CHAPITRE XIV
Les fêtes des âmes.
Il est, dans l'année, trois circonstances, trois fêtes solennelles où tous les morts de chaque région se donnent rendez-vous :
10 La veille de Noël (1) ;
2° Le soir de la Saint-Jean (2) ;
(1) Cf. E. Souvestre, Le foyer breton (1845), p. 233. En Galles, au contraire, on dit qu'aucun mauvais Esprit ne peut apparaît! e la nuit de Noël (E. Owen, Welsh folklore, p. 192).
(2) Pendant ces deux nuits, on n'a rien à redouter des mauvais Esprits, le petit Jésus et saint Jean rendant nuls les maléfices (Sauvé, Mélusine, t. III, col. 358). Pendant la messe de minuit, les flammes du purgatoire s'éteignent et on ne voit pas de revenants sur la terre (Luzel, La veillée de Noël, Revue de Bretagne et de Vendée, t. X (1861), p. 431). Si un homme a le courage do se blottir au fond de l'ossuaire pendant la messe de minuit, il voit venir à lui VAnkou qui lui apprend le nom des gens de la paroisse qui mourront l'année suivante (Sauvé, Revue des traditions populaires, t. II, p. 536). Dans une tradition du Morbihan, VAnkou touche du doigt ceux qui doivent mourir dans l'année. Pour le voir il faut avoir jeûné la veille jusqu'à la levée de neuf étoiles et tenir l'index dans le bénitier. Un homme, qui était dans les conditions voulues et qui vit VAnkou se diriger vers lui, voulut sortir de l'église, mais l'eau du bénitier était gelée et il ne put retirer son doigt (P. -M. Lavenot, Revue des traditions populaires, t. VU, p. 569).
3° Le soir de la Toussaint (1).
La nuit de Noël, on les voit défiler par les routes en longues processions. Ils chantent avec des voix douces et légères le cantique de la Nativité. On croirait, à les entendre, que ce sont les feuilles des peupliers qui bruissent, si, à cette époque de l'année, les peupliers avaient des feuilles.
A leur tête marche le fantôme d'un vieux prêtre, aux cheveux bouclés, blancs comme neige, au corps un peu voûté. Entre ses mains décharnées, il porte le ciboire.
Derrière le prêtre vient un petit enfant de chœur qui fait tinter une minuscule clochette.
(1) La nuit de la Toussaint (Samhain) est, en Irlande, la nuit des apparitions et des revenants. Cette nuit-là, il ne faut jamais tourner la tête, quand on croit entendre marcher derrière soi ; ce sont sans doute les morts qui font ce bruit de pas, et le regard des morts tue (lady Wilde, Ancient legends, p. 140 ; cf. ci-dessus t. I, p. xxxii). En Galles, c'est la nuit de la Toussaint que l'on peut le mieux voir les fées assemblées pour danser et chanter (Rhys, Ceilic folklore, p. 457).
Dans le Herefordshire (Galles), la veille de la Toussaint, à minuit, le diable, vêtu en moine, célèbre un office à l'église et dit les noms de ceux qui mourront dans l'année (Rhys, Ce/fic folklore, p. 328). Dans l'Irlande païenne, il y avait, outre la fête de Samhain une autre grande fête, Belléné, qui avait lieu le lo' mai. La tradition populaire en conserve encore le souvenir. D'après Cr. Croker {Fairy legends, éd. Wright, p. 153), la nuit qui précède le 1" mai, beaucoup de bons et de mauvais Esprits errent dans la campagne.
Dans quelques parties de l'Irlande, la nuit des Rois est aussi une fête des âmes ; cette nuit-là, les morts se promènent, et, sur chaque tuile de la maison, il y a une âme attendant les prières qui la tireront du Purgatoire (lady Wilde, Ancienl legends, p. 83).
La foule suit, sur deux rangs. Chaque mort tient un cierge allumé dont la flamme ne vacille même pas au vent (1).
On s'achemine de la sorte vers quelque chapelle abandonnée et en ruines, où ne se célèbrent plus d'autres messes que celles des âmes défuntes.
(1) Les noyés, eux aussi ,font à la surface de la mer la procession de la nuit de Noël (A. Le Braz, Vieilles histoires du pays breton, p. 196-201).
La messe des âmes.
Mon grand-père, le vieux Chatton, s'en revenait un soir de Paimpol, où il avait été toucher des rentes. C'était la veille de Noël. Tout le jour, il avait neigé, en sorte que la route était toute blanche ; blancs aussi étaient les champs et les talus. Craignant de perdre son chemin dans toute cette neige, mon grand-père faisait marcher son cheval au pas.
Comme il arrivait près de la vieille chapelle en ruines qui est en contre-bas de la route, sur le bord du Trieux, il entendit sonner minuit. Et aussitôt une cloche aux sons grêles se mit à tinter, comme pour la messe.
— Tiens, pensa mon grand-père, on a donc restauré la chapelle de Saint-Christophe. Je ne m'en suis pas aperçu ce matin, à mon passage. Il est vrai que je n'ai pas regardé de ce côté.
La cloche tintait toujours.
Il résolut d'aller voir ce que cela signifiait.
La chapelle se dressait, comme toute neuve, sous la lumière de la lune. A l'intérieur étaient allumés des cierges dont le^ reflets rougeâtres éclairaient Içs vitraux.
Grand-père Chatton mit pied à terre, attacha son cheval à une barrière qui était là, et pénétra dans la « maison du 'saint ».
Elle était pleine de monde. Et tout ce monde était d'un recueillement !î... Pas même un de ces bruits de toux qui rompent à tout moment le silence dans les églises.
Le vieux s'agenouilla sur les dalles, à l'entrée du porche.
Le prêtre était à l'autel. Son acolyte allait et venait par le chœur.
Grand-père se dit :
— Au moins, je n'aurai pas manqué la messe de minuit.
Et il se mit à prier, selon l'usage, pour ceux de ses parents qu'il avait perdus.
Le prêtre cependant venait de se tourner vers l'assistance, comme pour la bénir. Grand-père remarqua qu'il avait les yeux étrangement brillants. Chose plus étrange, ces yeux semblaient l'avoir distingué, lui, Chatton, dans toute cette foule, et leur regard restait posé sur lui, fixement.
C'était au point que grand-père en éprouva une sorte de gêne.
Le prêtre, ayant pris une hostie dans le ciboire et la tenant entre ses doigts, demanda d'une voix sourde :
— Y a-t-il quelqu'un qui puisse recevoir ? Personne ne répondit.
Par trois fois, le prêtre répéta sa question. Même silence parmi les fidèles. Alors, grand-père
Chatton se leva. Il était indigné de voir tout ce monde demeurer comme indifférent à la parole d'un prêtre.
— - Ma foi, Monsieur le recteur, s'écria-t-il, je me suis confessé ce matin avant de me mettre en route, dans l'intention de communier demain, jour de Noël. Mais si cela peut vous faire plaisir, je suis prêt à recevoir, dès maintenant, le corps et le sang de Notre-Seigneur Jésus-Christ.
