‹ La légende de la mortChapitre 12 sur 35 · II S · texte numérisé non relu

II S

garder durant la nuit de Noël d'aller écouter les conversations des ossements dans le charnier ou des bêtes à l'étable ; on ne les entend point sans mourir. Bien souvent aussi, ce n'est point par la protection de Dieu que l'on se tire de quelque péril surnaturel, mais par quelque artifice magique. On n'a rien à redouter des morts quand on s'en va la nuit par les chemins déserts, si l'on porte sur soi quelqu'un de ses instruments de travail, aiguille, pelle ou truelle. Les rôdeurs sinistres de la nuit ne peuvent rien contre vous si vous portez dans vos bras un petit enfant qui n'a pas encore reçu le baptême.

Toutes ces superstitions sont encore enracinées au cœur de la plupart des paysans et des marins, et il en est beaucoup qui passeront sans grand remords au cabaret le temps des offices et qui blasphémeront Dieu sans trop craindre qu'il les frappe, mais qui seront affolés de terreur s'ils s'aperçoivent qu'un dimanche à la messe on a glissé dans leur poche, sans qu'ils l'aient vu, une pièce de deux Hards percée d'un trou.

Quelques-unes de ces cérémonies ont entièrement perdu aux yeux mêmes de ceux qui les accomphssent leur véritable caractère ; en raison du moment de l'année où on les accomplit et de leur étroite Haison avec les rites du culte catholique, ils en sont venus à les mal distinguer des pratiques d'origine toute différente dont la rigoureuse observance est imposée par l'Église. C'est ainsi, par exemple, qu'à deux époques de l'année.

on rend aux morts un culte, véritable culte d'adoration qui nous reporte bien en arrière, je ne dis point seulement du christianisme, mais du paganisme romano-hellénique de l'époque impériale et probablement même des cultes druidiques, et, cependant, comme ces deux époques de l'année, c'est la Saint-Jean et la Toussaint, les Bretons s'imaginent de très bonne foi que les cérémonies qu'ils accomplissent pendant les nuits claires de la Saint-Jean d'été, autour des bûchers d'ajoncs pétillants ou dans la chaumière close que bat le vent sinistre du mois noir, sont des cérémonies chrétiennes ; leur conscience de bons catholiques leur ferait sans doute des reproches, s'ils n'avaient pas, pendant la nuit de la Saint-Jean, récité des grâces autour du ianlad enflammé, ou si, le soir de la Toussaint, ils n'avaient point laissé sur la table de la cuisine des crêpes chaudes et du cidre.

Il ne semble pas, au reste, que le clergé soit entré ouvertement en lutte avec ces cérémonies traditionnelles ; il y prête même parfois son concours ; le prêtre bénit le bûcher et y met le premier le feu. Ce n'est point, du reste, un fait exceptionnel, on en trouverait des exemples dans plusieurs autres provinces de France, en particulier dans le Languedoc. Il semble bien que ce ne soit point seulement de la part du clergé local le désir de ne point froisser les sentiments des fidèles attachés depuis de si longues générations à ces • vieilles coutumes où vit encore tout entier tout

le passé de la race celtique : il semble que ce ne soit point seulement cette prudence qui bien souvent a fait mettre sur le menhir ou la pierre dressée qu'on adorait une croix qui les faisait chrétiens, ou qui a poussé à édifier le sanctuaire d'un saint près de l'arbre séculaire ou de la source sacrée qui étaient déjà l'objet d'un culte. Les prêtres paraissent, en réalité, partager les sentiments du troupeau qu'ils enseignent ; à eux aussi ces cultes animistes ou magiques semblent pouvoir prendre place dans le rituel catholique, à côté du culte orthodoxe de la Vierge ou des saints. C'est précisément parce que tout cet ensemble de rites et de coutumes a été pour ainsi dire assimilé par le christianisme qu'il a survécu presque intact jusqu'à l'époque contemporaine. Il eût été fort difficile que ces pratiques se con- . servassent comme une sorte de culte secret, de magie traditionnelle dans des populations aussi étroitement assujetties à la disciphne ecclésiastique. Ce n'est pas malgré le cathoHcisme, mais par lui qu'elles ont duré.

En réalité, toutes les cérémonies, tous les usages, que le clergé pour des raisons d'ordre tnéologique ou moral a voulu détruire, il les a sinon détruits, du moins rendus plus rares et presque exceptionnels. C'est ainsi que c'est grâce à l'initiative d'un recteur que l'on ne voue plus à saint Yves de la Vérité. On croit bien encore que si un homme • était ainsi voué il mourrait ; il pourra certainement arriver qu'en fait on attribue à cette cause

une mort restée inexpliquée, mais la cérémonie magique elle-même, on ne l'accomplit plus.

Il est, au reste, certains de ces rites qui ne pouvaient se passer de l'intervention active d'un prêtre, les conjurations par exemple. Depuis que les prêtres n'acceptent plus de conjurer les âmes que leurs crimes condamnent à errer autour des demeures des vivants, tout un ensemble de pratiques extrêmement curieuses a disparu, et du même coup s'est tarie une source légendaire très abondante.

A la place des légendes vivantes de conjurations et de conjurés apparaissent des récits où figurent des types traditionnels comme celui de Tadic coz ; ce vénérable prêtre a existé réellement, mais peu à peu il tend à se transformer dans l'imagination populaire en une sorte de personnage surnaturel et mythique doué de dons merveilleux et cette transformation deviendra plus complète à mesure que s'effacera de la mémoire des générations successives de conteurs le souvenir d'une époque où communément les prêtres accomplissaient les conjurations et obligeaient par leurs exorcismes les âmes méchantes à quitter les lieux qu'elles hantaient.

Aussi est-il grand temps de noter et de recueillir toutes ces coutumes, qui seules peuvent nous donner le sens véritable des légendes et des traditions qui leur survivront longtemps dans la mémoire du peuple. Elles ont duré jusqu'ici presque inaltérées, mais elles sont à la veille de

disparaître ; peu à peu l'esprit du clergé se transforme et en même temps les écoles se multiplient ; chaque jour le nombre de ceux qui savent lire augmente ; les contacts avec les populations des villes deviennent plus fréquents, autant de causes pour que les vieilles coutumes tombent bientôt en désuétude. Si dans un demi-siècle on les pratique encore, elles se seront survécu à elles-mêmes, on n'en comprendra plus le sens, et les croyances qui s'exprimeront en elles seront mortes. Ce ne seront plus des rites sacrés que l'on accomplira avec la pleine conscience de leur importance et de leur valeur, mais des habitudes traditionnelles auxquelles on se conformera sans réfléchir et par une sorte d'attachement entêté à un passé lointain ; puis les habitudes périront à leur tour et les légendes subsisteront seules, témoins comme les contes d'aujourd'hui d'un âge disparu où vivaient des croyances et des rites que ne comprendront plus ceux mêmes qui conteront ces mystérieux récits.

Ce que M. Le Braz a voulu faire en composant ce livre, c'est avant tout d'écrire un chapitre de la vie religieuse des Bretons actuels, mais en même temps, et sans l'avoir cherché, il a fourni à la mythologie générale, à l'étude comparée des rites, une très utile contribution. Un grand nombre des faits qu'il a recueiUis prennent un intérêt beaucoup plus vif et en même temps une plus

certaine authenticité par leur frappante analogie avec d'autres coutumes et d'autres croyances qu'ignoraient à coup sûr tous ceux qui lui ont apporté des renseignements et qui ont, à des titres divers, collaboré avec lui. A chaque page presque de ce livre il y aurait place pour de très intéressants et très curieux rapprochements avec les usages funéraires d'un grand nombre de peuples non civilisés, et les conceptions qu'ils se forment de la nature de l'âme et de sa destinée après la mort. Nous ne pourrions sans grossir indéfiniment ce volume accompagner ainsi tous les récits qu'il renferme d'un perpétuel commentaire, mais nous voulons, du moins, signaler au passage quelques-uns des points sur lesquels devraient porter ces rapprochements.

L'âme est fréquemment conçue sous la forme d'un animal ; dans un récit recueilli au Port- Blanc il est question d'un seigneur dont l'âme avait la forme ou l'apparence d'une souris blanche ; son domestique la voit s'échapper de ses lèvres au moment où il meurt ; la souris s'en va alors avec le domestique quérir à l'église la croix funéraire, puis elle fait ses adieux aux instruments de labour ; sur tous elle pose les pattes. Elle se laisse enfermer avec le cadavre dans le cercueil, et à peine est-il descendu dans la fosse et aspergé d'eau bénite, qu'elle s'en échappe et conduit Ludo le domestique jusque vers un arbre à demi desséché, elle s'y ghsse par une fente de l'écorce et Ludo voit aussitôt lui apparaître son maître.

