SE
EEE laissé, presque seul. Si grande est sa tendresse pour Dahut, sa fille bien-aimée, qu’il a renoncé à la contraindre ou à la conseiller. De faiblesse en faiblesse, il s’est démis de tout pouvoir; le voici retombé dans livresse et la mélancolie. Mais, chez Dahut, les festins, jeux et danses ne cessaient point. De la ville on voyait jusqu’au matin les fenêtres éclairées de mille lumières, on enten-
dait les chants et les rires, le son des harpes, la rumeur joyeuse des convives.
Et, à chaque fois qu’elle assemblait ses fidèles, Dahut faisait seoir près d’elle un nouvel amant, et elle se pressait à son côté, lui faisant un collier de ses beaux bras blancs, l’enveloppant de sa chevelure parfumée et le baisant aux lèvres devant tous; puis elle voulait qu’il bût à la coupe où elle s’était désaltérée, qu’il mordît au fruit qu’elle marquaït de ses dents; puis encore elle le saisissait au col et le tenait prisonnier sous son regard embrasé, jusqu’à le faire frissonner de désir, jusqu’à lui arracher une douloureuse plainte. Et l’on applaudissait autour des tables, et l’on vidait, aux amours de Dahut, les hanaps d’or. Et chacun, en soi, brûlait d’être celui que Dahut ferait frissonner et crier sous son regard.
Alors, pour elle, de tous les pays du monde accoururent les plus nobles fils. Vinrent des cavaliers fameux, grands pourfendeurs et destructeurs de citadelles ; ils portaient haubert à mailles doubles, heaume de bronze, et ils étalaient leurs blessures glorieuses. Vinrent des princes en litières dorées, ayant écuyers, pages et fauconniers, chevaux caparaçonnés de pourpre et d’argent, et ceux-là s’abreuvaient à des gobelets incrustés de pierreries. Vinrent des rois aux nombreux cortèges, traînant leurs conseils, leurs évêques et leurs meilleurs vassaux, conduisant leurs favorites sur des chars aux essieux d’or attelés
LE MASQUE MAGIQUE
de cavales blanches. Vinrent des chevaliers errants sur des destriers fourbus ; ils étaient fiers, guenilleux et querelleurs. Il vint des gens à cheveux blancs, d’autres qui sortaient à peine de l’enfance; il en vint de beaux et de laids, de hardis et de timides, de prodigues et d’avares ; il en vint qui menaient des chariots pleins de marchandises, et d’autres qui avaient dû vendre leurs biens pour se faire un équipage; il en vint de si malades et défaits, qu’ils rendaient l’âme au seuil de la cité.
Et tous, cheminant par terre ou par eau, seuls ou en bel arroi, s’en allaient vers Ys à cause de Dahut, la fille de Gradlon de Cornouaille. Et Gradlon les recevait en grande amitié, et Dahut leur présentait gracieux visage, souriant à ceux qui étaient jeunes et bien tournés. Mais tous, aussitôt qu’ils avaient contemplé la princesse, ils tombaient en amour d’elle, perdant le sens et le repos, ne songeant plus à regagner leurs domaines, mais seulement à respirer, vivre et souffrir près d’elle.
Lors, pour attirer la vue de leur dame, pour lui plaire et en être aimés, ils accomplissaient prouesses sur prouesses, en chasse, en tournoi d’armes, en joute d'esprit et de bons mots. Jalousement ils se disputaient un regard, un geste de Dahut, et se tuaient les uns les autres au moindre propos. D’autres, dédaignés tout à fait, languissaient et mouraient de mal sans remède.
Ah! tant de cœurs étaient épris de Dahut la belle! À Ys et dans la contrée, nombreux aussi étaient les jeunes hommes ayant l’œil vif, la taille haute, le rire sonore, fils de marchands, de pêcheurs ou de serfs. Dans la foule pressée au port, quand partaient les nefs aventureuses, dans les assemblées où les bardes disaient les vieux lais, dans les fêtes religieuses, au clair de lune, sur la lande, Dahut paraissait, éveillant partout de brûlants désirs. Aucun de ceux qui la voyaient, fût-ce une seule fois, ne la pouvait oublier. Elle-même n’oubliait point ceux dont la beauté et la force l’avaient frappée; elle s’enquérait de leur nom, de leur demeure, et les gardait bien en mémoire, jusqu’à l’heure où naïissait son.caprice.
Parmi tous l’aimait Sylven, page de Gradlon; Dahut l’avait rencontré, tenant le flambeau à la porte du roi. Il avait de fins cheveux blonds, un doux et grave visage; son corps était frêle un peu, ses mains étaient très blanches; en ses yeux pâles habitait son âme loyale et candide. Devant lui Dahut s'était arrêtée, riante et charmée soudain.
De ce jour, l’adolescent ne connut paix ni sommeil; à tout instant, en tous lieux il cherchait la princesse; mais si elle approchaït, il fuyait comme larron surpris, ou bien devenait si blême et tremblant, son sang quittant ses membres, qu’il s’accotait à la muraille par crainte de choir. Dahut, cepen-
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dant, semblait indifférente, sans plus le regarder que les pierres du chemin. Or elle le voyait bien, sentait le trouble et la peur du gentil page; et, malicieusement, elle se réjouissait en son cœur, car elle voulait qu’on souffrît et pleurât d’elle.
Ainsi en grande peine languissait Sylven, ne dormant, ne se nourrissant plus, errant comme fol par la ville et les jardins, répétant des mots insensés, évitant ses compagnons et amis de jeu, la mine défaite, les yeux gonflés de larmes et d’insomnie.
Et beaucoup le plaisantaient au passage.
— D'où vient, Sylven, ton mal? Si c’est de tête, il.est de bonnes herbes et onguents; si c’est’ de cœur, il est de belles filles pour le guérir.
Mais il fuyait les discoureurs, disant en lui-même :
— I] n’est herbe ni onguent, il n’est maîtresse qui me guérisse. Ah! sûrement j’y périrai, si Dieu ne me sauve.
À la fin il n’y put tenir, et pensa se donner la mort pour échapper à son tourment.
— Que ferai-je ? songeait-il, sinon chose déraisonnable pour quoi je serai honni et raïllé, car plus ne puis vivre de la sorte. Mais mieux vaut disparaître.
Il était dans ce sentiment, et déjà il affilait une dague pour se percer, quand vint chez lui un homme tout caché par un manteau noir. Et cet homme lui dit :
— Sylven, quelqu’un m'envoie qui vous souhaite
santé et plaisir, et désire vous voir promptement,
mais en secret. Donc, ce soir, à la brune, montez au château du rocher par le sentier qui commence à la grève; au bout de ce sentier est une porte basse à demi voilée par les ronces; près de là se dresse un arbre dont les branches touchent le sol; sous l’arbre mettez-vous, observant la porte, et, quand s’ouvrira cette porte, hardiment montrez-vous.
Tout palpitant et plus pâle que si le poignard eût été en son sein, Sylven demanda :
— À cette porte, qui m’attendra ?
L'homme au noir manteau répondit : |
— Amour et vaillance se soucient peu de savoir.
À quoi Sylven comprit qu’il avait audience de sa dame, et se renversa, pâmé de joie. Mais le messager lui dit encore :
— Gentil page, prenez ce masque de soie et, lorsque vous viendrez, placez-le sur votre visage afin que nul ne vous reconnaïsse. Ainsi le veut votre dame, et, si vous ne le faites, la porte basse du château demeurera close.
— Je le ferai, s’écria Sylven.
Et, à la brune, il courut au lieu indiqué, le visage abrité du masque; d’amoureuse fièvre il frissonnait et délirait. L’huis s’étant ouvert, il fut tiré dans un sombre corridor et conduit, par des voies souterraines et des escaliers logés dans les murailles, à la chambre où était Dahut, couchée sur un lit de pourpre.
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Il se jeta aux pieds de sa maîtresse et, s'étant promis de prononcer mille doux serments d'amour, il ne put que murmurer :
— Oh! ma dame, ici même en cet instant je veux mourir.
Et il le crut, car Dahut, se penchant, le baisa aux lèvres lentement, comme pour y boire la vie de l’enfant. Et quand elle l’eut ainsi baisé, elle le releva et lui dit : É k
— Il messied de mourir au seuil du bonheur.
Apprends cela, Sylven, et aussi que tu ne mourras point si je ne l’ordonne.
— Ah! dit-il, le front rayonnant, quand vous l’ordonnerez, volontiers je mourrai.
Il ne vit point le regard sombre de Dahut; peutêtre eût-il reculé. Mais non : aveugles et vains sont les amants heureux; confiance est leur loi.
À l’aurore Dahut dit à Sylven :
— Bel ami, voici le jour : il vous faut partir.
— Hélas! soupira-t-il.
Tendrement elle le reprit :
— Pourquoi gémir après si charmante nuitée?
Et Sylven la prenant en ses bras :
— Ah! je maudis le jour qui de toi m’arrache. Comment ne le point haïr ? Comment, absent, croiraije à ma félicité? Saurai-je si je n’ai point fait ce rêve d’un humble page ayant pour mie la fille de son roi?
Dahut lui sourit.
— Il ne s’agit de page ni de roi, Sylven; vous êtes plus noble de cœur que les plus nobles, et Die tous le plus grand si je vous aime.