Le prêtre aussitôt descendit les marches de l'autel, pendant que grand-père traversait la foule pour aller s'agenouiller à la balustrade du chœur.
— Ma bénédiction sur toi, Chatton, dit le prêtre, dès que grand-père eut avalé l'hostie. Une nuit de Noël qu'il neigeait comme ce soir, je refusai d'aller porter le viatique à un moribond. Voilà trois cents ans de cela. Pour que je fusse délivré, il fallait qu'un vivant acceptât à communier de ma main. Merci à toi ! Tu me sauves, et tu sauves en même temps toutes les âmes défuntes qui sont ici présentes. Au revoir, Chatton, au revoir, à bientôt, dans le paradis !
A peine achevait-il ces mots, que les cierges s'éteignirent.
Grand-père se retrouva seul dans un édifice en ruines et qui n'avait pour toit que le ciel ; il se retrouva seul, au milieu des grandes ronces et des bouquets d'orties qui avaient envahi toute la nef. Il eut mille peines à s'en dépêtrer. Il remonta à cheval et continua son chemin.
Rentré chez lui, il dit à sa femme :
— Il faudra, te résigner à me perdre, avant qu'il soit longtemps. J'ai déjà reçu le viatique. Mais, console-toi. Ce viatique doit me conduire tout droit en paradis.
Quinze jours après, il mourut (1).
(Conté par Charles Corre, dit Charles Bipi. — Penvénan,
(1) Cf. Fr.-M. Luzel, Veillées bretonnes, p. 5 et suiv. ; R.-F, Le Men, Traditions et superstitions de la Basse-Bretagne {Revue celtique, t. I, p. 426) : c'est l'histoire de l'évêque Penarstanc, de Tréguier, qui revenait chaque nuit essayer de dire sa messe à l'église de Plougonven. Sur les messes de fantômes en Irlande, voir Th. J. Westropp, Folklore, t. XXI, p. 343.
Le baptême de minuit.
En ce temps-là, Saint-Gonval, en Penvénan, aujourd'hui tombé au rang de pauvre chapelle, était encore église de paroisse. Mon grand-père maternel avait un de ses frères qui demeurait dans la ferme à côté. Ollivier Jézéquel était son nom. C'était un homme prudent et sage, et qui avait su amasser du bien, quoique les temps d'alors fussent durs aux travailleurs de terre. Il est vrai que ce n'est pas à élever des enfants qu'il eût pu se ruiner, car il n'avait qu'une fille unique, une pennhérèSj comme on dit, laquelle allait sur ses vingt ans.
Justement, il venait de la fiancer à un fils de maison du voisinage, un nommé Patrice Penker. Et cela promettait, ma foi, de faire un ménage des mieux assortis.
Depuis que les bans avaient été publiés, le jeune homme venait tous les soirs, selon l'usage, rendre visite à sa future. Gens qui s'aiment ont mille balivernes à se conter. Les vieux étaient dûment couchés et endormis que la pennhérès et son galant devisaient encore, assis dans le foyer, de part et d'autre de la cendre. Et, lors-
qu'enfin ils se séparaient, ce n'était jamais que sur la dernière marche du seuil, à moins que ce ne fût à l'entrée de la cour.
Un soir que Patrice Penker s'était oublié jusque proche la mi-nuit à faire des yeux d'amour à sa « douce », comme celle-ci, pour être quelques instants de plus en sa compagnie, le reconduisait à travers le fumier de l'aire, ils furent tous deux témoins d'un spectacle qui les surprit : le porche de Saint-Gonval avait ses battants large ouverts et l'intérieur de l'égHse était illuminé comme pour une grand'messe de Jour de Pâques.
— Savoir qu'est-ce qui se passe ? se demandèrent-ils.
Et ils regagnèrent la maison pour réveiller les vieux et leur dire la chose.
— Venez voir ! Ça vaut vraiment la peine. Mis au courant de ce dont il s'agissait, Ollivier
Jézéquel hocha la tête :
— Ce n*est pas la première fois que pareil fait se produit... Quand vous aurez mon âge et que vous aurez appris à connaître le train du monde, vous vous persuaderez qu'il y a beaucoup de cas où le meilleur est d'avoir des yeux pour ne point voir et des oreilles pour ne point entendre... Rentrez chez vous en paix, Patrice Penker, et vous, ma fille, faites votre signe de croix pour monter au lit.
— Vous dites bien, mon père,répHqua la pennhérès — qui souffrait du mal de curiosité, comme toutes les femmes, — mais si, cependant, c'était le sacrement d'Extrême-Onction qu'on s'apprête
à porter en grande pompe chez quelque personne de qualité ?...
Il faut vous avertir qu'à cette époque, quand le « bon Dieu » allait chez un noble, on ne se contentait pas de le faire précéder d'une simple lanterne, comme cela avait lieu pour les paysans ; il y fallait tout un cortège de flambeaux.
— Si vous ne voulez pas m'en croire, faites à votre gré, déclara mon grand-oncle qui ne discutait jamais.
Et nos jeunes gens de se rendre à l'église, contre son avis.
La nef et les bas-côtés étaient complètement déserts. Mais, dans le chœur, que les cierges illuminaient d'une clarté blanche et vive comme celle de la jeune lune, se tenaient trois créatures humaines : un prêtre d'abord, debout sur la plus haute marche de l'autel auquel il tournait le dos, puis, à ses pieds, une vieille femme agenouillée, enveloppée d'une mante noire, comme en ont les groac'h an holen (1) ; et c'était bien une groac'h an holen, en effet, car elle présentait au prêtre un petit enfant étendu sur ses bras.
Patrice Penker et sa promise s'approchèrent, intrigués. Le prêtre ne les eût pas plus tôt aperçus qu'il joignit les mains et dit :
— Marleze'zo lud diwar ar bed-man cap da veza
(1) Groac'h an holen, mot à mot « fée (ou vieille) au sel ». On appelle ainsi la matfone qui porte le nouveau-né à l'église, le jour du baptême.
paeron ha maeronez d'ar buguel-man ? (Peut-être y a-t-il des gens de ce monde capables de servir de parrain et de marraine à l'enfant que voici.)
En parlant de la sorte, il regardait fixement la pennhérès Jézéquel et son ami Patrice Penker. Eux ne savaient trop quelle contenance faire : ils eussent préféré maintenant n'être pas entrés. Gomme ils restaient là, hésitants, celui qui officiait répéta sa demande. Alors ils se décidèrent, et Patrice Penker répondit :
— Nous sommes ici deux qui pouvons être parrain et marraine de l'enfant que vous dites, car nous ne sommes pas encore mari et femme.
— Dieu vous bénisse ! murmura le prêtre en descendant les marches de l'autel ; et, après avoir fait réciter le Credo in Deum aux deux jeunes gens, il procéda au baptême.