Dans une autre légende qui appartient à la même région, l'âme c'est un moucheron qui sort de la bouche du mourant et se met à voleter par la chambre ; comme la souris, il se pose sur le cadavre, se laisse enfermer dans le cercueil et bientôt s'en échappe pour s'aller poser sur un buisson d'ajoncs où il doit demeurer cinq cents ans en expiation de ses péchés. Quelques instants après la mort, l'âme retourne sur le corps dont elle s'est séparée et elle reste là pendant toute la durée de l'enterrement. En général, seul le prêtre qui célèbre les funérailles réussit à la voir, mais il est cependant quelques personnes qui ont reçu ce don. Il est prudent de ne pas balayer le parquet, de ne pas épousseter les meubles, de ne jeter dehors aucune poussière ni balayure, tant que le cadavre n'est point sorti de la maison ; on risquerait de jeter dehors, du même coup, l'âme qui vient de le quitter. S'il y a dans la chambre un vase plein d'eau ou de cidre, il faut le couvrir, l'âme s'y pourrait noyer. Elle ne se noie point dans du lait ; ell-e vient boire, au contraire, aux jattes pleines et y puiser une force nouvelle.

A Java, à Célèbes, on se représente les âmes sous la forme d'oiseaux (1). Les Santals se représentent parfois l'âme sous la forme d'un lézard (2). En Birmanie, on donne à l'âme le nom

(1) G. A. Wilken, De Indische gids, juin 1884, p. 944 ; B. F. Matthes, Bijdragen tôt de Ethnologie van zuid Celebes, p. 33.

(2) Indian Aniiquanj, 1878, t. VII, p. 273.

de papillon (1). Godrington raconte qu'aux îles Banks une femme, qui assistait à l'agonie d'un mourant, saisit une mite qui voltigeait dans la hutte, la prenant pour l'âme qui s'échappait du corps (2). C'est une croyance très générale que celle qui fait de l'âme un petit homme ou un petit animal enfermé dans le corps et qui lui imprime son mouvement et sa vie ; souvent même elle est située non plus dans le corps, mais hors du corps et elle l'anime en quelque sorte de l'extérieur. Les exemples de cette croyance sont très nombreux ; ils ont été recueiUis par M. J.-G. Frazer dans son beau livre sur le meurtre rituel des dieux (3). L'un des plus frappants a été fourni par M. Luzel dans son conte du Corps sans âme (4), Le chanoine Callaway raconte que, d'après les Amazulus, les esprits de leurs ancêtres continuent à vivre sous la forme de serpents dans leurs habitations (5) ; il semble bien que, dès cette vie, les âmes revêtent déjà cette forme, et que Vihlozi, le serpent mystérieux qui accompagne invisible tous les hommes de leur naissance à leur mort, ce soit leur âme même (6). Les âmes sont fréquemment conçues, en effet, sous la forme de

(1) C. J, s. F. Forbes, British Burma, p. 99 ; Cf. Shway Yoe The Burman, t. II, p. 102.

(2) Journ. of Ihe Anthrop. Insl., t. X, p. 281.

(3) The Golden Bough, t. II, p. 296-326.

(4) Contes populaires de la Basse-Bretagne, t. I, p. 427.

(5) The rcligious System of Amazulus, p. 11.

(6) Speckmann, Die Hermannburger Mission in Afrika, p. 167.

reptiles, et c'est peut-être à un vague ressouvenir de cette croyance qu'il faut rapporter le goût pour le lait que leur attribuent les légendes bretonnes. Il y aurait à faire avec le folklore européen de très curieux rapprochements. M. Frazer en a réuni d'assez nombreux exemples. Les Serbes croient que l'âme d'une sorcière endormie quitte souvent son corps sous la forme d'un papillon (1). Dans un conte souabe, il est question d'une jeune fillé dont l'âme abandonne le corps sous la forme d'une souris blanche (2). C'est le parallèle exact de la légende bretonne que nous analysions plus haut. Dans le compte rendu d'un procès de sorcellerie jugé à Mûlhbach (Transylvanie) au siècle dernier, il est question d'une sorcière dont l'âme avait pris la forme d'une grosse mouche (3).

Le corps garde dans la tombe une sorte de vie qui persiste jusque dans les ossements, tandis que l'âme souffre en purgatoire ou parmi les landes. Lorsqu'on a l'imprudence de pénétrer la nuit dans un charnier, ce ne sont pas les âmes qui viennent vous frapper d'un coup mortel, mais les ossements eux-mêmes qui se jettent sur vous et vous déchirent. L'homme vit ainsi après sa mort d'une double existence. Or, c'est là une croyance presque universelle chez les peuples non

(1) Ralston, Songs of Ihe Russian people, p. 117 et seq.

(2) Birlinger, Volkslhumliches aus Schwaben, t. I, p. 303.

(3) E. Gérard, The Land beijond ihe foresl, t. I, p. 27 et seq. On trouverait, de tous ces faits, d'autres exemples dans le livre de Bastian : Die Seele und ihre Erscheinungwesen injder Ethnographie,

civilisés et dont il semble superflu de donner ici des exemples particuliers ; c'est cette croyance qui donne le sens des cérémonies accomplies sur les tombes ; c'est elle qui explique que l'on dépose aux lieux où sont enterrés les morts des aliments et des boissons. Mais la conception la plus répandue, c'est que le corps est bien mort, lorsqu'il ne reste plus de lui qu'un squelette, et que seul continue alors à vivre son double, l'âme qui servait naguère à le mouvoir. On a vu que les Bretons, au contraire, animent jusqu'aux ossements même, et c'est peut-être pour cela qu'ils se représentent familièrement la mort, VAnkoii, sous la forme d'un squelette ; cette représentation de la mort appartient, en efîet, à un ensemble d'idées beaucoup plus récentes et n'a dans la plupart des cas qu'une valeur symbolique. Elle ne se rencontre guère chez les peuples non civilisés où les morts gardent presque toujours l'apparence humaine, quand ils ne revêtent point une forme animale. On retrouve cependant une idée analogue chez les naturels de la Nouvelle-Irlande, qui font du crâne la demeure de l'âme qui s'est séparée du corps (1), et dans certaines tribus australiennes (2).

h'Ankoa et les âmes des morts suivent pendant les nuits des chemins qui leur sont réservés, d'anciens chemins abandonnés, des garennes où pas-

(1) W. Powell, Wanderings in a ivild counlry, p. 165. Cf. de Rochas, La Nouvelle-Calédonie et ses habiianls, 1862, p. 278.

(2) Fison et Howitt, Kamilaroi and Kurnai, p. 244.

sent encore les enterrements, dédaigneux des routes nouvelles. Ces chemins des morts existent dans l'archipel Salomon ; ils traversent les champs cultivés et ne sont fréquentés que par les âmes(l). On les retrouve aux Nouvelles-Hébrides. En Nouvelle-Guinée, on entretient un sentier qui va de la tombe à la mer pour que l'esprit du mort puisse, s'il le veut, aller se baigner (2). Les missionnaires anglais aux Nouvelles-Hébrides s'étaient attiré de graves difficultés avec les indigènes pour avoir barré le chemin des naimases (esprits) (3). De même en Bretagne, il serait dangereux de détruire ces sentes sacrées où défdent silencieusement les lentes processions des âmes. On courrait risque d'attirer sur soi quelque vengeance.

Une croyance très habituelle, c'est que les âmes ne partent pas pour un autre monde immédiatement après la mort, mais que celles mêmes qui sont destinées à s'éloigner demeurent quelque temps au voisinage des heux où ont vécu les corps qu'elles animaient et qu'elles se réunissent ensuite en un coin de grève ou de forêt d'où elles partent, toutes ensemble, pour le long voyage qu'elles entreprennent vers le séjour lointain des morts, situé sous la terre ou les eaux (4). Il n'est

(1) Codrington, loc. cil., p. 304.

(2) Encyclopœdia Britannica, verb. New Guinea.

(3) A. W. Murray, Missions in Western Polynesia, p. 37.

