CHAPITRE XIII L'Anaon
Le peuple immense des âmes en peine s'appelle VAnaon (1).
La pensée de VAnaon est associée à tous les actes de la vie bretonne. Les repas de noces même se terminent par un De profanais.
A l'Ile de Sein, lorsque les enfants vont, le 31 décembre au soir, souhaiter de porte en porte la bonne année, on leur distribue à chacun, dans chaque maison, une tranche d'un gâteau spécial qu'on a cuit la veille pour la circonstance, et les enfants, en recevant ces étrennes, doivent dire en guise de remerciement :
— Joa d^an Anaon ! (Joie aux Ames !) C'est aussi bien la formule courante pour prendre congé, quand on sort d'une maison. Quelquefois on la paraphrase en ces termes :
— Bennoz Doue war gemeni hini a zo et da Ana-
(1) Ce mot, qui est étymologiquement un pluriel, est traité comme un nom collectif singulier dans quelques dialectes bretons.
on deuz an ii-me. (La bénédiction de Dieu (soit) sur tous ceux qui sont devenus des Anaon parmi les hôtes de cette maison.)
Lorsqu'on n'a plus à se servir du trépied, il est mauvais de l'oublier au feu.
Pa chomm ann trebe war ann tân, Ann Anaon paour a ve en poan.
Quand reste le trépied sur le feu, Les pauvres âmes sont en peine.
Si le trépied reste au feu, alors qu'on n'en a plus besoin, il faut avoir soin de placer dessus un tison allumé, afin d'avertir les morts, qui voudraient s'y asseoir (1), que le trépied est encore brûlant. Les morts ont toujours froid et cherchent constamment à se glisser jusqu'au foyer, où ils s'assoient sur le premier objet venu. Il importe de leur éviter des méprises douloureuses (2).
(1) Cf. ci-dessous, ch. xiv.
(2) Dans le Morbihan, on enlève le trépied parce que les morts voudraient s'y asseoir, et que, s'ils le faisaient, un des membres de la famille mourrait dans l'année (Fr, Marquer, Traditions et superstitions du Morbihan, Revue des traditions populaires, t. VII, p. 178). Un revenant, qui était l'âme d'un petit garçon, s'était assis sur un trépied que la servante, par méchanceté, avait fait chauffer. La servante mourut dans la nuit (P. Y. Sébillot, Contes et légendes du pays de Gouarec, Revue de Bretagne, de Vendée et d'Anjou, t. XVIII, p. 61).
l'an AON 23
Il n'est pas bon de balayer la maison, après le coucher du soleil. On risquerait de balayer, avec la poussière, les âmes des morts qui, à cette heure-là, obtiennent souvent la permission de rentrer dans leur ancien logis (1).
Surtout, si le vent fait rentrer la poussière, il faut se donner bien garde de la rejeter dehors une seconde fois.
Les gens qui manquent à ces prescriptions ne peuvent dormir, sans être, à tout moment, réveillés en sursaut par les âmes défuntes.
Quand on balaie, le soir, on chasse la Sainte Vierge qui fait sa tournée pour savoir dans quelles maisons elle peut laisser rentrer ses âmes préférées.
(Comte de Villiers de l' Ile-Adam, recteur de Ploumilliau, Côtes-du-Nord.)
Il est bon de laisser couver un peu de feu sous la cendre, pour le cas où le mort voudrait revenir se chauffer au foyer de son ancienne demeure.
(1) « Jamais, dans le district de Lcsneven, on ne balaie une maison la nuit ; on prétend que c'est en éloigner le bonheur, que les trépassés s'y promènent et que les mouvements d'un balai les blessent et les écartent. Ils nomment cet usage proscrit scubic an anaoun, balaiement dos morts. » (Cambry, Voyage dans le Finistère, t. II, p. 32.)
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Tant qu'il fait jour, la terre est aux vivants ; le soir venu, elle appartient aux âmes défuntes (1). Les honnêtes gens font en sorte de dormir, toutes portes closes, à l'heure des revenants. Il ne faut jamais rester dehors, sans nécessité, après le coucher du soleil. Les heures particuUèrement indues sont entre dix heures du soir et deux heures du matin (2).
On ne doit jamais aller seul, la nuit, durant les heures indues, chercher un prêtre, un médecin ou une sage-femme.
Mais il ne faut pas non plus être plus de deux (3).
Il n'est pas bon de siffler (4) quand on est
(1) Les morts ouvrent les yeux à minuit sonnant (Verusmor, Voyage en Basse-Brelagne, p. 340). En Galles, on croit que les âmes des morts viennent à minuit et doivent s'en retourner au chant du coq (E. Owen, Wclsh folklore, p. 192).
(2) Un homme rencontre la nuit un inconnu dans un chemin isolé • « Quelle heure est-il, s'il te plaît ? — « Il est, dit l'inconnu, l'heure de dormir pour le vivant et l'heure de se promener pour le mort. » Là-dessus, il disparut comme si le chemin l'avait englouti (G. Dottin, Contes et légendes d'Irlande, p. 143).
(3) Voir cependant ci-dessous, ch. xix. En Galles, on dit que de deux personnes allant ensemble, une seule peut voir le revenant, et lui adresser la parole, et c'est à celle-là qu'il répond ; sinon il reste silencieux (E. Owen, Welsh folklore, p. 192).
(4) Cf. ci-dessus, t. I, p. 120. Dans le Morbihan on connaît le Siffleur de nuit (er Huitellour Nouz) qui est un revenant dangereux. {Le Rouzic, Carnac,i:). 63, 118.) Voir ci-après, t. II, p. 223,
L AN AON
dehors, la nuit, sous peine de s'attirer le courroux de VAnaon.
Quand on va pour franchir un talus planté d'ajonc, il faut avoir soin, au préalable, de faire quelque bruit, de tousser par exemple, pour avertir les âmes qui y font peut-être pénitence et leur permettre de s'éloigner. Avant de commencer à couper un champ de blé, on doit dire : Si l'Anaon est là, paix à son âme !
M. Dollo (1) se promenait un jour à la campagne, en compagnie d'un monsieur de la ville. Le chemin qu'ils suivaient était bordé d'une double haie d'ajoncs (2). Le monsieur, tout en marchant, s'amusait à étêter à coups de canne les pousses qui dépassaient les autres. Le vénérable Dollo lui prit brusquement le bras et lui dit :
— Cessez ce jeu ; songez que des milliers d'âmes accomplissent leur purgatoire parmi les ajoncs, et que vous les troublez dans leur pénitence...
(1) Recteur de Saint-Michel-en-Grève. Voir ci-dessus, t. I, p.21 1.
(2) A Galway, on dit que les buissons d'épine ont poussé sur la poussière des morts répandue dans le monde (D. Fitzgerald, Pupular taies of Ireland, Revue celtique, t. IV, p. 175). Les buissons sont presque toujours liés à l'idée de forts des fées. Si l'on coupait de tels buissons, on serait frappé de mort (L. L. Duncan, Folklore gleanings from county Leitrim, The Folklore Journal, t. IV, p. 178 ; Deeney, Peasant lore from Gaelic Ireland, p. 61-65).