Puis, quand ce fut fini :
— Je vous dois l'explication de tout ceci, prononça-t-il. Vous voyez en moi l'ancien recteur de Saint-Gonval. Vous ne m'avez pas connu, car vous n'étiez pas de ce monde que j'en étais depuis longtemps sorti... Un jour, on vint me chercher en hâte au presbytère pour baptiser cet enfant. Or, j'étais allé dîner chez mon confrère de Gamlez. Le soir, j'étais de retour ; mais, dans l'intervalle, l'enfant était mort sans baptême. G'est pourquoi, depuis que je suis allé dans l'autre monde, Dieu m'a condamné à revenir à cette place chaque nuit, jusqu'à ce que j'aie trouvé parrain et marraine pour m'aider à réparer ma faute. Il y a plus
de trente ans que cela dure. Grâce à vous, l'âme de l'enfant est maintenant au ciel et moi, mon temps de pénitence est fini. Dieu vous récompensera de votre bonne action, mais en vous donnant d'autres joies que celles que vous espérez.
A peine avait-il dit que les cierges s'éteignirent et les deux jeunes gens furent plongés dans une obscurité si profonde qu'ils durent s'orienter vers le porche à tâtons. Le lendemain, ils tombaient malades, chacun de leur côté, d'une maladie de Ijanguissance contre laquelle tous les remèdes demeurèrent impuissants. Leurs troisièmes bans ne furent jamais publiés. Mais s'ils n'ont pas été mariés sur cette terre, sans doute le sont-ils à présent en paradis. Amen !
(Conté par Jcari-Maric Toulouzan. — Port-Blanc.)
La nuit de la Saint-Jean, dans tous les bourgs, dans tous les hameaux de la Basse-Bretagne, s'allument les ianlad ou bûchers (1). Quand le feu a fini de flamber, l'assistance 's'agenouille en cercle autour du monceau de braise. Et l'on commence
(1) Cf. N. Quellien, Revue d'Ethnographie, t. IV, p. 89, Aveneau de la Grancière, Revue Morbihannaise, 1912, p. 171-173. A Pempoul, le bûcher est construit exclusivement avec des paniers hors d'usage ayant servi au transport du poisson et que l'on enveloppe d'un filet de pêche (A. Le Braz, Les saints bretons d'après la tradition populaire, Annales de Bretagne, t. IX, p. 594).
à réciter les grâces. C'est toujours un « ancien » qui se charge de ce soin. La prière terminée, l'ancien se lève, chacun en fait autant, et tout le monde, rangé sur une file, se met à marcher en silence autour du ianlad. Au troisième tour, on s'arrête. Chacun ramasse à terre un caillou, et le jette dans le feu. Ce caillou s'appelle dès lors : anaon.
Ce rite accompli, la foule se disperse (1).
Dès que les vivants ont disparu, les morts accourent, car le feu attire les morts, les morts qui ont toujours froid (2), même dans les belles nuits tièdes du mois de juin. Ils sont heureux de pouvoir se chauffer à ce qui reste du Ianlad. Ils s'asseyent sur les pierres, sur les anaon qui ont été mis là à leur intention (3). Et jusqu'au matin ils se chauffent.
(1) En Irlande, chaque nuit de Saint-Jean, les hommes s'assemblent sur le Cnoc Aine ; ils portent sur des perches des cliar ou bottes de paille et de foin auxquelles ils ont mis le feu. Ils font en procession le tour du Cnoc Aine, puis se répandent dans les champs cultivés en brandissant leurs torches improvisées. Ils espèrent ainsi se ménager de bonnes récoltes et de bons bestiaux pour l'année suivante. Une fois, il arriva que l'un des voisins mourut et qu'on n'alluma point les cliar. Cependant on vit cette nuitlà la colline étinceler de feux comme on n'en avait jamais vu. Les morts étaient venus prendre la place des vivants (D. Fitzgerald, Popular laies of Ireland, Revue celtique, t. IV, p. 189). Dans le comté de Clar'^, on danse. autour du feu de la Saint-Jean et on y fait passer le bétail (Th. J. Westropp, Folklore, t. XXII, p. 206).
(2) Ar maro ién, disent les Bas-Bretons, « la mort froide ».
(3) « On en voyoit plusieurs qui mettoient des pierres auprès du feu que chaque famille a coustume d'allumer la veille de la feste
Le lendemain, les vivants viennent visiter l'emplacement du feu de la veille.
Celui dont Vanaon a été retourné peut s'attendre à mourir dans l'année.
Il est d'usage de se rendre aux feux de la Saint- Jean avec une fleur appelée, pour cette raison, louzaouen Sant lann (herbe de Saint- Jean), dont on a fait passer neuf fois la tige dans les flammes. Rentré chez soi, on la plante debout derrière la corniche d'un meuble, armoire ou vaisselier. De deux choses l'une : ou bien elle fléchit la tête, en
de saint Jean-Baptiste, afin que leurs pères et leurs ancestres vinssent s'y chauffer à l'aise (Fie de M. le Nobletz, chez H. Gaidoz, Superstitions de la Basse-Bretagne au XV JI^ siècle, Revue celtique, t. II, p. 485). Cet usage est signalé dans les Lettres morbihannaises par la comtesse de Morval, née Anatolie de Kerguenec, Lycée armoricain, t. IV (1824), p. 455. Voir aussi Le Fureteur breton, t. II, p. 152.
En Irlande, à Tlachtga, c'est dans la nuit du 31 octobre qu'on allume un grand feu (Rhys, The Hibbert Lectures, p. 515). Il est fait mention du feu de Samhain et des pierres que l'on y met dans la Togail Bruidne Dû Derga, conte irlandais du haut Moyen âge {Revue celtique, t. XXII, p. 170). Le feu de la Veille de Toussaint (coelcerlhi) est aussi connu en Galles {The Cambro-Briton, t. I, p. 351). Chaque famille fait un grand feu dans un endroit bien en vue à côté de la maison, et, quand le feu est éteint, chacun jette dans les cendres une pierre blanche qu'il a préalablement marquée. Si, le lendemain matin, une de ces pierres manque, c'est que la personne qui l'a jetée mourra avant la Toussaint prochaine. Quand le feu s'éteint, tous les assistants s'enfuient au plus vite, car le dernier parti sera la proie du diable (Rhys, Celtic folklore, p. 225).
séchant, — ou bien, au contraire, elle la raidit. Dans le premier cas, c'est signe que la personne qui l'a cueillie doit mourir dans l'année.
Dans la Haute et la Basse-Cornouaille, il est d'usage de vendre aux enchères les cendres du feu de la Saint- Jean (1). La personne qui les achète est assurée de ne point mourir dans l'année.
Le soir de la Toussaint, veille de la fête des Morts (Goël ann Anaon), les défunts viennent tous visiter les vivants (2).
(1) Cf. A. Le Braz, La niiii des feux, dans Pâques d'Islande, p. 195-197). En Irlande, on répand ces cendres dans les chamjjs pour les fertiliser (Haddon, A balch of Irish folklore, Folklore, t. IV, p. 359). A Carnac, on conserve les charbons et les cendres comme talisman contre les malheurs qui pourraient arriver aux gens et aux bêtes. Le Rouzic, Carnac, p. 189.