Et Sylven dit :
— Je m’enfermerai, tirant les draperies de ma chambre pour n'être pas blessé du soleil. Ainsi garderai-je entier, dans l’ombre, votre souvenir jusqu’au soir qui me ramènera vers vous.
— Oui, ce soir. Mais partez, ami, l’heure s’avance.
Lorsque Sylven fut prêt, elle le rappela.
— Ami, m’aimez-vous ?
— Vous m'affligez, amie. Mais éprouvez-moi, s’il vous est venu quelque doute.
— Ne m’avez-vous point juré que votre vie m’appartient ?
— Toute, Dahut.
— Et s’il me plaisait d’user de mon droit?
— Je vous bénirais de le faire.
— Enfant, dit-elle, allez et me soyez fidèle. Pour le retour, suivez le même chemin et le même guide qui vous ont conduit céans. Et, de grâce, ne manquez point de mettre le masque de soie sur votre visage, afin que nul ne vous puisse connaître, car il en adviendrait pour moi grand’ honte et dommage par la colère du roi.
Elle noua elle-même les rubans qui tenaient le masque et, poussant doucement son ami, elle le renvoya, ferma sa porte.
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Or Sylven, quand il fut dehors, aperçut l’homme noir qui marchaït devant lui, montrant le chemin; et comme il arrivait au couloir souterrain, tout à coup il sentit que le masque qu’il portait le serrait à la gorge et aux tempes, et l’étouffait; il tenta de s’en défaire; mais le masque était enchanté, la soie s'était changée soudain en acier, et il étranglait Sylven.
L'enfant rendit une plainte, faiblit sur les genoux, et aussitôt il tomba roide mort.
L'homme au manteau noir, lorsqu'il le vit étendu, s’approcha, lui retira le masque et, le chargeant sur son épaule, il gagna la porte basse donnant sur le chemin ; là attendait un cheval tout noir comme son maître. L’homme se mit en selle, ayant jeté devant lui le corps du page, et il courut le long de la mer.
Près de la pointe du Raz est le gouffre de Plogoff, où l’eau tourbillonnante se précipite avec un bruit terrible dans les cavernes du sol; alentour on dit que c’est une des entrées de l’Enfer. Au bord du gouffre de Plogoff, l’homme noir arrêta son cheval et laissa choir du haut de la falaise le cadavre de l’infortuné Sylven.
Non loin de ce lieu, des pêcheurs ramenaïent leurs filets lourds de poisson; or, quand ils virent sur le rocher l’homme noir, ils abandonnèrent leur pêche et s’enfuirent à force de rames, sans tourner la tête.
Car, bien des fois, on avait rencontré le cavalier
mystérieux galopant au petit jour, portant un fardeau en travers de la selle, et les bonnes gens affirmaient que quiconque l’osait contempler en face trépassait de male mort.
Ainsi, en sûreté, l’homme noir s’en allait livrer a l’Océan les amants de Dahut la belle, le caprice
de Dahut ne passant jamais les premiers rayons de l’aube.
GUÉNOLÉ
CRETE UR le conseil de l’évêque Corentin,
7 Gradlon avait donné le moutier de Landevenec à Guénolé, fils de Fracan; c’était un homme de bien, remarquable par sa continence et sa piété. Une discipline parfaite, 4 une règle sage rendirent sa maison EXXEEEEEEEEEEE célèbre et prospère entre toutes. Guénolé observait une austérité si merveilleuse, qu’on regardait partout comme un don de Dieu qu’il la pût souffrir sans ruiner son corps. À toute époque il n’était vêtu que d’une peau d’auroch sous laquelle il avait un dur cilice, mangeait d’un pain mêlé de cendre, et deux fois seulement la semaine, dans le temps consacré à la pénitence, couchaïit sur un lit d’écorces avec une pierre pour chevet; jamais
il ne s’asseyait, et il ne disait l’office qu’à genoux, les bras étendus. Dans cet état, il se trouvait comblé de grâces, favorisé d’extases et apparitions divines, et doué du pouvoir de faire des miracles. Un jour qu’il était à l’église, priant en sa posture . coutumière et avec grande ferveur, Dieu se montra à lui, l’air attristé, et lui parla ainsi :
— Guénolé, s’il est en ce pays beaucoup de mes créatures qui m’aiment et me servent pour leur salut, combien d’autres ne font que se perdre, ainsi qu’on le peut voir en cette ville d’Ys que tu connais à cause de ses vices et de ses débauches. 7: |
— Hélas! Seigneur, répondit le saint abbé, vous savez qu’il n’est pas de jour où je ne prie et ne me mortifie pour cette malheureuse ville en perdition, afin qu’elle s’amende et sorte de son impiété.
— Ah! Guénolé, dix ans de tes prières, dix ans de tes jeûnes ne rachèteraient pas la moitié des crimes qui s’y commettent.
— Quoi! Seigneur, à ce point ont-ils lassé votre patience ? : | |
— Ils l’ont tant lassée que ma colère est sur eux.
— Seigneur mon Dieu, ayez pitié, car ils sont aveugles plus que coupables; ne les frappez point | sans leur donner délai pour se déprendre du mal.
Dieu dit à Guénolé :
— $Sais-tu bien toutes les abominations qui se font chez ces gens d’Ys? |
GUÉNOLÉ
— Seigneur, ils sont fourbes, luxurieux, adultères; ils blasphèment votre nom et n’aiment que les richesses de ce monde. Ils ne suivent pas les offices, ils n’entrent point dans votre temple; l’église qui leur fut ouverte est délaissée tant, que l’herbe en obstrue le seuil, que l’ortie pousse le long des murs, que l’hirondelle fait son logis sous le porche.
— Est-ce tout, Guénolé?
— Non, Seigneur; ils ne fréquentent que les auberges et mauvais lieux; ils boivent à l’excès le vin et la cervoise; ils n’ont souci que de vivre à leur aise et d’abuser de tous leurs sens.
— Guénolé, est-ce là tout leur péché?
— Non, Seigneur. Ils sont vaniteux de leurs corps, ils ne se vêtent que de beau drap, de soie, d’or et d'argent filé; ils portent colliers, bijoux, anneaux et bracelets; ils se couvrent de parfums et de fards.
— Guénolé, n’y a-t-il point d’autres choses ?
— N'est-ce point assez pour attirer votre justice, Seigneur mon Dieu! |
— Ah! Guénolé, Guénolé, je leur pardonnerais d’être cupides, impies, vains et débauchés; je leur ferais grâce pour leur paresse et leur perfidie. Mais ils ont le cœur plus dur que la pierre de la montagne, ils ne savent point faire oublier leur opulence ; ils chassent les pauvres comme bêtes féroces, s’ils ne les plongent en géhenne ou ne les pendent honteusement; jamais en aucun lieu on ne fit tant de pri-
sons. À tout cela, Dahut, la fille de Gradlon, joint d’horribles outrages au corps du Sauveur; sache, mon bon serviteur Guénolé, que, chaque jour, à sa requête, vingt de ses chevaliers s’en vont, pour l'amour d’elle, communier aux chapelles voisines et lui rapportent les hosties qu’elle jette aux pourceaux ou qu’elle souille en ses orgies. Souffrirai-je plus longtemps telle injure ?
Guénolé se prosterna, le front à terre.
— Seigneur, soit faite votre volonté!
Mais Dieu lui dit encore :
— L'heure de la justice est proche. Voici ce que je t’ordonne, Guénolé : tu te lèveras, tu iras vers cette cité infâme et tu lui manderas, en mon nom, que terrible sera son châtiment si elle ne se repent à l'instant même.
Lors Guénolé se lève, serre sa ceinture de corde et, prenant un bâton, il quitte son beau moutier, il se met en chemin, il se hâte.
Et, cheminant, il songeait :
— Infinie est la miséricorde du Très-Haut; une bonne action efface les pires crimes. Ne pourrai-je donc trouver en cette ville un seul élément de salut ? Ah! de tout mon cœur j’exhorterai ces pécheurs à la pénitence; je les ramènerai au bien, si Dieu m'’assiste.
Il alla, demandant son pain aux villages et aux métairies, dormant à peine sur le talus des routes et ne sentant point la fatigue.
GUÉNOLÉ
Et quand il fut à Ys, il vit les rues désertes, les maisons vides. Il passa devant l’église; ah! quoiqu’il s’y attendît, son âme en fut tout endeuillée : l’herbe et la ronce couvraient les degrés et le parvis; par les fenêtres entraient et sortaient, en jouant, des bandes d’oiseaux; les murailles s’effritaient sous les atteintes du vent et des orages.
Guénolé soupira, le saint homme, et, traversant la ville, il arriva sur le port, où il rencontra un grand concours de peuple. C’était l’heure, en effet, où l’on ouvrait les portes de la digue pour laisser pénétrer la marée montante et emplir le bassin; cette manœuvre, comme on le sait, était accomplie par les Korrigans; mais ceux-ci restant invisibles, la foule croyait que les lourds vantaux se mouvaient d’euxmêmes par quelque ressort secret, et ne manquait jamais d’accourir à ce spectacle.
L’abbé de Landevenec, en son pauvre accoutrement, ne pouvait passer inaperçu parmi les riches Cornouaillais amplement et gentiment habillés et coiffés de hauts chaperons : bientôt il fut entouré de rumeurs hostiles; l’un disait :
— Quel est ce mendiant, ce porte-malheur?