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Lorsque, cheminant par temps de pluie, vous voyez sur la route mouillée des parties sèches, soyez assuré qu'il y a là des anaon faisant pénitence.
Aussi pressées que les brins d'herbe dans les champs ou que les gouttes d'eau dans l'averse sont les âmes qui font sur terre leur purgatoire (1).
Toutes les fois que l'on nomme un trépassé, si l'on ne veut pas encourir sa colère, il ne faut jamais manquer à faire suivre son nom de la formule sacramentelle :
— Doué dlie bardono ! (Dieu lui pardonne) (2).
Ceux qui autrefois écourtaient leurs prières du matin ou du soir et allaient à leur ouvrage ou ga-
(1) La même croyance subsiste dans certaines parties de l'Irlande, où l'on croit que les âmes des morts subissent la pénitence qu'elles ont méritée pour leurs péchés, dans les lieux mêmes où elles ont vécu. Mais on croit aussi que les âmes de ceux qui sont sauvés reviennent sur terre jouir de leur bonheur (Mac Anally, Jrish Wonders, p. 110). Dans le comté de Galway, on croit que si une personne, après sa mort, est jugée trop bonne pour aller en enfer, trop mauvaise pour aller au ciel, elle est renvoyée sur terre et y reste jusqu'au Jour du Jugement, jusqu'à ce qu'une autre âme veuille bien aller la chercher et l'emmène avec elle au Paradis (lady Wilde, Ancient legends, p. 116-118).
(2) Voir ci-dessus, t. I, p. 287, note.
gnaient leur lit sans prendre le temps de dire VAmen final, errent par les chemins abandonnés, en murmurant des patenôtres. Arrivés à la dernière phrase, ils s'interrompent tout à coup et ne parviennent jamais à trouver le mot qui achève la prière.
Par exemple, on les entend qui répètent désespérément :
— Sed libéra nos a malo !... sed libéra nos a malo !...
Ils ne seront délivrés que le jour où quelque vivant aura assez de courage et de présence d'esprit pour leur répondre :
— Amen !
Il suffît cependant qu'un passant qui va récitant ses prières par les chemins prononce le mot que cherche l'âme en peine, pour que celle-ci soit sauvée.
Certaines âmes sont condamnées à faire pénitence jusqu'à ce qu'un gland, ramassé le jour de leur mort, soit devenu un plant de chêne propre à quelque usage (1).
Tel fut le cas de Jouan Caïnec. Mais Jouan Caïnec avait été, de son vivant, un ^ homme avisé,
(1) Voir plus haut, t. I, p. 227 : Le morl dans l'arbre.
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et il lui en était resté quelque chose après sa mort. Le gland, semé le jour de son trépas, ne fut pas plus tôt hors de terre qu'il coupa la jeune pousse et en fabriqua une « cheville de voiture ». Grâce à ce stratagème, il n'eut pas longtemps à rôtir dans les flammes.
Il y a beaucoup de champs qui sont divisés en parcelles, appelées en breton lachennou. Ces parcelles ne sont, en général, délimitées que par des bornes en granit plantées à chaque angle. Or, il ne manque pas de gens peu scrupuleux qui, ayant acheté ou loué une de ces lachennou, vont, de nuit, déplacer les pierres bornales afin de gagner un bout de terre sur la propriété du voisin. De là des contestations fort longues et sur lesquelles les tribunaux sont presque toujours hors d*état de se prononcer, puisqu'il n'y a jamais eu d'arpentage préalable et que les bornes seules font loi.
Le plus souvent, le voisin lésé n'a de recours qu'en la justice de Dieu. C'est donc devant elle qu'il assigne le coupable en disant :
— Puisse la pierre que tu as déplantée peser de tout son poids dans la balance de tes péchés, au seuil de l'autre monde !
Aussi n'est-il pas rare que l'on rencontre, la nuit, par les chemins ruraux ou dans les voies charretières, des gens courbés en deux sous le faix d'un lourd bloc de pierre qu'ils ont une peine
infinie à maintenir en équilibre sur leur dos. Ils se traînent avec accablement et vont répétant, d'un ton lamentable, la même question éternelle, à tous les passants qu'ils croisent :
— Pelec'h a lakin mé héman ? (Où poserai-je ceci ?)
Ce sont les Anaon des déplanteurs de bornes que Dieu condamne à errer ainsi sur terre, en quête du point précis où était primitivement placée la pierre bornale, sans qu'ils le puissent retrouver par leurs seuls moyens.
Pour les délivrer, il faut que quelque vivant ait la présence d'esprit de leur répondre :
— Lakei anezhan e lec'h ma oa. (Posez-le où il était) (1).
(Pierre Le Goff. — Argol.)
(1) Cf. Fouquet, Légendes, contes el chansons populaires du Morbihan, p. 12. P. -Y. Sébillot, Contes et légendes du pays de Gouarec {Revue de Bretagne, de Vendée et d'Anjou, t. XVIII, p. 65). Le Rouzic, Carnac, pp. 117-118.
Dans les Hébrides on raconte qu'une morte, qui, à l'aube, regagnait sa tombe en compagnie d'autres âmes, était restée un peu en arrière, parce que sa marche était entravée par les fils qu'elle avait volés aux voisins dont elle tissait la filasse pendant sa vi« ( Goodrich -Freer, More folklore from the Hébrides, Folklore, t. XIII, p. 59).
Les deux amis.
Deux valets de labour, de Botsorhel, Pierre Le Cam et François Courtes, s'aimaient d'une amitié si étroite qu'ils n'avaient rien de caché l'un pour l'autre et qu'ils mettaient tout en commun, les peines aussi bien que les plaisirs. Il y avait dix ans qu'ils vivaient ainsi dans la plus parfaite union, sans que jamais le moindre désaccord se fût élevé entre eux.
— La mort seule est capable de nous séparer, disaient-ils.
Encore s'étaient-ils juré que le premier qui mourrait viendrait, avec la permission de Dieu, renseigner son ami sur son sort dans l'autre monde.
Ce fut Pierre Le Cam que l'Ankou frappa le premier : il fut emporté par une fièvre maligne, ayant à peine atteint ses vingt-cinq ans. Courtes ne quitta pas son chevet, durant toute sa maladie, et ne s'éloigna de sa tombe que lorsque le fossoyeur eut fini de niveler la terre bénite.
La nuit qui suivit l'enterrement, il s'alla coucher à l'heure habituelle, mais ne dormit pas. Sa pensée était trop occupée de savoir où était son ami, ce qu'il faisait, et s'il n'était pas trop triste
d'être parti du milieu des vivants. Une autre raison qui l'empêchait de se laisser aller au sommeil, c'est l'attente où il était de recevoir la visite du pauvre Pierre Le Gam, et pour rien au monde il n'eût voulu qu'il le trouvât endormi.
