‹ La légende de la mortChapitre 1 sur 35 · PARIS · texte numérisé non relu

PARIS

Librairie Ancienne HONORÉ CHAMPION, Éditeur

5, quai malaquais

Chez les Bretons Armoricains

Toutes les fois qu'un accident suivi de mort immédiate se produit sur une route, il ne faut pas manquer d'ériger une croix aux abords de ce lieu ; sinon, l'âme du mort ne sera apaisée que lorsqu'un accident semblable se sera produit au même endroit. C'est pourquoi l'on rencontre le long des routes bretonnes tant de croix de pierre ou de bois plantées au flanc des talus.

Dans la Haute-Cornouaille, quand on passe devant ces « croix du malheur », l'usage est de jeter une pierre à leur pied (1), dans la douve.

(Communiqué par Hourmant. — Collorec.)

(1) En Irlande, à l'endroit où un homme est mort de mort violente, on met un monceau de pierres que chaque passant accroît (Haddon, A balch of Irish folklore, Folklore, t. IV, p. 357). En Ecosse, on croit que la terre qui couvre l'endroit où a été commis un meurtre est remuée par des oiseaux pendant la nuit (G. Henderson, Survivais in belief among ihe Celîs, p. 98).

Sur la route de Quimper à Douarnenez se trouve la tombe d'un nommé Tanguy.

Il périt en cet endroit, assassiné.

On ne passe jamais devant le tertre de terre SOUS lequel il est enseveli, sans y planter une petite croix qu'on improvise à l'aide de quelque branche coupée aux haies voisines (1).

Qui manque à cette pratique risque de faire mauvaise rencontre en route et de mourir, comme Tanguy, de maie mort.

Lorsqu'une personne a été assassinée, si l'assassin entre dans la pièce où est déposé le corps, ou même, simplement, passe dans la rue, devant le seuil de la maison, les blessures du cadavre se rouvrent et se remettent à saigner abondamment (2).

Il y a un procédé infaillible pour découvrir un assassin resté inconnu. Seulement, il n'est prati-

(1) Cf. ci-dessus, t. I, p. 296, n. 1.

(2) C'est, en Ecosse et dans les Hébrides, un moyen de découvrir l'auteur d'un assassinat. Un meurtrier que l'on force à toucher de sa main nue le corps de sa victime reçoit un jet de sang dans la figure ; ou bien le sang se met à couler dos blessures (Mac Phail, Folklore from the Hébrides, Folklore, t. VII, p. 403).

En Irlande, l'enterrement d'une personne assassinée doit passer devant la maison du meurtrier (Haddon, A haich of Iris h folklore, Folklore, t. IV, p. 360).

cable que sept ans, jour pour jour, après le décès de la victime, alors que les reliques de celle-ci ont été exhumées et transportées au charnier.

Voici comment on fait. On choisit dans le charnier un des menus os (1) delà main droite du mort, autant que possible un des os de l'index ; on le trempe dans le bénitier de l'église, puis on l'enveloppe dans son mouchoir de poche et on le garde sur soi jusqu'à ce que l'on se rencontre en tête à tête avec l'individu que l'on soupçonne d'avoir commis le meurtre. On lui demande, sans faire mine de rien :

— Est-ce que vous n'avez pas perdu quelque chose ?

Lui, aussitôt, de chercher, de se tâter et, le plus souvent, de répondre :

— Non, je ne crois pas... Qu'est-ce donc que vous avez trouvé ?

Alors, vous tirez votre mouchoir, vous dépaquetez l'objet et, le serrant dans votre poing fermé, vous dites :

— Tendez la main.

Lui, sans méfiance, il la tend et vous y déposez l'osselet.

Il ne l'a pas plus tôt reçu que — si c'est lui le meurtrier — il le rejette bien vite, en faisant une vilaine grimace et en criant :

(1) En Irlande, si vous enlevez uu os d'un cimeLiète, le mort auquel cet os appartenait revient vous tourmentez (Th. J. Westropp, Folklore, t. XXII, p. 56).