(4) Voir, par exemple, pour l'archipel Banks, Codrington, loc. cit. Cf. de Rochas, La Nouvelle-Calédonie et ses habitants, p. 280 ; Vieillard et A. Deplanche, Essai sur la Nouvelle-Calédonie, 18Q3, p. 24.

guère d'île en Océanie, dans les archipels mélanésiens ou polynésiens (1), où il n'y ait ainsi un endroit solitaire où s'assemblent les morts à la veille de quitter les demeures des vivants. De même les âmes de ceux qui se sont noyés dans la baie de Douarnenez séjournent huit jours dans la grotte de Morgat avant de partir pour l'autre monde.

Il est des âmes qui restent plus longtemps encore en un état étrange qui n'est plus la vie et qui n'est pas encore la mort. Une légende recueilHeà Bégard conte l'histoire d'une fille qui s'était noyée de dépit, mais qui, grâce à la protection de la sainte Vierge, continua à vivre durant six ans d'une sorte de vie mystérieuse, nourrie par le pain que sa mère donnait aux pauvres, vêtue des vêtements usés qu'elle leur distribuait. Son mari n'était point vraiment veuf, il ne le devint qu'au bout de ces six années. Or, c'est une conception qui n'est pas rare que celle de la mort d'abord incomplète et qui va s'achevant par degrés ; c'est un dernier écho, semble-t-il, de cette très ancienne manière de penser qui résonne encore dans cette curieuse légende. Les habitants de l'archipel Salomon (2) n'imaginent pas que la mort envahisse tout d'un coup les âmes ; après qu'elles sont séparées du corps, elles ressemblent quelque temps encore à des hommes vivants,

(1) G. Turner, Samoa, p. 257.

(2) Codrington, loc. cil., p. 298 seq.

mais un martin-pêcheur les frappe bientôt à la tête d'un coup de bec, et c'est alors la seconde mort, la mort plus profonde et plus complète. La même croyance s'exprime en un très beau mythe que M. de Bovis a recueilli aux îles Marquises (1) : les âmes après la mort se rendent au promontoire de Taata ; il y a là deux grands rochers, la pierre de vie et la pierre de mort. Les âmes sont aveugles ; elles viennent toucher au hasard l'une des deux pierres ; celles qui touchent la pierre de mort sont anéanties. La légende que nous avons rapportée semble bien indiquer qu'il survit sourdement chez les Bretons l'idée qu'il existe des degrés entre la mort complète et la vie véritable. C'est de cette existence étrange que vivent dans le vivier de pierre aux portes d'acier les noyés que la Princesse rouge y a entassés ; c'est de cette vie mystérieuse que vivent aussi les villes disparues, Lexobie ou Ker-ls, englouties sous les eaux. Ces légendes de villes englouties se retrouvent presque dans tous les pays d'Europe ; la très intéressante enquête à laquelle s'est livré M. R. Basset {2) l'a très clairement mis en lumière. Les peuplades qui vivent au bord des grands lacs ou

(1) Bévue coloniale, 1855, p. 511. Cf. EUis, Polynesian Researches, I, p. 396 ; Radiguet, La « Reine Blanche » dans les îles Marquises, in Revue des Deux Mondes, oct. 1859, p. 627; F. Lecomte, Notice sur la Nouvelle-Calédonie, in Annales maritimes, 1847, p. 823.

(2) Revue des Traditions populaires, t. V, VI et VII, Voir aussi F. Sauvé, Les villes englouties in Mélusine,i. II, colonne 331.

de la mer situent souvent sous les eaux le séjour des âmes (1), et il est possible qu'il y ait dans toutes ces traditions de villes sous-marines comme un ressouvenir lointain de cette conception ; il faut remarquer, au reste, qu'il existe souvent entre les divinités marines et les divinités funéraires d'étroites liaisons ; le rôle des dieux de la mer est souvent analogue à celui des dieux chthoniens, presque toujours investis de fonctions funèbres ; un des meilleurs exemples qu'on en puisse donner, c'est la place que tiennent les Sirènes et les Néréides dans la décoration des tombeaux grecs. Les Ponaturi en Nouvelle-Zélande sont des dieux marins, peut-être à forme animale, et il semble bien en même temps que ce soient les âmes des morts (2). Toutes les diverses légendes de villes englouties semblent en Basse-Bretagne s'être fondues en une seule, la légende de la Ville d' Ys. La légende sous sa forme habituelle est fort claire, mais elle n'implique point nécessairement que la ville livrée à la mort par la criminelle passion d'Ahès doive continuer de vivre au fond des eaux, et le caractère de cette grande cité endormie sous les mers et cependant vivante à demi, reste très obscur. Est-ce, ainsi que j'en faisais tout à l'heure l'hypothèse, une sorte de demeure sous-marine des morts, ou bien est-ce, au contraire, comme certains indices semblent le montrer, une ville en-

(1) G. Turner, Samoa, p. 16.

(2) Grey, Polynesian Mythologg, p. 61.

chantée, qu'un charme magique retient captive sous les eaux ? Tout d'abord il semble bien que la ville d'Ys ne puisse être considérée ni comme un enfer ni comme un paradis ; si ceux qui l'habitent ne l'habitent que pour un temps, si ces habitants sont des morts, il faudrait la regarder comme une sorte de purgatoire. Le mot de résurrection est sans cesse employé pour indiquer la délivrance de la ville, et cela tendrait à faire croire qu'il s'agit bien d'une ville morte, d'une ville où n'habitent que des âmes, mais, d'autre part, certains récits semblent montrer que la ville a été enchantée et que la légende de la Ville d' Ys appartient par un certain côté à ce cycle de contes dont le type est la Belle au bois dormant. « Quand la ville fut engloutie, chacun garda l'attitude qu'il avait et continua de faire ce qu'il faisait au moment de la catastrophe. Les vieilles qui filaient continuent de filer. Les marchands de drap continuent de vendre la même pièce d'étoffe aux mêmes acheteurs. » Il suffirait qu'un habitant de ce monde-ci achetât pour un sou de marchandise dans la ville d'Ys pour qu'elle fût délivrée. Mais on ne sait en quoi consisterait cette délivrance ; est-ce la mort véritable ou, au contraire, la résurrection et la remontée, au-dessus des eaux, de la ville engloutie ? A coup sûr, la seconde hypothèse a rencontré des adeptes, et M. Sauvé rapporte une tradition qui le montre clairement (1) : un

(1) Mélusine, t. II, col. 332.

jour viendra où la ville d'Ys reparaîtra au-dessus des mers et alors les villes d'aujourd'hui, les villes vivantes s'abîmeront à leur tour. Mais n'est-ce pas d'une courte résurrection qu'il s'agit, d'une résurrection miraculeuse qui marquera la fin du monde et précédera le dernier jugement ? Un épisode de la légende de la Princesse rouge, que M. Le Braz a recueillie au Port-Blanc, tendrait à faire admettre cette supposition, à faire supposer même que c'est la mort qui a souvent été considérée comme cette délivrance que doit amener la rupture du charme. Lorsque la femme qui a conjuré la Princesse rouge ouvre le vivier, les noyés qui y étaient enfermés se lèvent comme ressuscites, puis s'éloignent en une longue procession, marchant sur les eaux comme fit Jésus. Ils ne sont point morts, mais ils ne reviennent pas dans leurs maisons, près de leurs enfants et de leurs femmes ; c'est vers un lointain pays qu'ils vont, vers le séjour des morts sans doute, le paradis de Dieu. Malgré les raisons qui tendent à faire considérer les villes englouties comme des villes enchantées, j'inclinerais, pour ma part, à croire qu'elles sont bien plutôt encore, pour l'imagination bretonne, des villes mortes, au sens propre du mot, des villes de morts ; la mer est toute peuplée d'âmes errantes, les âmes des noyés qui n'ont pu recevoir de sépulture ; peut-être est-ce une raison pour que l'on ait songé à placer sous les eaux quelques-uns des multiples séjours des morts.

