AVANT-PROPOS
A submersion de la ville d’ Ys, advenue au v° siècle, L n’a pas eu la fortune d’inspirer plus tard un Chrestien de Troyes et de prendre place dans le trésor immense des romans du moyen âge.
Ni la douce Marie de France chantant la départie amoureuse de Gradlon, ni le moine Albert de Morlaix narrant, dans la Vie des Saints de la Bretagne armorique, la juste perdition de la cité maudite, n’auraient sauvé leurs héros de l’oubli. Mais la tradition populaire, profondément attachée à son patrimoine poétique, n’a pas laissé périr la plus tragique de ses fables.
Nous avons fait leur part, dans ce récit, aux différentes versions de la légende, en donnant à celle-ci tout le développement que méritent son importance et sa beauté.
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LE DEUIL DE GRADLON
U château de Quimper, en grand deuil, en grande tristesse, vivait ’ Gradlon, roi de Cornouaille. Tout =) le long du jour, au fond de sa \ chambre, loin de la lumière, il demeurait sur son lit, ne parlant que pour querir à boire des servi-
: teurs; et, s’il ne buvait point, à l’ordinaire il dormait.
Ses meilleurs hommes en étaient marris; ils souffraient et murmuraient, et parfois doucement le prenaient à partie :
— Seigneur, douleur et honte vous nous donnez. Nul ne vous voit plus partant, en belle cavalcade, pour la guerre ou la chasse. Or qui, mieux que vous, sait tirer de l’arc ou manœuvrer l’épée? Qui sait
mieux servir le sanglier ou lever la trace du cerf?Las! les gens de Léon qui nous sont sujets disent tout bas que le glaive de Cornouaille est en main débile; et ceux de Vennes qui nous sont rivaux le disent hautement. Et vous saurez aussi, seigneur, qu’au pays des Gallois on prétend ceci : le moment serait bon pour prendre la belle ville de Quimper. A ces propos le cœur nous bat de colère, le sang nous monte au visage. Seigneur, n’êtes-vous pas d’avis que soient châtiés les mauvais parleurs ?
Mais Gradlon, sans répondre un mot, hélait l’échanson, lui tendait son gobelet d’or.
— Seigneur, poursuivaient les comtes s’échauffant, s’il ne vous convient de batailler et de conduire votre chasse, mandez à l’un de nous, par faveur, d’être en votre place; qu’il soit votre homme et notre chef et, comme à vous, chacun lui sera fidèle. Mais rien ne vaut de laisser au fourreau l'épée, et le coursier au pâturage. Épée rouille, cheval engraisse : plus ne sont bons à la guerre. |
— Mes fils, disait alors Gradlon, de me laisser en paix je vous prie; combats ni chasses ne m’agréent à cette heure. Et si l’un de vous se veut mettre en ma place, qu’il le tente; alors il connaîtra si la Cornouaïlle est en main débile. |
Et, s’ils insistaient, il les menaçait de mort; car il était, dans l’ivresse, colère et d'humeur noire.
Défaits en cela, les comtes firent venir d’Aqui-
LE DEUIL DE GRADLON
taine des jongleurs habiles à réciter lais et chansons, des bateleurs, danseurs de corde, mimes, grimaciers et montreurs d'animaux.
— Sire, dirent-ils, nous vous tirerons de votre chagrin; voyez ces jeux et divertissements, écoutez ces beaux poèmes : ils dispersent l’ennui comme le soleil les nuages.
Et jongleurs, bateleurs, mimes et grimaciers s’efforçaient de leur mieux, et nul ne les pouvait écouter sans être ému de leurs douces chansons, ni les regarder sans rire à plein gosier de leurs bons tours.
Gradlon seul se détournait d’eux et, au lieu d’argent, de chevaux de main, de beaux orfrois qu’ils recevaient ailleurs, il les renvoyait durement, honnis, bâtonnés, heureux d'éviter la hart qu'il leur promettait pour présent de bon accueil.
Si le roi de Cornouaille ainsi repoussait amis et plaisirs, c’était pour la douleur dont son âme et son corps souffraient sans repos. Certains jours, les murs du palais tremblaient aux hurlements de sa voix, pareils à ceux que les bêtes sauvages en amour font entendre dans les forêts; il frappait de la tête et du poing les cloisons, brisait les meubles autour de lui, jetait dans le silence de la nuit d’horribles clameurs. Tous alors fuyaient sa folie et se cachaient par grande crainte.
Et les choses allaient de la sorte depuis qu'était morte la reine Malgven.
En ces moments, il n’était qu’un homme capable d’apaiser le roi Gradlon, de calmer sa terrible furie. C'était un barde aux cheveux blancs, à la barbe blanche, vénéré pour sa science et la majesté de ses chants; il harpait de telle manière, il chantait avec de tels accents, qu’on ne pouvait l’ouir jamais sans ressentir un émoi profond, sans pleurer doucement s’il le voulait en ses mélodies, sans éprouver grand courage et réconfort s’il narraïit hauts faits et prouesses. Gradlon le tenait en amitié, souvent l’envoyait querir, l’implorait pour qu'il dît le lai de ses amours.
Or ce lai était tel que voici, et le vieux barde le récitait d’une puissante voix; cependant ses doigts glissaient sur la harpe à deux cordes, l’une grave, l’autre mordante, sur la harpe de boïs sombre aux lames d’or :
«Le roi Gradlon s'apprête à guerroyer, — loin dans le Nord: tel est son dur métier. — Là sont cités, châteaux, moutiers et bourgs, — bien défendus de remparts et de tours. — Là sont aussi greniers et beaux trésors. — Gloire et butin veulent dangers et mort.
« Dur est le vent, large l’Océan vert, — long le chemin jusqu'aux pays d’hiver. — Partout écueils, naufrages et tempêtes. — Au marinier tout est disette et peine. — Combien partis n’ont pas revu leur terre, — sont endormis au tombeau de la mer.
LE DEUIL DE GRADLON
« Gradlon le roi a requis tous ses gens — de l’assister par bataille et argent, — gréé sa nef et sa voile éployé, — pris son bon glaive et son haubert maillé; — quitté le port aux beaux jours francs d’orage. — Cent beaux vaisseaux voguent dans son sillage. »
Ainsi déclamait le vieux barde, et Gradlon revoyait le ciel gris du Nord, les matins sans rire ni soleil; il se souvenait des journées de mer rudes et joyeuses, et de l’ennui qui vient par Les temps froids et calmes, quand la voile tombe, quand le marin en grand déconfort grelotte au fond de la nef.
Le chanteur disait ces soucis et ces luttes; et il rappelait les rivages fugitifs, les cités lointaines dans la brume apparues, aussitôt effacées.
«Aux bords d’un fiord il est un burg très vieux, — clos de remparts, plein de donjons fameux. — Sur le rocher sa muraille est assise; — la mer violente à sa grève se brise. — En ses logis sont biens de toutes sortes; — deux mille preux en défendent les portes.
« Là vint Gradlon contre vents et orages. — Cent beaux vaisseaux voguent dans son sillage. — Il vit la grève et le burg bien enclos, — et le rocher où se brisent les flots. — Lors, souriant d’aise et de bon espoir : — « Amis, dit-il, nous le prendrons ce soir. »
« Point ne le prit par ruse ni par force. — Hauts sont les murs et solides les portes. — Deux mois durant il le presse et l’assiège. — Entour les monts ont leur
habit de neige. — Quand vint l'hiver murmuraient les barons. : — « Quelle folie! Las! nous tous y mour- TOns. »
Mais Gradlon n’écoutait plus; les yeux fermés, il revoyait le burg inaccessible planté dans la roche, au pied des monts neigeux, et sur la grève, serrées, blanches et frêles, les tentes cornouaillaises. Et il entendait la voix de ses hommes :
— Gradlon, démence n’est pas vertu. Combien de tombes déjà sur cette grève! Voici la mauvaise saison. Ne t’obstine point. De froid et d’ennui veux-tu nous faire périr? Retournons en Cornouaille; l’hiver est doux, le vin nouveau embplit les celliers, et nos épouses tristement regardent sila mer ne rendra point bientôt nos voiles blanches.
Mais il les gourmandait, les appelant couards et parjures. Alors, dès que le vent souffla vers le Sud, ils poussèrent à l’eau les navires.
— Embarque, roi Gradlon, la brise nous sert.
— Je ne partirai point que je n’aie pris le burg, tué son prince, conquis son trésor.
= — Le prendras-tu seul, roi Gradlon ?
— Seul je le prendrai, si seul je reste.
— Que Dieu et les saints te gardent! |
Ils rirent hautement, sautèrent à bord; et bientôt ils s’éloignèrent grâce au vent prompt. Et Gradlon sur le sable laissé, sans un compagnon, écoutait par-
LE DEUIL DE GRADLON
ler son cœur disant : « Demeure ; mille épées ne font pas un bras, mille poltrons ne font pas un vaillant. »
L'ombre venue, il errait, ainsi que chaque soir, autour de la muraille, cherchant une issue secrète, une brèche mal fermée, un guetteur endormi.
Or, au détour d’un fossé, l’attendait une grande surprise : à quelques pas, au pied d’une tour, se tenait une forme immobile. Et Gradlon connut que c'était une femme à la chevelure dorée dont les anneaux couvraient ses épaules et, tout le long de sa taille, ruisselaient ; car, à d’autres signes, on l’eût tenue pour un guerrier : elle portait une armure d’acier bleu, un corselet de lourdes mailles; sa main droite s’appuyait sur un bouclier, à son flanc pendait une large épée. Mais quand la lune, libérée des nuages, l’enveloppa de sa lumière oblique, Gradlon vit ses beaux bras blancs et ronds, nus hors du haubert, ses yeux pâles, sa gorge gonflée sous le fer ; terrible et charmante, elle avait un visage majestueux et tranquille; à son front luisait un diadème d’or, à sa ceinture un ruban orfévré; des cabochons de pierreries marquaient la place de ses seins.
De crainte trembla Gradlon le fort, de désir tressaillit Gradlon le sage. Sans bruit, dans l’ombre il marchait; elle l’entendit cependant, l’étrange guerrière ; une claire et mystérieuse voix perça le silence.
— Approche. Je sais ce que tu es : celui qui, chaque soir, quand tout ici repose hors les veilleurs noctur-
nes, rôde autour de nous comme un génie mauvais ou comme la bête fauve descendue des montagnes. Tu es celui qui a fouillé chaque pouce de ce sol, éprouvé chaque pierre, mesuré la hauteur de chaque citadelle. Bonne est la clôture, les portes défient le bélier, les donjons bravent l’escalade. Étranger, que cherches-tu sur ce rivage ?
En arrière Gradlon s’était rejeté, par prudence et de peur d’embuscade; mais alentour n'étaient que la muraille lisse, le rocher découvert, rien qui pût cacher un piège. Lors il s'était avancé dans le cercle de lune, disant :
— Qui es-tu ?
— Toi-même, apprends-moi ton nom, s’il est d’un homme loyal, d’un chef courageux. |
— Je suis Gradlon de Cornouaille. J’ai cent nefs sur la mer. J’ai trois mille guerriers sous mes tentes.
Aiïnsi parlait Gradlon fièrement.
— Et que veux-tu, Cornouaillais ?
— Prendre le burg, dussé-je y mettre dix années. Et je le ferai, si je n’y meurs.