(2) « Ils disent que la veille de la fête des morts il y a plus d'âmes dans chaque maison que de grains de sable dans la mer et sur le rivage » (Cambry, Voyage dans le Finistère, t. II, p. 32).
Chaque mort peut quitter sa fosse de temps en temps (Killarney), mais il y a une apparition générale de tous les morts la nuit de la Toussaint. Ils vont chez leurs amis s'asseoir auprès du feu ; mais ceux-là seuls qui mourront dans l'année peuvent les voir. En vue de cette visite, on balaie soigneusement, on fait un bon feu et on dit des prières (Gurtin, Taies of the fairies, p. 157). Les souffrances de toutes les âmes cessent du 31 octobre au Jour des morts inclusivement (Br. J. Jones, Traditions and superstitions
Les vivants ont fait, après vêpres, j( la procession du charnier ». Les prêtres et les chantres ont entonné devant l'ossuaire la complainte qui porte son nom (gwerz ar Garnel).
Voici cette gwerz :
Venons au charnier, chrétiens, voyons les ossements De nos frères, sœurs, pères et mères.
De nos voisins, de nos amis les plus chers ; Voyons l'état pitoyable où ils sont réduits.
Vous les voyez cassés, émiettés ;
Même la plupart sont en poussière tombés.
Ici plus de noblesse, plus de fortune, plus de beauté !
La mort et la terre ont tout confondu.
Entre le pauvre et le riche, le maître et le valet,
Plus de différence ; tous sont semblables,
Il ne reste d'eux que des os, de la poussière et de la pourriture.
Ils nous dégoûteraient, si nous n'en avions pitié.
collecled ai Kilcurry co. Loulh, Folklore, t. X, p. 121). Le Mardi gras et le jour de la Toussaint, les âmes sortent du purgatoire et vont s'asseoir autour du foyer dans les maisons. Si, ces jours-là, on sortait de la maison de la nourriture ou du feu, cela amènerait de grands maux (Haddon, A balch of Irish folklore, Folklore, t. IV, p. 359). Le 1^' mai, on pe doit laisser emporter ni feu, ni eau, ni lait. Si un voyageur demande une tasse de lait, il doit la boire dans la maison, et on y mêle du sel pour détourner le mauvais sort (lady Wilde, Ancienl legends, p. 106). De même, on ne doit pas emporter de feu hors de la maison quand une personne est sur le point de mourir {ibid., 118-119).
Dans les Hautes Terres d'Ecosse, on ne doit emporter du feu hors de la maison ni le jour de l'An, ni le jour de sainte Brigitte, ni surtout le jour de Belténé et le jour de Lughnasadh (l^*" août) (J. G. Campbell, Superstitions of the Highlands and islands of Scolland, p. 235).
Eh bien ! en ce pitoyable état où ils sont réduits,
Ils parlent, et leur parole muette est d'une singulière éloquence.
Ils nous font la leçon, et c'est à nous d'en profiter,
Tant qu'il plaira à Dieu de nous laisser en ce monde.
Ecoutez donc leur enseignement, écoutez-le bien,
Avec un cœur désireux d'en tirer bon profit.
Ils vous disent clairement qu'eux aussi ont été de ce monde,
Et que vous mourrez comme eux, quand vous y penserez le moins.
— Nous avons vécu sur terre, tout comme vous, Nous avons devisé, marché, bu et mangé,
Et voici maintenant en quel état nous sommes réduits, Après avoir été en terre servir de pâture aux vers.
— J'étais un homme robuste et galant ! — Moi un gentilhomme !
— Moi, un homme riche ! — Moi un homme habile !...
— J'ai perdu ma noblesse ! — J'ai perdu ma fortune !...
— J'ai perdu force et beauté ! — J'ai perdu ma science !...
Nous n'avons eu que nos personnes et nos bonnes œuvres A présenter à notre Juge, à notre Roi, à notre Père I Laissez donc les biens de la terre, détestez les vices, Et habillez vos âmes de toutes sortes de vertus.
Que si vous demandez où s'en sont allées nos âmes,
Au purgatoire elles sont, loin encore des cieux.
Elles sont dans le feu, qui brûle, pour achever de payer la dette
Qu'elles ont contractée sur terre envers le vrai Dieu.
Terrifiées par les flammes, elles s'époumonnent à crier, A implorer vos prières, pour s'évader au plus vite Des prisons ténébreuses où elles sont jetées. Hâtez, hâtez-vous de les secourir, et ne différez point 1
A vous nous nous adressons, parents et amis I
Ayez souvenir de nous ! Quand vous allez par le cimetière,
Dites en passant : « Dieu pardonne
A VAnaon dans le purgatoire ! » (Car c'est là notre pays.)
Une aumône, une prière faite à plein cœur, Un jeûne, ou une messe, ou une communion
Peuvent beaucoup pour nous soulager, pour abréger nos peines, Et pour nous arracher d'un coup à l'horreur des flammes.
Prêtres aimants, qui nous avez guidés
Dans le chemin du salut, lorsque nous étions du monde,
Continuez encore quelque peu à avoir pitié de nous
Et à nous donner, par bonté d'âme, toytes sortes de biens.
Quand vous montez à l'autel, pour officier.
Quand Dieu descend vers vous, écoutez alors notre cri :
Du sein des flammes nous vous supplions
De nous aider, par le saint sacrifice, à faire avec Dieu notre paix.
Et quand nous aurons fini d'expier notre péché,
Nous adresserons pour vous à Dieu notre requête.
Priez. Nous le ferons à notre tour. Aidons-nous les uns les autres.
C'est un bon moyen pour empêcher que personne se perde.
Comme l'eau éteint le pire incendie.
Ainsi, le feu du purgatoire est aussi éteint
Par le saint sacrifice répandu sur l'autel.
Demandez notre délivrance, au nom de Dieu le Sauveur.
Dès que le soleil lumineux s'élance hors des nuages.
Le monde entier, aussitôt, resplendit de clarté.
Nous aussi, nous nous lèverons, clairs, comme les étoiles,
Par la vertu du saint sacrifice, quand seront terminées nos peines.
Adieu, pères et mères, frères et sœurs ! Adieu, parents, amis ! Adieu, vous, les vivants du monde ! Nous vous faisons maintenant nos derniers adieux. Adieu, tous ! Au revoir dans la vallée de Josaphat !
Donnez le durable repos, Jésus, notre Maître, Au bon Anaon trépassé qui est dans les flammes ! Envoyez-le au paradis pour vous louer à jamais Avec les saints, avec tous les anges (1) !
(1) J'ai traduit cette complainte du recueil d'hymnes religieuses, intitulé : Kanouennou santel, dilennel ha reizel evit Escopti Kern-
La gwerz chantée, chacun rentre chez soi. Puis on s'installe au coin du feu, pour causer de ceux qui sont morts.