— Damné sois-je !... C'est un charbon ardent (eur c'hlaouen ian) que vous m'avez passé là !...

Et vous pouvez, en effet, constater qu'il a dans le creux de la main une grosse ampoule, comme si l'osselet du mort y avait imprimé la marque d'un fer rouge.

(Communiqué par Françoise Thomas. — Penvénan.)

Les sonneurs, qui sonnent le glas pour quelqu'un qui a péri de mort violente sans qu'on ait pu découvrir par quelle cause, savent, dit-on, d'après la voix des cloches, s'il y a eu accident ou crime.

L'instrument, quel qu'il soit, qui a servi à commettre un meurtre, blesse inévitablement toute personne qui veut l'utiHser par la suite pour un usage normal. C'est ainsi que, lorsqu'un moissonneur se coupe avec sa faucille, on ne manque jamais de dire :

— Ar fals-man, zur mad, a zo eun dra bennag a fall da laret warnhi (Cette faux, assurément, il y a quelque chose de mal à dire sur elle).

Entendez qu'on a dû, précédemment, l'employer à quelque mauvais coup.

Le penn-baz du mort.

Désiré Mingam, de Tréduder, le marchand de porcs, ayant perdu son penn-baz (bâton à tête ferrée) sur le Foarlac'h, à Lannion, en reçut un autre en cadeau d'un de ses confrères, de Rospez. Or, le soir même, comme il rentrait souper à son auberge, le bâton qui lui avait été donné s'embarrassa si malencontreusement dans ses jambes qu'il alla heurter de la tête le pavé de la rue et resta à demi mort sur la place. Il guérit cependant au bout de quelque quatre ou cinq semaines.

Mais à peine avait-il recommencé à courir les foires que le penn-baz aussi recommença à lui jouer de mauvais tours. A la fm, il se dit que cela n'était pas naturel et, résolu de ne plus se servir de cette trique de malheur, il la suspendit dans l'âtre par sa courroie de cuir.

Du temps se passa, des mois, peut-être des années. Un jour d'hiver qu'il glaçait à force, notre homme eut la visite d'un cultivateur de l'Armor de Plestin qui venait l'entretenir d'affaires. Une bouteille de cidre fut débouchée ; et, comme son hôte était tout transi. Désiré Mingam l'invita à s'installer avec lui auprès du feu, pour la boire.

Tout à coup, au moment précis où le cultiva-

teur s'asseyait sur l'escabeau, dans le coin de l'âtre, le penn-baz suspendu dans la cheminée se détacha comme de lui-même et vint tomber aux pieds de l'homme.

— Tiens, tiens, fit celui-ci en ramassant le bâton et en l'examinant d'un air bizarre, sans être trop curieux, d'où tenez-vous cet outil ?

— Ma foi, dit Mingam, c'est un de mes confrères qui me l'a donné, voici pas mal de temps, et je ne peux pas dire qu'il m'a fait, ce jour-là, un cadeau avantageux.

— Ah ! pourquoi donc ?

— Parce qu'il n'y a pas de mésaventures que ce maudit morceau de houx ne m'ait causées.

Et il se mit à les conter. Quand il eut fini, l'homme lui demanda :

— Sauf votre grâce, dites-moi, je vous prie, le nom du marchand qui avait le penn-baz en sa possession.

— Vous devez le connaître, car il habite dans vos parages : c'est Jacques Bourdoullouz, de Toull-an-Héry... Gela vous intéresse donc ?

— Beaucoup, et vous allez comprendre pourquoi... Mais, d'abord, vous n'êtes pas, je pense, sans vous souvenir que mon père fut trouvé mort, le crâne fracasse, dans la grève de Saint-Efïïam.

— Certes, la chose fit assez de bruit en son temps. Je crois même, n'est-ce pas, qu'on n'a jamais pu découvrir l'assassin ?