Mais sous la lune, parmi ses cheveux défaits, sourit la femme armée.
— Où sont tes preux, où sont tes nefs, Gradlon? J’ai vu les hommes plier les tentes, j’ai vu les voiles glisser sur la mer. La grève est déserte, hors le lieu où sont ensevelis tes morts. |
Gradlon baissa la tête.
LE DEUIL DE GRADLON
— Il est vrai. Les couards ont fui par déplaisir et souci de l’hiver.
— Te voilà donc seul; tu ne prendras point le burg et tu y mourras selon ta parole, s’il n’arrive merveille. Ne le crois-tu pas?
— Femme, merveilles arrivent chaque jour. À ces portes j’ai brisé mes béliers, à ces remparts vainement planté mes échelles ; les flèches des défen- . Seurs, je les ai senties dans ma chair, et par centaines mes hommes ont mordu cette terre. Il n’importe.
— Pourquoi, Gradlon de Cornouaille, n’as-tu pas écouté les tiens? Vers ton royaume tu voguerais en grande liesse.
— Femme, qui que tu sois, tu sauras qui me retient. Une voix dans mon cœur s’est élevée; je ne la comprends point, et je lui obéis. Elle me dit : « Demeure; mille épées ne font pas un bras, mille poltrons ne font pas un vaillant. »
La guerrière marcha vers lui et, doucement, lui toucha la poitrine :
— Je m'appelle Malgven, reine du Nord; le burg est à moi, ce pays m'est soumis. Dans mon palais vit un époux odieux; il n’aime que la table et le lit des servantes, à son chevet dort un glaive inutile. C’est moi, Gradlon, qui t’ai vaincu et non lui; j’ai rompu ta bataille, meurtri tes braves, ôté courage à tous, hormis à toi. Je t’ai vu dans l’assaut, terrible comme l’ours; je t’ai vu dans le Conseil, digne
et admiré comme un savant vieillard. Et, te regardant, j’ai senti que j'étais prisonnière d'amour. Toimême, sur cette rive, tu es prisonnier d'amour. Par droit ou sortilège, Gradlon, nous nous devons aimer. |
À ces mots, elle l’accola et le baisa aux lèvres, d’un tel baiser qu’il en trembla jusqu’au fond de son être et chancela comme ivre. Et, lui saisissant la main, elle dit :
— De ce moment, tu es mien, je suis tienne pour toujours. Si tu me veux suivre, nous tuerons mon époux, nous prendrons ses trésors et nous irons chez toi, en Cornouaille.
Elle poussa une porte basse, dans le mur cachée, et l’emmena par de secrets chemins au palais dont les toits dominaient le burg. Elle lui montra, dans une chambre, un homme endormi sur un tapis de pourpre et, tirant sa propre épée, elle la tendit à Gradlon :
— Frappe.
Il frappa le dormeur au col; le sang jaillit et la pourpre le but.
Dans un retrait était un coffre d’or, plein de joyaux; ils s’en emparèrent, et Gradlon demanda :
— Comment échapperons-nous maintenant ? Comment gagnerons-nous ma terre de Cornouaille? Loin s’en va ma nef. Il n’est point de navire au port, pas une barque bonne à la mer.
LE DEUIL DE GRADLON
Malgven répondit :
— J'ai un vivant navire, j’ai un cheval enchanté qui nous -portera tous deux sur les flots à ta nef fuyante,
Et, dans l’écurie, Gradlon trouva un étalon noir comme la nuit, sans bride et sans frein, dont les naseaux soufflaient une rouge vapeur, dont les yeux jetaient de la flamme.
— Nul autre que moi ne le monte, dit Malgven; il a jeté morts sur la route les meilleurs cavaliers; il ne connaît que ma main et le nom que je lui donne.
Elle appela :
— Morvark!
Le cheval tourna vers elle son œil flamboyant, et vint, docile, à cette voix.
— Morvark, celui-ci est le maître que j’ai choisi. Conduis-nous sur la mer jusqu’à son vaisseau. Tu es plus rapide que le vent, tu te ris de la vague, tu devances la tempête; l’alcyon irrité use à te poursuivre ses ailes infatigables.
Gradlon sauta sur le coursier, serrant le coffre d’or, et Malgven monta en croupe. Le noir étalon bondit ; sans frein ni bride il franchit le rempart aussi facilement que la haie d’un verger; il galopa sur la grève, il vola sur la mer écumeuse.
Et Malgven prononçait des paroles magiques :
—- Flot, arrête-toi! Vent, suspends ta course! O mer, sois pareille à une route d’herbe sous le pas
du cheval de la nuit! Il est sorti de tes abîmes pour porter le fardeau d’amour. Reconnais-le, ê mer; sois douce, sois sûre, sois clémente.
Ces paroles encore résonnaient aux oreilles de Gradlon, tandis que près de lui chantait le barde.
« Ovyez, seigneurs, ce que Gradlon conquit — au burg lointain où s’en alla, requis — par grand plaisir et quête de butin; — c’est une femme aux beaux cheveux d’or fin; — c’est un coursier plus noir que Lucifer, — naseaux fumants comme portes d’Enfer.
«À plus haut prix il tient ces deux trésors — que tous joyaux, gemmes et vases d’or. — Mais, sur la mer, souffle le vent félon. — De côte en côte erra le roi Gradlon, — cherchant sa terre et pleurant son domaine. — Un an durant vogua sa nef en peine.
«Un an durant, sur la nef en tourment, — le sort d’amour unit les deux amants. — À leur grand’joie enfant leur fut donné, — parmi l’embrun et la tempête né. — La belle épouse est morte aux relevailles ; —- las! point n’a vu le port de Cornouaille.
«Sachez, seigneurs, après telle misère, — comment Gradlon s’en revint à sa terre : — Avait sous lui le noir coursier, si fier; — dedans ses bras l’enfant venue en mer; — dedans le cœur deuil ei pleurs éternels. — Maux et douleurs sont le lot des mortels. »
De ses sanglots, Gradlon couvrait la fin du lai;
LE DEUIL DE GRADLON
et il faisait largesse au barde, le congédiait avec douceur et bonté, lui disant : a Re
— Tu berces mon ennui, comme le flot, aux jours d'aventure, berçait ma nef; mais alors j avais à mon côté celle dont j’ai regret; maintenant je suis seul, et à jamais triste, car le lien d'amour qui m’a pris ne s’est pas dénoué. Toi qui chantes le lai de Gradlon, tu comprends mon chagrin; mais tous le réprouvent et me tiennent pour fol. Et ils ont raison, si c’est être fol que d’aimer pour la vie d’ici-bas et pour l’autre.
En sa lourde tristesse, pourtant, il voulait qu’on amenât sa fille, l'enfant venue en mer. Elle avait nom Dabut; elle grandissait librement, sauvage et belle.
Gradlon la serrait entre ses genoux, avidement la regardait. Comme sa mère elle était blonde, mais d’un blond plus fauve où glissaient des rayons de feu ; elle avait de Malgven le noble visage impérieux ; mais son teint était plus pâle, son front plus altier; ses yeux avaient la couleur de la mer changeante, tantôt clairs et calmes, tantôt sombres et chargés d’orage; sur eux le moindre émoi jetait comme un de ces voiles de vapeur sous lesquels s’apprête et d’où soudain jaillit la foudre.
Et Gradlon, la contemplant, disait :
— Enfant, de toi me viennent grande joie et douleur cruelle; nulle image au monde ne pourrait plus
fidèlement me rappeler Malgven, ta mère, qui mourut dans mes bras sur l’Océan; je désire ta vue et la redoute à la fois, car l’image trop sincère qui reste des morts aimés est, selon l’heure, source de deuil ou source d’allégresse.
— Père, demandait Dahut, parlez encore de la reine Malgven qui mourut dans vos bras sur l’Océan, et à qui tant je ressemble.
— Elle était la plus belle des femmes quand la vie colorait ses traits; mais quand furent clos ses yeux, elle devint si belle qu’il n’est aucun mot pour le rendre. Et toi, Dahut, ma fille chérie, tu ressembles plus à ta mère morte qu’à ta mère vivante, car il est en toi quelque chose qui n’est point de la terre.
— Redites-moi, seigneur, comment fut parée Malgven, votre reine, au jour de deuil.
— Je lui mis au front son diadème d’or; dans l’armure d'acier bleu, dans le corselet de fines mailles j'enfermai son buste encore tiède ; le bouclier couvrant ses jambes et le glaive en travers du bouclier, elle semblait une Valkyrie endormie, comme disent les chansons du Nord; je la baisai d’une lèvre brüûlante, et de ce moment fut creusé sous mes paupières . ce sillon où coulent mes pleurs intarissables. La mer reçut son beau corps doucement, ainsi qu’une verte pelouse, et les flots semèrent sur elle leur écume blanche comme les fleurs des champs.
À ce récit s’ouvraient immenses les yeux de Dahut ;
LE DEUIL DE GRADLON
ses narines palpitaient, éperdument battait son cœur.
— Père! père! comme votre reine Malgven je voudrais mourir en mer.
Et le roi Gradlon la serraïit, à la briser, sur sa poitrine.
— Tais-toi, fille de mon péché! Tais-toi, ma perle blanche, mon oiseau du Nord! |
Et, sous ses baisers, il étouffait les cris ardents de Dahut.
Parfois, au contraire, il la chassait rudement, et tout à son désespoir ravivé, il mordait et déchirait les tapis de sa couche, hurlant dans l’ombre comme un loup blessé à mort.
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LE MIRACLE DE RONAN
EBRERFPREPESANE N ce temps donc, Gradlon délaissait son devoir de roi; il ne tenait plus "Ÿ les assemblées, il ne rendait plus la } justice. En sa place décidaient les juges, mais à leur gré, et, comme À lâches et cupides étaient ces juges, ils faisaient droit au fort et oppri- TEPRERRPERREEREE maient le pauvre.
Un jour entra dans Quimper une vilaine aux cottes souillées, les yeux hagards, la coiffe en désordre. Elle allait par les ruelles et sur les places, d’un pas chancelant, criant à tue-tête :
— Justice! justice! roi Gradlon.
Les gens du peuple s’attroupaient et lui disaient
au passage :
— Si c’est bien cela que tu demandes, ne pousse
pas plus loin, retourne! Car, en Quimper, il n’y a pas de justice.
Elle ne les écoutait point et, comme folle, courait de maison en maison, heurtant du poing, du pied aux portes, se lamentant et clamant toujours .
— Roi Gradlon, justice!
On la mena au magistrat assis en sa cour, parmi les plaideurs; elle regarda le juge et l’interrogea ainsi :
— Es-tu Gradlon?
— Je ne le suis point, dit-il, mais en son nom je tiens la balance et l’épée. Parle donc devant moi.
Mais elle sortit du plaid à cette réponse et suivit son chemin, appelant le roi à hauts cris, mettant la ville en rumeur; une grande multitude l’entourait maintenant, ne sachant pourquoi cette malheureuse menait si grand bruit, mais, de confiance, réclamant pour elle pitié et justice.
Gradlon ouït ce tumulte, et, quand il fut instruit de l’événement, il dit : |
— Chassez au fouet cette femme.