La maîtresse de la maison recouvre d'une nappe blanche la table de la cuisine, et, sur cette nappe, dispose du cidre, du lait caillé, des crêpes chaudes (1).
per. Ce recueil est de l'abbé Henry. L'auteur a quelque peu mo* difié le texte populaire. Mais ces modifications n'ont porté que sur certaines expressions auxquelles il a tenu à donner une forme plus archaïque, plus scientifiquement bretonne. Encore a-t-il eu la probité de dresser en tête de l'ouvrage une sorte de lexique des mots anciens qu'il a cru devoir substituer aux termes actuellement en usage.
La gwerz dont je donne ici la traduction est d'un caractère saisissant, mais il la faut entendre chanter en breton par de rudes voix de paysans et dans le cadre funèbre qu'elle comporte. Je n'oublierai jamais l'effet qu'elle produisit sur moi, un soir de Toussaint, dans le pauvre cimetière de Spézet, un bourg perdu de la Montagne-Noire. Toute cette région de la Gornouaille du centre est elle-même une sorte de cimetière préhistorique, hérissé de monticules qui, dans la solitude des landes, semblent un peuple de cairns mystérieux. Dans ce vaste pays mortuaire, cette mélopée puissante, cette lamentation si large, si monotone, avait vraiment une grandeur farouche et vous communiquait un M^son très particulier.
(1) Ces repas des morts deviennent de plus en plus rares. Mais l'usage n'en est pas entièrement aboli. Cambry écrivait en 1799 : « Le le' novembre, on fait encore dans quelques cantons reculés [du district de Quimper], des crêpes, un repas pour les morts » {Voyage dans le Finistère, t. III, p. 48 ; cf. O. Perrin et A. Bouet, Galerie bretonne, t. III, p. 160 ; A. Le Braz, La nuit des morts, dans Pâques d'Islande, p. 307).
A l'Isle-aux-Moines (Morbihan), le soir de la Toussaint, on laisse sur la table une assiette de crêpes pour les morts qui, cette nuit-là, ont le privilège de revenir sur la terre et de visiter leurs
Ces préparatifs terminés, tout le monde se couche.
Le feu est entretenu dans l'âtre par une énorme bûche, la bûche des défunts (kef ann Anaon).
Vers les neuf heures, neuf heures et demie, des voix lamentables s'élèvent dans la nuit. Ce sont les « chanteurs de la mort » qui se promènent par les routes et viennent, au nom des défunts, interpeller sur le seuil des maisons les vivants près de s'endormir.
Ils disent la « complainte des âmes (1) ».
Mes pauvres gens, ne vous étonnez point Si au seuil de votre porte nous survenons ; C'est Jésus qui nous a envoyés Vous réveiller, si vous êtes endormis.
anciennes demeures, à condition de rentrer sous terre au premier chant du coq (A. Mauricet, U Isle-aux-Moines, ses mœurs et ses habitants ; Bulletin de la Société polymathique du Morbihan, 1877, p. 89). En Galles, la veille de Toussaint se passait en réjouissances : feux de joie, danses, jeux athlétiques {The Cambro-Briion, t. I, p. 351).
(1) Cette « complainte des âmes » a déjà été publiée, d'abord par L. Dufilhol, dans la Revue de Bretagne, 1833, p. 185-188, et dans Guionvac'h (traduction, p. 205, — texte, p. 375), puis par H. de la Villemarqué, dans le Barzaz-Breiz, 6^ éd., p. 507, sous le titre de « Chant des Trépassés ». La traduction que nous donnons ici, à notre tour, est absolument littérale. Il faut avoir été réveillé en sursaut, dans le lit clos de quelque ferme isolée, par cette douloureuse complainte, pour savoir jusqu'où peut aller la mélancolie intense, la poignante et sauvage tristesse des hymnes de la mort en Bçisse-Breta^ne.
C'est Jésus qui nous a envoyés Vous réveiller, si vous êtes endormis, Vous réveiller de votre premier somme, Afin que vous priiez Dieu pour les âmes.
Vous êtes dans votre lit bien à l'aise, Les pauvres âmes sont en peine.
Vous êtes dans votre lit doucement étendus, Les pauvres âmes sont en détresse.
Un drap blanc, cinq planches.
Un bouchon de paille sous notre tête,
Cinq pieds de terre par-dessus.
Voilà tous nos biens en ce monde où nous sommes.
Vierge Marie, mère de Jésus, C'est ici la triste complainte.
C'est ici la triste complainte Qui vient du ciel, de la part de Jésus I
Peut-être votre père et votre mère Sont-ils au purgatoire dans le feu flambant 1 Peut-être votre frère et votre sœur Sont-ils dans le feu flambant du purgatoire 1
Ils sont là, sur leur bouche. Feu au-dessus, feu au-dessous, Feu au-dessus, feu au-dessous, Criant, implorant vos prières.
Par ceux que nous avons nourris
Voici beau temps que nous sommes délaissés.
Priez, parents et amis,
Car nos enfants ne le font pas 1
Priez, parents et amis,
Car nos enfants ne le font pas ;
Priez, parents et amis,
Car les enfants sont des ingrats.
Allons ! sautez de votre lit.
Sautez pieds nus sur la terre, A moins que vous ne soyez malades Ou déjà surpris par la mort (1) !...
Les gens qui vont ainsi chanter de porte en porte la « complainte des âmes », durant la nuit de la Toussaint, ont souvent senti passer sur leur cou l'haleine froide de VAnaon qui se pressait en foule derrière eux.
SouvenJ aussi on a entendu, cette nuit-là, les feuilles mortes bruire dans les sentiers, comme sous les pas d'êtres invisibles.
Les morts passent toute la nuit qui précède leur fête à se chaufïer et à se régaler dans leur ancienne demeure.
Il n'est pas rare que les gens de la maison en-
(1) On trouve une version du chant des âmes chez E. Souvestre Les Derniers Bretons, 1843, p. 163.
tendent remuer les escabeaux. Le lendemain, on constate parfois que les visiteurs nocturnes ont changé de place les assiettes dans le vaisselier.
Au point du jour, les morts se rendent en même temps que les vivants à la messe qui se célèbre à leur intention dans l'église de la paroisse.
« Une année que mon père se rendait seul à la messe des morts, il s'entendit héler soudain par quelqu'un qui paraissait vouloir le rejoindre :
« — Hé ! louenn, attends-moi !
« Il se retourna et ne vit personne. Mais il avait distinctement reconnu la voix de sa mère, morte l'année d'avant. »
(Conté par Marie Hostiou. — Quimper, 1887.)
La paroisse de Plougastel-Daoulaz, une des plus importantes du Finistère, est divisée en un certain nombre de frairies (hreuriez). Le soir de la Toussaint, après les Vêpres des Morts, les membres de chaque frairie se réunissent chez l'un d'eux, pour y célébrer le rite suivant :
La table de la cuisine est garnie d'une nappe sur laquelle s'étale une large tourte de pain, fournie par le maître de la maison. Au milieu de la tourte est planté un petit arbre portant une pomme rouge à l'extrémité de chacun de ses rameaux. Le tout est recouvert d'une serviette blanche.