— Pas plus que l'instrument qui avait servi à commettre le meurtre et qui, au dire du médecin-juré, ne pouvait avoir été qu'une masse de

casseur de pierres ou un penn-baz. Or, le pennbaz dont mon père ne se séparait jamais n'était pas auprès de son cadavre ; l'assassin, son crime accompli, l'avait emporté ! Ce penn-baz était marqué de deux coches en croix sur la poignée... Eh bien ! regardez !

L'homme tendit à Désiré Mingam le bâton qu'il venait de ramasser .: les deux coches en croix y étaient, usées, encrassées, mais visibles.

— C'est donc cela, murmura Mingam. Je rie m'étonne plus à présent. Et qu'allez-vous faire ?

— Voulez-vous me confier l'outil ?

— Oh ! prenez-le, gardez-le ; moi, je ne veux plus le voir.

D'afîaires il ne fut plus question, vous sentez bien. Le cultivateur repartit au plus vite, se dirigeant vers Plestin où il y à des gendarmes. Le soir même, Bourdoullouz, mis à l'improviste en présence de l'instrument accusateur, était contraint d'ayouer son crime. Il est mort aux galères. Dieu l'ait en pitié (1) !

(Conté par Fanchon ar Fulup. — Ploumilliau, 1893.)

Les gens assassinés « reviennent » jusqu'à ce que leur assassin ait « payé le tribut ».

(1) Comparez, dans les Vieilles histoires du pays breton,^. 284- 301, la hache qui a servi à commettre un meurtre et qui ne tarde pas à amener la mort dans la maison où on la conserve.

Il n'y a qu'un moyen de les empêcher de revenir, c'est d'enterrer avec eux les chaussures — souliers ou sabots — qu'ils portaient le jour de leur mort (1).

(Fanchon ar Fulup. — Ploumilliau.)

Les pendus sont, dit-on, condamnés à demeurer entre ciel et enfer, pour l'éternité.

(1) Un homme assassiné revient la nuit tant qu'on n'a pas puni le meurtrier (D. Hyde, Beside the fire, p. 160). Le roi O'Conchubhair, tué par Thomas de Bûrca, revient trois nuits de suite frapper son assassin contre la terre, et la troisième fois le laisse mort sur place (G. Dottin, Contes irlandais, p. 49-52) ; il est invisible à tous, sauf à sa victime.

En Ecosse, quand un meurtre a été commis, on croit que l'esprit de l'assassiné revient tourmenter le meurtrier pour l'obliger à confesser son crime (W. Gregor, Folklore of the North-East of Scotland, p. 69). Si l'on enterre les chaussures d'un homme assassiné, on l'empêche de revenir tourmenter les gens de l'endroit où le crime a été commis {Revue des traditions populaires, t. V, p. 255 : G. Henderson, Survivais in belief among the Celts, p. 275-276). On croit aussi que les revenants qui hantent les cimetières sont ceux qui ont commis un crime et qui ne peuvent reposer avant d'en avoir fait l'aveu à une personne vivante (W. Gregor, Notes on the folklore of the North-East of Scotland, p. 215).

Dans les Hébrides, on dit que le fantôme d'une personne assassinée hante le lieu du meurtre jusqu'à ce qu'il trouve quelqu'un de plus fort que lui qui le terrasse, le force à parler et à raconter son histoire (Mac Phail, Folklore from the Hébrides, Folklore, i. VII, p. 401).

En Galles, la croyance qu'un homme assassiné revient hanter le lieu où son corps gît sans sépulture, ou jusqu'à ce que son meurtrier ait été puni, est signalée par E. Owen, Welsh folklore, Tp. 193, et par Rhys {Celtic folklore, p. 73).