On le fit. Néanmoins, chaque matin elle revint autour du palais, malgré les espions et les gardes, souffrant les coups de lanières et de pique, se plaignant avec plus de fureur, tant qu’à la fin Gradlon la voulut voir.
Quand elle fut devant lui, il s’enquit du nom qu’elle portait, de la terre où elle était serve.
LE MIRACLE DE RONAN
— Je suis Kéban, j'habite au nord de la forêt de Névet. Roi Gradlon, je t’adjure de me rendre justice.
— Femme, qui t’a fait tort? |
— Seigneur, celui qui m’a fait tort est Ronan, le solitaire de la forêt.
— De quoi l’accuses-tu ?
— Il est vendu au démon qui le change en loup à nuit close.
— Femme, voilà de graves propos; où sont tes preuves ?
— Roi Gradlon, j'avais un enfant, une petite fille riante et douce, de trois ans à peine. Ronan, changé en loup par artifice maudit, l’a prise dans ma cabane. Tandis que j'étais au bois, il l’a emportée et dévorée.
Ce disant, Kéban tomba sur les genoux, pleurant et pâmée; et Gradlon lui-même fut attendri. Alors, d’une voix radoucie :
— Femme, l’homme que tu honnis est tenu prudent et saint par tous; il vit en solitude et pauvreté comme un sage reclus. Tes paroles ne sont que folie.
— Roi Gradlon, je l’ai vu, dis-je, entré dans sa logette sous forme d’homme, en sortir semblable à un loup : n’y a-t-il point là de magie, de pacte sacrilège? Par Dieu, je jure ceci : ma fille, c’est lui qui l’a ravie, et je te requiers de m’en donner prompte et pleine raison.
— Il en sera jugé, Kéban.
— Seigneur, ce n’est pas tout. Ce Ronan, je l’accuse encore d’avoir, par menées secrètes et mauvais discours, détourné mon mari qui n’est qu’un homme simple et naïf. De son état, roi, il est bûcheron; Ronan, que Dieu damne! l’a persuadé de bâtir avec lui son ermitage; puis il l’a gardé pour mon malheur. Depuis lors, je n’ai plus de pain; je mange les baïes des buissons, l’herbe que Dieu sema pour les animaux, non pour les créatures faites à son image; et je mourrai bientôt si tu ne m'accordes réparation de mes griefs, si tu ne me venges du malin sorcier.
— Tu seras vengée, femme, si la vérité est en ta bouche, dit Gradlon; mais il sied d’entendre ce reclus qui jusqu'ici a montré bon renom, bonne vie, et n’a point enfreint nos lois.
— Les lois, celui-là ne les honore point: il a médit devant moi des rois et de toi-même, vénéré seigneur.
— Qu'on l’aille querir en sa retraite, ordonna Gradlon, qu’on se hâte de le joindre!
À la forêt de Névet coururent des cavaliers, ils surprirent Ronan dans sa solitude : vêtu d’une peau de chèvre, ceint de branchages, l’ermite priait au pied de la croix.
Les gens de Gradlon le saisirent, l’enchaînèrent et, l’ayant conduit à leur maître, ils rendirent compte de leur mission :
— Nous l’avons trouvé priant dans la forêt. Les
LE MIRACLE DE RONAN
oiseaux se taisaient autour de sa chaumière; à ses - côtés nous avons vu couchés les biches craintives et les sangliers farouches. Il n’a point résisté, nous suppliant seulement de le laisser finir son oraison, pour ce qu'avant toute chose passe le service du Dieu du ciel.
Tout courroucé , le roi dit à Ronan :
— La femme que voici a nom Kéban; elle t’accuse de sorcellerie; elle déclare que tu dévores les enfants et que tu soumets les hommes à ta volonté par des conjurations.
Ronan répliqua :
— Je fuis la société des hommes et ne vis qu'avec Dieu; c’est pourquoi j’ai quitté l’île d’Hibernie où je suis né, voulant m'’instruire dans les saintes Écritures et me former dans la seule piétié; et Dieu m’a désigné le pays d’Armor comme celui où je l’aime- rais et servirais le mieux. Que peut-on dire contre moi? Je n’ai pour vêtement que la dépouille des bêtes; une branche tordue est ma ceinture ; je bois l’eau noire du bourbier, je me nourris de pain cuit sous la cendre; ma vie est toute de prière et de pénitence. Mais, sans doute, bien indigne suis-je encore d’aimer et servir Dieu, puisqu’il ne cède point à mon désir qui est d’être oublié et renié du monde.
— Roi, s’écria Kéban, ferme l'oreille aux paroles du fourbe; je l’ai vu, sous l’apparence d’un loup, se glissant et hurlant dans la futaie.
— On m’a rapporté, dit le roi à Ronan, que, pour faits de magie, tu fus chassé du pays de Léon et menacé du feu.
— Au pays de Léon, dit le solitaire, Dieu m’appela d’abord; j”’y bâtis une chaumière et j’y demeurai longtemps sans avoir commerce avec les humains. Grande y était ma joie, complet mon bonheur; je n’avais de consolation que des cieux, me livrant tout entier à la prière et à la pratique des saintes ordonnances. Or Dieu m'éprouva : il plaça sur ma route un lépreux et m’apitoya tant, que je le suppliai, en sa toute-puissance, de guérir les plaies du misérable; et, sur-le-champ, le lépreux devint sain de corps. Alors de toutes parts accoururent malades, infirmes, estropiés, fiévreux et moribonds; ma retraite fut pleine de cris de douleur, d’espoir et de liesse, car le Très-Haut — béni soit son nom! — sitôt que je l’invoquais, fermait les blessures des uns, donnait aux autres la vue, redressait les membres tors, boutait les mourants hors des civières. Ainsi me frappa le Seigneur du ciel, ainsi me furent ôtées les douces joies de la solitude et du silence. Je craignis donc, en réparant la santé d’autrui, de perdre celle de mon âme, et je m'’enfuis en Cornouaille, dans la forêt de Névet, où je demande à Dieu de me prendre en sa grâce.
Cependant la femme Kéban lui crachaiït au visage, vomissait des insultes :
LE MIRACLE DE RONAN
— Va, pourceau, tourmenteur d’âmes, pourvoyeur d'enfer! Chacun de tes mots est un mensonge, serpent, bourreau, infâme! Tu as séduit mon mari par sortilège, tant qu’il méconnaît sa maison, laisse sa femme et sa tâche; or il est bon compagnon, fort des bras; jamais, avec lui, ne manquait de pain la huche.
Ronan répondit :
— Il est vrai qu’un matin, à mes yeux, un loup bondit du bois, tenant une brebis en sa gueule, et, le poursuivant, vint un homme qui s’essoufflait et - pleurait de douleur. J’eus le cœur fendu de sa peine, et pour lui j’invoquai mon souverain Dieu : « Seigneur, veuillez, je vous prie, que la brebis ne soit pas gâtée ! » J’achevais de dire ma requête, quand la brebis fut déposée sans dommage à mon seuil, aux pieds du pauvre serf; celui-ci m’embrassa les genoux, je le relevai et le baisai; il m'’offrit son aide pour édifier ma cabane et mon oratoire, et je ne l’ai point congédié parce qu’il a le cœur pur, parce que l’innocence et la bonté sont en lui; mais je ne l’ai gardé ni par violence, ni par malice. Peut-être en ses desseins Dieu commande-t-il que ce bûcheron me soit ami et s’avance avec moi dans les voies de la perfection.
— Qu'on le tue sous les verges, cria Kéban, qu’on lui arrache cette langue fourchue. Il a médit de toi, Gradlon, enseignant qu’hommage n’est point dû aux rois de la terre.
Et Gradlon dit à l’ermite :
— Tu n’es pas encore justifié.
Ronan demanda :
— Comment le serais-je, si Dieu ne t’éclaire ?
Le roi rougit de colère.
— Kéban a parlé contre toi. Quelle est ta défense pour ce que tu prétends des rois de la terre?
— D’eux je n’ai point mal dit, non plus que de : toi, Gradlon; mais j’enseigne qu’au seul Roi des siècles, immortel et invisible, à Dieu seul sont honneur et gloire.
Gradlon ressentit un vif déplaisir, et en ces termes il railla Ronan :
— Ce sont mots habiles, savantes défaites; comment ne pas croire que tu as guéri les malades, et que l’esprit de Dieu est en toi? Maïs n’oublies-tu pas que tu es établi sur ma terre et que ton sort est en mes mains ? |
L'homme de Dieu répondit :
— Ma vie est au Seigneur de mes jours, à mon Maître éternel; dans ses mains est mon sort, non dans les tiennes.
: — Eh bien! s’écria Gradlon, qu’il te sauve!
Et il dit à ses serviteurs :
— J'ai deux dogues furieux, deux chiens sauvages et affamés ; qu’on les lâche sur lui; ils me feront mon jugement.
On emmena Ronan au milieu d’une prairie où
LE MIRACLE DE RONAN
passait un ruisseau parmi les fleurs nouvelles; on le lia au plus gros arbre, on mit en liberté les chiens de Gradlon. Et les chiens aussitôt s’élancèrent pour le déchirer; mais comme ils le touchaient déjà, le saint ermite fit sur son cœur le signe de la croix, disant :
— Que le Seigneur vous arrête!
Les bêtes farouches s’arrêtèrent, soudain calmées, et, pareilles à de paisibles agneaux, elles allèrent boire au ruisselet. |
Le peuple battit des mains et, s’agenouillant, cria :
— Noël! Noël!
Gradlon, tout ému et contrit, brisa lui-même les liens qui retenaient à l’arbre Ronan le solitaire, et il lui dit :
— Que veux-tu de moi, maintenant que Dieu a jugé?
Et Ronan :
— Rien ne veux que pardon pour la femme Kéban.
Le roi fit venir cette femme.
— Va-t’en et remercie celui que tu as persécuté; sans lui je t’eusse jetée sur le bûcher.
Mais Ronan dit encore :
— L'enfant de Kéban ne fut ni dévorée ni ravie, elle-même l’a enfermée dans le coffre à bois, afin qu’on la crût disparue. Visitez sa demeure, ouvrez le coffre, vous l’y trouverez.
On courut chez Kéban; la petite fille était dans
le coffre, couchée sur le flanc; elle y était morte, étouffée: Alors Ronanla prit dans ses bras, et, Payant appelée trois fois, il la ressuscita au nom du Père,
du Fils et de l'Esprit.
PR li.
DÉS Tee
LE SAINT HOMME CORENTIN
= Es miracles de Ronan tirèrent de 7 TRS 7 £
\Z son abattement le roi Gradlon;: il
ZA ne cessa point de boire, ni de pleu-
rer Malgven, sa chère épouse, mais NN il reprit goût aux chevauchées, à à la chasse, au jeu des armes.
Une vaste forêt s’étend au pied == du Menez-hom; ses profondeurs servent de gîte aux animaux farouches. Là, fréquemment, Gradlon va chasser, ardent à courre la biche ou le sanglier, cherchant dans la fatigue et le bruit l’oubli de sa fièvre, comme vainement il l’avait cherché dans la paresse et le silence. |
Tant il galopa, un jour, à travers halliers et bocages, qu'il se perdit. Plusieurs heures durant, la
chasse suivit les sentes, longea les pistes, bondit de clairière en clairière, sans rejoindre sa route; les chevaux épuisés butèrent, plus d’un tomba : ce que voyant, le roi dit : |
— Messieurs, faisons halte et laissons souffler nos bêtes. L’heure n’est point avancée, et, avant le soir, nous nous remettrons en droite voie.
