nouveau le signe convenu, quand cette feuille vous sera montrée.

Tout à coup, comme Maurice l'observait attentivement , le malade ferma et ouvrit deux fois les yeux, Mathilde s'arrêta , et son père lui prit des mains une large lettre qu'elle venait de sortir de l'un des tiroirs.

Cette lettre portait comme suscription : — « Pour mon fils , seul, après ma mort. »

— Mon père veut-il que je décacheté ce papier? demanda le vicomte.

— Oui, répondit le vieillard répétant le signe convenu. Maurice brisa le cachet et lut, avec une surprise toujours

croissante, l'histoire mystérieuse de sa vie. La lettre se terminait ainsi :

u Mon fils, quand j'aurai cessé d'exister, un jour vien- *> dra où votre mère vous apparaîtra comme elle m'apparais- » sait. Faites ce que j'ai fait; cherchez qui vous sauve. »

— Moi! s'écria Maurice, moi , prendre la vie d'un de mes semblables pour vivre quelques jours de plus, oh ! jamais 1

Alors Maurice se rappela tout son passé, Suzanne, Giulia, Christiane, et il frémit à la pensée que ces douces victimes avaient péri pour prolonger ses jours. Semblable au vampire, ne pouvait-il donc exister qu'à la condition de semer la mort autour de lui?

Tout à coup une idée le frappa.

Pourquoi son père, qui s'était tû depuis si longtemps, lui fesait-il cette confession? Que s'élait-il donc passé de nouveau? L'esprit de la comtesse lui avait-il prédit la fin prochaine de leur enfant?

Il interrogea son père, et le regard du malade répondit affirmativement.

— Et quand dois-je mourir ? demanda Maurice. Demain, aujourd'hui?...

— Aujourd'hui, dit le père avec le même signe.

Malhilde devint pâle et tremblante. Le baron de Bourgfontaine se rapprocha pâle aussi, mais d'espejrance.

— Puis-je me sauver? demanda le vicomte.

— Oui. f .

— Sans qu'un homme périsse à ma place ?

— Non.

— Alors, je mourrai.

— Non, mon père, s'écria Mathilde, laissez- moi vous donner ma vie; laissez-moi rejoindre Philippe.

Maurice l'embrassa, et lui répondit :

— Merci ; mais ne me parle jamais ainsi ; je ne suis pas un infâme. Mon père a pu racheter ma vie, môme à un pareil prix, il m'aimait tant. A cette heure, je l'avoue, je sacrifierais, sans pitié, l'existence de cent étrangers si je pouvais rendre à mon père, la jeunesse, la santé, la force. Mais je ne suis pas un lâche, je n'ai pas peur de la mort, et s'il me fallait, pour vivre cent ans, prendre seulement une heure de l'existence d'un autre, je n'aurais plus pour moi que mépris et pitié. Mathilde, tu resteras auprès de mon père ; tu veilleras sur lui quand je vais être mort ; tu le soigneras avec cette piété filiale et ce dévouement que tu lui as toujours montrés. Embrasse-moi, mon enfant; ne pleure plus, chère fille, ton sort est assuré, lu n'as rien à craindre, et...

Tout en parlant, le vicomte regardait son père. Au moment où il prononçait celle dernière phrase, le visage du mourant se décomposa de telle sorte que Maurice s'arrêta interdit.

Par un retour instantané sur sa propre pensée, il se rappela la phrase qu'il venait de prononcer, et s'écria :

— Mon Dieu!... mon père!... Est-ce là ce que vous voulez dire?... Mathilde!... notre chère fille... Non... son sort n'est pas assuré... J'ai oublié... j'ai négligé... Elle n'est pas ma fille légitime... elle n'est pas notre enfant... Aucun testament ne lui assure ma fortune, la vôtre... Malheureux que je suis !... Mon père, répondez, est-ce là ce que vous voulez dire?

— Oui, firent les yeux du comte.

— Je vais réparer cette faute... Mon Dieu! accordez-moi seulement dix minutes; dix minutes d'existence, mon Dieu!

Si le vicomte eût été moins préoccupé, le visage de son cousin de Bourgfontaine l'eût épouvanté ; il se fût demandé pourquoi cet homme était aussi livide, pourquoi il tremblait, pourquoi enfin il s'appuyait demi-mort contre un fauteuil.

Comme Maurice se hâtait de chercher, avec une ardeur fiévreuse, ce qui lui était nécessaire pour écrire, Mathilde s'efforçait de calmer son père, et le baron hasarda ces mots entrecoupés :

— Soyez sûr, cousin, que votre chère fille n'a pas besoin

d'un lestament pour lui assurer votre fortune. Elle lui appartient, je le sais, cela suffît» Soyez tranquille, elle l'aura. Je n'aurais qu'un morceau de pain que je le partagerais avec cette chère enfant.