Comme il songeait à toutes ces choses, le cœur navré, voici que, sur le pavé de la cour, il entendit marcher. Au seul bruit des pas, il reconnut que c'était son ami qui venait vers lui. Et presque aussitôt, en effet, la porte de l'écurie, où il couchait, s'entr'ouvrit.
— Je ne m'étais pas trompé, pensa-t-il.
Si désireux qu'il fût de revoir celui qu'il aimait, il ne laissa tout de même pas de tressaillir d'un frisson, quand la voix qui lui était chère demanda dans l'obscurité :
— Dors-tu, François ?
Il répondit avec douceur :
— Non, Pierrik, je ne dors pas. Je t'attendais.
— Eh bien ! lève-toi, et viens.
Courtes ne s'enquit même pas où il le voulait conduire, et se leva sur-le-champ ; lorsqu'il fut rhabillé, il se dirigea vers la porte et, sur la pierre du seuil, il vit Le Gam debout, drapé dans son linceul. Gomme il le regardait en ce triste accoutrement, d'un air affligé. Le Gam lui dit :
— Hélas ! oui, mon ami, ce linceul est désormais tout ce que je possède.
— Et comment es-tu, là-bas ?
— C'est pour que tu le voies, que je suis venu te chercher, car j'ai le droit de te le faire voir
par toi-même, si tu y consens, mais je n'ai pas le droit de te le raconter.
— Allons, repartit François Courtes, je suis prêt.
Son ami l'entraîna rapidement vers l'étang du moulin de Goazwad qui était à un quart d'heure environ de la ferme. Quand ils furent arrivés au bord de l'eau, le revenant dit à son compagnon :
— Quitte tes vêtements, y compris tes sabots, et mets-toi tout nu.
— Pourquoi faire ? interrogea l'autre, un peu troublé.
— Pour entrer avec moi dans l'étang.
— Y penses-tu ? La nuit est bien fraîche, les eaux sont hautes, et je ne sais pas nager.
— Sois tranquille : tu n'auras pas à nager.
-^ Du reste, après tout, advienne ce que pourra : je suis résolu à te suivre, quelque part que tu me mènes : je te suivrai.
A l'instant même, le mort se précipita dans l'étang et le vivant y fut aussitôt que lui. Tous deux s'enfoncèrent, s'enfoncèrent, jusqu'à ce que leurs pieds eussent touché le sable. Le Cam tenait Courtes par la main. Celui-ci était tout étonné de respirer sous l'eau avec autant d'aisance que s'il eût été à l'air libre. Mais, par exemple, il grelottait de tous ses membres et ses dents claquaient aussi fort que des cailloux qu'on entrechoque. Il faisait un froid terrible dans cet étang glacé.
Au bout d'une heure peut-être qu'ils étaient là. Courtes, qui se sentait transi, s'informa :
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— Est-ce que j'ai longtemps à demeurer ici ?
— Es-tu donc si pressé de te séparer de moi ? repartit l'autre.
— Non, certes ; et tu sais bien que je ne suis jamais plus heureux que lorsque nous sommes ensemble... Mais il fait horriblement froid et je souffre plus que je ne peux dire.
— Eh bien ! Triple ta souffrance, et tu auras une faible idée de ce qu'est la mienne.
— Pauvre cher Pierrik !
— Et note encore que tu la diminues par ta présence, et même que tu abrèges mon temps d'épreuve en le partageant.
— Je resterai donc autant qu'il sera nécessaire.
— Quand sonnera V Angélus du matin, tu auras ta liberté.
Il sonna enfin au clocher de Botsorhel, cet Angélus. Courtes se retrouva sain et sauf à l'endroit où il avait laissé ses bardes.
— Adieu ! lui dit son ami dont la tête seule émergea de l'eau. Si tu te sens le courage de recommencer ce soir, tu me reverras.
— Je t'attendrai comme hier, répondit Courtes. Et il alla rejoindre aux champs les hommes de
la ferme, tout comme s'il avait passé la nuit à dormir. Le soir venu, il se coucha, mais tout habillé, pour être plus vite prêt à l'appel de son ami. Celui-ci parut à la même heure que la veille et, comme la veille, tous deux se rendirent à l'étang. Là, les choses se passèrent identiquement de la
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même façon, sauf que les soufïrances du vivant furent deux fois plus cruelles.
— Ton courage ira-t-il jusqu'à recommencer une fois encore ? une seule fois, lui demanda le mort.
— Dussé-je en périr, je te serai fidèle jusqu'au bout, dit Courtes.
Quand il arriva pour prendre son ouvrage, le maître de la ferme fut frappé de voir combien il était pâle et défait.
— Ce bonhomme-ci, pensa-t-il, doit passer la nuit au cimetière, sur la tombe de l'ami dont la perte le rend inconsolable.
Et il se promit de le guetter le soir même. Il dut guetter jusqu'à minuit. Comme la lune était claire, il vit alors le revenant traverser la cour, pousser la porte de l'écurie, y pénétrer, puis en ressortir avec François Courtes, et les deux jeunes hommes, le vivant et le mort, s'acheminer vers le moulin : il se ghssa dans l'ombre des talus, sur leurs traces. Une touffe de saule, qui surplombait l'étang, lui permit d'assister à leur plongeon et d'entendre leur conversation sous l'eau.
— Oh ! je n'en peux plus 1 je n'en peux plus ! gémissait Courtes.
Et l'autre ne cessait de répéter à son ami :
— Du courage ! Du courage !
— Non ! je sens que je défaille. Jamais je n'irai jusqu'à V Angélus !
— Si, si ! Sois fort ! Encore deux heures... Encore une heure et demie... et grâce à toi je vais
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être délivré ! Songe à cela. Tes peines vont finir et tu m'auras ouvert les joies du Ciel où tu ne tarderas pas à me rejoindre.
Le fermier, derrière son saule, suait une sueur d'angoisse. Il eût souhaité de s'enfuir et n'osait faire un mouvement. Enfin, le firmament blanchit : à Botsorhel, VAngelus sonna. Aussitôt, du fond de l'étang, jaiUirent deux grands cris :
— François !
— Pierrik !
Et le fermier vit une espèce de fumée qui s'élevait au-dessus des eaux, puis se perdait dans les nuages, tandis que Courtes, exténué, venait s'abattre presque à ses pieds, sur la berge. Il s'empressa de bondir à son aide, lui passa ses vêtements et, comme il était hors d'état de marcher, le porta sur ses épaules jusqu'à la ferme où le pauvre garçon n'eut que le temps de recevoir r extrême-onction avant de rendre le dernier soupir (1).
(Conté par Jean Dénès. — Guerlesquin.)