Un page s’avança.
— Seigneur, j’aperçois une cabane sous la futaie ; c’est quelque abri de bûcheron. Gagnons-le, s’il vous plaît; nous y prendrons conseil.
Gradlon et sa compagnie marchèrent à la cabane, et ils y découvrirent un ermite qui fendait des pièces de bois et les assemblait en autel rustique.
Le roi poussa vers lui.
— Bon ermite, dis-nous le plus court pour sortir de la forêt. |
— Seigneur, répondit l’homme, la forêt est immense, l’orée en est lointaine et je vois votre monture fumante d’une longue course.
— Nous nous reposerons donc ici, et puis tu nous enseigneras notre chemin.
: — Soyez bienvenu, roi Gradlon avec les vôtres.
Le roi fit un geste d’étonnement.
— D'où me connais-tu ? C’est vraiment merveille.
— $Sire roi, l’homme de Dieu sait tout ce que Dieu veut qu’il sache.
— Qui es-tu ?
LE SAINT HOMME CORENTIN
— Je suis Corentin, l’humble serviteur de Jésus et de Notre-Dame.
À ce nom, Gradlon fut tout réjoui.
— Saint homme Corentin, dit-il, sois bien reçu de moi et vénéré. Tes vertus sont illustres, ta renommée est grande. Loué soit le Très-Haut qui m’a conduit vers ta demeure!
— Loué soit-il! dit aussi Corentin, car rien n’advient sans son vouloir, rien ne se fait que par son ordre; et ce n’est point sans dessein qu’il a, sous le couvert, égaré ta chasse, roi Gradlon.
Alors le roi s’assit près de l’ermite, sur le tronc d’un arbre couché, et ils devisèrent ensemble; et Gradlon ne cessait d’admirer comme le solitaire était instruit en toutes choses, en celles du monde et celles de Dieu, et comme il parlait simplement et sagement des unes et des autres.
Cependant les gens de sa suite, le voyant occupé aux propos du moine et peu soucieux du reste, s’entre-regardaient piteusement et se disaient :
— Ne mangerons-nous point avant la nuit? Faudra-t-il ne dîner que de patenôtres et d’oraisons? En vérité, c’est maigre chère, triste régal pour des chasseurs courant depuis l’aube.
Corentin, tandis qu’ils murmuraient, posa sur eux son clair regard, et, avec le don qu’il tenait de Dieu, il comprit quelles pensées les agitaient.
— Sire roi, dit-il à Gradlon, le corps ne doit
point souffrir quand l’âme se délecte. Dieu nous remit en garde une chair besogneuse, et il veut, si l’on n’est point un serviteur indigne, comme moi, de ses bienfaits, que nous la traitions généreusement. Il conviendrait, après si rude chevauchée, de vous soigner et rafraîchir. |
— Je le ferai volontiers, répondit le roi riant; car, depuis que le coq a chanté, point n’ai mangé le moindre morceau, ni bu la moindre gouttelette.
— Ordonnez donc, dit Corentin, que votre échanson et votre cuisinier fassent leur office, afin de n’avoir point regret de votre visite au pauvre reclus.
Gradlon héla ses officiers, et le saint homme les pria d’apporter le repas. |
— Long jeûne ne vaut rien aux gens de guerre. Que les viandes soient abondantes, que le vin soit frais! Aïnsi vous contenterez votre maître et, par là, contenterez Dieu qui vous fit siens. |
Mais l’échanson et le cuisinier répondirent :
— Sire moine, comment ferions-nous pour contenter ici notre maître; nous sommes sans provisions d’aucune sorte.
— N’avons-nous point ici de quoi nourrir cent hommes? dit sévèrement Corentin; et devrez-vous apprendre de moi votre métier ?
— Sire moine, répliqua l’échanson, nous savons notre métier qui est de préparer en tous lieux bonne table à notre maître; et, pour ce, nous em-
LE SAINT HOMME CORENTIN
portons avec nous vaisselle plate et vases de précieux métal, bref de quoi dresser un couvert digne du roi de Cornouaille. Mais que pouvons-nous faire, s’il n’est rien à placer dans la vaisselle d’or, rien à verser dans les flacons? Les reclus ne se repaissent ni des viandes nobles, ni des bons vins qu’il sied de montrer au repas d’un prince; l’eau est leur boisson, tout au plus y mêlent-ils décoction d’herbes sauvages, âcre et puante, ou jus de pommes aigres.
— Etils ne mangent, ajouta le cuisinier, que pain d’orge et racines bouillies.
— Cela n’est point pour la bouche de Gradlon.
— Nous serions honnis et perdus, sire moine, s’il nous advenait de manquer ici à notre roi.
Corentin, les ayant écoutés avec patience, dit à l’échanson :
— Apportez votre vase le plus renflé.
Et au cuisinier :
— Apportez votre plus large corbeille.
L’échanson et le cuisinier prirent, le premier la cruche d’or, le second le panier d’or, marques de leur emploi, et Corentin leur fit signe de le suivre. Ils allèrent derrière lui, disant tout bas :
— Celui-ci est fol, et bien fol, qui n’a rien et prétend nourrir vingt chevaliers affamés.
Le bon ermite les conduisit à une fontaine qui épanchait son filet clair entre deux rochers vêtus de mousse; dans l’onde transparente frétillait un petit
poisson, brillant comme l’argent poli, rapide comme la flèche. Et Corentin appela l’échanson :
— Donnez-moi votre cruche, messire.
Il plongea le vase dans la source et le retira plein d’une eau limpide et glacée. ose se tournant vers le cuisinier :
— Messire, donnez-moi votre corbeille.
Et, enfonçant le bras dans la fontaine, il saisit le petit poisson, le coupa en deux morceaux dont il jeta l’un dans la corbeille et rendit l’autre au courant. |
Et il dit aux officiers tout ébaubis :
— Mes amis, sous ce chêne que Dieu fit pareil à un château de verdure et plus majestueux que la voûte d’un palais, dressez le couvert du roi de Cornouaïlle; chacun tout à AR se pourra rassasier à son envie.
En entendant ces paroles, l’échanson et le cuisinier se mirent à rire aux éclats.
— Sire ermite, quel beau gab de nous vouloir abreuver d’une cruche d’eau pure et rassasier de la moitié d’un petit poisson. Il n’est bonne plaisanterie qüe de moine; plus d’un de nous la priserait, s’il n’avait le ventre creux et le gosier sec.
— Faites selon mon avis, repartit Corentin.
Mais ils se courroucèrent fort :
— Sommes-nous mendiants, guenilleux, pauvres hères pour être ainsi traités? Sommes-nous gre-
LE SAINT HOMME CORENTIN
nouilles pour boire l’eau claire, chiens errants pour croquer les arêtes ?
Corentin sévèrement les regarda :
— Gens de peu de foi, obéissez, et Dieu pourvoira à tout ce qui vous manque. | |
Alors, par dérision, ils firent à sa fantaisie; sous le chêne ils dressèrent la table royale et la couvrirent de vaisselle d’or, tant que cette table semblait prête pour un festin; au milieu, ils rangèrent la corbeille où était la moitié du petit poisson et le flacon d’eau claire. Et, ayant accompli leur service, ils vinrent au roi avec de grandes marques de satisfaction.
— Beau sire, votre repas attend, sous le chêne, votre bon plaisir.
— J’en suis aise, dit le roi, car je me sens férocement appétit et bien prêt à faire honneur aux vivres du saint homme. Or ça, que mangerai-je ?
— Seigneur, le saint homme nous a baïillé de quoi vous accommoder dignement.
— Mais encore?
— Savoir : la partie basse d’un petit poisson qui nageait à la fontaine, une cruche pleine de l’eau du ruisseau.
Toute l’assemblée de rire et de crier :
— Au fol! Au fol!
Gradlon fronça le sourcil, et son regard arrêta les rieurs.
— Il me déplaît, dit-il, qu’on raille le saint er-
mite, Mieux vaut le bien du pauvre que celui du riche, s’il est donné d’un bon cœur.
— Seigneur, dit Corentin souriant, laissez-les crier : « Au fol!» car quelqu’un l’est ici, en vérité, et c’est celui qui doute de la puissance et bonté de Dieu.
— Point donc ne le suis, dit Le roi gaiement, et de bon gré je mangerai, saint homme, de votre cuisine.
Et il alla vers la table dressée sous le chêne, et tous l’escortèrent. Mais soudain un cri d’émerveillement s’échappa des poitrines : la table était couverte de mets délicieux, les plus plaisants à voir: pâtés, rôts, chauds-froids, tranches de venaison, poissons de la mer et des fleuves emplissaient les plats d’or; des fruits vermeils, de lourdes grappes gonflaient les corbeiïlles ; les vases débordaient d’un vin rouge comme la groseille ou doré comme l’épi mûr. | |
— Ainsi est récompensé quiconque croit et espère, dit Corentin.
— Loué de nouveau soit Dieu qui nous fait telle largesse! s’écria Gradlon. Loué soit son serviteur par qui nous est révélée sa parfaite bonté!
Le cuisinier s’approcha :
— Sire moine, ne fûtes-vous point trop ménager, en ne faisant que plonger le bras dans la fontaine? Si tant de biens nous adviennent de la moitié du corps d’un petit poisson, que n’eussions-nous tiré
LE SAINT HOMME CORENTIN
d’un cerf, d’un sanglier ou de quelque autre de ces bêtes qui passent ici près, à portée d’arc!
Mais Corentin l’admonesta, disant :
— Les bienfaits de Dieu ne causent point de dommage à ses créatures.
Et, ramenant l’officier au bord de la fontaine, il lui montra le petit poisson, coupé en deux naguère, qui frétillait et dessinait ses courbes dans l’eau, comme si rien ne se fût passé.
À ce nouveau prodige, le roi fut pénétré d’admiration et de respect; s’adressant au saint homme Corentin, il lui dit :
— Que faites-vous en cette solitude, vous que Dieu a choisi pour se manifester? Assurément, il vous destine à enseigner les incrédules, à porter la lumière de ses commandements.
Corentin répondit avec humilité :
— Les desseins de Dieu sont pleins de mystère; tout ce qui s’est produit ici, il l’a ordonné; que sa volonté s’accomplisse!
— Vénérable ermite, repartit le roi de Cornouaille, vous quitterez cette bure grossière, cette ceinture de chanvre, cette maison de feuillage; vous m’accompagnerez à Quimper, je vous en nomme évêque.
Vous vêtirez le manteau d’or et la tunique de lin, vous aurez mon palais pour demeure, et vous gouvernerez la ville selon la loi de Dieu.
— Seigneur, dit Corentin, ainsi ferai-je puisque
c’est par votre bouche que Dieu daigne m'instruire. Maïs, hélas! que deviendront mes disciples épars dans les forêts d'Armor, et qui, sous ma règle, cherchent les voies du salut? Que feront les brebis, si le’ pasteur les abandonne? Comment vivront les enfants, si le père leur manque?