Il n'y a pas d'exemple qu'un homme qui s'est donné volontairement la mort par pendaison (ar maro croug) soit monté au ciel ; mais il n'y a pas d'exemple, non plus, qu'il soit tombé en enfer, et voici pourquoi :

Lorsque le diable veut saisir l'âme d'un mourant, c'est près de la bouche qu'il se place pour la guetter, parce que c'est par là qu'elle s'échappe dans les cas habituels. Mais le pendu a la gorge serrée par la corde (1). Son âme, trouvant cette issue bouchée, cherche une autre porte et, tandis que son ennemi la guette par en haut, s'évade tranquillement par en bas, de sorte que le diable est volé.

(Communiqué par Dali an Dluz. — Cléder.)

(1) C'est sans doute par analogie avec la corde de pendu que l'on dit en Irlande que quiconque passe sous une corde de chanvre mourra de mort violente ou commettra un crime (lady Wilde, Ancient legends, p. 206).

Le pendu.

C'étaient deux jeunes hommes. L'un s'appelait Kadô Vraz, l'autre Fulupik Ann Dû. Tous deux étaient de la même paroisse, s'étaient assis, au catéchisme, sur lé même banc, avaient fait ensemble leurs premières Pâques, et, depuis lors, ils étaient restés les meilleurs amis du monde. Lorsqu'aux pardons on voyait paraître l'un d'eux, les jeunes filles se poussaient du coude et chuchotaient en riant :

— Parions que l'autre n'est pas loin !

Il eût fallu marcher longtemps avant de trouver une amitié plus parfaite que la leur.

Ils s'étaient juré que le premier d'entre eux qui se marierait prendrait l'autre pour « garçon de noce ».

— Damné sois-je, avait dit chacun d'eux, si je ne suis pas de parole !

Le temps vint qu'ils tombèrent amoureux, et le malheur voulut que ce fût de la même héritière. Leur amitié toutefois n'en soufîrit point dans les débuts. Ils firent leur cour loyalement à la belle Marguerite Omnès, ne médisant jamais l'un de l'autre, fréquentant même de compagnie chez Omnès le vieux et se portant des santés ré-

ciproques avec les pleines écuellées de cidre que Margaïdik leuf versait.

— Choisis de nous celui qui te plaira le plus, disaient-ils à la jeune fdle. Tu feras uii heureux, sans faire un mauvais jaloux.

Marguerite ne laissait pas que d'être fort embarrassée, en dépit de toutes ces belles assurances.

Elle dut pourtant se décider.

Un jour que Kadô Vraz vint seul, elle le fit asseoir à la table de la cuisine, et, s'installant en face de lui, elle lui dit :

— Kadô, j'ai pour vous une grande estime et une franche amitié. Vous serez toujours le bienvenu dans ma maison ; mais, ne vous en déplaise, nous ne serons jamais mari et femme.

— Ah ! répondit-il un peu interloqué, c'est donc de Fulupik que vous avez fait choix... Je ne vous en veux pas, ni à lui non plus !

Il tâchait de faire bonne contenance, s'efforçait de dissimuler son émotion, mais le coup était inattendu et le frappait en plein cœur.

Après quelques paroles banales, il partit, en vacillant comme un homme ivre, bien qu'il eût à peine porté les lèvres au verre que Marguerite lui avait rempli. Quand il fut sorti de la cour des Omnès et qu'il se trouva seul avec son infortune dans le chemin creux qui menait à sa demeure, il se mit à sangloter comme un enfant à qui l'on a fait mal. Il se dit : « A quoi bon vivre, désormais ? » Et il résolut de mourir. Auparavant

toutefois, il voulut serrer la main de Fulupik Ann Dû et être le premier à lui annoncer son bonheur.

Au lieu de continuer vers Kerbérennès, qui était sa maison familiale, il prit donc un sentier à gauche pour aller à Kervas où habitait Fulupik. La vieille Ann Dû épluchait des pommes de terre pour le repas du soir. Elle fut étonnée de la mine si pâle, si douloureuse de Kadô Vraz.

— Qu'as-tu ? lui demanda-t-elle. Tu es blanc comme un linge.