Un autre s’écartait en se bouchant les narines; un autre aigrement criait :
— À la hart le lépreux! N’avons-nous plus de corde pour les mal venus de cette sorte?
Et, sans doute, le reclus allait être vilainement
SE
traité, quand tout près de là s’élevèrent des cris d’effroi : et soudain la foule oscilla et s’ébranla pour faire retraite vers la cité.
Il était advenu que, le bassin étant rempli, les portes de bronze, au lieu de se refermer comme à l’ordinaire, étaient demeurées béantes; c’était bien par la volonté de Dieu, ou plutôt parce que les Korrigans, connaissant la présence du saint moine Guénolé, s’étaient enfuis, comme font toujours les démons, gnomes et spectres devant les élus du Seigneur; en sorte que l’eau, franchissant toujours la digue, montait dans le port et menaçait la ville.
Vingt hommes s’élancèrent; mais le flot, bondissant déjà par-dessus la jetée, les renversa comme fétus de paille et roula leurs corps à la grève.
Lors Guénolé, voyant le péril, fendit la multitude affolée; invoquant le nom de Dieu, il s’avança vers la mer qui bouillonnaïit ; et, posant le pied sur l’eau, il continua de marcher aussi aisément que sur le pavé du port, que sur la terre sèche d’une belle route; et quand il fut à hauteur des portes de bronze, il les toucha, disant : :
— Par la vertu du Christ, refermez-vous!
‘Et les vantaux de se joindre aussitôt. Guénolé revint, glissant légèrement sur les flots, et la foule, qui l’attendait muette de stupeur, s’écarta devant lui; et dès qu’il fut au milieu d’elle, il s’écria :
— Amis, apprenez les voies de Dieu; il me con-
GUÉNOLÉ
duit vers vous qui l’avez tant offensé, et d’abord il vous donne une preuve de sa miséricorde en vous préservant d’un grand dommage. C’est pourquoi vous devez rentrer en vous-mêmes, déplorer vos fautes et vous repentir; et Dieu vous recevra en sa bonté.
Et il dit encore :
— Vous avez bâti contre la mer, et vous vous servez d'elle pour des entreprises coupables; mais la mer est plus forte que vous, elle vous envahira et submergera vos demeures. De même, vous avez bâti contre Dieu dans vos âmes, mais Dieu vous brisera si vous ne l’apaisez promptement.
Et il les conjura de faire pénitence et de chercher leur salut dans le renoncement aux choses périssables et l’amour des choses éternelles. Autour de lui, hommes et femmes courbaient le front, et, lorsqu'il eut fini, ils s’en allèrent, graves et silencieux. Quelques-uns s’approchèrent de Guénolé et, lui baisant les pieds, lui parlèrent ainsi :
— Saint homme, ayez-nous sous votre sauvegarde et enseignez-nous, car nous voulons confesser et expier nos erreurs.
Guénolé fut joyeux et il les bénit :
— Allez, dit-il, et gardez confiance.
Le lendemain il redescendit dans la ville pour achever son œuvre. Mais il s’aperçut bientôt que le miracle de la veille était oublié; sur son passage,
Fini Nf Arisnna Lilonm:
les citadins riaient et l’accablaient de quolibets; les enfants le suivaient en dansant et lui lançaient des pierres. Et Guénolé entendait qu’on discourait ainsi de lui :
— Voilà le méchant sorcier, le faiseur de sortilèges. Si nous ne nous défions de lui, malheur nous en adviendra.
La nuit qui vint, Dieu apparut à Guénolé :
— Mon bon serviteur, ne persiste point; ces gens ont des yeux et ne veulent voir, ils ont des oreilles et ne veulent entendre. Le châtiment est prêt.
Mais Guénolé le supplia :
— Seigneur mon Dieu, retenez encore votre ire; souffrez que je tente encore de les convaincre; point n’ai perdu l'espoir.
Et, plein de foi, il parcourut à nouveau la ville) prêchant aux uns, remontrant aux autres. La saison était chaude, le soleil ardait cruellement sur le sable, sur les murailles et dans les carrefours; mais Guénolé ne sentait point la brûlure de l’air, tant l’emportait son zèle; seulement il s’étonnait de ne trouver sur son chemin que figures alarmées, groupes chuchotants; et il apprit que l’eau commençait à manquer, les sources étant taries par l’extrême chaleur; que déjà, pour l’épargner, on abattait les animaux inutiles.
Le quatrième jour, elle manqua tout à fait, ce qui provoqua des attroupements de populaire et
GUÉNOLÉ
de vives plaintes qui montaient jusqu’au château de Gradlon, inquiétant fort le roi et sa fille.
En ce danger, vainement Dahut invoquait les
Korrigans naguère dociles à ses ordres; ils ne répon-
daient plus, éloignés par la vertu du saint abbé de
Landevenec.
Quand Guénolé se montra sur la place publique parmi les gens assemblés, mille regards soupçon- neux l’arrêtèrent, et quelqu'un des mécontents le désigna : À
— Celui-ci est la cause de nos maux. Dès la venue de ce moine, l’Océan nous voulut envahir; et voici que les puits sont à sec, que les fontaines ne coulent plus et que nous devons périr de soif. Il eût fallu fermer la ville au maudit ou l’en chasser. Mais maintenant il est trop tard; puisse-t-il être puni, du moins, pour ses maléfices!
— Amis, répondit Guénolé, vos maux naissent de vous, et non d’ailleurs; et ces maux, que sont-ils auprès de ceux qui vous sont promis si vous n’entrez résolument en pénitence.
Ces propos, loin de calmer le peuple, l’irritaient contre le saint homme; déjà les plus violents entouraient Guénolé, impatients de le maltraiter. Mais lui, posant sur eux son calme et doux regard, leur demanda :
— Quel est votre sujet de plainte?
— Fourbe, dirent-ils, tu le sais bien; l’eau manque
aux puits et aux fontaines. Où la prendrons-nous ?
Guénolé répliqua :
— À la source d’où jaillit la seule onde fraîche et salutaire tant pour les corps que pour les âmes.
Et, remontant la ville, il marcha vers la colline sur laquelle était construit le château merveilleux de Dahut; et la foule le suivait, sans cesse grossis- | sante et pleine de murmures. Au bas du roc, il se tourna vers ses compagnons.
— Confesserez-vous, dit-il, le Dieu vivant, s’il vous reçoit en sa pitié, s’il fait surgir de ce rocher aride une claire source?
Tous s’écrièrent d’une voix :
— Nous le confesserons.
Alors Guénolé frappa le rocher de son bâton; sous le coup jaillit une source si abondante, qu’elle s’épandit en un large ruisseau; et ce ruisseau courut vers la mer.
Et le peuple tomba à genoux, pleurant et hautement louant Dieu. Et Guénolé leur dit :
— Comme du rocher a jaïlli ce flot précieux qui jamais ne tarira, puisse votre foi être sincère et durable; par là seront rachetés tous vos péchés; par là sera fait votre salut.
Incontinent il rouvrit l’église, où il admit de nombreux fidèles à la pénitence; et, parmi eux, beaucoup se dépouillaient de leurs biens en faveur des pauvres.
Hélas! trois jours n’étaient pas écoulés, déserte
GUÉNOLÉ
redevint la chapelle; à leurs plaisirs, à leurs amours étaient revenus les gens d’Ys. Et Dieu apparut encore au saint homme, dans un songe.
— Guénolé, Guénolé, ton zèle est sans profit, mon jugement est prononcé; tu ne rendras point la vie à ce qui est pourriture, tu ne donneras pas au ver de terre les ailes qui l’élèveraient au ciel.
Et Guénolé le supplia sans défaillir :
— Seigneur, si mes œuvres vous sont agréables, ne vous retirez point de moi en cette épreuve; suspendez votre glaive, laissez à ces malheureux une dernière chance de pardon.
Dieu lui répondit :
— O mon bon serviteur, tes œuvres me sont une telle joie que je t’accorde cette faveur. Mais s'ils te résistent encore, aucune prière nouvelle ne me fléchira.
À quelque temps de là, il se fit à Ys de belles cérémonies et réjouissances pour le jour anniversairé de la naissance de Dahut, la fille bien-aimée du roi; et cela fut cause de tant d’orgies, vilenies et honteuses actions, que le bon Guénolé se lamentait, balançant s’il ne renoncerait pas à sa folle tâche. |
Pendant ces fêtes, il y eut un grand tournoi, et le moine fut entraîné par les curieux jusqu’au champ où se faisait ce tournoi. Sous un dais d’écarlate avait pris place le roi Gradlon, souriant à Dahut assise
a son côté, et ne la quittant presque point des yeux, tant il l’aimait tendrement. Ah! sans cet amour démesuré, que de peines eussent été épargnées! Autour d’eux se pressaient cent nobles damoiselles en beaux atours, cent chevaliers vaillants en bliauts de soie brodés de fils d’or; et tous applaudissaient aux prouesses, encourageant les vainqueurs, gourmandant les couards et maladroits. |
Cependant sur la lice s’abordaient les jouteurs. Il y avait là de loyaux adversaires, de braves champions; parfois les bonnes lances pliaient ou se brisaient sur les hauberts maïllés, sur les écus aux couleurs éclatantes, sans qu’un des combattants mordît la poussière, sans que fléchît son bon destrier.