Les enfants morts sans baptême errent dans l'air sous la forme d'oiseaux. Ils ont un petit cri plaintif comme un vagissement. On les prend souvent pour des oiseaux véritables ; hiais les vieilles gens ne s'y trompent point. Ils attendent
(1) Cf. A. Le Braz, Vieilles histoires du pays breton, p. 257-283.
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ainsi, disséminés dans l'espace, que vienne la fin du monde. Saint Jean le Baptiseur leur administrera alors le sacrement qui leur manque : après quoi, ils voleront tout droit au ciel. Les saintes, avant d'entrer au Paradis, peuvent passer par les limbes pour voir leurs enfants morts sans baptême, les saintes surtout qui ont beaucoup prié pour les âmes abandonnées (1).
Les âmes des capitaines de navires qui ont été brutaux avec leurs équipages, comme il n'arrive que trop souvent, sont condamnées à passer dans le corps d'un petit oiseau de mer (2), tout noir,
(1) Cf. E. Herpin, Revue des traditions populaires, t. XIV, p. 579-
Il y a en Irlande et en Ecosse de nombreuses croyances relatives aux enfants morts sans baptême. Ces enfants doivent être enterrés avant le lever du soleil ; autrement, leurs esprits flotteraient sans demeure dans les régions de l'espace (W. Gregor, Folklore of ihe North-East of Scotland, p. 215 ; cf. Mac Phail, Folklore from the Hébrides, Folklore, t. XI, p. 434). Si on marche sur la tombe d'un enfant non baptisé, on ne peut plus retrouver son chemin (Leland L. Duncan, Folklore gleanings from county Leitrim, The Folklore Journal, t. IV, p. 182). Le premier enfant qui meurt dans une famille doit être enterré dans le cimetière spécial aux enfants morts sans baptême ; si on l'enterrait dans le cimetière commun, deux autres enfants de la même famille le suivraient dans la tombe (Haddon, A balch of Irish folklore, Folklore, t. IV, p. 351).
(2) Cf. Sébillot, Revue des traditions populaires, t. XII, p. 394 ; Sauvé, Mélusine, t. II, col. 254. En Cornwall, on croit que les
avec des pattes courtes et palmées, qui rame à la crête des vagues, les jours de tempête, et que l'on appelle le salanile (1). C'est un annonciateur de la tourmente, comme le pétrel. Les marins qui sont au large disent, quand ils le voient passer : — Se//, na welez kei c'hoaz ine eur c'hahilen daonet o tond da glask affer diouzomp ? (Regarde, ne voilà-t-il pas encore l'âme d'un capitaine damné qui vient nous chercher noise ?)
(Philippe. — Paimpol.)
Il en est d'autres, parmi les âmes, qui accomplissent leur pénitence sous la forme d'une vache ou celle d'un taureau, suivant le sexe qu'elles avaient de leur vivant. Les âmes de riches sont parquées dans des champs stériles où ne poussent que des cailloux et quelques herbes maigres. Les âmes de pauvres trouvent à brouter abondamment dans des pâtures opulentes où il ne manque ni trèfle, ni luzerne. Elles ne sont séparées les unes des autres que par un muret en pierres sèches. La vue des pauvres si libéralement traités ajoute
âmes des vieux marins se ciiangcnt en albatros et en mouettes (M. A. Courtney, Cornish folklore, The Folklore Journal, t. V, p. 189).
(1) Littré écrit : salanicle et prétend que c'est le même oiseau que le pétrel.
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encore à l'amertume des riches, de même que la misère de ceux-ci rend plus savoureuse la joie de ceux-là. En vérité, à quoi servirait l'autre monde, s'il n'était pas l'opposé du nôtre (1) ?
(Communiqué par Henri Barré. — Pont-l'Abbé, 1S87.
(1) Voir ci-après, récit CXXII. Cf. Luzel, Conles populaires de Basse-Bretagne, t. I, p. 11, 38, 60. A Carnac, il y a des revenants qui apparaissent souvent sous forme de taureau. Le Rouzic, Carnac, p. 49, 56, 58, 59, 70, 80, 94, 109, 119.
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Le lièvre de Coatnizan.
Tous les châteaux en ruines ont leur lièvre enchanté (sordei) .
Rien que dans le pays de Lannion, il y a le lièvre du château de Tonquédec, celui du château de Coatfrec, celui du château de Coatnizan, celui du château de Kcrham et d'autres que j'oublie.
Ces lièvres, ce sopt les ânies des anciens seigneurs qui font leur pénitence sous cette forme. Parce qu'ils faisaient trembler tout le monde, de leur vivant, ils ont été condamnés à devenir le plus peureux des animaux après leur mort. Ils ne sont délivres que lorsqu'ils ont essuyé de la part des chasseurs, qui tirent sur eux sans savoir qui ils, sont, autant de coups de fusil qu'ils en ont tiré ou fait tirer eux-mêmes sur les pauvres gens qui étaient autrefois sous leur dépendance.
Le plomb les traverse de part en part sans les tuer et sans qu'il se répande une goutte de sang : mais ils ne souffrent pas moins le même mal que s'ils mouraient à chaque fois.
C'est ainsi que Jérôme Lhostis, de Pluzunet, chassant un jour sur les terres de Coatnizan, vit un lièvre de taille extraordinaire se lever devant
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ses pas et chercher refuge dans le colombier.
— Ma foi, se dit-il tout content, c'est comme si je l'avais dans ma gibecière.
Une chose pourtant l'étonna : son chien qui, comme lui, avait vu la bête, ne paraissait nullement désireux de se précipiter à sa poursuite. Il dut entrer seul dans le colombier. Le lièvre était là, acculé au mur. Et Jérôme Lhostis d'épauler, puis de presser la gâchette : Poum !... La fumée s'étant dissipée, il s'avança pour mettre la main sur le gibier, sans autre crainte que celle de l'avoir massacré, pour l'avoir tiré de si près. Mais sa stupéfaction fut grande de constater que l'animal était aussi vivant que s'il n'avait pas reçu toute une charge de plomb dans le corps — même qu'il le regardait sans bouger, avec des yeux comme ceux d'un homme.
— Maladroit que je -suis ! s'écria Jérôme Lhostis, persuadé qu'il avait visé à côté, lui qui passait, à juste titre, pour le plus habile tireur du pays.
Et il allait épauler une seconde fois.
Mais le lièvre lui dit :
— Tu as tort de te fâcher contre toi-même, car tu ne m'as pas manqué.
Jérôme ressentit une telle épouvante que son arme lui tomba des mains. L'animal reprit d'un ton triste :
— Tire cependant. Tu abrégeras d'autant mon purgatoire, et j'ai encore sept cent sept- vingt et sept coups de fusil à recevoir avant d'être délivré.
Jérôme Lhostis ramassa, en effet, son fusil, mais ce fut, vous concevez, pour détaler au plus vite. Cette fois, c'était le lièvre qui avait fait fuir le chasseur (1).
(Conté par Marguerite Philippe. — Pluzunet.)