— Merci, répondit le vicomte en lui serrant la main. Maurice se plaça devant la table, et il écrivit : — « Ceci est

» mon testament, .le nomme ma légataire universelle made- » moiseile Marie-Mathilde... » Il s'arrêta. Il semblait chercher un nom... Enfin, il continua : — « Mathilde Desgrignoux. » Il fallait, de toute nécessité, parler légalement, sous peine de nullité.

Le vicomte reprit : — « Mathilde Desgrignoux, fille légiti- » mée de M. Degrismoux, et de sa femme, mademoiselle Ma- » rie de Breteuil, el élevée par moi comme une fille] biena aimée. »

Tout à coup Maurice porta la main a son front et s'écria :

— Qu'est-ce que j'éprouve ?

Chacun le regarda avec anxiété; mais avec des sentiments bien différents.

Le comte savait que la mort allait le frapper; son fils auraitil le temps de sauver Mathilde? Le baron se doutait que le vicomte ne pouvait larder à succomber, et si la force lui manquait avant d'avoir signé, il changeait sa demi-misère contre l'opulence la plus grande.

Mathilde supplia son père de cesser un travail qui lui faisait mal.

Mais Maurice reprit la plume qu'il avait laissée tomber ; il écrivit le legs, puis commença sa signature : — « Maurice... »

— Mon Dieu ! murmura-t-il avec angoisse, mon Dieu ! donnez-moi la force d'achever 1

Cette [supplication s'éleva si douloureuse , que personne n'osa rompre le silence.

Une sueur froide perlait sur le front décoloré du vicomte ; la plume s'échappa de nouveau de sa main. Il défit sa cravate avec peine, et la jeta loin de lui, il étouffait; il écarta sa chemise de sa poitrine, l'air lui faisait défaut.

Quelques instants se passèrent ainsi. Enfin il fit un effort surhumain. II ressaisit la plume.

- Je le veux! s'écriat-il, je le veux! Mort! une minute encore, une seule minute, et je suis à loi.

Et. d'une main ferme, il signa :

* Maurice, vicomte de Boursonne. »

Et il data.

Le testament était excellent. Le baron était aussi pâle que le testateur.

Le vicomte avait à peine terminé qu'il voulut tendre le papier à sa fille; mais il poussa un cri léger, et retomba assis; il était mort.

Mathilde s'élança vers lui, prit sa tête entre ses mains en l'embrassant et le supoliant de lui répondre ; enfin, la vérité lui apparut dans toute sa funèbre réalité, elle quitta ce corps inanimé, et tout en larmes, vint se réfugier sous la protection du vieux comte.

Il était étendu sur son fauteuil ; lui aussi n'était plus. Il s'était éteint en voyant disparaître le dernier de sa race.

La jeune fille ne put résister à ce spectacle terrible ; elle perdit connaissance.

Un homme avait suivi toute cette scène avec l'anxiété la plus ardente ; c'était le baron.

Quand Maurice avait paru renoncer à continuer son testament, M. de Bourgfontaine avait tressailli de joie ; quand ce testament était devenu parfait et inattaquable, le baron avait failli se trouver mal. Mais quand le misérable se vit en face de deux cadavres et d'une femme évanouie, il eut un de ces sourires de bête féroce qui découvre une proie assurée.

Il regarda autour de lui ; il était bien seul. Il s'approcha du bureau sur lequel on voyait le testament, le prit, promena une seconde fois ses regards dans le salon, puis relut le papier.

— Excellent, murmura-l-il.

En achevant ce mot, il prit le testament, tout en sifflotant, et le fourra dans sa poche.

Comme il était penché sur le bureau, il se sentit tout à coup

saisi par deux bras s'entrelaçant autour de son cou, et le poids d'un corps pesa sur lui; il jeta un cri, et tomba à genoux :

— Grâce! s'écria-t-il, grâce! Je suis un misérable! Pitié! Comme personne ne répondait, il tourna la tête, et il se

trouva face à* face avec le vieux comte, les yeux ouverts, hagards, effrayants.

Une seconde fois, le baron cria : grâce ! Mais ayant vu le corps du vieillard rouler à terre, il se mit à rire de sa frayeur.

— Soi que je suis, balbulia-t-il en tremblant encore, il est bien mort.

En effet, le comte n'était plus; mais son corps, mal assujéu sur le fauteuil, que Ton avait haussé autant qu'il avait été possible, et obéissant à ces mouvement automatiques, convulsifs, si fréquents après la mort, surtout chez les paralytiques, dont les appareils musculaires se sont trouvés longtemps endormis, le corps avait glissé sur le baron, et lui avait causé cette abominable terreur dont il se moquait maintenant.

Il repoussa du pied, comme il eût fait du corps d'un animal, le cadavre du vieux, ainsi qu'il appelait M. de Boursonne.

— Chien, dit-il, tu m'as fait peur toute la vie, et même après ta mort. Maintenant, à moi ta fortune, à moi tes millions, tes terres,; tes hôtels, tes châteaux.

Puis, se tournant vers Maihilde, toujours évanouie, il murmura entre ses dents :

— Quant à toi, la bâtarde, demain à la porte !

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