‘Il advint qu’un chevalier fut touché et bouté hors de selle si rudement, qu’il demeura sur le pré, roide et vomissant à gros bouillons son sang; et quand on vint à lui, on le trouva mort. Lors il se fit un grand tumulte, les uns gémissant, les autres conseillant; et les proches du défunt, réunis autour du corps, menaïient leur deuil bruyamment, tant que plusieurs parmi les assistants pleuraient de compassion. À
— C'était, disait-on, un si bon et joyeux chevalier, et si jeune encore! Il a chevauché ici à la male heure. Hélas! sa mère, sa fiancée sont pâmées; c’est pitié de les voir.
Guénolé, entendant cela, entra dans le champ,
GUÉNOLÉ
s’approcha du baron couché sur l'herbe, et il dit à ceux qui étaient là :
— Éloignez-vous, afin que je parle à cet homme; mais d’abord apprenez-moi son nom.
— Son nom était Mailoc; il était de noble famille, preux et bien aimé de tous.
Le saint abbé mit genoux en terre et pria; et puis, prenant le mort par la main, il lui dit :
— Mon frère Mailoc, au nom de Celui qui t'a créé, je te commande de te lever sur tes pieds.
À ces mots, le chevalier se leva, tout plein de vie, les membres sains et entiers, souriant comme s’il se fût éveillé d’un doux rêve, et il marcha, plus fort et valide que jamais.
Et Guénolé parla aux gens d’Ys en ces termes :
— Croyez enfin et soumettez-vous à Dieu votre Seigneur. Abandonnez vos tâches criminelles, vos plaisirs qui offensent le ciel et ces divertissements où vos âmes gagnent l’enfer. Je vous le dis, vous êtes semblables à cet homme quand il gisait sans mouvement; la parole de Dieu vous ressuscitera comme elle a ressuscité Mailoc, et vous naîtrez à la véritable vie.
Dahut, les voyant hésitants et contraints par le moine, se dressa, toute pâle et tremblante de fureur, et elle fit un signe à deux chevaliers qui, tout adoubés sur leurs coursiers, attendaient au bord du champ; et, à ce signe, ils pénétrèrent au galop
dans la lice pour faire leur joute. Guénolé s’avança entre eux; ils poussèrent leurs chevaux sur lui et le jetèrent bas cruellement.
Le reclus, se relevant et secouant la poussière de sa robe, courut au dais où trônaient Gradlon et Dahut la belle; et, tendant son bras frémissant, il cria d’une voix terrible :
— Roi méchant, roi lâche et débile, est-ce ainsi que tu sers Dieu qui te conduisit vers Corentin, dans la forêt, pour accomplir par toi ses desseins en Cornouaille? J’aperçois la couronne à ton front, le sceptre à ton poing; ce sont vaines figures. Une femme règne en ton lieu, et, devant les crimes de cette femme, les saints du paradis se voilent la face. Impureté est le nom qu’elle porte, Idolâtrie le diadème qui brille sur ses cheveux, Malice le manteau qui cache sa gorge. Par ta faiblesse, Dieu est honni là où il est maître; entre Lui et toi il n’y aura point de paix, Gradlon, si tu ne chasses à l’instant de cette ville ta fille Dahut, l’infâme, la pernicieuse; et de la part de Dieu, roi, je te l’ordonne.
Gradlon baïissa les yeux et ne répondit. Cependant Dahut, fixant sur Guénolé son regard sombre comme une nuée d’orage :
— Moine, dit-elle, sors de mon chemin. Que ton Dieu donne ses ordres au reste du monde, je le lui laisse; mais cette cité est mienne, et nul n’y parlera haut, nul n’y sera obéi que moi.
GUÉNOLÉ
Mais Guénolé la menacça :
— Comment oses-tu élever la voix devant l’envoyé du Seigneur, femme vouée au Démon? Retourne à ta fange, retourne à ton lit où sont couchés avec toi les vices hideux, les fautes pour lesquelles il n’est point de pardon : Le stupre, l’inceste, la sodomie. Mais cesse d’opprimer ce peuple qu’a racheté le sang du Christ. |
Et Dahut, ricanant et le défiant, lui répondit :
— Ce peuple, écoute-le.
Guénolé prêta l’oreille, et il ouït la clameur qui montait aux barrières du champ :
— Le tournoi, le tournoi! Que l’homme de Dieu soit jeté hors! Qu'il laisse la place aux braves chevaliers !
Le moine laissa retomber sa tête sur sa poitrine; les larmes envahirent ses paupières, coulèrent sur sa barbe dure. Et, ayant médité, il murmura :
— Que soit faite la volonté de Dieu! Que s’abatte le juste châtiment!
Alors du ciel descendit une voix puissante qui disait : |
— Avez-vous entendu comment l’homme de Dieu parlait à Gradlon, dans Ys ?
«Ne vous livrez point à l’amour, ne vous livrez point aux joies insensées ; après le plaisir, la douleur.
« Qui mange la chair des poissons sera mangé par les poissons; qui dévore sera dévoré; et qui boït le
vin et la cervoise boira l’eau comme un poisson; et qui n’a pas Su, saura. » |
Le peuple s’enfuit de tous côtés, et Guénolé sortit du champ et de la ville.
Pour le suivre il n’y eut que Mailoc, le chevalier tiré d’entre les morts; celui-là se fit moine à Lan:devenec; et, plus tard, il s’en alla au pays de Linhès où il fonda un moutier, y mena digne et pieuse vie, et saintement mourut.
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L'ÉTRANGER
CES ERS le printemps ,arriva par la
grand’route un chevalier d’étrange
f@) aspect, en magnifique équipage.
F< En vérité, nul prince, nul fils d’empereur n’avait marché vers ŸYs en tel arroi, ni déployé pareil train d’hommes, de chevaux et de chars.
Devant lui venaient quatre hérauts soufflant, aux carrefours, dans des cornets d'ivoire; derrière lui, des soudoyers, pages, varlets et gens d'armes, tous vêtus d’un habit mi-parti noir et couleur de feu.
Quant au chevalier, rouges étaient son justaucorps et son manteau, rouge son chaperon, rouge son cheval; comme flamme resplendissaient sa barbe et ses cheveux; mais son teint était si pâle que le
sang ne courait point, en apparence, dans les veines de ses joues et de son front; d’un reflet singulier brillaient ses yeux; ses mains étaient longues et fines, aussi pâles que le visage, et terminées par des ongles aigus et recourbés.
Ceux qui croisaient le cortège s’émerveillaient, et ils riaient aussi à l’aspect d’un vilain nain bossu, couvert d’une peau de bouc, que le chevalier portait en croupe.
Gradlon reçut son hôte à grand’ joie, ainsi qu'il n’y manquait jamais, et ils se lièrent d’amitié. Dahut considéra l’arrivant et ne dit mot; mais soudain se troublèrent ses yeux hardis, et, parmi les servantes proches, on la vit tremblante et prête à choir.
L’Étranger, quand il fut requis de se nommer, prétendit gaiement qu’il ne le pouvait avant certaine date, ayant là-dessus fait gageure et serment.
— Dame, dit-il à Dahut, rien ne vaut mon nom, sil ne vous agrée. Donc baillez-m’en un à votre guise; je jure qu’il me sera cher et tâcherai de le porter à votre honneur.
Dahut la belle sourit à ce propos.
— Sire chevalier, répondit-elle, si je vous baillais un nom, malgré la façon dont vous nous venez et tout ce mystère, je vous appellerais « Celui que j’attendais ». |
— Et sans doute, dame, serais-je ainsi joliment nommé.
L'ÉTRANGER
— Mais point ne le ferai, dit-elle, et verrai si jusqu’au bout vous tiendrez votre gageure.
— Ah! belle, la devrais-je perdre, je voudrais que ce fût ici et par vous, comme vaincu par une grâce et des charmes qui n’ont point de rivaux.
Après cela recommencèrent les fêtes, bals et festins. Et, passé quelque temps, Dahut interrogea l’Étranger, le prenant à part.
— Sire, vous plaît-il d’être en ma ville d’Ys?
— Dame, répliqua-t-il, comment ne m’y plairais-je pas, si je vous y contemple et entretiens chaque jour. Toutefois je vous avouerai que j’y suis venu sur le dit des divertissements, jeux, galanteries et autres douces choses qui s’y font à tout moment; or je n’y observe rien qui ne se rencontre en des cités moins renommées, et j'en ai du dépit, s’il vous faut tout dire.
— Hé! sire chevalier, n’avez-vous point admiré hier ce brillant tournoi ?
L’Étranger fit la moue, par dédain.
— Rompre écus et lances, courir la bague, ce sont plaisirs d’enfants, amusettes de pages; couronnes vertes, rubans d’or sont maigre butin pour des barons vaillants.
— Et quel butin leur conviendrait mieux?
— Belle, vos mille chevaliers ne sont-ils point épris d'amour?
— Certes, tous ils sont amoureux.
— Et de qui? De vous, dame. Vous font-ils pas maints serments ? | |
— Il n’en est un qui, vingt fois par jour, ne me supplie de l'envoyer à la mort. |
— Mais vous les traitez de fols, en leur accordant regards, sourires et baisemains. Amie, à peu de prix vous mettez vos faveurs. Combien parmi ceux-là les payeraient autrement, s’il vous en venait l’envie!
— Que dites-vous, sire, et quelle est votre pensée?