(1) Les âmes sous forme de lièvres ne sont pas rares dans les contes irlandais. Telle est la- grand'mère de Thomas de Bûrca (G. Dottin, Contes irlandais, p. 40, 42) que les chiens et les chasseurs ne peuvent attraper. Tel est, sans doute aussi, le lièvre qui annonce à Diarmuid qu'il n'a plus qu'une semaine à être en ce monde {Ibid., p. 231). Les gens du Kerry ne mangent pas de hèvres, car ils croient que les âmes de leurs grand'mères sont entrées dans ces animaux (Haddon, A batch of Irish folklore ; Folklore, t. IV, p. 352); sur les lièvres enchantés, en Glare, voir Th. J. Westropp, Folklore, t. XXIII, p. 214. En Gornwall, les filles trompées par leurs amants et qui sont mortes d'amour reviennent les hanter sous forme de lièvres blancs (M. A. Courtney, Cornish folklore, The Folklore Journal, t. V, p. 189 ; W. Bottrell, Traditions and hearlhside stories, 2** séries, p. 253). Dans le Morbihan, il y a un grand nombre de fantômes qui apparaissent sous forme de lièvre ou de lièvre blanc. Le Rouzic, Carnac, p. 61, 63, 66, 67, 69, 71, 76, 77, 79, 82, 94, 102, 103, 106, 107.
42 l'anaon
La truie aux sept cochons noirs.
C'était à Trégrom. Il y avait dans la paroisse une fille de mauvaise vie qui avait eu sept enfants et qui les avait fait disparaître à mesure, sans qu'on s'en fût aperçu. Mais elle mourut elle-même du dernier enfant, et l'on sut ainsi quelle conduite elle, avait menée.
Peu après sa mort, des gens, passant à la tombée du soir près de la maison qu'elle habitait, virent dans la route une vieille truie, toute décharnée, suivie de sept petits cochons noirs.
— Tiens, dit un de ces hommes, voici une truie égarée.
Comme il y avait à côté de la maison une soue vide, il voulut y pousser la truie avec sa portée ; mais la bête aussitôt commença à grogner et à montrer des dents aussi longues que celles d'un porc sauvage. Alors, un vieux, qui faisait partie de la bande, dit :
— Croyez-moi : laissez cette truie tranquille : elle n'est pas de celles qu'on enferme dans les crèches.
l'anaon 43
Un autre soir, un domestique des environs revenait du labour avec le soc de la charrue sur les épaules (car, en ce temps-là, on laissait la charrue dans le champ, mais on rapportait le soc à la maison) ; il rencontra, lui aussi, la vieille truie, et comme elle faisait mine de lui barrer le chemin qui était très étroit, il lui lança le soc de charrue dans les jambes. Mal en prit à l'imprudent. La bête fonça sur lui, le roula, le piétina si bien qu'il eut à peine la force de se traîner jusque chez ses maîtres, et qu'en touchant le seuil il expira.
Après cela, les gens de Trégrom, quand ils apercevaient la truie d'un côté, s'enfuyaient de l'autre. Ce qu'il y avait de plus étrange, c'est que ses petits cochons noirs grisonnaient à mesure qu'ils avançaient en âge, mais ne grandissaient pas (1).
A la fm on alla trouver le recteur, le supplier de délivrer le pays de ces animaux singuliers. On aurait voulu qu'il les conjurât. Mais il répondit qu'il n'y avait rien à faire.
— Attendez sept ans, dit-il. Ce terme passé, vous ne les verrez plus.
Et, en efïet, au bout des sept années, ils disparurent.
(Conté par Anne- Marie Prigent. — Bégard.)
(1) Au contraire, les petits cochons d'origine étrange que Thomas de Burca avait vendus au curé de Galway [Coules irlandais, p. 45) grandissent étonnamment en une seule nuit. Sur les âmes sous forme de cochon, cf. Le Rouzic, Carnac, p. 73, 89, 112,
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Les âmes des gens dont Dieu ne sait pas, au moment de leur mort, s'il les sauvera ou s'il les damnera, sont condamnées à rester sur la terre sous la forme de corbeaux, jusqu'au jour du Jugement dernier (1).
D'autres âmes sont condamnées à faire des mottes de tourbe, en quantité • suffisante pour
(1) Sur les âmes sous forme de corbeaux, cf. A. Le Braz, Au pays des pardons, p. 61 ; La terre du passé, p. 82. Le roi Arthur n'est pas mort, il a été changé en corbeau ; aussi les Cornishemen ne tuent pas le corbeau (Rhys, Cellic folklore, p. 611).
Il y a encore en Bretagne d'autres croyances relatives aux âmes sous forme animale. A l'île de Bréhat, il est question de revenants sous forjne de chat noir, d'oie (Luzel, Vîle de Bréhat en 1873, Revue de Bretagne, de Vendée et d'Anjou, 1893, t. X, p. 339, 340, 341). Sur les revenants sous forme de chevaux, voir Le Rouzic, Carnac, p. 54, 58, 62, 78, 86, 89, 94, 95, 98, 100, 109 ; de chats, ibid., p. 61, 68, 72, 76, 80, 82, 83, 85, 86, 94, 98, 101, 109 ; de moutons, ibid., p. 65, 66, 67, 70, 71, 75, 79, 80, 84, 85, 88, 94, 98, 109, 11, 114 ; de rats, ibid., p. 67 ; de chèvres, ibid., p. 83, 84,
En Irlande, les mauvais Esprits sont souvent vus sous forme d'animaux : de cochons (Ph. Redmond, Some Wexford folklore, Folklore, t. X, p. 363), de colombes (Curtin, Taies of ihe fairies, p. 131). Dans une légende rapportée par Deeney, Peasanî lore from Gaelic Ireland, p. 77, une âme revient sous la forme d'un chien noir (Cf. Br. J. Jones, Folklore, t. X, p. 120). Dans un conte irlandais, un homme mort en état de péché mortel a été changé en âne noir pour sept ans (G. Dottin, Conle,s irlandais, p. 149-150). Le merle et la grive sont des âmes exilées sur la terre en punition de
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chauffer, trois ans durant, le purgatoire ; d'autres encore, à couper de l'ajonc (1), pendant un nombre fixé d'années, pour chauffer le feu du purgatoire.
leurs péchés ; le corbeau, la corneille, le hibou sont animés par des âmes damnées {The Gael, 1902, p. 397). Dans le comté de Clare, les animaux-fantômes sont des taureaux, des chevaux, des chèvres, des lapins (Th. J. Westropp, Folklore, t. XXI, p. 343-349).
En Cornwall, les noyés reviennent souvent sous forme d'animaux (M. A. Courtney, Cornish folklore ; The Folklore Journal, t. V, p. 189).
Quant aux âmes sous forme de baril que l'on a signalées en Irlande {Folklore, t. X, p. 362), il n'en est point question, semblet-il, dans les autres pays celtiques.