— C'est que vous me voyez à la brume de nuit, gentille marraine. Je suis venu m'informer de ce que Fulupik compte faire demain dimanche.

— En vérité, je ne saurais te le dire. Imaginetoi que Fulupik tient à cette heure un nouveauné sur les fonts baptismaux !

-^ Bah !

— Oui. C'est encore cette fille Nanès qui est accouchée d'un enfant bâtard. On est allé frapper à trois portes pour trouver un parrain. En désespoir de cause, on s'est adressé à Fulupik, qui a accepté. J'étais d'avis qu'il refusât comme les trois autres, mais c'est un entêté qui ne veut rien entendre. J'ai eu beau lui objecter qu'auprès des mauvaises langues il risquait de passer pour le père de l'enfant, il s'est tout de même habillé et il est parti au bourg. Il jurait même en partant qu'il ferait sonner les cloches (1).

(1) En Bretagne, il n'y a généralement pas de sonnerie de cloches pour les baptêmes d'enfants illégitimes. Ces baptêmes sont dits

La vieille n'avait pas fini de parler qu'une sonnerie joyeuse retentissait au loin.

— Quand je vous le disais !... s'écria Mon Ann Dû, en prêtant l'oreille .

Elle reprit :

— Mon fils est un écervelé. Tu devrais le morigéner, Kadô. Tu es plus sérieux que lui, toi. Je tremble souvent que son étourderie ne lui porte malheur.

— Soyez tranquille, répondit Kadô Vraz ; je vous affirme, au contraire, qu'il a dû naître sous une bonne étoile.

Et, souhaitant le bonsoir, il tourna les talons. Sur le seuil, il fit halte, un instant.

— Bonne marraine, dit-il, priez donc Fulupik de me venir joindre demain, dès l'aube, au carrefour de la Lande-Haute.

La Lande-Haute est un dos de colline, semé d'herbe maigre et planté de quelques ajoncs, où paissent des vaches de pauvres. Deux chemins, deux sentiers plutôt s'y croisent au pied d'un calvaire. C'est à ce calvaire que se rendit Kadô Vraz. Il avait d'abord été chez lui prendre un licol, sous prétexte de ramener des champs la jument grise. Il attacha ce licol à l'une des branches de la croix et se pendit.

« silencieux » (ar vadezianl zioul). Il est méritoire et c'est une bonne recommandation auprès de Dieu de tenir sur les fonts baptismaux un bâtard (Luzel, Revue de Bretagne, de Vendée el d'Anjou, t. IV, 1890, p. 301).

Quand, à l'aube du lendemain, Fulupik se trouva au rendez-vous, ce fut pour voir le corps de son ami se balancer entre terre et ciel.

En ce temps-là, pour rien au monde on ne se fût permis de toucher à un homme qui s'était volontairement donné la mort.

Fidupik Ann Dû, fort marri, descendit dans la plaine raconter le malheur qui était arrivé. Lorsqu'il dit la chose chez les Omnès, Marguerite se mit à pleurer abondamment.

— Ah ! s'écria le jeune homme, c'est lui que vous aimiez ! -

— Tu fais erreur, camarade, répondit Omnès le vieux, qui fumait sa pipe dans l'âtre. Margaïdik, dans l'après-midi d'hier, a annoncé à Kadô Vraz que, quelque amitié qu'elle eût pour lui, c'était toi qu'elle épouserait.

Ge fut un grand baume pour le cœur de Fulupik Ann Dû.

Séance tenante, le jour des noces fut fixé. Par exemple, il fut convenu qu'on ne danserait pas, et qu'il y aurait simplement un repas à l'auberge, à cause de la triste mort de Kadô Vraz,

La semaine d'après, le fiancé se mit en route, accompagné d'un autre jeune homme, pour faire la « tournée d'invitations ». Gomme ils passaient au pied de la Lande-Haute, le soir, Fulupik se frappa le front tout à coup.