Ce que ne sont point, à coup sûr, les habitants d'Ys, ce sont des génies de la mer, des sirènes, des fées ou des morgans. Ce sont des hommes, à n'en point douter, des morts ou des demi-vivants. Les deux conceptions de la ville morte et de la ville enchantée se sont entremêlées de telle sorte qu'il est devenu difficile de les débrouiller l'une de l'autre. Cette confusion est d'autant plus aisée que ceux qui meurent de mort violente doivent, d'après une croyance généralement répandue en Basse-Bretagne, rester entre la vie et la mort jusqu'à ce que se soit écoulé le temps qu'ils avaient à vivre. Toute besogne inachevée semble ainsi contraindre l'âme à rester à mi-chemin de la mort. Le vieux fermier de Tourc'h, par exemple, a gardé l'apparence d'un homme et il revient passer les nuits auprès de sa femme parce qu'il n'a pas fait son compte d'enfants. Cet état est l'état même des princesses enchantées et enfermées en une montagne ou un château mystérieux (1). Les deux courants légendaires peuvent donc s'être fondus en un seul, parfois l'idée de l'enchantement semble avoir décidément triomphé et s'être subordonné l'autre conception ; le meilleur exemple en est la ville qui est enclose comme en un tombeau dans une montagne entre Saint-Michel-en-Grève et Saint-Efïïam ; pourtant, là encore, reviennent les expressions de tombe et

(1) Cf. sur cette question Sidney Hartiand, The science of fairy taies, ".h. vn-viii-ix.

de ville morte ; mais peut-être ne faut-il pas les prendre trop à la lettre.

La conception toute matérielle que les Bretons se sont faite autrefois de l'âme se trahit encore dans bon nombre de leurs croyances et de leurs usages funéraires. Il faut éviter de laisser le trépied sur le feu, parce que les morts qui ont toujours froid et qifi se glissent la nuit jusqu'au foyer pourraient se brûler en s'asseyant ; les âmes se tiennent souvent dans les haies d'ajoncs qui couronnent les talus des chemins : il faut faire quelque bruit avant de franchir le talus pour leur laisser le temps de s'éloigner. La nuit de la Saint-Jean, les âmes viennent s'asseoir sur les cailloux que l'on a jetés dans les brasiers (lanlad) et que la chaleur du feu a attiédis. Le soir de la Toussaint, on sert aux morts, sur la table de la cuisine revêtue d'une nappe blanche, un repas composé de lait caillé, de crêpes chaudes et de cidre. Lorsqu'ils viennent goûter à ce repas, on les entend remuer les escabeaux, parfois ils changent les assiettes de place dans le vaisselier. Les chanteurs qui vont, cette nuit-là, chanter de maison en maison la complainte des âmes ont senti souvent sur leur cou l'haleine froide des trépassés. Il est à peine besoin de faire remarquer que ce sont là des conceptions familières à tous les peuples non civilisés, que la coutume de préparer de la nourriture pour les âmes est une coutume presque universelle, que l'âme est très habituellement considérée comme un corps plus subtil, plus ténu ou plus petit que

le corps visible, mais tout aussi matériel que lui, bien que souvent invisible ; c'est une croyance très répandue qu'on peut la blesser. Les peuples qui identifient l'âme avec l'ombre ou le reflet ont la même manière de penser. Dans l'île de Wetar, il y a des magiciens qui peuvent rendre un homme malade en frappant son ombre à coups de pique ou d'épée (1). Les Basoutos (2) croient que les crocodiles peuvent tuer les hommes en tirant sous l'eau leurs reflets.

Mais on peut trouver de plus étroits rapprochements encore entre les croyances que M. Le Braz a recueillies en Bretagne et les conceptions animistes de certains peuples sauvages. Il arrive qu'une âme soit condamnée à faire pénitence jusqu'à ce qu'un gland, ramassé le jour où elle s'est séparée du corps, soit devenu un plant de chêne propre à quelque usage. Il ne semble pas qu'il y ait là seulement une manière arbitrairement choisie de déterminer le temps de la pénitence, mais que la vie de l'arbre et celle de l'âme soient en quelque sorte liées l'une à l'autre. A la Nouvelle-Zélande, à Gélèbes, à Bornéo, sur la côte occidentale de l'Afrique, c'est une croyance très répandue que la vie de chaque homme dépend de celle de quelque arbre particulier, et spécialement

(1) Riedel, De sluik-en-kroesharige rassen lusschen Celebes en Papua, p. 440.

(2) Arbousset et Daumas, Voyage d'exploration au nord-esl de la colonie du Cap de Bonne-Espérance, p. 12.

d'un arbre qu'on a planté avec certaines cérémonies le jour de sa naissance (1).

Les pratiques de sorcellerie que son enquête a fait connaître à M. Le Braz sont marquées de la même empreinte ; elles sont, elles aussi, étroitement apparentées aux cérémonies magiques en usage chez les diverses peuplades d'Océanie ou d'Afrique. Comme aux sorciers mélanésiens une boucle de cheveux ou un fragment d'os, il faut aux jeteurs de sort bretons des rognures d'ongles pour composer le charme qui fera périr un ennemi (2).Powell a observé des coutumes analogues dans la Nouvelle-Bretagne et la Nouvelle-Irlande (3) ; Moseley (4), aux îles de l'Amirauté ; Gason, Taplin, Meyer (5), etc., en Austrahe. Mais tandis que le magicien austraHen cherche à s'emparer d'un débris d'ongle ou d'un cheveu de la personne qu'il veut frapper, voire même d'un os qu'elle a rongé ou d'un débris de ses aliments, c'est un morceau d'un de ses ongles à lui que met dans le charme qu'il vous donne le sorcier breton. C'est sans doute là une déviation d'un vieil usage dont le sens se sera perdu ; on n'en aura plus conservé que la lettre, on n'aura plus compris le rôle

(1) J.-G. Frazer, Golden Ùough, t. I, p. 330.

(2) W. Murray, Missions in Western Polynesia.

(3) Lac. cit., p. 171.

(4) Noies by a Naturalisl on Ihe « Challenger », p. 475.

(5) The native tribes of South Aiistralia, p. 24, 195, 275. Cf. Dawson, Auslralian Aborigines, p 36 ; Polack, Manners and Customs of Ihe New Z. aianders, I. p. 282i

que jouaient là les rognures d'ongles. Mais ces morceaux d'ongles, il faut qu'ils aient été coupés avec les dents. Peut-être cette prescription résultet-elle de la propriété que possède partout le fer de briser les enchantements (1).

Peut-être pourrait-on retrouver aussi, dans l'idée qu'il est dangereux de contrefaire la mort par plaisanterie, les traces de la conception ancienne que la représentation symbolique d'un phénomène peut déterminer son apparition. Sans doute, dans les récits qu'a recueilhs M. LeBraz, la mort qui frappe le mauvais plaisant est représentée comme un châtiment divin, mais il est fort possible que ce soit là une interprétation chrétienne très récente d'une croyance ancienne. C'est, en effet, un des principes fondamentaux de la philosophie des peuples primitifs que cette croyance qu'il suffit d'imiter un phénomène pour le faire se produire, de répandre de l'eau à terre, par exemple, pour faire pleuvoir, et il ne faudrait pas s'étonner de la retrouver ici déguisée sous un vêtement chrétien (2).

(1) Il semble au premier abord que ce soit en raison de cette puissance du fer et de cette aversion qu'il inspire aux esprits que ses instruments de travail constituent une protection pour le paysan ou le tailleur, attardés la nuit sur les chemins ; mais M. Sauvé rapporte qu'il n'est pas, pour les lutins et les nains, de plus terrible épouvantail que le carsprenn, la petite fourche dont on se sert pour nettoyer le soc de la charrue ; or cette petite fourche est en bois. Mélusine, t. III, 1886-87, c. 358, — Voir à ce sujet les textes réunis par M. J.-G. Frazer, Golden Bough, I, p. 172-75, et aussi Hartland, The science of fairy taies, p. 50- 57, 126, 164, 306.

(2) V. A. Lang, Mylh, rilual and religion, t. I, p. 94 seq.

On voit par ces quelques rapides indications quel est l'intérêt que présentent, pour la mythologie comparée et la science générale des rites, les récits que renferme le premier volume et les usages qui les commentent. Mais c'est, d'après moi, bien plus encore à la psychologie ethnique qu'à la science des religions que ce livre apporte une précieuse contribution.