(1) Cf. le Pilour lann,^i broyeur de lande », qui vient la nuit, surtout quelques jours avant les tempêtes, frapper avec son maillet de bois aux pignons des vieilles maisons. Le Rouzic, Carnac, p. 116.
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Les deux vieux arbres.
Ceci se passait à Plougaznou, il n'y a pas encore très longtemps.
Il y avait là, dans une pauvre petite ferme, un brave homme et sa femme qui, n'ayant pas le moyen de battre leur blé à la machine, le battaient au fléau. Du lever du soleil à son coucher, ils besognaient de concert, l'homme conduisant le branle et la femme réglant son pas sur le sien.
Vous pensez si, la journée close, ils retrouvaient leur lit avec plaisir, bien que le matelas en fût de paille de seigle et les draps de grosse toile de chanvre. C'est à peine s'ils prenaient le temps de souper de quelques patates et de récitei^ une courte prière : l'instant d'après, ils étaient allongés côte à côte et ronflaient à qui mieux mieux.
Le dernier soir pourtant, quand ils furent gwasiel (1), comme on dit, l'homme parla ainsi à sa femme :
— Radegonda, chez les riches, quand l'août est fini, il y a fricot, le soir, pour les batteurs. Moi, si
(1) Gwasiel a proprement le sens de gâleau, mais il sert aussi à désigner la fln du battage. Etre gwasiel, c'est avoir fini de battre.
vous me donniez le fricot dont j'ai envie, vous me feriez des crêpes, de bonnes crêpes de blé noir comme vous savez les faire, Radegonda.
La femme, qui tombait de fatigue, s'écria :
— Des crêpes, mon pauvre homme ! Vous n'y songez pas. D'abord, j'ai les bras coupes. J'ai besogné autant que vous, n'est-il pas vrai ? et, comme je n'ai pas votre force, je n'en puis plus. Où voulez-vous que je trouve le courage de me remettre à chauffer la poêle, à délayer la farine et à étendre la pâte ? Et puis, lors même que j'aurais ce courage, je serais encore bien empêchée de contenter votre envie, car il n'y a plus une pincée de farine dans la huche. Ne savez-vous pas que, depuis plus d'une semaine que nous vaquons à la récolte, vous n'êtes pas descendu chez le meunier ?
— Oh ! si ce n'est que la farine, je m'en charge.
— Quoi ? vous iriez jusqu'au moulin ?... Après avoir déjà tant sué, tant trimé ?... Votre ventre est donc un bien dur maître, Hervé Mingam ?
Hervé Mingam répondit, suppliant :
— Voyons, Radegonda !... Pour une fois ?... Alors, elle, attendrie :
— Je suis trop sotte de faire ainsi vos vingtquatre volontés... Enfin, soit!... Allez et tâchez d'être vite de retour, si vous ne voulez pas que je m'endorme ici, dans l'intervalle, tout habillée.
Elle n'avait pas fini sa phrase que l'homme était dehors, dévalant à grandes enjambées vers le mouHn. Tant qu'il vit clair dans sa route, il
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courut plus qu'il ne marcha, mais, à un endroit où le chemin semblait s'enfoncer en terre, entre deux hauts talus surplombants, force lui fut de ralentir. Bientôt même, il n'avança plus qu'à tâtons, parce qu'il avait sur lui, outre l'ombre des talus, celle des très vieux arbres dont ils étaient plantés. Il allait donc avec précaution, assujettissant chacun de ses pas. Or, dans le silence qui était profond, et quoique l'air demeurât immobile, comme il arrive généralement par les chaudes soirées d'août, voici qu'il entendit, au-dessus de sa tête, le feuillage commencer à bruire d'une manière bizarre et tout inattendue.
— Tiens ! c'est, ma foi, une chose assez particulière, pensa-t-il.
Il leva les yeux et, malgré l'obscurité, reconnut, à la blancheur argentée de l'écorce, que les arbres dont les ramures bruissaient de la sorte étaient deux hêtres d'aspect vénérable qui se faisaient vis-à-vis d'un talus à l'autre et mêlaient leurs branches comme pour s'embrasser (1). Ce qu'il y avait de plus étrange, c'est que leur murmure, très léger, ressemblait à un chuchotement de voix humaines. Hervé Mingam suspendit son pas et prêta l'oreille. Plus de doute, les deux hêtres cau-
(1) A ces deux hêtres on peut comparer dans la légende irlandaise les deux ifs qui, issus de deux pieux enfoncés dans les corps de Noisé et de Deirdré (cf. t. I, p. 302), entrelacèrent leurs branches au-dessus de la tombe [Transactions of the Gaelic Society, 1808, p. 133, cités par H. Gaidoz, Mélusine, t. IV, col. 12).
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saient entre eux. Notre homme, pour les écouter, oublia moulin, farine et crêpes.
Le premier des deux arbres, celui de droite, disait :
— Je crois que tu as froid, Maharit. Tu trembles de tous tes membres.
Et le second arbre, celui de gauche, répondait, en grelottant :
— Oui, Jelvestr, je suis glacée, glacée, en vérité, jusqu'aux moelles (1). Toutes les fois que la nuit tombe, c'est ainsi ; la fraîcheur me pénètre au point que c'est comme une nouvelle mort... Heureusement que, ce soir, on fait des crêpes chez notre fils ; il y aura bon feu et, sitôt que sa femme et lui seront couchés, nous pourrons, à notre tour, aller nous chauffer à la braise.
Alors, le premier arbre :
— Je t'accompagnerai, pour ne pas te laisser aller seule, Maharit. Mais, si tu m'avais obéi, de ton vivant, tu ne serais pas dans la nécessité d'attendre que l'on fasse des crêpes chez notre fils pour sentir un peu de chaleur. Combien de fois
(1) Dans un conte recueilli par Sauvé, Revue des îradiiions populaires, t. VII, p. 108-114, une âme accomplit sa pénitence sous la forme d'un petit homme rouge glacé, dont le châtiment n'est terminé que lorsqu'il a pu se réchauffer dans le lit d'un homme.
Il est souvent question dans les légendes irlandaises du froid qui glace les morts. Une femme morte en Amérique revient errer sur le rivage en Irlande et prie un passant de dire à sa mère d'acheter des bas et des souliers et de les donner en son nom à un pauvre, car elle meurt de froid (Curtin, Taies of Ihe fairies, p. 146). Cf. ci-dessus, t. I, p. 394, note 1.
ne t'ai-je pas demandé d'être plus charitable aux pauvres ! Sous prétexte que tu possédais peu, tu ne voulais rien donner. Et maintenant tu en es punie. Parce que tu as eu le cœur froid, tu accomplis une pénitence glacée. Et moi, parce que j'ai été trop faible envers ton péché, je suis puni avec toi. Mais, du moins, je ne souffre pas ce que tu souffres. Les pauvres que tu refusais, je les dédomxmageais de mon mieux à ton insu. Par exemple, je leur donnais, en carême, des morceaux de beurre enveloppés dans des feuilles de choux ; aux Gras, des morceaux de lard enveloppés dans des bouts de papier : et, depuis, ce papier et ces feuilles de choux me font un vêtement qui me tient chaud (1).