— ^ J'ai juré à Kadô Vràz que je n'aurais pas à mon mariage d'autre garçon d'honneur que lui. Il faut que je l'invite. G'est une formalité super-

LtS ASSASSINÉS LT LES PENDUS 15

flue, je le sais. Du moins aurai-je tenu mon serment. Il y va de mon salut dans l'autre monde.

Et il se mit à gravir la pente.

Le cadavre, déjà très endommagé, du pendu oscillait toujours au bout de la corde. A l'approche de Fulupik, des nuées de corbeaux s'envolèrent.

— Kadô, dit-il, je me marie mercredi matin. Je t'avais juré de te prendre pour garçon d'honneur. Je viens t'inviter, afm que tu saches que je suis fidèle à ma parole. Ton couvert sera mis, à l'auberge du Soleil levant.

Cela dit, Fulupik rejoignit son compagnon qui l'attendait à quelque distance, et les corbeaux, un moment effarouchés, achevèrent de dépecer en paix les restes mortels de Kadô Vraz. Fulupik eût encore volontiers invité son fdleul, mais le pauvre petit être était mort dans l'intervalle...

Le jour de la noce arriva. Le nouveau marié, tout à son bonheur, n'avait d'yeux que pour sa jeune femme qui, sous sa coiffe de fme dentelle, était, il faut l'avouer, la plus jolie fille qu'on pût voir. Certes, Fulupik ne pensait plus à Kadô. Au reste, n'avait-il pas mis sa conscience en règle de ce côté-là ? Donc, la fête allait bon train. Les mets étaient succulents. Le cidre dans les verres avait une belle couleur d'or jaune. Les invités commençaient à bavarder bruyamment. Déjà on portait les santés et Fulupik s'apprêtait à répondre à ses hôtes, quand tout à coup, en

face de lui, il vit se lever un bras de squelette, tandis qu'une voix sinistre ricanait :

— A mon meilleur ami !

Horreur ! à la place qui lui avait été réservée, le fantôme de Kadô Vraz était assis.

Le marié devint pâle. Son verre lui tomba des mains et se brisa sur la nappe en mille morceaux.

Margaïdik, la jeune épousée, était, elle aussi, plus blanche que cire.

Un silence pénible se fit dans toute la salle.

L'aubergiste, surpris de voir qu'on ne mangeait ni ne buvait plus, bougonna d'un ton mécontent :

— Libre à vous ! Mais les choses sont préparées. Ce qui n'aura pas été consommé sera payé tout de même.

Personne ne répondit mot.

Seul, Kadô Vraz, s'étant levé, dit en s'adressant à Fulupik Ann Dû :

— D'où vient que je parais être de trop ici ? Ne m*as-tu pas invité ? Ne suis-je pas ton garçon d'honneur ?

Et, comme Fulupik gardait le silence, le nez dans son assiette :

— Je n'ai rien à faire avec ceux qui sont ici, continua le mort. Je ne veux pas gâter leur plaisir plus longtemps. Je m'en vais. Mais toi, Fulupik, j'ai le droit de te demander raison. Je te donne de nouveau rendez-vous à la Lande-Haute, pour cette nuit, à la douzième heure. Sois exact. Si tu manques, je ne te manquerai pas !

La seconde d'après, le squelette avait disparu.

Son départ soulagea l'assistance, mais la noce finit tout de même tristement. Les invités se retirèrent au plus vite. Fulupik resta seul avec sa jeune femme. Il ne s'en réjouit nullement ; comme on dit, il avait des puces dans les bras.

— Gaïdik, prononça-t-il, tu as entendu l'ombre de Kadô Vraz. Que me conseilles-tu de faire ?

Elle pencha la tête et répondit, après réflexion :

— C'est un vilain moment à passer. Mais mieux vaut savoir tout de suite à quoi s'en tenir. Va au rendez-vous, Fulupik, et que Dieu te conduise !