S'il fait pénétrer plus avant peut-être qu'aucun autre dans l'âme des Bretons, c'est que la Bretagne est avant toute chose le pays de la Mort. Les morts y vivent avec les vivants dans une étroite intimité, ils sont mêlés à leur vie de toutes les heures ; les âmes ne restent point enfermées d'ans les tombes des cimetières ; elles errent la nuit par les grandes routes et les sentiers déserts ; elles hantent les champs et les landes, pressées comme les brins d'herbe d'une prairie ou les grains de sable de la grève. Elles reviennent aux maisons où habitaient autrefois les corps qu'elles animaient ; elles viennent apporter les nouvelles de l'autre monde, messagères de pénitence ou de salut ; elles s'attardent dans la cuisine silencieuse et on les aperçoit du fond du Ht clos, accroupies près de l'âtre où s'éteignent les tisons. Elles entament avec les servantes qui font sauter les crêpes sur leur écHsse de bois de longues et muettes conversations ; elles gardent contre les

voleurs les pommes du verger ; génies protecteurs du foyer, elles viennent, par la permission de la Vierge et de Dieu, veiller sur ceux qu'elles ont laissés derrière elles, en proie à tous les dangers et à toutes les embûches de la vie. Les mères qui durant leur vie ont eu pitié des pauvres âmes abandonnées reviennent après leur mort caresser pendant leur sommeil leurs petits enfants qui pleurent ; elles les soignent, les consolent et les bercent ; elles reviennent leur donner le sein et laver leurs yeux malades. Parfois aussi c'est le souci des biens qu'ils ont laissés derrière eux, de leurs belles fermes aux murs de granit, de leurs vaches rousses au poil luisant, de leurs champs où ondulent les blés comme une mer d'or et de soleil, qui fait sortir les morts du fond de leurs cercueils ; et le vieux laboureur, retourné à son champ, conduit encore d'une main ferme la charrue à travers cette terre féconde dont la passion l'a arraché du séjour silencieux des âmes.

Il s'en faut cependant que tous les morts soient bienveillants, ils sont cruels souvent pour ceux qui vivent encore et il est imprudent de les approcher de tout près. Quand la nuit est close il est sage de rester dans sa maison ; il n'est pas bon pour les chrétiens d'aller par les grandes routes quand la lumière du soleil est éteinte : on est exposé à de dangereuses rencontres ; les morts sont les maîtres de la nuit, ils n'aiment point qu'on vienne les troubler, et ils savent infliger aux indiscrets des leçons souvent cruelles. On n'échappe

guère aux périls de la nuit que grâce à une protection surnaturelle ou par une incroyable habileté ; ni Ludo Garel, ni Fant ar Merrer ne seraient revenus vivants chez eux, si leur bon ange ne les avait accompagnés tout le long de la route. On n'a rien à craindre cependant si l'on a avec soi un petit enfant qui n'est pas encore baptisé ou si l'on songe à temps à invoquer le nom de Dieu : « Si tu viens de la part de Dieu, exprime ton désir. Si tu viens de la part du Diable, va-t'en dans ta route comme moi dans la mienne ». Il faut se garder d'accepter rien de ceux que l'on rencontre la nuit sur les chemins ; si l'on mangeait de la nourriture des morts, on ne pourrait plus jamais revenir parmi les vivants. Cette croyance s'exprime très clairement dans l'histoire du charbonnier qui, pris par le mauvais temps, s'est vu obHgé de se réfugier dans une maison perdue en un coin d'une lande déserte. Il y trouve trois vieilles femmes, l'une qui compte de l'argent, l'autre qui fait des crêpes, la troisième qui avale un os qui lui sort par la nuque et qu'elle ravale aussitôt ; il refuse tout ce qu'elles lui offrent et il est sauvé. S'il avait accepté crêpes, argent ou viande, il aurait pris leur place et n'aurait jamais revu sa maison (1). Mais il est sage de ne pas s'exposer sans nécessité à de tels périls, et si l'on est contraint de sortir le soir, la prudence commande de

(1) Voir, sur celte question, S. Hartland, The science of fairy laies, p. 40-48.

se faire accompagner de deux autres personnes, baptisées comme vous-même ; le revenant le plus désireux de nuire ne peut rien contre trois baptêmes.

Ce ne sont pas, au reste, seulement les âmes en peine que la nuit on peut rencontrer par les chemins, c'est aussi la Mort même, VAnkou. Il n'est guère de Breton qui n'ait entendu l'essieu grinçant de sa charrette. Mais malheur à celui qui vient croiser dans un sentier VAnkou debout sur son char funèbre ; il est marqué pour la mort et il ne s'écoulera guère de jours avant qu'il ne tombe frappé de sa faux. La vue seule de VAnkou suffit à tuer ; il semble qu'il soit un de ces fascinateurs dont M. Tuchmann écrit depuis quelques années dans Mélusine la si curieuse histoire. Les fraudeurs ont fréquemment tiré parti de cette croyance ; ils transportent pendant la nuit leurs marchandises sur des charrettes dont ils graissent mal les roues. Lorsqu'ils traversent un village, chacun se tient dans sa maison bien tranquille et bien coi; on a entendu le grincement sinistre et l'on craint de se rencontrer face à face avec le squelette drapé d'un linceul dont le regard donne la mort.

UAnkou, cet ouvrier de mort, jce pourvoyeur de cimetière, est lui-même un mort ; c'est dans chaque paroisse le dernier mort de l'année qui vient de finir, qui hérite pour un an de la charrette et de la faux de VAnkou. Autant de paroisses, autant de dieux de la mort ; mais leurs fonctions sont si pareilles qu'on les distingue mal

les uns des autres et qu'il semble qu'ils soient à la veille de se confondre dans l'imagination populaire en une divinité unique, la Mort, exécutrice des volontés de Dieu. C'est, du reste, sous cet aspect qu'apparaît VAnJwu dans la plupart des contes et des légendes qu'a recueillis M. Luzel, dans l'histoire, par exemple, du Forgeron Sans-Souci (1). On ne voit jamais figurer dans un même récit plusieurs Ankou ; il semble donc qu'ils diffèrent moins les uns des autres que les Vierges adorées dans les différents sanctuaires qui en sont venues à être conçues, non pas comme des noms divers d'un même être céleste, mais comme des êtres réellement différents. C'est ainsi, par exemple, que Notre-Dame du Port-Blanc rend visite à Notre-Dame de la Clarté. Cela est dû probablement à ce qu'il n'existe guère de représentations figurées, de statues de V Ankou. Toutes ces divinités investies de fonctions identiques ne peuvent par elles-mêmes rester distinctes les unes des autres, et c'est ainsi qu'elles arrivent graduellement à se confondre en une seule, tandis que le nombre de « Notre-Dame » augmente sans cesse à mesure que s'ouvrent de nouveaux sanctuaires, consacrés tous cependant à la Vierge Marie.

Il semble qu'on puisse retrouver dans la conception de ces multiples divinités de la mort l'écho d'un très ancien culte ancestral. On sait, en effet, que chez la plupart des peuples non civilisés qui

(1) Légendes chrétiennes, t. I, p. 311.

rendent un culte aux âmes des ancêtres, ce sont les morts récents qui seuls sont adorés; c'est le cas, par exemple, chez les Zoulous (l)et dans les archipels mélanésiens. Presque tous les peuples éprouvent ce besoin de rajeunir leurs dieux ; on croit à l'impuissance des divinités très anciennes (2) et les générations successives de dieux, attachées après coup les unes aux autres par des liens de fdiation, n'ont souvent pas d'autre signification. Chaque groupe divin est repoussé dans le passé par un groupe de dieux plus jeunes, apparus plus récemment dans la conscience populaire : ainsi Zeus et Kronos, par exemple, dans la mythologie hellénique, les dieux de la terre et du ciel, et le héros Maui dans la mythologie néo-zélandaise. Mais pour le culte des morts, des âmes des ancêtres, les faits sont plus nets encore ; il est très rare, chez les peuples, du moins, qui sont restés à un niveau inférieur de civihsation, que le culte s'étende au delà de la troisième ou quatrième génération, du bisaïeul ou du trisaïeul ; on conte bien des légendes sur le héros éponyme, ancêtre de toute la race, mais on ne l'adore que rarement. Il est fréquent aussi que seules les âmes des chefs soient l'objet d'un culte.

Peut-être VAnkou de chaque village était-il,

(1) Callaway, The religious sysîem of Amazulus.

(2) Codrington, The Melanesians, p. 146 : P. Mathias Gr.***, Lettres sur les îles Marquises, p. 44. Cf. pour les indigènes de New Nursia (Australie occidentale), Journal of the anthropological Society (févr. 1878).

chez les Bretons, aux temps très anciens, le chef le plus récemment mort. Puis l'organisation par clans et le culte des ancêtres ont tous deux disparu ; mais il a survécu quelque chose de ce culte dans cette sorte de religion de la mort, qui maintenant encore est très vivante en Basse-Bretagne. C'est autour d'un seul personnage que dans chaque village se sont groupés les débris de ce culte déclinant ; ce mort distingué entre tous les morts, c'est, sans doute, méconnu et méconnaissable pour tous, le chef jadis adoré. On a oublié son caractère seigneurial, parce que l'organisation sociale, qui le rendait intelHgible pour tous a disparu ; mais ce qui a survécu dans la mémoire populaire, c'est que ce mort, objet d'un culte, était toujours un mort récent. Puis comme l'introduction du christianisme avait fait déchoir ce personnage sacré de sa qualité divine, et qu'il était resté dans les mémoires un souvenir confus de sa puissance, il est devenu une sorte de génie, messager de mort. Son rôle protecteur a passé sans doute aux êtres surnaturels, apparus plus récemment dans la religion populaire : les anges et les saints. Il ne lui est resté, des fonctions multiples qui lui étaient dévolues à l'origine comme à tous les dieux des religions anciennes, que ses fonctions de destructeur, d'exterminateur ; il est devenu l'ouvrier de la Mort, la Mort même personnifiée, et ce rôle nouveau lui a été sans doute d'autant plus aisément attribué qu'il était lui-même un mort en continuelles relations avec les choses de l'autre vie.