Lorsque la frairie est rassemblée autour de la table, le maître de la maison, en qualité d'ofïi-
ciant, commence les prières des défunts, répondues par les assistants. Puis, les prières dites, il enlève la serviette, coupe la tourte de pain en autant de morceaux qu'il y a de membres dans la frairie, et met ces morceaux en vente au prix de deux, de quatre et même de dix sous l'un.
Celui des membres de la frairie qui n'achèterait pas son « pain des âmes » (bara an Anaon) (1) encourrait la malédiction de ses parents défunts. Rien ne lui prospérerait plus.
L'argent ainsi récolté est consacré à faire dire des messes et des services pour les trépassés. Quant à l'arbre aux pommes rouges, symbole de la hreuriez, dont il porte, du reste, le nom, la personne chargée de fournir le pain l'année d'après le vient quérir en grande pompe, dès que la nuit est proche, et dispose à son gré des fruits dont il est paré, en attendant de les remplacer par d'autres.
(Communiqué par Amédée Créac'h. — L'Auberlac'h, 1894.)
A l'Ile de Sein, le 1^' novembre, le recteur désigne au prône de la grand'messe, pour accom-
(1) Autrefois, dans le Monmouthshire, en Galles, les pauvres de toutes les sectes allaient, le Jour des morts, mendier du pain pour les âmes des trépassés (Coxe, Historical tour in Monmouthshire, 1801, cité dans The Folklore Journal, t. I, p. 378). Cf. aussi ci-dessus, t. I, p. 394, note.
plir, le soir, les rites de l'Anaon, huit jeunes gens, pris parmi les notables de la paroisse.
Sitôt terminées les prières de nuit, qui durent jusqu'à dix heures, quatre de ces jeunes gens demeurent dans l'égUse que les fidèles ont vidée et, d'heure en heure, font retentir les glas. Les quatre autres, munis d'une cloche portative, circulent à travers la bourgade, s' arrêtant devant toutes les maisons où il y a eu des décédés dans l'année, et psalmodiant en chœur :
— Chrislenien, difunit, ha lavaromp eun De PROFUNDis evii an Anaon Iremenel.
(Chrétiens, réveillez-vous, et disons un De profanais pour les Ames trépassées.)
Ils récitent eux-mêmes leDepro/unc?is, répondu, de l'intérieur, par les habitants de la maison. Arrivés au Requiescant in pace final, ils le clament de toute la force de leurs poumons. A chaque seuil, on leur remet une obole qui n'est jamais inférieure à vingt sous, et ils font ainsi des collectes de deux cents à deux cent cinquante francs qu'ils vont, le lendemain matin, déposer au presbytère.
Une année, le maire voulut, paraît-il, interdire cette coutume comme attentatoire à l'ordre public. Mais, quoiqu'il n'y eût personne dans l'église close, le glas funèbre n'en retentit pas moins, comme d'habitude, d'heure en heure, pendant toute la nuit : les cloches le tintaient d'ellesmêmes.
(Jeffe Fouquet. — Ile de Sein.)
Le Jour des Morts, dans toutes les fermes, il est d'iisage après le repas du soir d'allumer un grand feu dans l'âtre. Ce feu ne doit servir ni à cuire des aliments, ni à se chauffer. Aucun vivant ne vient s'asseoir autour et l'on ne suspend audessus aucun vase. C'est le feu de VAnaon, uniquement destiné à la purification des âmes, à leur délivrance définitive des flammes du purgatoire.
On s'abstient également, ce soir-là, de prendre aucune espèce de nourriture après le souper. La nourriture que prendraient les vivants ferait, dit-on, du mal aux défunts.
(François Le Roux. — Rosporden, 1894.)
C'est un usage, à Douarnenez, que le jour de la fête des Morts, lendemain de la Toussaint, les femmes qui, en temps ordinaire, n'ont pas le droit d'embarquer à bord des bateaux de pêche, aillent faire une promenade sur mer avec leurs hommes. Parvenues, sinon au large de la Baie, du moins à une certaine distance de la côte, elles récitent des De profundis pour les marins de leur famille « péris )) en mer et dont les cadavres n'ont pas été retrouvés.
(Communiqué par Prosper Pierre. — Douarnenez.)
Il n'y a pas de bonheur pour les maisons dans lesquelles on omet de terminer les « grâces » (prières) du soir par l'oraison suivante, en breton :
Tous ceux qui sont dans la maison, Dieu les garde 1 Tous ceux qui sont dehors, Dieu les conduise ! Dieu délivre toute âme Pour qui nous avons le devoir de prier !
Paix et santé à la compagnie !
Aux pauvres Anaon, salut !
La paix de Dieu à ceux qui vivent,
Et les joies du paradis à ceux qui sont morts !
(Marguerite Philippe. — Pluzunet.)
Lorsque le messager de mariage, le baz vanel, va demander la main d'une jeune fille pour un jeune homme de son quartier, il doit terminer son discours en vers par la formule suivante :
Bennoz ar ré varo rVallan kel da c'houlenn, Rac calz a galônou contrisied a rafenn ; Gwell ez eo eur béden d'an Anaon désédet Evil n'ê ho bennoz pa n'emanl war ar béd. Dré-zé m'ho péd oll da larei ganin-mé Ar psalm deuz an Iliz en repoz d'hd iné.
[La bénédiction des parents morts je ne puis la demander, — car il y a bien des cœurs que je contristerais. — Mieux vaut prier pour les trépassés — que (d'implorer) leur, bénédiction, puisqu'ils ne sont plus de ce monde. — En conséquence, je vous invite tous à réciter avec moi le psaume de l'Eglise pour le repos de leur âme.]
Après quoi, il commence le De profundis et l'assistance lui donne les répons. S'il omettait ce cérémonial, la vengeance des parents défunts poursuivrait les jeunes époux et rien ne leur réussirait.
(Conté par Lauric Laur. — Port-Blanc, 1896.)
Les mendiants qui, la veille du Jour de l'an, vont, deux par deux, « chanter la bonne année » de porte en porte, disent, pour finir, en se découvrant :
Eur blavez mad war an douar ; Da iné ho iud joa ha gloar.
Donné, donné !
Requiescant in page I Mar inl rélardet er poani'o, N ôlro Doué d'ho déliuro !
Ni zo aman daou dén a d'hit A laro eun De Profundis.
[Une bonne année sur la terre ! — A l'âme de vos parents, joie et gloire. — Donnez ! donnez ! — Requiescant in pace ! — S'ils sont retenus dans les peines (du purgatoire), — que le Seigneur Dieu les délivre ! — Nous sommes ici deux hommes au courant des usages — qui dirons un De profundis.]
(lannic Ar Wéloën, mendiant. — Pleudaniel.)
Il y a deux pèlerinages qu'il faut avoir faits au moins une fois dans sa vie.
Le premier est celui de Loc-Ronan, le jour de la Troménie ; il faut faire trois fois le tour de la zone d'asile de saint Ronan.
Le pèlerinage est manqué si l'on tourne la tête, fût-ce une seule fois, durant le parcours.
Il importe aussi de suivre exactement et pas à pas le trajet que faisait saint Ronan, sans omettre un détour, sans se laisser rebuter par fossé, broussaille ou fondrière.