— Elle est que des amants brûleraient de s’affronter pour leur maîtresse, non à l’arme de tournoi, mais à l’arme de combat. Ah! le gage conquis si durement par la lame, l’épée et la masse, et dans le sang d’un rival, quelle est sa valeur pour qui le reçoit, pour qui le donne! |
À ce discours, Dahut tressaillit de méchante joie.
— Sire, dit-elle, vous êtes subtil et de bon conseil. Ainsi feront donc mes chevaliers, s’ils m’aiment : de moi ils n’auront plus rien qui ne soit payé de sang courageusement versé.
De ce moment, les bons chevaliers s’entre-tuèrent sous les yeux de Dahut et pour son plaisir. Mais toujours il en arrivait, de tous les pays du monde; pour un homme meurtri, deux vivants se présentaient, demandant à prouver leur amour par bataille et à gagner quelques menus biens contre leur vie.
De ces défis, querelles et tueries souffraient et se plaignaient les gens d’Ys, car il leur fallait sans trêve
L'ÉTRANGER
ramasser les morts, soigner les blessés, ce qui les jetait en noire humeur. Et ils murmurèrent que c'était honte et folie de faucher dans leur jeunesse tant de barons et damoiseaux.
Et l’Étranger dit à Dahut :
— Les vilains vous accusent pour vos amusements. Ont-ils oublié que de vous ils tiennent tout ce qu’ils possèdent; que, sans vous, ils seraient nus et misérables, vivant de poisson sec, couchant aux trous des falaises? Que ne punissez-vous leur sotte audace! |
Lors il iui donna des avis, si bien qu’elle convoqua les principaux de la cité, dissimulant sa colère et les accueillant courtoisement :
— Est-il vrai, fit-elle, que par moi vous êtes riches et considérés, pourvus de beaux logis et chauds vêtements; que vos femmes et filles portent colliers d’or, anneaux de nacre, pendants de corail; que vos affaires sont prospères et vos coffres pleins en la mauvaise saison? |
Ils le confessèrent, disant :
— Reine, c’est là votre œuvre.
— Et de cette œuvre, dit-elle avec enjouement, jamais je ne vous réclamai salaire. Or que feriezvous pour moi, en échange ?
— Ah! reine, répondirent-ils voyant sa façon plaisante, tous nos biens sont à vous; à vos pieds nous les déposons.
Gaiement se prit à rire Dahut; et, comme par jeu :
— Je les accepte donc, dit-elle. Demain préparez des chars où chacun rangera son or, son argent, ses bijoux, ses vases de métal et ses habillements les plus précieux; attelez à ces chars vos meilleurs chevaux; placez sur eux vos fils et vos filles. Moi-même j'irai recevoir de vous ce tribut, et à mon vouloir en ferai l'emploi.
Sans crainte et se prêtant à cette fantaisie, les principaux de la ville allèrent de porte en porte.
— Sachez ce que vous ordonne Dahut, notre belle princesse. à
Et ils disaient :
— Assurément elle cherche qui de nous a su le mieux profiter de ses largesses, et pense lui baïller en remerciement le double de ce qu’il montrera. Amis, ne cachez rien de vous à Dahut.
Le lendemain, les gens d’Ys amenèrent sur le port des chariots enguirlandés de fleurs et de feuillage, où ils avaient entassé leurs trésors et réuni la belle jeunesse de la cité. Et sur le port ils trouvèrent des palefreniers qui, tout aussitôt, excitant les chevaux à coups de fouet et d’aiguillon, poussèrent les équipages à la mer où tout fut englouti.
Plus tard vinrent à Ÿs des ambassadeurs du roi de Vennes; et ils dirent à Gradlon :
L'ÉTRANGER
— Notre maître vous envoie salut ét amitié; il nous commande de vous porter ce bref.
Et voici ce qu’il y avait dans le bref :
«Roi Gradlon, un mien vassal qui me fit injure mortellement a cherché refuge en Cornouaille. Selon le droit et la paix qui est entre nous, je te requiers soit de le saisir et me le livrer, soit de donner licence à mes gens de le suivre sur ta terre et d’en tirer prompte justice. »
Gradlon assembla son Conseil et dit à ses fidèles :
— Oyez ce que me mande le roi de Vennes, et conseillez-moi. À quoi me résoudrai-je ?
‘Ils lui répondirent :
— Les rois se doivent entr’aide. Selon le droit et la paix qui est entre vous, accordez au roi de Vennes ce qu’il vous mande, car vous-même l’avez maintes fois requis de pareille manière sans qu’il vous ait jamais refusé
Or l’Étranger, apprenant ce qui se décidait dans le Conseil, dit à Dahut :
— Le roi de Cornouaille est-il donc sujet du roi de Vennes ?
— Point, sire chevalier, dit Dahut.
— Pourquoi donc lui laisserait-il le passage sur ses terres, ou lui remettrait-il un hôte qui se fie en sa loyauté ? Et si le roi de Vennes a fait acte de vassal, pourquoi le roi de Cornouaille l’imiterait-il ?
En vérité, de cela les gens de Vennes auront grand profit, plus que d’une victoire; ils se riront de vous et partout répéteront qu'ils ont fait céder, sans bataille, les fiers Cornouaillais.
Dahut se rendit en hâte au Conseil, où elle parla de même, ajoutant :
— Mon père, veuillez déclarer rebelle et félon quiconque parle de livrer son hôte.
Mais un vieux chevalier se leva et dit hautement :
— Roi, femme ne vaut ni pour la guerre, ni dans le Conseil; vos féaux pensent qu’il n’est de traître que parmi ceux qui provoquent aux querelles sans gain ni gloire. Remettez donc, sire, ce méchant vassal aux mains de son maître, et vous témoignerez non de dépendance, mais de noblesse; et sachez que, ce faisant, vous défendez votre propre honneur.
Dahut railla le vieillard :
— Messire, blancs sont vos cheveux; je comprends que combats, dangers et fatigues de guerre vous rebutent. Mais il est ici de jeunes barons qui ont les cheveux noirs et le sang rouge, et qui ne craignent point les hommes de Vennes.
Et, contraignant Gradlon, elle ordonna qu’on écrivît des lettres de refus; à quoi les ambassadeurs répliquèrent : Go
— Roi Gradlon, notre maître passera de force; il vous haïra et traitera sans merci.
Ayant pris congé, ils s’en retournèrent tout con-
L'ÉTRANGER
fus. Le roi de Vennes fut si courroucé, qu’il réunit une nombreuse armée et guerroya cruellement son voisin de Cornouaille; lors il y eut de grandes dévastations, tueries et rapines, sacs de villes et incendies de récoltes; et il y périt, sans besoin, beaucoup de bons et vaillants seigneurs.
la cour de Gradlon, il y avait un N vieux chevalier vertueux, riche, 2 de mœurs pures et d'esprit droit:
ln il s’appelait Kébius; c'était lui qui, Ÿ dans le Conseil, voulait qu’on reçût la demande du roi de Vennes;
mais son avis n'avait point prévalu; de là était née cette longue et mauvaise guerre.
Il avait deux fils, Hoel et Rivelin, également prudents et estimés; et tant ils ressemblaient à leur père, que d’eux l’on disait :
— Qui est sage comme Kébius? c’est Hoel; qui est sage comme Hoel? c’est Rivelin.
Tous trois s’indignaient justement des marques de faveur et privilèges octroyés à l’Étranger sans
nom, car rien ne se passait à YŸs que celui-ci n’eût prévu, disposé, ordonné à sa fantaisie. Or, un jour, Kébius prit à part ses fils :
— Enfants, c’est pitié de voir un inconnu, n’ayant de titres que sa belle mine et sa hardiesse, mieux traité qu’un baron fidèle. De quel pays est cet homme? Nul ne le peut deviner, car il a parcouru toutes les parties du monde et parle toutes les langues. Est-il de noble sang? Il a fière apparence, j’en suis d'accord; mais son âme est basse, ses actions sont noires et perfides. Depuis sa venue, rien n’advient qui ne soit deuil, fléau, misère. La guerre faite par son plaisir fut vaine et douloureuse. Ah! quelle faiblesse est celle du roi Gradlon! II laisse le sceptre en quenouille, il souffre qu’une femme nous gouverne, qu'un étranger nous humilie. Fils, cela me paraît présage de malheur pour la Cornouaille, mon cœur le sent vivement; tout ira malement, si nous n’y veillons et portons remède selon ce que j’ai médité. Vous m'’êtes garants que ni haine, ni jalousie ne m’entraînent, mais seulement amour de notre terre, honte de rencontrer en la maison de méchants serviteurs. Êtes-vous avec moi?
Hoel et Rivelin répondirent :
— Nous sommes avec vous, et agirons ainsi que vous l'avez résolu. UE
— Donc, dit le vieux Kébius, nous délivrerons la ville de ce maudit, car il n’y aura point de repos à
LE BRANLE DES TRÉPASSÉS
Ys tant qu’il y vivra et sera maître. Sachez qu’il est allé aujourd’hui dans la campagne; postons-nous sur son chemin et offrons-lui le combat courtoisement, homme contre homme. Nous voici trois; s’il tue le premier, il trouvera le second; et s’il tue le second, le dernier vengera les autres; et si nous y demeurons tous, — ce que Dieu ne veuille! — du moins ne verrons-nous pas les tristes choses qui se préparent.
