LE FIANCÉ DE MATHILDE
Mathilde était rentrée dans sa chambre, toujours triste, toujours en pleurs; sa mère était auprès d'elle essayant de sécher ses larmes, lorsque Desgrignoux entra, précédant les deux messieurs de Boursonne. La jeune fille se jeta, en sanglotant, dans leurs bras.
— Messieurs, dit l'ancien premier prix du Conservatoire en se tournant vers le comte et son fils , je vous ai engagé ma parole, ce malin, que vous sortiriez de ma maison heureux et réconciliés avec moi , je vais tenir ce serment. Je me suis fait le complice involontaire d'une méchante action. J'ai, par bonheur, le pouvoir de réparer le mal que j'ai causé. Je suis, aux yeux de la loi seulement, le père de mademoiselle. Je commence par vous déclarer que jamais je ne donnerai mon consentement à son mariage avec lord Stive, et que je le lui accorde, au contraire, si elle veut épouser M. Philippe de Laumière. Suite du fameux aiticle U8 du code civil, continua-t-il en lançant ce trait à sa femme.
— Nous vous remercions, monsieur, répondit Maurice; mais oubliez-vous que Philippe est le frère de mademoiselle?
— Son frère, allons donc. Tenez, lisez.
Il lui présenta uno lettre. C'était le billet par lequel Marie assignait un rendez-vous au capitaine Laumière. Si nos lecteurs se le rappellent, il se terminait ainsi : « Tu as tort d'être » jaloux de Maurice , car je n'aime que toi. Je donnerais dix » ans de ma vie pour que sa fille fût la tienne; je l'aimerais • alors de toute la passion que tu m'as inspirée. »
— Vous le voyez, madame, vous vous étiez calomniée, reprit Desgrignoux, car ceci est la preuve irrécusable, un aven sorti de votre bouche même, que votre fille était bien celle de M. de Boursonne. D ailleurs, vous me Pavez raconté cent fois, quand Malhilde est née, vous n'aviez encore jamais vu H. de Laumiére; il servait alors en Algérie, et c'est pour me le prouver que vous m'avez autrefois remis cette lettre que M. le comte vous avait jetée au visage.
Mademoiselle de Breleuil courba la tête, tandis que Maurice serrait sa fille dans ses bras.
Malhilde s'approcha de Marie.
— Ma mère, lui dit-elle, j'aimo Philippe de toutes les puissances de mon âme, me voici libre de l'épouser; eh bien! Jo suis prêle à sacrifier mon bonheur sur un seul mot de vous. Je ne me marierai que si vous y consentez.
Mademoiselle de Breleuil regarda sa fille, qui s'était agenouillée devant elle, des larmes s'échappèrent de ses yeux; elle la releva et s'écria :
— Tu vaux mieux que moi. Desgrignoux a dit vrai, j'ai menti. Oh! vous pouvez l'embrasser, Maurice, je jure devant Dieu qu'elle est bien votre enfant.
— Vous m'avez fait cruellement souffrir, Marie, dit le vicomte; mais tout est pardonné. Venez chaque jour voir votre fille...
— Merci, monsieur. Malhilde, accompagne ion père; il y a si longtemps qu'il est privé de tes caresses. A demain.
Comme Maurice, Malhilde et le comte de Boursonne arrivaient devant leur hôtel, une foule considérable se pressait aux portes , et la voiture ne pouvant se faire jour, les messieurs de Boursonne, supposant quelqu'accidenl, mirent pied à terre, et se dirigèrent vers leur maison avec Malhilde.
Ils sonnèrent, la porte s'ouvrit, et ils entrèrent dans la grande cour. Là, deux valets tenaient dans leurs bras et transportaient un homme inanimé.
La voix du docleur Désouch s, donnant des ordres, retentit tout à coup, et frappa de surprise le comte et son fils. Un affreux soupçon leur vint; ils coururent vers ce corps que l'on
portait, écartèrent le groupe formé tout au tour, et, avant que personne eût remarqué leur retour, ils eurent reconnu Philippe de Laumièrc, couvert de sang. 11 était mort.
Le vieux comte adorait ce jeune homme; il prit cette tôle livide entre ses bras, la couvrit de larmes et de baisers, puis tomba à la renverse sans connaissance.
Mathilde avait voulu s'approcher ; mais son père l'avait retenue à temps; la mort de son fiancé lui fut cachée.
Le docteur Désouches s'agenouilla devant M. de Boursonne étendu sur le sol, il l'examina et hocha la tête.
~ Allons, dil-il en soupirant profondément, l'un est mort, et l'autre... Mieux vaudrait qu'il ne revînt pas à la vie. Essayons, cependant.