— Rassurez-vous, sire moine, dit le roi. Je connais un endroit bien exposé au soleil du midi et du levant, bien à l’abri des vents mauvais et, pour ce, nommé Landevenec. J’y bâtirai un moutier, le plus vaste du monde : il aura cent clochers, remparts crénelés, donjon seigneurial. Tous vos moines d’aujourd’hui et de demain y seront chez eux; ce sera lieu de franchise et d’asile; et vous en serez abbé, saint homme Corentin.
Alors l’ermite bénit Dieu dans ses œuvres, et, montant sur une mule, il guida, par les allées de la forêt, sur le chemin du retour, le cortège du roi de Cornouaille.
DAHUT
DANS Quimper bientôt s’élevèrent Ÿ basiliques et églises, richement dotées, moutiers et cloîtres entourés de fossés profonds et de solides murailles; en foule vinrent des moines savants et pieux. Et, dua rant toutes les heures de la nuit
et du jour, monta vers le ciel, avec le son des saintes cloches, concert d’hymnes et d’oraisons ferventes.
Sous la prudente règle de Corentin, le peuple adoucit ses manières et les seigneurs modérèrent leurs passions : là où n’étaient que débauche, grossièreté, mensonge, impudeur, fleurirent à l’envi la décence, l’humilité, la charité, toutes les saines vertus de la raison.
Le noble évêque poursuivait fermement sa tâche; il gouvernait avec douceur et prudence, réprimant la fraude et le vice, flattant et répandant les bonnes mœurs, appliquant les canons des synodes et des conciles.
Ainsi il avait ordonné :
« Que seraient proscrites la violence et les mutilations. | | |
« Que les clercs devraient fuir la compagnie des femmes étrangères, car, s’ilest mauvais pour l’homme d’être seul, la familiarité de ces femmes est dangereuse aux clercs et les invite à pécher. Que ceux qui enfreindraient cette défense seraient interdits.
«Que les vierges consacrées à Dieu qui tomberaient volontairement dans le crime seraient privées de la communion, et même écartées de la table des fidèles.
« Que ceux qui auraient épousé des femmes dont les maris seraient encore vivants encourraient l’excommunication.
« Que seraient seuls admis aux ordres supérieurs, parmi les hommes mariés, ceux qui n'auraient eu qu’une femme et l’auraient prise vierge.
«Que la pénitence publique serait octroyée à ceux qui confesseraient leurs fautes et en témoigneraient repentir. » | |
De la sorte, par la vertu de l’évêque, paix remplaça discorde, foi chassa défiance, bonheur et pro-
DAHUT
spérité vainquirent inquiétude et misère. Et le roi Gradlon, en son palais, jouissait de cette tranquillité, bénissant Dieu qui avait mis sur sa route le saint homme Corentin.
Parfait eût été son contentement, si Dahut, sa fille, avait, comme tous, cédé à la tendre violence du pasteur et courbé son jeune front dans les sanctuaires. |
Dahut avait grandi; les ans la faisaient belle merveilleusement : sa taille était haute, son corps souple et bien formé, son visage toujours d’une étrange pâleur en sa fauve chevelure; son œil, qui ne se baïissait jamais sous le regard, exprimait ordinairement l’audace et le commandement ; dans la colère, un feu terrible y brillait, prêt à tout consumer; dans le désir, il se fermait à demi, ne laissant passer qu’une faible et caressante lueur. Non, nul ne pouvait résister à l’éclat ou à la prière de ces yeux.
Or, en paroles mesurées, le saint homme Corentin portait à Gradlon ses plaintes :
— Sire roi, pour la gloire du Christ et la vôtre, chacun en ce lieu est docile à mes leçons, hors celle que tant vous aimez, Dahut, votre fille.
— Que dites-vous, sire évêque? demandait Gradlon, faisant l’étonné.
— Hélas! seigneur, comment le peuple pourra-t-il persévérer dans le bien, si l’exemple ne lui vient de ceux qui ont charge de le lui donner.
— Quoi! répondit Gradlon, n’êtes-vous pas comblé par moi? Ne vous ai-je pas remis tout pouvoir sur cette cité? Suis-je pas d’un bon modèle pour vos ouaïilles ?
— De vous point ne s’agit, sire roi, mais de Dahut, votre fille que j’ai nommée.
— Et de quoi l’accusez-vous, bon évêque ?
— Elle offense Dieu par ses parures et vêtements qui ne révèlent point une âme modeste.
— Songez, disait Gradlon, qu’elle est belle et a grand soin de me plaire. Est-ce là si lourd péché?
— Elle offense Dieu par ses propos frivoles, elle raille les clercs, tourne en moquerie les meilleurs enseignements.
— Songez qu’elle est enfant, à peine à l’entrée de l’adolescence. Est-ce là si lourd péché?
— Elle ne hante point les églises; nul ne la voit agenouillée aux chapelles, écoutant l’évangile et battant sa coulpe.
— Songez qu’à son âge mieux valent chansons que prêches, jeux que dévotions. Est-ce là si lourd péché? |
— Oh! sire, disait tristement Corentin, amour de père est aveugle; veuille Dieu que de là ne nous vienne quelque châtiment !
— Saint homme, répondait le roi Gradlon, quittez ce tourment. À Dahut, ma fille, que tant j'aime en effet, je parlerai comme il sied; par amitié de
DAHUT
moi, elle se souciera d’apaiser vos craintes et de se rendre à votre règle.
— Que Dieu soit avec vous, seigneur roi, en ce devoir paternel! En vérité, c’est rude besogne.
Gradlon manda sa fille chérie, Dahut aux yeux verts, aux fauves cheveux, et, très sagement, — car contre elle il ne pouvait avoir ni colère, ni rancune, — il la gourmanda selon ce qu'avait représenté Corentin l’évêque.
Mais Dahut ne plia point; comme cavale sous le fouet, elle frémit et se cabra; ses prunelles soudain furent pleines d’orage.
— Naguère, s’écria-t-elle, on trouvait en Quimper aise et liberté; chacun portait habits et joyaux à sa guise et il m’advenait d’y rencontrer figures riantes, coiffures de fête, bandes joyeuses. Aujourd’hui ce ne sont que robes de bure, crânes ras, grises mines; les jeunes gens ressemblent aux vieillards; gaieté n’a plus d’asile, et vos moines, seigneur, la mèneront en terre avant longtemps, au chant funèbre des litanies.
— Heu! dit le roi irrité, je ne souffrirai point, fût-ce de toi, que soient ainsi traités mes religieux.
— Père, répliqua l'enfant, cherchez, de grâce, en cette cité les maisons fleuries, les vêtements de fin tissu, les dentelles; cherchez l’argent et l’or. Ce sera quête vaine : tout va aux moines; tout va emplir les coffres, accroître les secrets trésors des mou-
tiers; là disparaissent héritages, dons et impôts pris sur le peuple. À grands frais, à grand’peine pour nous, églises et cloîtres s’élèvent chaque jour, plus nombreux maintenant qu'’étoiles au ciel, plus serrés qu’épis au champ.
Gravement Gradlon dit :
— Avant tous, fille, Dieu doit être servi et glorifié. A lui sont les biens de la terre, et, s d lui reviennent, cela est justice.
Lors Dahut courba la tête et pleura. Et le roi de Cornouaille ne put voir sans faiblesse ni regret couler les larmes de son enfant.
— Fille, demande, et tu auras de moi ce que tu désires, hormis ce qui est à Dieu notre maître.
— Père, dit-elle, que feriez-vous pour moi?
n’êtes-vous point prisonnier de ces méchants moines ? Comme vous, suis-je pas en leurs mains, puisqu'ils me honnissent et desservent auprès de vous, et qu’à leurs propos vous prêtez l'oreille? Hélas! il n’est rien dont ils vous laissent disposer.
Gradlon leva le front avec orgueil.
— Je suis le roi, Dahut; et je te le répète : hormis la part de Dieu, tu auras tout ici, si tu le veux.
Au pur visage de Dahut revint la joie; sa voix devint douce; autour du roi charmé elle mit ses bras caressants.
— Bon seigneur, dit-elle, je ne veux qu’une chose au monde : la mer.
DAHUT
— Voilà mot bien mystérieux, fille.
— La mer, continua Dahut, sur laquelle je suis née et qui reçut, au jour de deuil, le beau corps de la reine Malgven, ainsi que vous m'en fites le récit, Ô père, maintes fois. Vous souvient-il que nous mêlions nos pleurs, tandis que vous me contiez cela.
— Il m'en souvient, Dahut : toujours saigne mon cœur.
— Le mien, père, souffre comme en exil. Hors de la mer je languis, j’étouffe, je meurs. Ah! je crois que les vagues roulent leur écume en mes veines, qu’en mes cheveux souffle la tempête. Mes transports et mes cris sont l’écho de l’Océan, mes regards sont le reflet de son onde; en moi, je le sens battre, gronder, se calmer tour à tour; loin de lui, tout ne m'est qu’ennui et chagrin.
Gradlon soupira : |
— Comment donc te satisfaire, enfant? Volontiers, en d’autres temps, je t’eusse jetée sur une nef rapide, je t’eusse conduite, au gré des vents, vers les terres inconnues. L’heure n’est plus aux navigations périlleuses, aux rudes conquêtes. Par quel moyen adoucir ta peine ?
II la baisa tendrement, et Dahut lui dit :
— Seigneur, vous le pouvez. Bâtissez pour moi, au bord de la mer, une cité neuve.
— Une cité? s’écria le roi. En quel lieu ?
— En un lieu sauvage et désolé, loin de vos forêts
peuplées d’ermites, de vos villes pleines de monastères.
— Dahut, Dahut! Que veux-tu là?
— Ainsi, Ô père, vous me donnerez grand plaisir. et longue vie. Je sais une baie déserte, au point où la Cornouaille n’a plus devant elle que la mer infinie. Vous y construirez ma cité, blanche et belle et ra- dieuse; elle n’aura d’autre horizon que celui où le ciel rejoint l’Océan; ses murs seront baignés par les lames, sur ses toits tourneront les oiseaux marins.
— Fille, cela est rêve et folie.
— Enfant, j’ai joué sur cette grève, faisant rouler les galets ronds, quêtant les coquillages qu’emplit le murmure de la mer. Là je veux demeurer, seigneur, s’il vous agrée.
Le bon roi sourit.
— Ce sont là, fille bien-aimée, grands soucis et grands débours. J’y penserai cependant, mais point n’ose promettre.
Puis, en secret, il convoqua ses architectes et leur donna ses ordres; et avec eux il fit le plan de la cité neuve.
. — Sire, dirent-ils, cette entreprise est toute démesurée. Il n’est, jusqu’à cette grève déserte, aucun chemin propice aux charrois.
— Je tracerai des chemins, répondit le roi, jy enverrai autant d'hommes qu’il le faudra; et plus vite se fera la route que ne se feront les charrois.
DAHUT
— Cela est bien, seigneur, mais point ne sufit; en cet endroit toujours est démontée la mer; nos gabares n’y pourront aborder.
— Je creuserai un chenal pour les gabares: je ferai des murailles qui briseront la mer.
— Donc, à votre volonté, beau sire.
— Allez et me servez promptement.
Tant ils s’employèrent que bientôt, de nuit et de jour, résonna dans la baïe sauvage le bruit des pics, des scies et des marteaux. L’Océan parut étonné, recula devant l’œuvre, et vit d'heure en heure s’affermir le rempart de granit, grossir les tours maçonnées, s’allonger l’ombre jetée sur lui par la cité merveilleuse.