Les fils approuvèrent. Ils sautèrent en selle et chevauchèrent jusqu’à bonne distance des remparts. Le chemin que l’Étranger suivrait au retour gravissait la falaise, s’inclinait dans le ravin, coupait ensuite une plaine où passait un large ruisseau. Près de ce ruisseau, Kébius mit pied à terre et dit à Hoel :
— En qualité d’aîné, tu seras le premier à la bataille. Pousse ton cheval vers le sommet de la falaise; tu guetteras l’ennemi devant ce rocher qui domine la route. Va et garde-toi, car il est fort et plein de ruse.
Hoel courut vers la crête. Et le Mes appela Rivelin.
— Tu te cacheras dans le fossé, au fond du ravin. Si l’Étranger force le passage contre Hoel, il descendra la pente au galop; place-toi en travers et arrête-le. Fils, tu es moins vigoureux que ton frère, mais plus souple et astucieux; attends le moment
favorable, ménage ton souffle, ne serre pas l’adversaire de trop près; mais quand il lèvera le bras, glisse-lui ton épée sous l’aisselle en faisant écarter ton cheval.
Il embrassa ce fils qu’il chérissait plus tendrement que l’autre. Ah! que ne soupçonnait-il quel était son rival! Rivelin partit et s’embusqua à l’endroit dit, | sous des noyers. Quant au vieux chevalier, il attacha sa monture à un arbre proche et s’établit au gué du ruisseau, et il songeaïit :
— Hoel est robuste, Rivelin est adroit; mais jeunesse est bouillante et téméraire, prompte aux fautes mortelles. Kébius a deux fils, beaux et généreux, et il est regardé avec envie; ce soir, peut-être sera-t-il plaint comme un père infortuné!
Il tomba dans de sombres pensées; sa barbe s’épandit sur sa poitrine, pareille à une neige éclatante. Et il songeait encore :
— Le père ne survivra point à ses fils. Si le méchant défait les jeunes hommes, comment succomberait-il devant le vieillard? Et pourtant mon bras fut d’acier, mon corps de bronze; sur moi se sont émoussés les glaives, brisées les masses d’armes; mes ennemis m'ont craint, mes amis m'ont respecté comme le plus brave et le plus heureux dans la mêlée. Hélas! ce temps est loin. Honni soit l’âge qui courbe ma taille et raidit mes membres! Mais pourquoi m’endeuiller? Mes fils sont de rudes jou-
LE BRANLE DES TRÉPASSÉS
teurs ; et s’ils faiblissent, je retrouverai, pour vaincre, ma vigueur d’autrefois.
Vers le soir seulement l’Étranger s’en revint, suivant la ligne de la falaise. Quand il fut sur la crête, il aperçut un cavalier barrant le chemin; c’était Hoel qui poussa sur lui : |
— Messire, il faut en découdre. L’un de nous restera sur la place. Donc défendez-vous, je vous prie, car je ne vous ménagerai point. |
Et il le chargea, l’arme haute. L'Étranger arrêta son cheval, et soudain entre Hoel et lui s’ouvrit un fossé profond, comme si la foudre eût touché le sol, comme si la montagne se fût rompue. Le coursier du Cornouaillais manqua des quatre pieds; Hoel fut jeté contre Le rocher où son crâne se fendit; sa cervelle jaillit alentour; il demeura sans vie dans la poussière.
L’Étranger n’avait point tiré l’épée, ni fait un mouvement. Quand il vit Hoel étendu, il donna de l’éperon et s’éloigna hâtivement. Mais dans la ravine était Rivelin, qui de loin lui cria :
— Hoel est mort. Ah! félon, de ma main tu périras.
Et il s’élançait, le vaillant fils, quand du sol, sous lui, sortit une flamme si puissante qu’elle enveloppa le cheval et l’homme, s’éleva jusqu’au faîte des noyers qui bordaient la route. Et le cheval furieux bondit à droite, à gauche, emportant Rivelin, tous
deux brûlants comme torches de résine, comme meules de paille.
Lors, plus vite vers la plaine courut l’Étranger. Le vieux Kébius, assis sur une pierre au gué du ruisseau, le vit déboucher du chemin creux; lorsqu'il reconnut le rouge coursier, Le rouge manteau, une grande peine l’étreignit; il pleura et déchira sa poitrine.
— Hélas! par orgueil j’ai perdu mes enfants.
Puissé-je avoir la force de punir le meurtrier : après cela, volontiers je mourrai.
Et il dit à l’Étranger qui s’approchait du gué :
— Descends; il sied d’achever ton ouvrage. Je combattrai à honneur et loyalement comme ont fait mes fils.
* L’Étranger croisa les bras et sourit. Ah! son sourire fut tel, que le vieillard, pâlissant de colère et hors de lui, donna de l’épée au poitrail du cheval; et le coup fut si rudement appliqué qu’il eût percé une muraille. Or il arriva merveille : l’épée se brisa net par le milieu, comme frêle branchage. Kébius prit sa lance, la pointa; la lance se rompit à la poignée. Il rugit et voulut frapper de la main; son bras retomba inerte. Le vieux chevalier fut saisi de désespoir. al
— Maudit soit Le sorcier! son cheval est enchanté, son corps est couvert d’une armure invisible. Ah! voilà bien pourquoi sont morts mes bons fils!
Et le malheureux se plongea son couteau dans
LE BRANLE DES TRÉPASSÉS
le sein; il chut au bord du ruisseau dont l’onde fut teinte de sang; ses blancs cheveux s’accrochèrent aux touffes des roseaux.
Cependant, en son castel, Dahut languit et soupire. Ah! comme son front altier se penche, comme ses yeux sont voilés de souci! Elle ne rit plus de son beau rire; elle gémit et cherche l’ombre. À ces signes elle comprend qu’elle aime. Et qui aime-t-elle ? L’Étranger, celui qui entra dans Ys sans se nommer, dont nul ne sait la maison ni la naissance. |
Érrant sous les arbres, au jardin que la nuit pé- nètre, elle se livre à ses pensées : | — Tous ceux qui m'ont vue me désirent, tous ceux à qui j'ai parlé m'ont voué leur âme; mais mon cœur, tumultueux comme la mer, était froid comme elle; la lassitude était la compagne de mon caprice. Les gentils chevaliers qui m'ont tenue en leurs bras, le masque les a étouffés, l’homme noir les a couchés sur son cheval, Plogoff les a engloutis; du moins avaient-ils connu le baiser de Dahut toute une nuitée, et leur sort est enviable. Mais combien d’autres, dédaignés ou lassés de mes rigueurs, trafnent leur vie odieuse et mourront de leur peine. Ah! “maintenant, amour se venge et me torture.
« Cet étranger, quelle secrète puissance est en lui qui m’a liée et soumise? À sa voix mon cœur cesse de battre, mes os se fondent, tout mon être s’anéan-
tit. Il ordonne, j’obéis; il me regarde, je lui appartiens tout entière. Dahut, fière Dahut, quel maître t’es-tu donné? Il est indifférent à ton amour, il l’ignore : et pourtant tout le révèle à chaque heure, tes paroles et tes silences, tes élans et tes dédains; car Vainement tu aurais tenté d’enfermer en toi cette dévorante ardeur. Nul n’y est insensible; lui seul est aveugle et sourd; ou peut-être ne veut-il voir ni entendre. Que ferai-je ? M’efforcerai-je de le séduire, de l’amener à merci? J’ai mille pièges pour conquérir les amants; comment résisterait-il? Mais s’il résiste, s’il me repousse et me raille? Ah! pauvre Dahut! » |
Ainsi se lamentait la belle princesse, cheminant sous la feuillée, au soir tombant.
Tout à coup, l’Étranger est devant elle; dans la demi-obscurité, son manteau, sa barbe semblent de flamme; ses yeux luisent comme étoiles aux nuits sans lune. Dahut le contemple, l’admire; et elle frissonne d’angoisse et d’amour, tandis qu’il la salue honnêtement.
— Dame, en ce joli jardin quel rêve menez-vous, seule ainsi? | ‘ Elle détourne la tête, ne répond. Ils marchent côte à côte sous les ramures basses où s’endorment les oiseaux, et voici que Dahut s’enhardit.
— Sire, vous dirai-je ce qui me rend songeuse? De vous quelque chose assurément m'étonne.
LE BRANLE DES TRÉPASSÉS
— Est-il vrai, amie? Si c’est faute, j’y pourvoirai;, si c’est abus, j'y veillerai.
— Ami, dit Dahut, n’est-ce point par votre conseil que les chevaliers de ma cour joutent à grand
dommage, par la lance, la masse et l’épée, tant que “beaucoup en ont péri ou sont maltraités de graves blessures ? |
— De moi fut le conseil, belle, et pour l’agrément de vos chevaliers; car les vainqueurs ont douces récompenses, les tenant de vous; et personne n’a trouvé trop dure la bataille.
— Personne si ce n’est vous, messire.
— Que dites-vous là, Dahut, belle amie ?
— Qu’à cette bataille point ne prenez rang. Que de fois j’ai suivi des yeux, vous croyant reconnaître, un baron habile et vaillant. Jamais vos traits ne m’apparurent sous le heaume levé du vainqueur.
— Ah! ne m’accusez point de couardise.
— Sire, le pourrais-je? votre flèche joint l’oiseau dans le nuage, votre épée frappe à mort le sanglier; nul n’a plus que vous d’adresse et de courage. Donc vous ne sollicitez point ces tant hautes récompenses que l’on tient de moi, et les laissez à d’autres sans regret.