434 APt*ÈNDÎCÊ

Mais jamais VAnkou n'est devenu un véritable démon, au sens chrétien du mot ; on le représente comme impitoyable, mais non comme perfide ou cruel ; on fait même de lui le symbole et comme l'expression vivante de la justice (1). Il est le ministre de Dieu et non du diable, l'exécuteur des volontés du Tout-Puissant. Nul ne songe à se révolter contre VAnkou ; il semble que ce soit la main même de Dieu qui dirige sa formidable faux.

Ce ne sont pas seulement les âmes des morts qui peuplent la nuit, mais des êtres malfaisants et diahgereux, dont la rencontre est funeste, qui n'ont jamais été des vivants, qui sont d'une autre race que la race des hommes ; ils semblent cependant faire partie du même monde dont font partie les morts. Ce sont les laveuses de nuit (kanerez-noz), le crieur de nuit (ar hopper-noz), le petit enfant de la nuit (ar buguel-noz). Les laveuses de nuit lavent dans les étangs ou les ruisseaux les linceuls des morts, elles obligent ceux qui ont l'imprudence de leur adresser la parole à tordre . avec elles toute la nuit le linge qu'elles viennent de laver. La maouez-noz contraint le malheureux à s'épuiser dans cette besogne sinistre, et le matin on le trouve étendu sur la prairie mort ou évanoui. Il est fort difficile de savoir ce que sont exactement ces lavandières dé nuit ; il semble bien qu'elles n'appartiennent pas à la

(1) Cf. Uhomme juste : Luzel, Légendes chrétiennes, t. I, p. 335.

même race que les vivants, mais elles ont cependant l'apparence de femmes ordinaires ; elles sont vêtues comme les femmes qui vont au lavoir ; elles parlent breton comme les paysannes, et il ne semble pas qu'elles soient douées de pouvoirs surnaturels que ne possèdent point les âmes des morts.

Le crieur de nuit, le buguel-noz, qui hantent les landes désertes, ont eux aussi les mêmes attributs et sont doués des mêmes pouvoirs que les âmes errantes ; ils ne sont point nettement distingués des morts, comme le sont, par exemple, les nains (kornandonel) qui apparaissent dans les champs triangulaires, et cependant il semble bien que d'après la croyance commune ils n'aient jamais vécu la vie que vivent les hommes ; il semble qu'ils aient toujours été des esprits errant dans les solitudes, que jamais ils n'aient possédé un corps pareil au nôtre ; mais comme les laveuses de nuit ils ont forme humaine ; le hopper-noz est un géant, le buguel-noz est un petit enfant à la tête trop grosse ; on les aperçoit rarement au reste, mais on entend le crieur de nuit hurler sur la lande et le petit enfant gémir et pleurer.

Peut-être tous ces êtres surnaturels étaient-ils originairement des morts et sont-ce seulement les noms particuliers qu'ils ont reçus ou les fonctions spéciales dont les a investis l'imagination populaire qui les ont tout d'abord séparés de la foule des autres âmes. Le fossé s'est alors creusé de plus en plus profondément et on a fmi par les considé-

436 Af>rENDlCE

rer, non plus comme des âmes, mais comme des esprits. Ce qui conduirait à faire accepter cette interprétation, c'est ce qui se passe dans le cas très analogue de Y^annik an od ; ce Yannik, c'est incontestablement un noyé et ce nom de Jean des- Grèves est même devenu une sorte de nom collectif pour désigner les âmes des noyés : c'est en réalité VAnJwu des gens de mer. Or il tend visiblement, en raison précisément de ce nom spécial qu'il porte, à se séparer des autres morts, plus complètement que VAnkou lui-même, et à devenir un être surnaturel qui n'est point d'origine humaine, une sorte d'esprit méchant qui hante les grèves et fait périr les pêcheurs.

Ce n'est pas seulement sur les chemins qu'on est exposé à de dangereuses rencontres ; les morts vont parfois jusque dans leur demeure chercher les vivants. C'est ainsi que René Pennek, qu'un arbre a écrasé, vient en pleine nuit chercher sa fiancée qui le croit vivant encore ; il la prend sur son cheval, l'entraîne au cimetière ; la couche nuptiale de la jeune fille, ce sera la fosse fraîche où l'âme jalouse l'enferme avec elle. Il est à peine besoin de faire remarquer que c'est le thème même de la ballade de Lénore, dont il existe des variantes dans presque tous les pays d'Europe (1). Un jeune, homme dont le rival s'est pendu par

(1) V. Bonet-Maury, G. A. Biirger el les origines anglaises de la ballade littéraire en Allemagne, p. 138-154 et 238-274. L'appendice renferme les divers parallèles do la ballade de Lénorej

désespoir d'amour, invile à son repas de noces le cadavre de son ami, qui pourrit accroché aux bras d'une croix de pierre ; le mort se rend à l'invitation et vient s'asseoir hideux et terrible parmi les convives.

UAnkou lui aussi s'assoit à la table des vivants ; il a accepté un jour pour lui-même l'invitation que Laou ar Braz avait lancée à tous les gens de Pleyber-Christ et, caché sous les habits d'un mendiant, il est venu à la fête que donne, en l'honneur de la salaison d'un porc, le riche propriétaire de Kéresper. Mais il est venu en messager bienveillant, en ami, lui annoncer que la mort est proche et qu'il lui faut mettre ordre à ses affaires.

Il est d'autres âmes qui hantent les maisons où ont vécu leurs corps, tourmentant sans cesse les hommes qui les habitent après eux, comme le vieux fdeur d'étoupe, qui, après sa mort, fde encore dans son grenier. Mais c'est surtout au moment où l'âme vient de s'exhaler des lèvres d'un mourant que son voisinage est terrible pour les vivants ; c'est souvent une rude tâche que de veiller les morts. Le démon rôde autour de ceux qui meurent pour s'emparer des âmes méchantes, et bien des bruits sinistres traversent l'ombre silencieuse de la nuit où vacillent les lumières jaunes des cierges. Parfois même un mort s'est

l'un d'eux, le Frère de lait, est emprunté au Barzaz-Breiz. Voir aussi J. Psichari, La ballade de Lénore en Grèce, in Bévue de VHistoire des Religions (1884).

éveillé un instant du sommeil qu'il dormait, le sommeil profond des morts, et a saisi les cartes qu'un plaisant sacrilège lui tendait (La veillée de Lôn). Mais, lorsque meurt un saint, tout au contraire, l'air s'emplit d'une musique délicieuse; on entend des clochettes d'argent tinter dans le lointain et des abeilles blondes bruire dans le parfum des cierges.

Les morts sur cette terre sont sans cesse mêlés aux vivants, mais il est des hommes hardis qui sont allés les trouver jusque dans le séjour qu'ils habitent, en enfer ou en paradis. Les voyages au purgatoire occupent peu de place dans ce recueil ; c'est à peine s'il y est fait çà et là une allusion rapide. Il semble, au reste, qu'ils ne soient point l'un des thèmes habituels du légendaire breton et qu'il faille renoncer à trouver dans les récits populaires de la Bretagne armoricaine des parallèles à la vision de saint Patrice ou au voyage du chevalier Owenn (1). Tout au contraire, les voyages en enfer ou en paradis sont l'un des sujets favoris des conteurs. Ces récits semblent d'ordinaire calqués les uns sur les autres ; aussi M. Le Braz, bien qu'il en ait recueilH plus de vingt versions diverses, n'en a-t-il admis qu'un petit nombre dans son livre. M. Luzel a du reste publié déjà les principaux types de ces légendes et de ces contes (2). Les plus intéressants d'entre eux portent

(1) y. T. Wright, SI Patrick' s Purgatorij.