— Hélas ! soupirait le second arbre, avec un tel accent de tristesse qu'on eût dit qu'il rendait l'âme...
Hervé Mingam n'en écouta pas davantage. Au risque de se casser vingt fois la tête, en trébuchant aux pierres du chemin creux il dégringola tout d'un trait la pente jusqu'au gué du moulin de Trohir. Au retour, il prit un trajet deux fois plus long, pour ne point passer sous les vieux arbres.
(1) Dans le Fîs Adamnain, vision irlandaise du x® siècle, il est écrit que les pécheurs qui ont été charitables sont protégés contre le feu de l'enfer par un mûr d'argent fait des vêtements qu'ils ont donnés et des aumônes qu'ils ont distribuées (§ 27),
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— Ma foi, lui dit sa femme, j'ai cru que vous ne rentreriez plus.
Et, remarquant son air hagard :
— Qu'est-ce que vous avez donc ? Vous avez la mine toute pâle.
— Il y a que je suis à bout de forces. J'ai les membres rompus. Après la rude journée, cette course était vraiment de trop.
— Quand je vous le disais !... Enfin, consolezvous. Puisque vous avez apporté de la farine, vous allez avoir des crêpes.
— Oui, murmura-t-il, plus que jamais il faut que vous en fassiez.
Pensant qu'il voulait signifier par là que l'attente avait encore accru son envie, Radegonda* se mit en devoir de le servir diligemment. D'ordinaire, douze crêpes n'étaient pas pour lui faire peur : mais, cette fois, dès la troisième, il se déclara rassasié.
— J'ai, décidément, plus besoin de dormir que de manger, prononça-t-il.
— Oh ! bien ! si j'avais su, je n'aurais pas fait tant de feu, dit sa femme.
Elle se disposait à écarter les tisons, après avoir enlevé la poêle, mais il l'arrêta.
— Laisse brûler ce qui brûle et couchonsnous.
Il attendit qu'elle fût déshabillée et, pendant qu'elle lui tournait le dos pour monter au lit, il jeta une nouvelle brassée de copeaux dans la flamme. Radegonda ne fut pas plus tôt allongée
qu'elle s'endormit. Mais, lui, resta les yeux ouverts, l'oreille aux aguets. Par les volets ajourés du lit-clos placé juste en face de la fenêtre, on pouvait voir le courtil et la campagne au loin, car il y avait clair de lune. La nuit était silencieuse, sans une haleine 'de vent, comme généralement au cœur de l'été. Dix heures, onze heures sonnèrent. Rien ne venait. L'homme commençait à douter... Mais, la demie d'onze heures approchant, il entendit un léger bruit, comme de branches qui traînent et de feuilles qui frémissent ; puis, peu à peu, le bruit grandit, devint une rumeur pareille à celle des bois agités par la brise, et l'homme aperçut distinctement les grandes ombres mouvantes des deux hêtres qui s'avançaient vers la maison. Ils marchaient aussi près que possible l'un de l'autre, sur le même rang : on eût dit que la terre les portait : on voyait, à la lumière de la lune, briller leurs troncs argentés sous leurs feuillages immenses. Ils traversèrent enfin le courtil.
■ — Frou... ou... ou !... Frou... ou... ou ! gémissaient leurs vastes ramures.
L'homme, sous ses draps, claquait des dents. Jamais il ne se fût imaginé que deux arbres pussent ainsi, à eux seuls, faire tout le murmure d'une forêt. Leur bruit, maintenant, était autour de lui, au-dessus de lui, partout.
— Ils vont renverser la maison, se disait-il.
Il entendait le frôlement des grosses branches contre les murs et sur le chaume du toit. Par trois
fois, les deux hêtres firent le tour du logis, sans doute cherchant la porte. Brusquement, elle s'ouvrit. L'homme se cacha la tête dans les mains pour ne point voir ce qui allait suivre. Mais, au bout de trois ou quatre minutes, ne percevant aucun remue-ménage, il s'enhardit à regarder par les trous des volets. Et voici ce qu'il vit : son père et sa mère étaient assis sur les escabelles de bois, de chaque côté du foyer, non plus sous leur forme d'arbres, mais tels qu'ils étaient de leur vivant. Et ils devisaient entre eux, à voix basse. La vieille avait relevé sa jupe de futaine rousse pour se chauffer le devant des jambes, et le vieux lui demandait :
— Sens-tu un peu la chaleur ?
— Oui, répondait-elle. Notre fils a eu la précaution de jeter dans le feu une nouvelle brassée de copeaux.
L'homme, alors, réveilla doucement sa femme.
— Regardez.
— Quoi ? Où ?
— Là, dans le foyer, ces deux vieux. Ne les reconnaissez-vous pas ?
— Vous rêvez ou vous avez la mauvaise fièvre, mon pauvre mari. Il n'y a, dans le foyer, que le feu qui braisille.
— Mettez donc votre pied sur le mien (1), Radegonda, vous verrez comme moi.
(l) Cf. ci-dessus, t. I, p. 4 ; Gwerziou Breiz-lzel, t. I, p. 101, où cette pratique permet d'entendre des cloches à plusieurs centaines de lieues.
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Elle mit son pied sur le sien et vit, en eiïet, les deux vieux.
— Dieu pardonné aux défunts !... Mais c'est votre père et votre mère ! balbutia-t-elle en joignant ses mains, de stupeur et d'épouvante.
Il répondit :
— De grâce, ne dites et ne faites rien qui puisse les troubler.
— Que nous veulent-ils ?
— Je vous expliquerai la chose, quand ils seront partis.
Dans l'âtre, le vieux disait à la vieille :
— Etes-vous assez réchauffée, Maharit ? Voici bientôt notre heure.
Et la vieille disait au vieux :
— Oui, je n'ai plus si froid, Jelvestr. Mais il me tarde bien que ma dure pénitence soit finie.
Sur ce, l'horloge tinta le premier coup de minuit. Les deux vieillards se levèrent, disparurent (1). Et alors, la grande rumeur de feuillage recommença le long de la maison :
— Frou... ou... ou !... Frou... ou... ou !... Puis le bruit s'éloigna, à mesure que s'éloignait
aussi l'ombre des deux arbres sous la lune. Dans son lit, Radegonda frissonnait, ne comprenant rien à toutes ces choses extraordinaires dont elle
(1) En Irlande, on croit que les âmes errantes des parents morts viennent passer la nuit dans la maison. On laisse les sièges disposés autour du foyer pour qu'ils puissent s'y réchauffer (Deeney, Peasant lore from Gaelic Ireland, p. 7).
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était témoin. Quand la nuit fut redevenue déserte et silencieuse, l'homme raconta ce qui lui était arrivé dans le chemin creux et comment il avait surpris le secret des deux morts.