À ces mots, l’Étranger répond :
— Mieux vaut ne les point rechercher, dame, que souffrir de vous voir les donnant à chacun.
Ah ! comme le cœur de Dahut palpite et s’oppresse.
Cette réponse, est-ce raïllerie ? est-ce aveu caché ? Elle touche la main du chevalier, cette main est ardente, de fièvre sans doute.
— $ire, votre main brûle comme le feu.
— Amie, tout brûle ainsi en moi et autour de moi, Gardez-vous.
Joyeuse, Dahut se serre contre lui.
— Ah! je voudrais être consumée de ce feu, s ’jl n’est mensonge. Mais que sais-je de vous, en qui il n’y a que mystère? Bien subtil qui vous connaftrait à vos propos, bien imprudent qui jugerait vos actions. Vous êtes aussi peu semblable aux autres hommes que le soleil aux flambeaux de cire; vous possédez les sept arts des mages, vous lisez dans “les astres et dans les regards, vous changez en or les vils métaux, en soie la laine grossière; vous avez des philtres qui domptent les chevaux; et vous avez des yeux qui soumettent les âmes les plus sauvages.
— Belle, cela n’est guère, dit l’Étranger riant; je puis davantage; et vous l’éprouverez, car s’il vous plaît, je ferai devant vous danser les trépassés. Tantôt, sur la route, je trouvai embusqués le vieux Kébius et ses deux fils; ils m’ont attaqué, pour leur malheur; tous trois sont demeurés sur le champ bien punis et rendant leur dernier soupir.
— Sire, dit Dahut, voilà bonne nouvelle: ils me haïssaient vilainement, montrant mauvais visage et. faisant les censeurs en toutes choses.
LE BRANLE DES TRÉPASSÉS
— Or, amie, contre leur goût ils s’amuseront ce soir, folâtreront et danseront avec nous; n’est-ce point, de notre part, aimable jeu, courtoise revanche ?
Le soir venu, accoururent en la grande salle dames et damoiselles, chevaliers et pages, ceux et celles qui, à l’ordinaire, s’ébattaient et réjouissaient avec Dabut, souvent jusqu’à l’aube. Et ils remarquèrent qu'il n’y avait en la salle musique ni musiciens, hormis un nain bossu soufflant dans son biniou; et c’était le nain que l’Étranger menait en croupe lors de son entrée à Ys. Les fols l’entourèrent, le raillant à l’envi. |
— Holà! beau ménétrier, as-tu conduit les noces du Diable? Quel pas nous enseigneras-tu? Est-ce la danse des Korrigans sous la lune?
Au premier coup de minuit, le nain commence de jouer un branle. Tous se taisent ; ils écoutent l’air qui est vif et saccadé, que nul n’a jamais entendu. Maïs soudain, à ces sons étranges, une angoisse terrible les étreint, un frisson traverse Leurs os, glace leur sang; ils se considèrent l’un l’autre et se voient blêmes et défaits, tremblants sur leurs jambes. Et voici que d’elle-même s’ouvre la porte; trois danseurs, apparaissent, liés entre eux par une chaîne, les bras enlacés, la main dans la main : c’est Kébius, c’est Hoel, c’est Rivelin.
Le vieux baron a la poitrine nue, un couteau y est enfoui jusqu’au manche ; autour a jailli le sang
noir, souillant le bliaut de soie, collant les fils de la longue barbe blanche. Hoel le brave montre son crâne fendu, sa face écrasée; son vêtement taché de boue porte de larges déchirures. Rivelin, le gentil fils, est tout dépouillé, le corps noir et séché par le feu, la peau arrachée par lanières. Les malheureux! ils avancent, tournent, reculent, au rythme de la danse, les yeux éteints, les nerfs crispés par la mort; et leurs pieds frappent les dalles avec un affreux bruit d’os entrechoqués.
A ce spectacle, un silence d’épouvante pèse sur les assistants; ils veulent fuir et ne peuvent se mouvoir; ils veulent s’écrier, et leur bouche n’exhale aucun son.
- Seule riait et plaisantait Dahut, assise sous le dais, l’Étranger debout près d’elle :
— Ah! sire, quel branle joyeux! Comme ces bons trépassés ont galante tournure! Comme leur danse est noble et gracieuse!
— Amie, répondit-il, que direz-vous quand dansesera derrière eux gaie et nombreuse compagnie ?
Lors il pressa du geste le nain bossu, et le nain se mit à jouer de telle sorte que, par prodige et sortilège, dames et chevaliers, contre leur gré, s’accou- plèrent, et que toute l’assemblée, dansant le branle, suivit Kébius, Hoel et Rivelin. Et c'était merveille d’admirer les figures grimaçantes de ces beaux cavaliers, de ces gentes damoiselles. Ah! nul de ceux-là
LE BRANLE DES TRÉPASSÉS
n’y prenait son plaisir; l’horreur se peignait sur leurs traits, dans leurs yeux hagards; et, peu à peu, leurs corps devenaient froids et roides comme ceux des trois morts; ils marchaient et tournaient pareils à des statues de pierre.
L'heure passe, et le nain souffle toujours dans son biniou, et la musique se fait plus alerte et plus sautillante. Déjà danseurs et danseuses sont recrus, la sueur découle de leurs fronts à larges gouttes; certains poussent des cris aigus, d’autres sourdement gémissent. Bientôt la ronde se précipite; il semble qu’un tourbillon furieux parcourt la salle, ébranle la muraille, avec le bruit de l’orage sur les forêts.
Proche est l’aurore, et tout à coup, au loin chante le coq. À ce signal, d’elle-même, pour la seconde fois s’ouvre la porte; et dans la nuit moins sombre s’élance, disparaît la danse infernale, derrière le ménétrier bossu, derrière les trois trépassés.
Aucun de ceux qui la dansèrent n’est revenu.
LES CLEFS D'ARGENT
ERPPREREESISESSSS AHUT, la belle princesse, est tour- : mentée par son désir. Elle a les cheveux en désordre, les joues embrasées de fièvre, les paupières bleues d’insomnie. Elle chasse ses écuyers, ses pages et ses queux qui la veulent divertir, elle bat ses
EEE servantes qui la consolent. Sous la courtine étendue, elle pleure, se lamente éperdument.
— Amour me déchire, amour me tue; je n’y puis tenir; si celui que j'aime n’est à moi, j'en mourrai. Ah! comme il me dédaigne et se rit de mon ennui! Ne lui ai-je pas fait mes aveux? N’ai-je pas gardé sa main en les miennes? N’a-t-il pas deviné, par mes regards, ma pensée? Et quelle pensée, fût-elle enfouie au fond du cœur, lui serait cachée? Qu'il
m'aime enfin, qu'il me caresse dans ses bras, qu'il me prenne tout entière, qu’il me délivre de mon mal! Ensuite de lui je me vengerai bien. Mais maintenant je ne saurais, car il m’a séduite et ensorcelée.
Et elle cherche en son esprit comment attirer : le cruel; elle bâtit cent projets qu’elle abandonne tour à tour. .
— Il le faut donc, songe-t-elle; je lui enverrai le masque magique dont la vertu oblige à m’aimer,
à se rendre à moi.
Elle décide et appelle l’homme noir, son messager secret d’amour; mais l’homme n’est pas au château, et personne ne le connaît.
— Eh bien! se dit Dahut, j’agirai seule.
Aussitôt elle fait des lettres, tendrement écrites, pleines de douces plaintes.
« Ami, qui tenez mon cœur, ne cesserez-vous de le traiter sans pitié ni ménagement? Las! j’en suis meurtrie, et mon état vous tirera des larmes. Si vous ne souhaitez ma perte, ce soir présentez-vous à la petite porte de la falaise. Et je vous prie, en grâce, de prendre ce masque de soie afin que nul ne vous soupçonne. Si vous ne venez, ami, demain vous me verrez morte. » |
Elle confie ces lettres et le masque magique à une fille dont elle est sûre, elle lui ordonne de faire diligence. Puis elle tresse et parfume ses cheveux; elle
7e at Ir
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chausse des pantoufles de vair, elle se pare d’une tunique de fin tissu, d’un bliaut brodé d’or; elle choisit ses plus riches joyaux. Qu'elle est belle en ces atours!
Le jour passe. Dès le crépuscule, Dahut l’impatiente courut à l’endroit du rendez-vous; l’Étranger était là, mais sans masque.
— Ah! messire, qu’avez-vous fait ? Assurément quelqu'un vous aura rencontré, à ma honte, sur ce chemin.
L’Étranger répondit :
— Qu'est-il besoin de masque, quand déjà chacun de nous en porte un sur le visage?
À cette parole, elle le considéra, effrayée.
— Il vous plaît souvent ainsi de me dire des mots que je ne puis comprendre. Mais de vous je souffrirai tout. Suivez-moi; s’attarder ici, c’est grand péril d’être surpris. |
Elle l’entraîna vers sa chambre, ornée de lits profonds couverts de laines et de fourrures, de tapis épais, de coussins d’écarlate; des colonnes de jaspe et de marbre soutenaient la voûte; un jet d’eau chantait dans une vasque d’argent.
“Ils s’assirent, Dahut aux pieds de l’Étranger.
— Beaucoup voudraient, dit-il, contempler ainsi Dahut la fière, qui jamais ne supporta d’amants qu’à ses genoux.