Cependant Dahut interrogeait son père, tantôt humble et suppliante, tantôt hardie et courroucée.
— Seigneur mon père, ne me baïllerez-vous point ce qui me tient au cœur : une ville au rivage de la mer ?
— Patience, disait le roi : point n’ai décidé. Est sage qui pense longuement avant de se résoudre.
— Père, de votre cruauté je mourrai.
— Nenni.
— Père, je mourrai, vous dis-je, si vous ne me contentez.
Mais toujours il lui offrait quelque raison : que le lieu ne se prêtait point aux travaux; que le trésor était vide; que l’on manquait de bâtisseurs; que la
guerre était prochaine; et cent autres sujets de retard ou de refus.
— Oh! gémissait-elle, à droit vous vous dites sage, père. Mais combien folie vaut mieux que sagesse.
ÂAïnsi chaque matin Dahut recommençait sa prière; ainsi lui répondait, riant en soi, le bon roi Gradlon. Or, par argent, par menace, il pressait les constructeurs, ne leur laissant aucun repos, car il ne souhaitait rien de plus ici-bas que le sourire aux lèvres de Dahut, que le bonheur aux yeux de Dahut, son enfant tant aimée.
Un jour enfin, le roi dit :
— Fille, un bon conseil me vint en dormant :
c’est d’aller à cette grève dont tu parles et, si ville entière y peut être élevée de main d’homme, je jure Dieu qu’elle le sera, pour ton plaisir.
Il monta son cheval Morvark, Dahut sa haquenée couleur de feu; ils chevauchèrent sans s’arrêter, jusqu’au point extrême de la Cornouaille, jusqu’à l'endroit où le regard n’embrasse de tous côtés que l’immensité des eaux. Et soudainement, du haut de la route, Dahut vit à ses pieds la cité neuve, toute belle et blanche ainsi qu’elle l’avait désirée, enveloppée de l’écume des flots, radieuse sous le soleil. Lors elle joignit ses mains baguées sur son sein prêt à se rompre.
.— 0 père, de joie cette fois, non de douleur, je mourral. |
DAHUT
Et Gradlon lui dit :
— Tout cela t’appartient, Dahut. Prends la ville que je te donne.
Allègrement ils poussèrent ent coursiers vers le rempart. Et ainsi fut fondée la cité d’Ys.
SAT NL LS
LES KORRIGANS
ULLE cité peuplée au monde ne à l'emporte en splendeur sur Ys; larges sont les places publiques, spacieuses les avenues; les maisons y sont bellement alignées et d’une aimable apparence, avec leurs façades de pierre lisse ou de =S brique émaillée, avec leurs toits
écarlates et leurs rideaux aux vives couleurs.
Dans le port se pressent les barques; dans les venelles s’agitent pêcheurs, marchands et flâneurs, tous proprement vêtus, tous gais et bruyants comme gens heureux.
À ce spectacle, Dahut ne se peut contenir; elle rit, . elle pleure, elle rend grâce à chaque instant au roi tout attendri. Elle comble de présents et d’or les
architectes, maçons, Carriers, peintres et artisans, maîtres ou valets; elle fait largesse aux conducteurs des convois, aux animaux de trait; hommes et bêtes mangent et boivent à leur saoul. La fête dure plusieurs jours, et c’est merveille de voir les jeux, les ripailles, les galanteries qui s’y font.
Gradlon trouve enfin ses coffres vides, et gourmande son argentier; mais celui-ci blâme tant de folies : |
— Sire, à l’ordinaire vous êtes ménager de vos deniers, prudent de votre dépense. Vos trésors s’épuisent à bâtir et agrémenter cette ville d’Ys.
— Bonhomme, répond le roi, nous appellerons des prêteurs.
.— Et que leur baïllerez-vous en gage. Vos domaines ? |
— Fort bien.
— Ils sont grevés, sire roi, pour leur valeur. Vos joyaux ? | |
— Certes.
— Ils le sont tous de même, et votre vaisselle précieuse et votre couronne.
— Donc, bonhomme, nous irons en guerre et ferons des conquêtes, pour gagner ce dont il est besoin. Tributs et pillages empliront nos coffres. Mais ne parle point d’épargner, ou je te chasse. Car, à l’heure présente, rien ne me sollicite que de plaire à Dahut, ma fille aimée, d’entendre rire et chanter Dahut, et
LES KORRIGANS
de mettre en ses petites mains tout l’or de la Cornouaïille.
Et il entreprit d’autres fêtes, commanda de plus somptueux festins; et chacun dans Ÿs en prenait sa part, louant et acclamant Gradlon. Ainsi le temps passait sans amener de terme à ces plaisirs.
Cependant on vint dire au roi :
— Seigneur, il vous arrive un messager de Quimper. L’évêque Corentin l’envoie.
Ce messager était un moine sévère, aux yeux sombres, aux joues pâles des jeûnes. Courtoisement le roi l’accueillit, le salua :
— Sire moine, Dieu veuille que vos nouvelles soient bonnes à entendre. Gaieté est ici maîtresse; la troubler serait, en vérité, péché mortel dont il me faudrait obtenir rémission pour vous de votre saint pasteur.
— Roi Gradlon, dit le moine, dans Quimper l’évêque Corentin est contristé; son zèle s’afflige aux récits qu’on lui porte de cette ville d’Ys où est maintenant votre séjour.
— Hé! s’écria le roi, que s’enquiert-il de ma cité d’Ys? Ne l’ai-je pas fait juge en toutes causes sur sa terre ? Que veut-il encore de moi?
— Pour lui-même, rien, sire roi, mais pour Dieu gloire et hommage qui lui reviennent.
— En quoi suis-je en défaut, bon moine?
— Seigneur, Corentin connaît la malice humaine,
il en suspecte les témoignages; c’est pourquoi il m’a parlé de la sorte : « Sois mon regard dans Ys; vois si, comme on me l’affirme, il n’est pas là une place, même un arpent de sol, où Dieu soit adoré. » Et je suis entré dans Ÿs, j’ai regardé autour de moi, j’ai fouillé les quartiers les plus reculés et j’ai cherché un temple où m’agenouiller devant le Très-Haut. J’ai traversé des palais, j’ai marché à l’ombre des tours élevées, je me suis arrêté devant les échoppes pleines de marchandises; nulle part je n’ai découvert la maison de Dieu.
À ces paroles, Gradlon baïssa la tête. Et le moine reprit :
— Voici donc, ô roi, ce qui t’est mandé de la part de Corentin l’évêque : « Celui qui bâtit sa demeure avant d’avoir. bâti la demeure de Dieu n’est pas digne d’être compté parmi les serviteurs du Christ. Si, avant le jour de Noël, la demeure de Dieu n’est pas édifiée dans Ys, plus superbe que les plus superbes, plus riche que les plus riches, la malédiction du Tout-Puissant sera sur cette ville et sur ceux qui l’habitent, sur les pierres qui la protègent et sur les guerriers qui la défendent, sur la terre qui la porte et jusque sur la mer qui bat ses murailles. »
Le roi Gradlon fut marri de ce discours, et il promit au messager de Corentin d’agir comme celui-ci le demandait. Mais, dès qu’il fut seul, il tomba dans de grandes hésitations; car, s’il n’avait point bâti
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d’églises, c'était par la volonté de Dahut : et il redoutait la colère de Dahut non moins que les menaces de l’évêque. |
Dans le même temps, les gens d’Ys se présentèrent à lui, disant :
— Sire roi, il n’y aurait qu’à louer en votre ville si, par malheur, elle ne se trouvait plus basse que la mer. Quand la mer monte, l’eau envahit nos quais et nos logis; chaque soir nous sommes chassés par le flux, contraints de querir refuge sur le rocher. Nos maisons sont inondées et gâtées, nos meubles entraînés, nos denrées perdues.
— C’est dure épreuve pour vous, mes amis, dit le bon roi.
— Seigneur, que ferez-vous contre ce mal?
— Hélas! amis, que ferais-je ?
— Dressez une digue pour nous garder de l’Océan.
— Braves gens, si je dresse une digue contre l’Océan, comment vos barques sortiront-elles du port ?
Ils répondirent :
— Entre la digue et la ville vous creuserez, sire, un bassin profond fermé de portes épaisses. À marée montante, on ouvrira ces portes, et l’eau renflouera nos barques; à marée haute, le bassin sera clos; à marée basse, on l’ouvrira de nouveau et les embarcations suivront le reflux.
Et les pêcheurs ajoutèrent qu’on recueillerait,
en vidant le bassin, assez de poissons et coquillages pour nourrir la ville entière aux mauvais jours d’orage et de disette.
Mais le roi balançait, et Dahut, à son tour, le
pressa :
__ — Père, écoutez vos gens, rendez-vous à leur requête; car, si vous ne le faites, pêcheurs et marchands quitteront la cité, demandant à d’autres lieux meilleure fortune. Ys deviendra semblable à un désert; d’ennui nous y périrons.
Lors Gradlon s’écria :
— Ils ont beau se plaindre d’avoir une maison peu sûre, quand Dieu n’a même point de maison.
Dahut rougit d’émoi; ses yeux verts s’embrasèrent de fureur; elle se mordit les lèvres :
— Seigneur, l’évêque Corentin vous en a remontré, ce me semble.
Gradlon répliqua : l
— L’évêque Corentin est un juste et saint homme. Le signe de Dieu est sur son front, la vérité de Dieu est en sa bouche. Honte à moi qui l’ai offensé malement! Il n’est digue, il n’est bassin qui soient nécessaires, s’il n’y a pas à Ÿs d'église consacrée, de pieux sanctuaire.
Et, tout échauffé de sa résolution, il convoqua aussitôt ses architectes et ses bâtisseurs, et il leur enjoignit de se mettre à l’œuvre.
— Dans le temps qu’il faut à l’hirondelle pour
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arranger son nid, vous construirez, sur la meilleure place, l’église que Dieu réclame à droit; sa voûte dominera tous les toits, ses murs seront rehaussés d’or, les degrés du parvis seront de marbre, les portes d’argent ouvré. Et, dans le temps que j’ai dit, en sa tour sonneront les cloches, sur l’autel brûleront les flammes sacrées. Et si cela n’est point, vous serez condamnés et pendus comme parjures et mauvais serviteurs. |
Les architectes, les bâtisseurs tremblèrent, se considérant les uns les autres, pleins d’effroi; et le roi les renvoya sans qu’ils eussent osé prononcer une parole. |
Lors, dans le temps qu'il faut à l’hirondelle pour faire son nid, ils construisirent, pour Gradlon, une église. D’une double enceinte ils entourèrent le saint lieu dont le portail, tourné vers l’orient, fut si élevé qu’il attirait de loin les regards de l’impie comme ceux du fidèle; une grande cour carrée précédait le portique, bordée de galeries à colonnes; au milieu de cette cour étaient des fontaines d’où coulait une eau abondante et fraîche. Trois portes s’ouvraient dans la façade : la principale était d’argent travaillé, les autres de cuivre avec des liaisons d’argent; par la grande porte on entrait dans la nef, par les petites dans les bas côtés au-dessus desquels étaient des fenêtres barrées de treillis de bois, d’une belle façon, agréablement parés. La nef était portée sur des
colonnes massives; les murailles brillaient de matières précieuses, de riches ornements, et le pavé était fait de compartiments de marbre aux dessins variés. Autour de l’autel on voyait des trônes pour les prêtres : le plus magnifique était destiné à l’évêque. Une barrière de bois d’un art admirable fermait le sanctuaire. Tout était riche et bien fini, et digne de Dieu.