Des gens qui accomplissaient la Troménie, isolément, pour leur compte, ont souvent entendu, sans voir personne, des frôlements dans les haies ou des bruits de pas sur les sentiers. C'étaient des âmes s'acquittant, après la mort, du pèlerinage qu'elles n'avaient pas fait de leur vivant.
Il arrive parfois que le mauvais temps empêche la grande procession de la Troménie de sortir.
Mais, en ce cas, des cloches mystérieuses se mettent à sonner dans le cîel, et l'on voit un long cortège d'ombres se profiler sur les nuages (1). Ce sont des âmes défuntes qui accomplissent quand même la cérémonie sacrée. Saint Ronan les guide en personne et marche à leur tête, en agitant sa clochette de fer (2).
Le second pèlerinage obligatoire est celui de Saint-Servais (en breton Sant J.elvestr-ar-Pihan).
Si on ne fait pas, de son vivant, ce pèlerinage, on est condamné à l'accomplir après la mort. On emporte en ce cas son cercueil sur les épaules, et on n'avance, chaque jour, que de la longueur de ce cercueil.
Dans le mur de l'église de Saint-Servais s'ouvre
(1) Cf. l'Ankou sous forme de nuage, chez Le Rouzic, Carnac, p. 138, 139.
(2) Une vision de ce genre a été consignée dans un des registres de la paroisse de Lbcronan. «... Et ont les dits susnommés unanimement déclaré avoir ouï dire par leurs prédécesseurs (il s'agit, sans doute, de fabriciens) que l'on avait vu sortir les dictes relicques avec croix et bannières, les cloches sonnant d'ellesmesmes, et aller faire la dicte procession à pareil jour du dict tour... » J'emprunte cette citation à un opuscule de M. l'abbé Thomas, qui ne la donne lui-même que sous une forme tronquée {Semaine religieuse de Quimper, 1887). Quant aux dictons que je relate ci-dessus, ils m'ont été fournis principalement par une vieille marchande de fruits, de Quimper, que je n'ai jamais entendu désigner que par son prénom de Naïc. Ils ont,du reste, cours dans toute la Basse-Cornouaille,
une cavité profonde. C'est par là que, leurs dévotions terminées, les défunts rentrent sous terre. Il suffit de passer la tête dans l'orifice du trou pour entendre le frôlement des cercueils le long des parois et le bruit qu'ils font en dégringolant au fond des puits.
Outre ces deux grands pèlerinages obligatoires, on mentionne encore, dans la Cornouaille des Côtes-du-Nord, celui de Notre-Dame de Bulat ; dans la région de Morlaix, celui de Notre-Dame du Relecq ; et, dans le Trégor, celui de Notre- Dame du Yaudet, à l'embouchure de la rivière de Lannion. Qui n'a pas accompli ce dernier de son vivant est condamné à s'y rendre trois fois après sa mort (1).
Quand on a fait vœu, pendant sa vie, de visiter un sanctuaire, on est tenu d'accomplir ce vœu après la mort, si on ne l'a fait de son vivant. Mais un défunt ne peut aller seul en pèlerinage. Il
(1) Il y a d'autres pèlerinages obligatoires, par exemple le « tour des reliques » de Landeleau ; si on ne Ta fait de son vivant, on le revient faire après sa mort, avec son cercueil sur les épaules et l'on n'avance chaque jour que de la longueur du cercueil (A. Le Braz, Les Saints bretons d'après la tradition populaire ; Annales, de Bretagne, t. IX, p. 36-38). Cf. ci-après, récit xcu.
faut qu'il se fasse accompagner d'une personne en vie.
Il commence donc par se rendre, à Vheure des morts, c'est-à-dire vers minuit, chez l'un quelconque de ses proches. Il le réveille ou lui parle « à travers son rêve (1) ».
(1) C'est ce que nous montre en action, avec une poésie pleine d'étrangeté et de mystère, la belle gwerz de Dom Jean Derrien (cf. Gwerziou Breiz-Izel, t. I, p. 120).
Voici le passage. Dom Jean Derrien est couché. Une voix lui parle, dans la nuit ;
— « Dom Jean Derrien, vous dormez sur la plume douce. Moi, je ne dors point.
— Qui donc, à cette heure de la nuit, vient faire ce train à ma porte ? Voici trois nuits que j'ai reçu la prêtrise ; depuis, je n'ai dormi goutte. Je ne sais si c'est le fait du malin Esprit ou des âmes défuntes.
— Ce n'est pas le malin Esprit! C'est moi..., votre mère..., celle qui vous a enfanté ! C'est moi, votre mère, Dom Jean Derrien, qui suis à faire pénitence 1 Je suis vouée au feu et à la flamme si mon fils Jean ne vient à mon aide ! Je suis vouée au feu pour jamais, si ne vient à mon aide Dom Jean Derrien !
— Ma pauvre petite mère, dites-moi, qu'y a-t-il à faire pour vous ?
— Autrefois, quand je marchais par le monde, je promis d'aller en Espagne, en Allemagne, d'aller à Saint-Jacques d'Espagne, d'aller à Saint- Jacques de Turquie. Longue est la route, et c'est bien loin d'ici !
— Ma pauvre petite mère, dites-moi, pourrais-je y aller moimême efficacement ?
— Il serait efficace pour moi que vous y alliez, autant que si j'y avais été moi-même.
— Eh bien ! ma pauvre petite mère, je vous viendrai en aide. Dussé-je en mourir, j'irai !
Dom Jean Derrien disait à sa sœur, chez elle, quand il arrivait :
— Préparez-moi une douzaine de chemises, autant de mou-
Si, au moment de partir en pèlerinage pour un mort, on oubliait de commencer par s'agenouiller sur &a tombe, on aurait le mort sur le dos, tout le long du chemin.
Quand le mort pour lequel on va en pèlerinage est un « disparu en mer )>, et n'a donc pas de tombe au cimetière, c'est sur les marches du calvaire qu'on doit s'agenouiller avant de se mettre en route.
Jacquette Craz, de Lanmeur, pèlerine par procuration, s'est mise plus de soixante fois en route pour des morts.
Chaque fois qu'elle part pour un de ces pèlerinages, elle va d'abord s'agenouiller au cimetière, sur la tombe du défunt, et frappe trois coups
choirs, ainsi que trois ou quatre tricornes, pour qu'on sachie que
je suis un prêtre.
Sa sœur Marie répondit à Jean Derrien, quand elle l'entendit : • — Maintenant que vous nous avez fait dépenser tout notre bien
(en frais d'études), vous demandez à quitter le pays ?
— Taisez-vous, ma sœur, ne vous fâchez pas. C'est pour la mère qui nous a enfantés. Je vais à Saint-Jacques de Turquie, pour ma mère et la vôtre.
— Taisez-vous, mon frère, restez à la maison. J'enverrai un messager (un pèlerin par procuration) à votre place.