(2) Voir Légendes chrétiennes, t. I, le Paradis et VEnfer, p. 164-

la marque de conceptions mythologiques étrangères au christianisme et qui certainement lui sont de beaucoup antérieures (1). Nous reviendrons un peu plus loin sur les contes qui relèvent de ce type.

Si l'intérêt des conteurs de légendes s'est tout spécialement porté en Basse-Bretagne sur les voyages en paradis et en enfer, et s'il s'est écarté, au contraire, des voyages en purgatoire, c'est que l'on est déjà très largement renseigné sur le purgatoire par d'autres moyens, tandis que l'on n'a que de bien rares nouvelles de l'enfer ou du paradis. Les âmes errantes, les âmes qui hantent les maisons et les landes et avec qui s'entretiennent les vivants, ce sont toutes ou presque toutes les âmes soufïrantes qui n'ont pas encore achevé la pénitence que leur avaient méritée leurs péchés.

Les damnés sont à jamais perdus ; une fois enfermés dans l'enfer avec les démons, on n'entend plus parler d'eux. Les revenants, si méchants qu'ils puissent être, ne sont point d'ordinaire des damnés, ce sont des âmes en peine. Une âme parfois s'échappe un instant des flammes de l'enfer pour dire à ceux qui prient pour elle de ne plus prier, car chaque prière augmente encore ses tortures. Parfois aussi un fds, que la coupable complaisance, l'indulgence aveugle de sa mère

311 ; Contes populaires de la Basse-Brelagne, t. I, Voyages au pays du soleil, p. 1-143.

(1) V. E.-B. Tylor, La civilisation primitive, t. II, ch. ^ni,

ont conduit de péché en péché jusqu'à la damnation éternelle, revient lui reprocher le malheur auquel l'a condamné sa maladroite bonté.

Mais ce sont là des faits très exceptionnels, et les récits qui les rapportent sont nettement empreints d'un caractère ecclésiastique ; ce sont presque toujours des légendes édifiantes et morales plutôt que l'expression spontanée et irréfléchie des croyances populaires. Les seuls damnés qui jouent un rôle important dans les légendes d'origine vraiment populaire, ce sont les damnés qui, malgré la condamnation divine, n'ont point été précipités dans l'enfer et sont restés sur la terre des vivants dans les demeures des hommes. Ces damnés-là ne peuvent, à coup sûr, rien apprendre à personne sur l'enfer qu'ils ne connaissent point et, pour les obHger à se rendre au séjour qui leur a été assigné par Dieu, il faut employer les exorcismes et les conjurations.

Les élus ne sont point enfermés dans le paradis comme les damnés dans l'enfer, mais ils en sortent rarement. Ces morts secourables, qui viennent comme des génies protecteurs du foyer habiter les maisons de ceux qu'ils aimaient, ce sont presque toujours de pauvres âmes qui attendent encore que la bonté de Dieu leur ouvre enfin les portes du ciel. Dans certaines légendes cependant apparaissent des âmes qui viennent du paradis de Dieu, toutes radieuses de candide lumière ; elles marchent à côté du héros de la lé-

gende, à travers les mille - périls qu'il rencontre; elles le conduisent sain et sauf au but marqué qu'il lui faut atteindre. Mais de leur vie auprès de Dieu, de ce monde mystérieux où elles vivent, elles ne disent rien, elles accomplissent presque en silence leur mission de salut, puis, comme un rayon de lune, remontent au ciel d'où elles sont descendues. Il n'est même pas bien certain que l'imagination populaire les distingue nettement des anges. C'est parfois l'une de ces âmes qui s'acquitte du rôle dévolu d'ordinaire à l'ange gardien.

C'est donc bien, semble-t-il, le désir passionné de savoir quelque chose de ce monde mystérieux de souffrance infinie ou d'éternelle félicité, qui a fait revenir sans cesse les conteurs bretons, comme à un sujet préféré, au voyage des vivants vers l'enfer ou le paradis.

Mais il y a, à la très grande abondance des contes de ce type, une autre raison encore que nous avons indiquée plus haut : beaucoup de ces récits ne sont, en effet, que des adaptations chrétiennes de contes plus anciens. A l'origine, il n'était pas question dans ces récits de l'enfer ni du paradis, non plus que du purgatoire ; ils n'avaient même point peut-être le caractère de mythes funéraires, ou du moins le séjour des morts n'était-il pas sans doute la seule région que visitât le héros. Leur caractère primitif est extrêmement difficile à démêler à travers les altérations successives qu'ils ont subies; Peut-être

II Ub.

avons-nous affaire à des mythes cosmiques ; peutêtre à des contes d'aventures analogues aux contes grecs de Persée ou de Jason ; peut-être aussi à des apologues moraux. Ce sont, de tous les récits contenus dans les recueils publiés jusqu'à ce jour et dans le présent volume, ceux peut-être qui exigeraient la plus longue et la plus délicate étude. Les limites étroites d'une introduction ne nous permettent point de la tenter ici. Mais nous comptons bien revenir quelque jour sur cette question si complexe, la plus intéressante peutêtre que le folklore breton oblige à se poser.

Ce qui est certain, c'est qu'en raison même de l'origine préchrétienne de ces contes, le purgatoire n'y pouvait jouer aucun rôle, tandis qu'il s'y trouvait place pour des morts heureux ou malheureux ou pour des êtres surnaturels qui ne sont point de la race des hommes, mais que l'imagination populaire devait aisément confondre avec les morts. Ces morts heureux ou malheureux n'ont point tardé sans doute à devenir les damnés et les élus, les lieux qu'ils habitaient, le paradis et l'enfer, et plus tard les conteurs ont dû être entraînés par le besoin d'être complets à ajouter à l'enfer et au paradis, le purgatoire. Dans les versions primitives des contes il s'agissait sans doute d'êtres qu'il fallait délivrer des charmes qui les tenaient captifs ; ces êtres sont devenus des âmes que Dieu a condamnées à une pénitence à laquelle peut seule mettre fm une action que doit accomplir le héros. Il est au reste un grand nombre

APPENPICE 443

des régions qu'il traverse dans son voyage à travers le monde surnaturel qu'il est impossible de situer dans le purgatoire, le paradis ou l'enfer. Mais tandis que ces éléments préchrétiens ont survécu dans certaines variantes, ils ont disparu en certaines autres, où seul s'est conservé ce qui semblait essentiel, le voyage au paradis ou en enfer. Cette transformation a dû s'accomplir d'autant plus aisément qu'il s'est créé de toutes pièces des légendes relativement récentes sur des thèmes analogues (L'Homme à la quittance), qui ont exercé sans doute une influence profonde sur les formes anciennes.

Mais si abrégées que puissent être certaines de ces versions, il s'y trouve presque toujours des détails qui révèlent clairement que l'origine du conte est antérieure au christianisme. Ainsi, dans Jean de VOr, lorsque le héros réussit à s'évader de l'enfer, il emporte avec lui le baquet dans lequel il puise de l'eau pour les chevaux, l'étrille et la brosse ; lorsque Satan le poursuit il jette derrière lui ces divers objets qui deviennent des obstacles, fleuve, montagne ou forêt, que le démon met quelque temps à franchir. C'est là un épisode qui se retrouve dans un très grand nombre de contes populaires, du Japon à l'Afrique australe (1).

Le diable ne joue qu'un rôle très eiïacé dans la plupart des légendes qu'a recueilHes M. Le Braz, et c'est là un des traits qui marquent le plus nette-

(1) Voir A. Lang, Cuslom and Myth, p. 87, A far travelîedjale.

ment qu'elles ne doivent presque rien à l'influence ecclésiastique et qu'elles reflètent des croyances franchement populaires qui n'ont guère emprunté au christianisme que son vocabulaire et des cadres très généraux. Là où il devient le personnage principal, il est volontiers raillé et dupé ; Tadic- Coz se gausse d'un démon et le berne de la belle manière, et les prêtres de Tréguier réussissent à faire construire à Satan la tour de la cathédrale sans bourse délier. Mais il faut reconnaître qu'il joue beaucoup moins fréquemment ce rôle ridicule que dans les légendes germaniques, et que la plupart du temps- l'enfer demeure un lieu mystérieux et formidable, d'où s'exhale la même terreur sacrée qui monte des charniers et des cimetières.