Et au jour fixé par le roi CARE en cette église sonnèrent les cloches, sur l’autel brûlèrent les flambeaux. Et toute la ville cria au miracle.
Or, à ce spectacle, Dahut tomba en pâmoison; les larmes jaillirent sous ses paupières : elle demeura en sa chambre, farouche et courroucée. Vainement voulurent l’assister ses servantes; vainement la pria son père tout chagrin, lui promettant, pour la fléchir, de la satisfaire en ses moindres volontés. Rien ne la put tirer de sa tristesse.
Maïs quand la nuit fut close, elle courut au port, se jeta en une barque et prit le large. La mer était calme comme un étang, la lune nouvelle montrait à l’horizon son croissant délié. Dahut, seule, ramait hardiment; son cœur était plein de fièvre, ses joues s’empourpraient sous l'effort; dans l’air vif du soir flottaient ses beaux cheveux défaits.
L'île de Sein est redoutée des pilotes; nul, dit-on, n’y navigue sans naufrage. Là, dans l’asile d’un bois profond, vivaient retirées les prêtresses du
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culte ancien de l’Armorique, les Sènes. Jadis voguaient vers elles, du pays des Vénètes et de celui des Nantois, de la Bretagne et même des contrées latines, les nefs chargées de présents; car les Sènes avaient des enchantements pour exciter ou apaiser les tempêtes, dévoiler les aventures périlleuses, guérir les maladies mortelles. Mais le Dieu venu d'Orient avait troublé leurs fêtes et dispersé leurs assemblées; et les Vierges de l’île, délaissées sur le roc sauvage, n'avaient plus pour hôtes que les oiseaux de la mer.
Dahut cingla vers l’île, et, dès qu’elle eut pris terre, elle s’élança par les chemins pierreux vers la retraite des Sènes. Elle chercha longtemps dans les bois inhabités et sur la grève déserte; enfin elle aperçut les prêtresses assises au milieu d’une clairière où la lune jetait une faible clarté.
Elle entra dans le cercle de lumière, et dit d’une voix forte :
— O Sènes, écoutez-moi! C’est Dahut, princesse de Cornouaille, qui vient querir votre aide.
La plus vieille des Sènes répondit :
— Nous te connaissons bien, Dahut, fille de Gradlon. Nous t’avons rencontrée dans les landes où l’on célèbre encore secrètement les mystères de nos dieux. Rares sont ceux qui maintenant se retrouvent près des tables de pierre, car les serviteurs du dieunouveau poursuivent au fond des forêts, guettent par
les nuits de lune les derniers adorateurs de Teutatès.
Dahut reprit :
— Il est vrai, mes sœurs, que ce dieu a rempli nos villes de basiliques, nos campagnes de moutiers. Las! le roi Gradlon lui abandonne Quimper, et j’ai dû fuir devant lui. J'avais choisi pour refuge une cité garnie de bons remparts, où nulle chapelle ne blessait ma vue, où les chants monotones des moines ne dominaient point la douce mélodie de l’Océan. Voici que, par un artifice merveilleux, au centre de cette cité une église a surgi; en moins de temps qu'il n’en faut à l’oiseau pour faire son nid, le Crucifié a construit la coupole, fondu les cloches, allumé les flambeaux sous la voûte. Je suis vaincue, humiliée, Où aller? Que devenir ?
La Sène demanda : |
— Que veux-tu de nous, Dahut?
— En mon âme, dit Dahut, j’ai supplié Teutatès, maître du monde; sans succès j’ai répété les formules magiques qui forcent la volonté des Immortels. Et, désespérée, je m’adresse à vous qui possédez des charmes souverains et dont la voix est toujours entendue dans les conseils des dieux.
— L'heure, dit la Sène, est favorable aux invocations. Vois : Le croissant de la lune paraît au-dessus des arbres; le vent souffle du septentrion; l’oiseau nocturne a lancé trois fois son cri plaintif. Parle. Quel est ton souhait ? |
LES KORRIGANS
Dahut répondit :
— Pour donner une église au Crucifié en ma cité d’Ys, Gradlon mon père a refusé de bâtir la digue que réclame le peuple. Je veux qu’en une nuit cette digue soit prête.
— Est-ce là, Dahut, tout ton désir?
— Pour donner une église au Crucifié en ma cité d’Ys, Gradlon mon père a refusé de creuser le bassin que réclame le peuple. Je veux qu’en une nuit ce bassin soit creusé. |
— Est-ce là, Dahut, tout ton désir, en vérité ?
— Mon désir est plus avide, Ô ma sœur. L'église du Crucifié domine les demeures d’Ys, comme le bouleau domine les buissons. Je veux que demain, à l’aurore, sur le rocher se dresse mon castel, si haut, si haut dans le ciel, que ses toits domineront l'église comme le chêne domine le bouleau.
Lors les Sènes, s’étant levées, tendirent les bras vers le firmament où s’avançait la lune claire, et elles parlèrent ainsi à la princesse :
— Redis après nous les paroles que voici : « Je «vous appelle, Génies de l’air et de la terre, esclaves «ailés des dieux, et vous, Esprits souterrains! Je « vous requiers, Korrigans industrieux, Elfes rapides ! «Accourez, obéissez à mes ordres. Que, pendant cette «nuit, vos mains habiles élèvent la digue infran- « chissable, creusent le large bassin, posent sur le «rocher d’Ys le beau castel de Dahut! »
Et quand elles eurent achevé, la princesse prononça les mêmes paroles. Puis les Sènes firent un grand feu d’herbes sèches et l’entretinrent en silence aussi longtemps que la lune fut visible au ciel; un voile épais de fumée couvrit l’île entière; de noirs tourbillons chassés par le vent glissaient au ras des flots.
Et quand ce feu ne fut plus que cendre, les Sènes dirent à Dahut : |
— Rejoins ta barque, et garde-toi de toucher aux avirons. Le souffle des Génies te poussera vers ŸYs, et quand tu seras au port, tu verras, Dahut, l’œuvre des Korrigans.
— Mes sœurs, voici mes parures, mes colliers; voici les anneaux de mes bras : cela est à vous, et je vous enverrai autant d’or qu’en PAL contenir une gabare à six rameurs.
Mais elles répondirent :
— Les colliers, les anneaux sont la joie des épousées. Que feraient de ces bijoux les vierges de l’île? Que feraient-elles de l’or que tu leur donnes? Les Sènes mourront une à une, et avec la dernière mourront les vieux dieux d'Armor.
En sa barque, sans toucher aux rames, Dahut vogua vers le continent. Quand elle fut au port, elle vit sur le rocher un castel dont les tours dominaient l’église du Crucifié comme le chêne centenaire domine un maigre buisson; elle vit une digue si haute
LES KORRIGANS
que nulle marée n’en pourrait atteindre le faîte; elle vit un bassin spacieux fermé de portes de bronze. Et elle sourit d’aise et d’orgueil.
Aux portes de bronze du bassin pendaient des clefs d’argent, si fines, si joliment ciselées, si bien polies qu’aucun artisan ou orfèvre n’avait pu ouvrer de tels joyaux. Et Dahut, en signe de victoire, mit à son cou les clefs d’argent liées par une chaîne d’or. >
NT
LA CHANSON DE DAHUT
ES ORSQUE les gens d’Ys, au réveil, N NN aperçurent à leur tour la digue et $ le bassin, et les portes de bronze épaisses d’un pied et le château Î[ campé sur la colline, ils poussèrent de grandes acclamations et se réunirent autour du palais où était le SES roi. Gradlon ouït ces clameurs; il en demanda la cause, et ses écuyers lui dirent :
— Sire roi, dans la nuit, la digue et le bassin du port ont été faits, et sur la montagne ün castel magnifique a été bâti. Il y a là-dessous quelque sorcellerie.
Mais Gradlon ne les voulut croire; il se mit à la fenêtre et, de ses yeux, vit ces merveilles; et il
reconnut parmi le peuple sa fille Dahut portant au cou les clefs d’argent.
Et il s’écria tout effrayé :
— Comment cela est-il arrivé? N'est-ce pas œuvre de démon?
Dahut lui répliqua, riant :
— Seigneur, ne cherchez point comment cela est arrivé. Il ne vous a fallu que peu de semaines pour tirer du sable une ville entière; il ne vous a fallu que trois jours pour y construire une basilique. Pourquoi n’aurais-je pas fait en une nuit plus que vos architectes en trois jours ?
Gradlon l’attira vers lui :
— Fille, quelles sont ces clefs à ton col, liées par une chaîne d’or? |
— Père, ce sont les clefs des portes qui ferment la ville du côté de la mer; ces portes sont de bronze plein. elles ont un pied d’épaisseur; vingt hommes robustes ne les peuvent mouvoir.
Elle remit au roi les clefs d’argent.
— Sire, prenez ceci qui marque votre puissance, nul ici n’ayant droit de cité s’il ne le tient de vous.
Mais Gradlon, tout troublé et gagné par l’inquiétude, hésitait. Lors Dahut lui baïisa les mains, disant : ,
— Par amour de moi, seigneur mon père, soyez gardien de ces clefs, et ne les quittez de nuit ni de jour, sinon pour permettre qu’on ouvre et referme
LA CHANSON DE DAHUT
les portes de bronze; et ne souffrez point que cela soit fait hors de votre présence.
À sa fille bien-aimée le roi obéit; il pendit les clefs à son col par la chaîne d’or.
— Je ne les quitterai, dit-il, de ma vie.
Cependant les gens d’Ys allaient, bénissant Dahut et répétant :
— Par elle nous sont assurés biens et profits de toutes sortes. Qu'elle le veuille, et bientôt seront emplis greniers et dépôts, sans peine pour nous.
Tant ils dirent et redirent semblables propos, qu’à la fin ils dépêchèrent des hommes vers la princesse.
— Dame, mauvaise est la mer sur ces côtes où il vous plut d’avoir votre ville; par gros temps, combien d’embarcations qui partent ne reviennent point. Las! à plus d’un logis déjà on pleure et se lamente. Ne ferez-vous rien pour vos amis?
Dahut leur répondit :
— Je vous baïillerai des barques qui tiendront la mer par gros temps, et vos affaires seront bonnes, et nul chez vous ne pleurera plus.
Elle se rendit sur la lande, en un lieu nommé le Teil, où étaient rangées les hautes tables de pierre; là elle invoqua les Korrigans, selon ce que lui avaient enseigné les Sènes, et, Le jour d’après, on trouva au port d’Ys cent bateaux pontés et mâtés avec de longues quilles et des voilures neuves.
Pourtant, un peu plus tard, ceux d’Ys revinrent, gémissant encore :
— Qui dit pêche, dit misère. Quelle fortune ce serait, belle dame, d’aller par delà les mers acheter les denrées de prix pour les marchés de Cornouaille et de France! Et volontiers nous le ferions, si nous avions des nefs gréées pour les courses lointaines.
Et Dahut les écouta; les Korrigans, à sa voix, amarrèrent au port de bons vaisseaux, courbés à la proue et à la poupe, prêts à vaincre toutes tempêtes.