— Messager à ma place ne partira point. J'ai dit que j'irai, il faut que j'aille I... »
Une version plus complète de cette gwerz, en dialecte vannetais, a été publiée dans les Annales de Bretagne, t. I, p. 363-372.
sur cette tombe avec la petite gaule blanche, insigne de sa profession, en interpellant le mort en ces termes :
— Vous aviez fait vœu, de votre vivant, d'aller en pèlerinage à tel endroit. Vous n'y êtes pas allé. Pour le repos de votre âme, j'y vais à votre place. Soyez avec moi, mais ne marchez ni devant ni derrière moi : restez à mon côté.
Une fois, je revenais du Relecq où j'avais été en pèlerinage pour un enfant mort.
J'étais partie de très bonne heure : il ne faisait pas encore jour, mais la nuit était claire et toute pleine d'étoiles. J'approchais de Morlaix, lorsque, par trois fois, je vis une robe blanche, comme en ont les anges dans les églises, traverser et retraverser le chemin, devant moi.
Peu après, comme j'arrivais au moulin à papier, ayant levé la tête vers le ciel, je vis trois étoiles sauter, s'écarter, laisser un grand espace vide, comme pour faire place à une autre que je ne distinguais pas.
J'en conclus que mon pèlerinage avait réussi.
(Jacquette Craz, pèlerine. — Lanmeur.)
Le pèlerinage de Marie Sigorel.
Un matin, comme je me levais, je vis entrer chez moi Marie Sigorel. C'était une voisine qui vivait des pèlerinages qu'on lui faisait faire.
— Excusez-moi, dit-elle. Est-ce 'que je ne vous ai pas entendue dire que vous aviez fait vœu d'aller à Saint-Samson (1) ?
— Si bien.
— Voulez-vous que nous y allions aujourd'hui ensemble ? J'ai accepté d'y faire un pèlerinage pour un enfant qu'on avait fait vœu d'y mener et qui est mort avant que le vœu ait été accompli.
— Ma foi, répondis-je, je ne demande pas mieux.
Je terminai quelques préparatifs, et nous partîmes.
Au commencement, tout alla bien. Mais quand nous fûmes sorties du territoire de notre paroisse, je crus m'apercevoir que la femme Sigorel traînait la jambe.
(1) La chapelle de Saint-Samson, en Pleumeur-Bodou (Côtes* du-Nord), attire beaucoup de pèlerins.
— Qu'est-ce donc ? lui dis-je. Nous avons fait une lieue à peine, et vous paraissez déjà fatiguée.
— Oui, c'est singulier, je ne sais ce que j'ai. C'est comme si j'avais sur les épaules un poids qui devient de plus en plus lourd à mesure que j'avance.
Nous continuâmes tout de même de cheminer. Mais à chaque instant, j'étais obligée d'attendre que Marie m'eût rejointe. Elle détournait la tête sans cesse, d'un air inquiet.
— Que regardez- vous ainsi ? lui demandais je. Je n'étais pas très rassurée moi-même. Il me
semblait entendre derrière nous un petit pas menu, comme un pas d'enfant (1). Nous étions cependant toutes seules sur la route.
— Est-ce que vous n'entendez pas ? fit Marie Sigorel, en réponse à ma question.
— Si, dis-je. Qu'est-ce que cela peut bien signifier ?
— Je ne sais. Nous ferions peut-être mieux de nous arrêter. D'ailleurs, je n'en puis plus. Il faut que je délace mon corsage. Il me semble le sentir aussi lourd que plomb sur mes épaules (2).
(1) Cf. un revenant de Carnac, Le Rouzic, Carnac, p. 61 : Un soir, un habitant de Beaumer rencontra deux hommes qu'il ne voyait pas, mais qu'il entendait fort bien ; l'un marchait devant lui, l'autre à ses côtés ; celui-ci lui demanda s'il savait ses prières ; sur sa réponse affirmative, ils lui dirent : C'est bien ; sans cela, tu aurais vu ce qui te serait arrivé.
(2) Cf. Luzel, Contes populaires de Basse-Bretagne, t. III, p. 205 ; La princesse enchantée.
LÈS PELERINAGES DÈS AlViES 97
Nous nous assîmes sur un tas de pierres. Je méditais tristement. Tout à coup une inspiration me vint :
— Marie Sigorel, avez-vous été prier sur la tombe du mort, avant de vous mettre en route ?
— En vérité, non. Je n'en ai pas eu l'idée.
— Oh ! bien, alors, tout s'explique. Si vous étiez allée au cimetière inviter l'enfant à marcher devant vous, nous ne l'aurions pas eu sur nos talons, et vous n'auriez pas eu le poids de son vœu sur les épaules.
— J'ai eu grand tort. Mais maintenant, comment faire ?
J'eusse été fort empêchée de tirer d'embarras la femme Sigorel. Par bonheur, nous vîmes à ce moment, sur le chemin, une vieille qui paraissait venir de notre côté. J'allai à elle, et je lui contai le cas de ma compagne.
— Vous êtes une personne d'âge, ajoutai-je ; vous devez avoir l'expérience de toutes choses. Donnez-nous, de grâce, un bon conseil.
La vieille se tourna aussitôt vers Marie Sigorel :
— Avez-vous dans votre poche, lui demandât-elle, l'ofîrande à faire au saint ?
— Oui, répondit Marie, j'ai les cinq sous qu'on m'a chargée de mettre dans le tronc.
— Eh bien ! glissez-les dans vos chaussures, sous la plante de vos pieds, et récitez une prière pour demander à Dieu d'accroître la béatitude du pauvre ange. Vous pourrez alors continuer votre chemin, sans encombre.
Nous souhaitâmes à la vieille mille bénédictions.
A partir de ce moment, Marie Sigorel chemina librement et notre pèlerinage s'accomplit le mieux du monde (1).
(Conté par Lise Bellec, couturière. — Port-Blanc.)
Quand on prie pour un mort dans une chapelle votive ou qu'on assiste à une messe recommandée à son intention, on voit le mort agenouillé dans le chœur (2). D'abord il est tout noir, puis il devient gris, et à la fin de l'oraison ou de l'office, il apparaît tout blanc, d'une blancheur lumineuse.
(1) On lit dans la Vie de saint Goulven (Dom Lobineau, Vie des saints de Bretagne^ 1725, p. 20G) une légende analogue qu'il convient de rapporter ici.
Un homme, après avoir fait vœu, avec un de ses voisins, d'aller en pèlerinage à Rome, dans un certain délai, avait engagé son voisin à différer, contre son gré, et pendant ce retard, le voisin était mort. Saint Goulven ordonna au pénitent d'aller à Rome, et d'y porter le corps de son voisin cousu dans un sac de cuir. Ce qu'il exécuta. M-^.is il fut soulagé par le mérite de son obéissance, ou plutôt par le mérite de celui à qui il la rendait ; le poids devint si léger qu'il ne s'aperçut presque pas qu'il portât rien.
(2) Cf. Luzel, L'tle de Bréhal en 1873 ; Revue de Bretagne, de Vendée et d'Anjou, t. X, 1893, p. 351. Cf. ci-après,récitLXXXVIII.