Si nombreuses que soient les âmes qui demeurent avec les vivants dans leurs basses maisons de granit ou qui vivent dans les cimetières et les landes désertes, elles passent invisibles à la plupart des yeux et il est peu d'oreilles qui entendent dans l'air calme du soir leur vol silencieux et doux. Cependant on n'est jamais en ce monde sans nouvelles de. cet autre monde de mystères, du monde des âmes et de la mort. Il en vient sans cesse comme de vagues rumeurs, des bruits lointains, des signes, des présages. Nul ne meurt sans que quelqu'un de ses proches n'en ait été averti. Certaines personnes ont entre toutes le don de

voir, elles lisent plus aisément au livre de l'avenir, elles pénètrent tous les secrets de la mort, elles ont sans cesse des avertissements, des pressentiments ; elles aperçoivent des signes qui restent cachés aux yeux de ceux qu'absorbent les soucis de ce monde. C'est le bruit que font autour de nous les gens et les bêtes qui éteint pour nous ces voix légères qui viennent du pays des morts ; si nous n'étions pas pris tout entiers par nos affaires et nos plaisirs, nous saurions presque tout ce qui arrive de l'autre côté de la tombe.

Mais il est certain cependant que certaines gens sont mieux doués que les autres ; s'il doit y avoir dans la région qu'ils habitent une veillée mortuaire, ils en sont aussitôt informés. Un vieillard des environs de Quimper était toujours averti lorsque quelqu'un de ses voisins allait mourir, par les coups que donnait son penn-baz contre la muraille où il était accroché.

Il ne faut pas croire, au reste, que les gens qui nient qu'il y ait des intersignes aient été plus que les autres privés de ces avertissements, mais ils craignent ces choses d'épouvante (iraou-spont) et ne veulent rien voir ni rien entendre de l'autre vie. Beaucoup de Bretons ont comme un recul involontaire devant ce monde mystérieux qui les environne de toute part, si étrangement mêlé au monde réel ; les choses de la mort ont pour eux un invincible attrait, et en même temps ils les fuient, comme poussés par une instinctive et toute-puissante terreur.

446 APPEÎJDICP

Il est dangereux d'être en trop fréquente et trop intime communication avec les âmes qui peuplent l'autre monde ; il est dangereux même d'en savoir trop sur l'autre vie ; ceux qui reçoivent du pays des morts de trop fréquents messages sont déjà marqués pour être la proie de VAnkou, Il n'est point rare que ceux qui ont reçu quelqu'une de ces étranges révélations meurent eux-mêmes au bout de quelques semaines ou de quelques mois.

On dirait que de ce pays lointain qu'elles habitent les âmes tirent à elles les vivants et que lorsqu'elles viennent parmi les hommes elles les enchantent et les charment et les emmènent captifs jusque dans leur silencieuse demeure. Tous ceux qui ont été mêlés à quelqu'une de ces scènes étranges qui précèdent parfois la mort, à ces cérémonies mystérieuses qu'accomplissent les âmes auprès de ceux qui vont mourir, perdent à jamais la gaieté, la joie insouciante qui s'exhale en chansons ; ils restent graves, ensevelis en un rêve dont rien ne les peut éveiller ; c'est encore sur la terre des hommes qu'ils marchent ; ils mangent et boivent comme les autres hommes ; comme les autres ils conduisent la barque et la charrue, mais ce ne sont déjà plus des vivants.

Nous sommes là en présence de conceptions très anciennes, l'idée du présage ne s'est point démêlée des autres idées auxquelles elle est entrelacée. Les apparitions des âmes sont à la fois signes et causes de mort ; aussi ne peut-on consi-

dérer l'intersigne comme un avertissement divin ; c'est la Mort elle-même qui décèle sa présence, c'est elle qui fait sortir du tombeau les âmes, qui vont devant elle, comme des hérauts, appelant lea vivants ; tous ceux qu'elles rencontrent, elles les fascinent, elles les blessent, VAnkou n'aura plus qu'à achever leur besogne. La nature entière frémit à l'approche de la mort : c'est l'oiseau fsparfel) qui voltige autour de la maison et vient frapper à la vitre, ce sont les chiens qui hurlent, c'est la pie qui vient se poser sur le toit. Pas une nuit ne se passe sans que quelques signes n'indiquent l'approche de la mort ; elle rôde sans cesse autour des hommes, les Bretons la sentent toujours présente et peut-être est-ce au sentiment que la grande mangeuse d'hommes est toujours là tout près d'eux, la main levée, prête à s'abattre sur leur épaule, qu'il faut attribuer cette étrange tristesse, cette 'tristesse grave et songeuse, coupée d'éclats de gaieté, dont sont encore empreints ceux que n'ont point trop changés les idées nouvelles venues du pays de France.

Certaines cérémonies qui se sont perpétuées jusqu'à aujourd'hui contribuent, elles aussi, à rendre plus sensible cette universelle présence de la mort.

Les unes amènent les fidèles devant le charnier du cimetière, d'autres les conduisent par les nuits froides de novembre dans les chemins creux où bruissent les essaims légers des âmes, et les chants qui sont alors chantés gont empreints

d'une indicible et tragique tristesse, la complainte de VAnaon surtout, cette supplication douloureuse que l'on vient gémir aux portes des maisons. Il semble qu'il doive toujours vibrer comme un écho lointain de ces chants des morts dans l'âme de ceux qui du fond des lits clos les ont entendus en frémissant, dans l'âme surtout de ceux qui les ont chantés parmi les terreurs des nuits de novembre. Les cérémonies secrètes, les cérémonies que désavoue maintenant l'Église, la messe de trentaine, cette sorte de messe magique, qui, paraît-il, se célébrait encore il y a un demisiècle dans la chapelle que saint Hervé possède au sommet du Ménez-Bré, sont elles aussi des cérémonies célébrées pour les morts. Ce ne sont point, comme en d'autres pays, des démons que l'on exorcise, mais des morts que l'on conjure. C'est contre les damnés que les prêtres ont à lutter, et le chien noir sur lequel ils jettent leur étole pour délivrer les vivants de sa présence maudite, ce n'est point Satan qui habite en lui, mais l'âme d'un mort. Partout donc l'idée de la mort, l'idée de l'autre vie est présente, tout la rappelle, tout la ramène ; croyances, traditions, cérémonies, légendes, tout est marqué du même sceau.

Ce perpétuel contact avec la mort a imposé sur l'âme des Bretons une empreinte profonde ; il n'est pas de pays où ceux qui ne sont plus restent ainsi mêlés aux vivants ; les morts gardent, à vrai dire, leur place dans leur maison, le cimetière

est comme un prolongement du foyer ; on y va, si j'ose dire, causer avec les siens. Il y a dans les grandes villes, à Paris par exemple, une sorte de religion de la mort, mais c'est, à tout prendre, bien plutôt le culte des tombeaux que le culte des morts ; on ne vit point en intimité avec eux. En Bretagne, il semble que ceux qui sont partis ne soient point partis tout à fait, qu'ils soient encore là tout près, qu'ils aient seulement changé de demeure, qu'ils habitent le cimetière au lieu de la maison. Aussi y a-t-il une vive résistance aux tentatives faites pour éloigner les cimetières des villages ; cela paraît aux Bretons une sorte de profanation, il leur semble qu'on brise les familles, qu'on contraint les vieux à habiter loin de la maison de leurs fds.

M. Renan (1) fait de cette constante préoccupation de l'autre vie un des traits caractéristiques de la race celtique ; ce qui est certain, en tout cas, c'est que cette continuelle fréquentation de la mort a imprimé à l'esprit des Celtes d'Armorique un tour très particuHer. Dans leurs chansons d'amour apparaît sans cesse le sentiment de la fragilité du bonheur. L'amour, c'est une joie qu'on goûte à peine et qui s'enfuit, mais cet amour cependant7 c'est un amour éternel qui persiste par delà la tombe ; la bien-aimée morte est aussi tendrement aimée que la bien-aimée vivante.

(1) La poésie des races celliques in Essais de morale el de critique, p. 375.

L'amour seul éternel, au milieu de toutes les choses qui passent, irréelles et fugaces, comme un rêve, c'est toute l'âme chantante et triste de la Bretagne. En nul autre peuple, peut-être, ce sentiment n'a trouvé d'aussi troublante et mystérieuse expression. Le très grand intérêt des légendes qu'a recueilHes M. Le Braz, c'est qu'elles constituent le commentaire le plus vivant et le plus clair à la fois de ces chansons, qu'il publiait récemment en collaboration avec M. Luzel, et où se traduit ce qu'il y a de plus intime et de plus original dans l'esprit des clercs et des paysans d'Armorique.

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