Les gens d’Ys ne furent heureux qu’un moment.
— Pourquoi, murmuraient-ils, naviguer à grand péril sur la mer changeante? Pourquoi fier notre richesse aux hasards des flots? Chaque jour, à portée de nos rives, passent les nefs rivales, chargées de toutes les choses qu’il nous faut querir si loin. Mais ces nefs sont plus rapides que les nôtres, et nous ne les pouvons atteindre; elles sont montées par de fiers guerriers, et nous ne les attaquerions point sans malheur. Seule Dahut, notre princesse, les prendra, s’il lui plaît.
À leur supplique, Dahut fit encore gracieuse réponse : |
— Ah! serez-vous jamais contents de moi? Mais je vous aime et je veux que ma ville d’Ys soit florissante entre toutes les villes. Donc je ferai à votre gré, et nul vaisseau, s’il vous convient de l’avoir, ne passera paisiblement près de vos rives.
LA CHANSON DE DAHUT
Et, de nuit, elle descendit vers l’Océan, les pieds nus dans le sable. Et, par formules magiques, elle héla des abîmes marins et des grottes profondes du rocher mille dragons d’une figure terrible, d’une force redoutable; leurs corps étaient garnis d’écailles plus dures que le bronze, leurs queues, frappant la mer, soulevaient des gerbes d’écume; leurs dos étaient hérissés d’épines tranchantes; leurs gueules vomissaient un dard embrasé. A l’appel de Dahut, ils bondirent vers la grève, pareils aux coursiers sauvages qui galopent sur les plaines, et leurs gosiers rendirent le son rauque des vagues précipitées dans les cavernes des falaises.
À chaque habitant d’Ys, la fille de Gradlon donna un de ces monstres; et ceux-ci, plus dociles et patients que bœufs au labour, s’élançaient en mer, à la volonté de leurs maîtres, chassant les nefs lourdes de blé, d’huile et d’épices, et les galions qui transportaient vers le Nord les métaux rares, les beaux tissus, l’ambre et le santal.
Alors les gens d’Ys devinrent si opulents qu’ils n’avaient plus que flacons d’or pour enfermer le vin et la cervoise, que hanaps d’argent pour mesurer le grain. De toutes parts on venait à leurs marchés ; leurs bateaux remontaient tous les fleuves. D’eux l’on disait que le plus pauvre était plus riche qu’un roi. | |
Au château de: Dahut la magicienne, les Kor-
rigans avaient entassé des merveilles, car les murs étaient revêtus d’or, de nacre et de corail; les lits étaient de pourpre et d’incarnat; aux voûtes se balançaient les dais de soie ; le toit, les portes, les barrières entourant les jardins étaient de métal brillant. Les écuries avaient un pavé de marbre dont les dalles étaient, selon la couleur des chevaux, blanches comme la neige, rouges comme le feu, noires comme l’ombre.
Les Korrigans, agiles et invisibles, entretenaient la propreté et beauté du castel, si bien qu’une rivière, par eux détournée de son cours, traversait et lavait les écuries et les places. De même, ils faisaient en la ville toutes besognes mieux que les meilleurs esclaves; ils nourrissaient les dragons marins parqués au port; et, à l’heure de la marée, ils manœuvraient les portes de bronze, car vainement s’y étaient efforcés les hommes les plus vigoureux.
Mais ces portes ne s’ouvraient qu’à l’ordre de Gradlon; à chaque fois il détachait de son col les clefs d'argent, à chaque fois il les y replaçait, car en personne il n’avait confiance pour leur garde, et jamais ne les laissait, même dans le sommeil.
Or, au soir, quand chacun rentrait et fermait sa demeure, on voyait souvent descendre du cästel à la grève, par l’escalier taillé dans le roc, une forme enveloppée de blanches draperies. C’était Dahut,
LA CHANSON DE DAHUT
lasse des plaisirs du jour, toute tremblante sous la fraîche brise; elle glissait lentement sur le sable et, abandonnant ses voiles, livrait à l'Océan son beau corps.
Un long temps, elle jouait dans les flots qui la soutenaient et berçaient comme les mains d’un amant, plongeant et reparaissant soudain, élevant ses bras ruisselants et secouant sur ses épaules une claire rosée. Tantôt sa chair pâle se fondait dans l’écume, tantôt elle s’allongeait sur le flot sombre,
‘semblable à un coquillage nacré que l’eau mollement amenait à la rive.
Et lorsque sur la grève elle se redressait, alors, debout et nue, elle peignaït en chantant ses longs cheveux aux reflets d’or.
Et voici comment elle chantait :
«Je suis née sur la mer, là-bas, très loin, parmi les brouillards. Le vent du large a emporté mes premiers cris. Le souffle de l’orage a dispersé mes premiers gémissements.
« Je suis née sur la mer. L’eau était grise comme la cendre, le ‘ciel était couvert de vapeurs; les voiles flottaient en lambeaux, les cordages sifflaient dans l'air comme des serpents irrités.
« Je suis née sur la mer. En vain le pilote éperdu pesait sur le gouvernail; les rameurs hors d’haleine luttaient en vain contre les flots, et leurs plaintes, à
chaque effort, se mêlaient aux plaintes de ma mère déchirée.
«Je suis née. Et tout à coup le ciel s’est ouvert, l’azur a paru, l’eau est devenue bleue, le soleil a percé la brume comme la flèche perce le cerf en fuite.
«Et ma mère m'a prise de ses mains affaiblies, et mon père s’est penché sur mon sourire, et les mariniers ont étendu sur moi leurs mains ensanglantées.
«La nef s’inclinait doucement, d’ici, de là, comme un berceau d’osier. La vague fut ma nourrice aitentive; l’écume légère a baisé mes petits doigts.
« J'ai respiré à pleine poitrine l’air salé, j'ai crié de joie quand passaient les bandes d’alcyons aux ailes vastes; par Jeu, mon père agitait devant mes yeux sa lance ornée de crins. Les
QUn jour, ma mère me serra si fortement que je pleurai; et quand on m’ôta de ses bras, il y avait des pleurs dans tous les yeux. |
«Les flots se sont écartés pour recevoir la belle reine. Elle a le casque en tête, son torse est habillé du haubert bleu; le bouclier cache ses jambes; la lance est jetée en travers du bouclier.
€ Voilà ce que m’apprit mon père, quand j'eus l’âge d'entendre; et il m’a dit que la reine semblait une Valkyrie endormie, comme dans les chansons du Nord. »
Sur la grève, peignant et séchant ses boucles fauves, Dahut récitait aussi cet autre poème :
LA CHANSON DE DAHUT
« Bel Océan qui me vis naître, tu m'as bercée comme une mère, et, quand j'étais enfant, tu jouais avec mot comme une sœur aînée.
« Maintenant je suis grande et belle, ma chevelure couvre mon dos, mon sein est blanc et bien fait. Prendsmot dans tes bras comme un amant.
«Prends-moi dans tes bras; ils sont si puissants qu’ils renversent le plus haut rocher, si doux qu'ils effleurent le sable sans en déranger un grain.
« Mais pour moi tes bras seront toujours doux et caressants; tu ne me briseras point sur l’écueil; tu ne m’entraîneras pas dans tes noirs abîmes.
« Je t’appelle, et tu viens, docile comme le coursier que j'aime. Je te nomme, et tu t’agenouilles à mes pieds, et tu m’enlèves sur ta croupe argentée, tu bondis sur les plaines liquides.
« Tantôt, amant jaloux, tu me roules dans ton manteau pour cacher aux cieux ma nudité; tantôt, amant orgueilleux, tu me portes comme une fleur superbe, comme le plus beau joyau de tes cassettes.
«Que me donneras-tu pour présent d’amour? Que me donneras-tu pour cadeau d’épousailles? Quelles parures chercheras-tu dans tes trésors innombrables ?
« Tu n’es pas un amant de tous les jours, je ne suis point une fiancée vulgaire. Je ne veux ni les voiles blancs, ni les couronnes, ni les bijoux de tout le monde.
«O mon amant, Ô mon esclave, que feras-tu pour que je sois la plus belle et la plus désirée, pour que
devant mot les yeux s’éclairent, les lèvres pâlissent?
« Tu tireras de ton ombre les perles dont l’éclat ressemble à celui du crépuscule, tu me les offriras dans des coquillages de pourpre; et elles envieront la nacre de ma gorge et de mes épaules, elles s’effaceront à la clarté de ma chair.
«Tu feras sortir de tes gouffres les coraux grands comme des arbres et couronnés d’algues comme la forêt l’est de feuillage; ils sont moins rouges que ma bouche, moins roses que mes ongles polis.
«Et les poissons de tes profondeurs, les poissons aux couleurs d’opale changeantes comme tes eaux, tu les jetteras sur mon passage; mes yeux sont plus brillants que leurs écailles, plus capricieux que la lumière sur les vagues.
« Alors tu me donneras les richesses des vaisseaux naufragés qui dorment dans tes repaires, tous les trésors que tu as gardés comme un avare et qui jamais ne devaient reparaîire.
« Pourquoi, sur les récifs, as-tu brisé tant de nefs richement peintes? Pourquoi as-tu meurtri tant de matelots? Pour qui as-tu semé d’épaves les grèves désertes?
«J’aurai tous les biens que portaient les galions étrangers; j'auraitout ce qui coûta tant devies d'hommes, tant de larmes d’épouses et de mères.
« Mais mon désir est immense comme toi, bel Océan, mon ami. Les trésors que tu me donneras ne me plairont qu’un instant.
LA CHANSON DE DAHUT
«Je veux le cœur de tous les hommes qui arrêteront mon regard, de tous ceux dont le nom frôlera mes lèvres, de tous ceux que distinguera mon caprice.
«Je veux que pour moi l’époux délaisse l’épouse, que le frère haïsse le frère, que le père repousse ses enfants. Je veux que jamais ne se refuse celui que j'aurai choisi.
« Tous ces amants tu me les donneras, ô mon amant jaloux, mon seigneur, 6 mon bel Océan courroucé! Et je te servirai à ton tour, car tous ces amants je les livrerai à ta fureur.
« Je te les livrerai repus de mes caresses, endormis sous mes embrassements; et tu prendras d’eux ta ven- geance, tu les étoufferas dans ion étreinte, tu accro- cheras leurs débris aux pointes des écueils.
«Et tu me vengeras ainsi de mes faiblesses de toutes les heures; car je ne puis maîtriser mon cœur, éteindre le feu qui brûle mes sens.
« Mais pour moi tu seras toujours obéissant, docile et tendre; jamais ta colère ne se tournera contre moi, jamais ta grande voix ne retentira pour me maudire.
« Car tu m'aimes et m’appartiens, bel Océan qui me vis naître, toi qui m'as bercée comme une mère, toi qui jouais avec moi comme une sœur, au temps où Je n'étais qu’une enfant. »
Des pêcheurs rapportèrent qu’un soir la princesse Dahut, remontant de la grève et parvenue au som-
met du rocher, avait lancé dans les flots son anneau d’or; et une vague énorme, un tourbillon d’écume avait jailli, escaladé la falaise, et saisi comme en un enlacement la fille de Gradlon.
À ce prodige les pêcheurs avaient fui, non sans ouïir, dans la nuit tombante, le rire éclatant de
Dahut.
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