— C'est bien, dit Radegonda. Demain, je donnerai une tourte d'oing pour les pauvres gens de la paroisse qui n'ont même pas le peu que nous avons, et nous commanderons deux messes à l'église.
Ainsi firent-ils et, depuis lors, les deux hêtres ne parlèrent plus.
(Conté par Jacquette Craz. — Lanmeur).
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L'âme dans un tas de pierres.
Si vous avez été au Ménez-Hom, vous avez dû remarquer le « Tas de pierres (1) » (Ar-Bern- Meïn). Mais vous ne savez peut-être pas son histoire. Je m'en vais vous la conter.
Autrefois, il y avait en Bretagne un roi très puissant qu'on appelait le roi Marc'h (2), parce
(1) Ce « tas de pierres » est une espèce de cairn, situé entre les deux principaux sommets du Ménez-Hom,au pied de la partie de la montagne qui est connue sous le nom de Ménez-Kelc'h, et non loin d'une ancienne voie romaine qui se dirigeait sans doute sur Crozon.
(2) Marc'h, cheval. Ce roi, qui est appelé dans les romans français le roi Marc de Cornouaille et qui dans les Mabinogion et les Triades galloises est Mardi ab Meirchion, compagnon d'Arthur, est devenu le héros d'une légende identique à celle du roi grec Midas. Il faisait mourir tous ses barbiers de crainte qu'ils ne racontassent qu'il avait des oreilles de cheval. L'un de ceux-ci, qui avait été épargné après avoir juré de ne pas dire ce qu'il avait vu, raconta ce secret, trop lourd à garder, aux sables du rivage. De ces sables sortirent trois roseaux qui, transformés en flûtes, répétèrent : « le roi Marc'h a des oreilles de cheval ». En Bretagne, on trouve cette légende près de Douarnenez (Cambry, Voyage dans le Finistère, t. II, p. 287). En Galles, elle a été signalée dans Y Brython, 1860, p. 431 (Cf. Rhys, Celtic folklore, p. 233-234). En Irlande, la même légende est racontée du roi Labraid Lorc {Revue celtique, t. II, p. 197-199 ; Kennedy, Legendary fictions, p. 219-224 ; G. Dottin, Contes et légendes d'Irlande, p. 201-202).
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qu'il était fort comme un cheval. Samson luimême n'aurait pu jouter avec lui. Le roi Marc'h s'enorgueillissait de sa force ; souvent aussi, il en abusait. C'était un terrible batailleur. Malheur à qui faisait mine de lui résister ! Quand il avait envie d'une chose, il ne se gênait pas pour la prendre, surtout quand cette chose était une belle fdle qui lui plaisait. Il faut tout dire : le roi Marc'h avait aussi ses bons côtés. Par exemple, il distribuait volontiers l'aumône. De plus, quoiqu'il ne fût pas dévot, il avait une vénération particulière pour sainte Marie du Ménez-Hom. On prétend même que c'est lui qui fit construire la jolie chapelle qui est à mi-pente sur le versant de la montagne, et qui, depuis, est restée dédiée à cette sainte.
Quand il mourut (notez que c'est en pleine orgie qu'il trépassa), le bon Dieu parla de le damner. Mais sainte Marie jeta les hauts cris, et plaida si bien la cause de son fidèle serviteur, que le bon Dieu se laissa fléchir .
— Soit, dit-il, ton roi Marc'h ne sera point damné. Mais son âme devra demeurer dans la tombe, jusqu'à ce que cette tombe soit assez haute pour que, de son sommet, le roi Marc'h puisse voir le clocher de ta chapelle.
Le roi Marc'h, pour être plus près de la sainte, son amie, avait ordonné qu'on l'enterrât au Ménez-Hom. On l'y avait enterré, en effet ; seulement, au lieu de creuser sa tombe dans le cimetière de la chapelle, parmi les morts du commun,
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on avait jugé plus convenable de lui faire une sépulture à part, sur le versant opposé de la montagne, en sorte qu'entre cette sépulture et la chapelle il y avait un grand dos de lande.
Le bon Dieu, en mettant au salut de l'âme du roi Marc'h la condition que j'ai dite, pensait satisfaire à sa justice éternelle tout en condescendant au désir de sainte Marie. Le roi Marc'h ne serait point damné, il ne serait jamais sauvé non plus.
Oui, mais les saintes ont quelquefois plus de fmesse que le bon Dieu, tout Dieu qu'il est.
A quelque temps de là, un mendiant, passant près de l'endroit où avait été enterré le roi Marc'h, rencontra une belle dame qui seml)lait porter un objet fort lourd dans les plis de sa robe.
Il lui demanda l'aumône.
— Volontiers, répondit la belle dame, mais d'abord faites comme moi. Prenez une de ces grosses pierres qui sont là, dans la lande, et venez la déposer sur la tombe où je vais moi-même déposer celle que je porte.
Le mendiant obéit. La belle dame l'en récompensa, en lui glissant dans la main un louis d'or tout neuf.
Vous pensez si le mendiant remercia.
— Promettez-moi, dit la belle dame, qu'à chaque fois que vous passerez en ce lieu, vous ne manquerez jamais de faire ce que vous avez fait aujourd'hui.
— Je vous le promets.
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— Je souhaiterais aussi que vous fissiez la même recommandation à toutes les personnes de votre connaissance qui ont coutume de voyager dans la montagne.
— Je le ferai.
— Au surplus, je puis vous le confier : c'est l'âme du roi Marc'h qui est enfermée ici. Elle sera sauvée le jour où, de ce tas de pierres que nous venons de commencer, elle pourra voir le clocher de la chapelle qui est de l'autre côté du mont. Le roi Marc'h a toujours été bon pour les gens de votre sorte. Rendez-lui du moins en cailloux ce que vous avez reçu de lui en pain et en menue monnaie. Soyez assuré, d'ailleurs, que sainte Marie vous en saura gré.
Vous l'avez deviné déjà : la belle dame n'était autre que sainte Marie elle-même.
Le mendiant s'acquitta en conscience de la commission de la sainte.
Depuis lors, il s'est écoulé plus de cent ans.
D'année en année, le tas de pierres grandit. Chaque passant y apporte sa pierre (1). Moi, quand je chemine de ce côté, j'ai soin, dès le pied de la montagne, d'emplir de cailloux mon tablier. Beaucoup de femmes font de même, pour être agréables à sainte Marie. Avant que le tas soit assez élevé, il faudra sans doute attendre bien des années et des années encore. Mais aussi le roi
(1) Cf. ci-dessus, t. II, p. 1, note 1.
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Marc'h sera sauvé pour l'éternité, et sainte Marie aura joué au bon Dieu un tour dont certainement il ne se fâchera point.
Voilà l'histoire du Bern-Meïn.
(Conté au Port-Launay, par une mendiante connue sous le nom de Katic-coz.)