Le marié embrassa longuement sa « femme neuve », et, comme l'heure était avancée, s'en alla, dans la claire nuit. Il faisait lune blanche. Fulupik Ann Dû marchait, le cœur navré, l'âme pleine d'un pressentiment sinistre. Il pensait : « C'est pour la dernière fois que je parcours ce chemin. Avant qu'il soit longtemps, Marguerite Omnès se remariera, veuve et vierge ». Il s'abandonnait de la sorte à de pénibles songeries, lorsque, arrivé au pied de la Lande-Haute, il se trouva nez à nez avec un cavalier vêtu de blanc.

— Bonsoir, Fulupik ! dit le cavalier.

— A vous de même, repartit le jeune homme, quoique je ne vous connaisse pas aussi bien que je suis connu de vous (1).

(1) C'est un détail fréquent dans les contes irlandais que les fées connaissent et appellent par leur nom les personnes auxquelles çlles ont affaire {Contes et légendes d'Irlande, p. 12 ; cf. p. 98, 195),

— Ne VOUS étonnez pas si je sais votre nom. Je pourrais vous dire encore où vous allez.

— Décidément, c'est que sur toutes choses vous en savez plus long que moi. Car je vais je ne sais où.

— Voiîs allez, en tout cas, au rendez-vous que vous a donné Kadô Vraz. Montez en croupe. Ma bête est solide. Elle portera sans peine double faix. Et au rendez-vous où vous allez, il vaut mieux être à deux que seul.

Tout ceci paraissait bien étrange à Fulupik Ann Dû. Mais il avait la tête si perdue ! Et puis, le cavalier parlait d'une voix si tendre ! Il se laissa persuader, sauta sur le cheval, et, pour s'y maintenir, saisit l'inconnu à bras le corps. En un clin d'œil, ils furent au sommet de la colline. Devant eux la potence se découpait en noir sur le ciel couleur d'argent, et le cadavre du pendu, qui n'était plus qu'un squelette, se balançait au vent léger de la nuit.

— Descends maintenant, dit à Fulupik le cavalier tout de blanc vêtu. Va sans peur au squelette de Kadô Vraz, et touche-lui le pied droit avec ta main droite, en lui disant : « Kadô, tu m'as appelé, je suis venu. Parle, s'il te plaît. Que veux-tu de moi ? »

Fulupik fit ce qui lui venait d'être commandé, et proféra les paroles sacramentelles.

Le squelette de Kadô Vraz se mit aussitôt à gigoter avec un bruit d'ossements qui s'entrechoquent, et une voix sépulcrale hurla :

— Je donne ma malédiction à celui qui t'a enseigné (1). Si tu ne l'avais trouvé sur ta route, je serais à cette heure sur le sentier du Paradis, et tu aurais pris ma place à ce gibet !

Fulupik s'en retourna sain et sauf vers le cavalier, et lui rapporta l'imprécation de Kadô Vraz.

— C'est bien, répondit l'homme blanc. Remonte à cheval.

Ils dévalèrent la pente au galop.

— C'est ici que je t'ai rencontré, reprit l'inconnu, ici je te laisse. Va rejoindre ton épousée. Vis avec elle en bonne intelligence, et ne refuse jamais ton aide aux pauvres gens qui recourront à toi. Je suis l'enfant que tu as tenu sur les fonts baptismaux. Tu vois qu'avec un bâtard le bon Dieu peut faire un ange. Tu me rendis un grand service en consentant à être mon parrain, au refus de trois personnes. Je viens de te rendre un service égal. Nous sommes quittes. Au revoir, dans les gloires célestes (2) !

(Conté par Lise Bellec. — Port-Blanc.)

(1) Cf. G. Dottin, Contes irlandais, p. 191, 1. 25.

(2) Cf. Luzel, Légendes chrétiennes, t. II, p. 126 : L'ombre du pendu. Voir aussi ci-dessus, t. I, p. 107-110, 218-222, deux histoires de revenants ou d'anges qui viennent protéger un homme.

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