— Il ne m’en souvient plus, dit-elle. Avant cette heure, je n’ai point vécu.
L’Étranger sourit en sa barbe de flamme.
— Ah! dame, quel merveilleux amour est-ce là!
— Ami, vous me raillez encore. Néanmoins je vous apprendrai pourquoi je vous chéris ainsi; et peut-être alors, me croirez-vous. J'étais enfant lorsque le roi mon père me conduisit au tombeau du saint reclus Guethenoc, où se produisaient des miracles; or j’aperçus, à l’entrée du tombeau, un seigneur d’une belle stature; il avait, comme vous, manteau rouge et rouge chaperon, sa barbe et ses cheveux étaient de la couleur des vôtres; ses yeux luisaient, sire, comme vos yeux; et il avait cet air railleur et doux, cette figure étrange et noble que vous avez, qu’on n'oublie point. Et je demandai au roi Gradlon : « Père, qui est ce chevalier là « debout? » Tout étonné, mon père me regarda : «Fille, que dis-tu ? Il n’y a là que blanche pierre, « que verts cyprès. » Mais moi je le voyais, et vers lui je m’avançai; et quand j’étendis le bras pour le toucher, il disparut : je ne sentis sous mes doigts que la dalle froide du sépulcre. Plus tard, messire, j'interrogeai à ce sujet un vieux barde qui vivait près du palais, harpant pour distraire le roi et lui chantant des lais; ce vieillard savait le commencement et la fin de toutes choses; il alla dans la lande où sont les pierres sacrées, et, au retour, il me dit : « Dahut, défends-toi de celui que tu vis au tombeau «de Guethenoc; s’il t’approche, fuis; s’il te pour-
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« suit, cache-toi et ne te laisse découvrir, car de lui « te viendront larmes, ruine et mort. » Aussi, à votre arrivée, quel fut mon trouble! Il me souvint surle-champ du vieux barde, et l’idée de fuir s’empara de moi. Mais sitôt que vous m’eûtes parlé, mon cœur par enchantement se calma; je vous souris; lorsque vous me priâtes de vous baïller un nom, rappelez-vous ma réponse : « Vous êtes celui que j'attendais ». De ce moment, sire, je fus à vous.
— Donc, dit l’Étranger, malgré l’avis du barde, vous n’avez point de crainte?
— Dahut ignore la crainte, quoi qu’il doive advenir.
Amoureusement elle frôla l’Étranger de ses cheveux si fins; et celui-ci, en cette belle toison, glissa sa main pâle aux ongles aigus. Soudain un bruit sourd s’éleva du côté de la mer, un coup de vent terrible heurta les murailles, pénétra par les fenêtres, arrachant les lourds rideaux, renversant les flambeaux de cuivre. Dahut pressa son ami : |
— Sire, je vous prie, montez à la tour, observez l’Océan.
L’Étranger obéit; et il revint, disant :
— Le ciel est gris comme plomb, l’Océan bouillonne, le vent du large siffle dans les rochers; les oiseaux marins, apeurés, tournent sur le rivage.
— Ah! fit Dahut, c’est signe de tempête. Ami, ce soir, l’Océan va se courroucer furieusement, par
dépit et jalousie. Sachez-le, avant de vous connaître, je n’aimais que lui, je lui donnais mon âme et ma chair, je le caressais et baïsais chaque jour; et il m'était soumis comme le plus tendre serviteur. Tous mes amants, hors lui, ne m’ont occupée que pour la joie d’une heure, pour une étreinte rapide, pour une nuitée sans lendemain; et l'Océan, mon seul amant véritable, n’était point jaloux d’eux, car je lui livrais leurs corps inertes au gouffre de Plogoff. Tous, je les lui abandonnai sans regret : les preux pleins de gloire et d’honneur qui me montraient les blessures reçues pour mon droit, les jeunes chevaliers, curieux d’aventures, qui cherchaïent en mes yeux l'étoile de leur fortune, les damoiseaux timides et rougissants qui pleuraient sous mes baisers. Ami, tous je les ai jetés à l’Océan, et il effaçait d’eux à son aise la trace de mes lèvres. Mais vous! Il comprend que mon amour l’a quitté, et il gronde, il menace. N'importe; à vous, non à lui j’appartiens maintenant.
Au dehors grandissait l’ouragan, battant le château comme bélier de guerre; sur ses fondements de granit tremblait le rocher.
— Ami, dit Dahut, montez encore à la tour et voyez bien ce que fait l’Océan.
Il monta à la tour, bientôt redescendit.
— Le vent m’a voulu jeter bas; tout est noir et sinistre; le bruit de l’Océan est celui que feraient
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mille chariots sur le pavé, mille arbres précipités de la montagne; des colonnes d’écume escaladent la falaise, s’élèvent jusqu’aux nuées. |
Dahut sourit avec orgueil.
— Qu'il rugisse et nous assaille! La digue bâtie par les Korrigans le brave; bien closes sont les portes de bronze, et seul le roi Gradlon a les clefs d'argent qui ouvrent la mer.
— Oh! dit l’Étranger, Gradlon n’a pour royaume que la Cornouaille, et il est plus puissant que l’empereur romain, puisqu'il commande à l’Océan.
Et vers Dahut se penchant :
— Belle qui tant m’aimez, pour mon plaisir que feriez-vous ?
— Pour votre plaisir, mon seigneur, je ferais vilenie ou prouesse, je serais folle ou sage, je tuerais votre rival ou le baïserais, à votre volonté.
— Donc, amie, si je vous les demandais, vous me donneriez les clefs d'argent qui ouvrent la mer?
Dahut tressaillit, une extrême pâleur voila son front.
— Ah! sire, ce que vous demandez, je ne le puis accorder. Les clefs sont au roi Gradlon, pendues à son col; de jour, de nuit, il ne les quitte.
— Sur sa couche paisiblement le roi dort; prendre à son col les clefs d’argent serait prouesse facile, Dahut!
Elle s’inclina, pareille à une fleur que courbe la
tempête, et ne répondit. Puis, s’étant levée pour satisfaire son ami, ses jambes se dérobèrent, elle glissa sur les coussins :
— Ah! je ne puis m’y résoudre, murmura-t-elle. : Voyez cette faiblesse; en vérité, c’est triste présage.
Lors l’Étranger la souleva, lui parla tout près de l’oreille :
— Si vous faites à ma guise, je vous dirai mon
nom, le nom caché à tous, que personne pour son
salut ne doit connaître; il est beau et terrible comme les ténèbres, il résonne comme la trompette, il éblouit comme l'éclair. Dahut, quand vous saurez qui vous embrasse ainsi, votre cœur éclatera de joie et de fierté. Et quand vous m'’aurez livré les clefs qui ouvrent la mer, nous partirons, vous et moi; dans mon royaume je vous emmènerai. Car j’ai un royaume immense; il dépasse les limites de la terre, ilest plus vaste que le ciel, ses sujets sont plus nombreux que les poissons de l’onde, que les oiseaux des forêts; on y voit des collines de gemmes, des palais de diamants, des fleuves roulant un sable d’or; là j'habite un palais de feu, aux colonnes de fumée; sous un dais de rubis se dresse mon trône de cristal. Amie, en ce pays, vous serez reine et maîtresse, si vous prenez les clefs d’argent et me les donnez selon mon vœu. |
Mais Dahut :
— Gardez votre nom, sire, et vos trésors. Rien
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ne veux que d’être aimée; et peut-être m’aimerezvous quand j'aurai trahi mon père et ma foi, quand j'aurai placé en vos mains le sort de ma ville. Venez donc; hâtons-nous.
Elle le conduit, de salle en IE jusqu’à la. chambre de Gradlon. Or quiconque eût contemplé le vieux roi sur son lit eût été plein d’admiration, tant il était beau et digne en son manteau d’écarlate, avec ses blancs cheveux cachant ses épaules, et sa barbe de neige, avec sa chaîne d’or au col. Et quiconque eût épié dans l’ombre eût aperçu la jeune fille s’acheminant vers le lit, pieds nus, à pas étouffés; au chevet de son père endormi elle s’arrête, le cœur lui manque, l’horreur de son crime la fait hésiter. Mais dans la chambre l’Étranger est entré derrière elle, et il l’encourage, il ordonne à voix basse :
— Dahut, Dahut, les clefs!
Elle se penche, elle s’agenouille; de ses doigts agiles, sans éveiller le roi, elle dérobe la chaîne d’or où pendent les clefs d’argent, les clefs qui ouvrent la mer.
Aussitôt le mugissement de la tempête devient plus fort, la chute de l’eau sur les rochers retentit dans les cours et les hautes salles. Et maintenant Dahut l’intrépide sursaute à chaque bruit; l’épouvante la gagne; elle fuit Le long des corridors obscurs.
— Ami, dit-elle toute chancelante, voici les clefs. Hélas! un froid mortel coule en mes veines, une peur invincible m’oppresse.
— Dahut, c’est le fracas de l’Océan qui vous irrite; au jour se dissipera votre frayeur.
— Ah! sire, comme je suis angoissée! Encore une fois, montez à la tour et dites-moi si cet ouragan ne va point finir, si l’aube ne commence point à paraître.
L’Étranger, en hâte, gravit l’escalier de la tour; Dahut l’accompagne, mais de loin, car son sein ne respire plus et ses membres fléchissent. Ah! l’ombre lui pèse. Comme elle désire la venue de la lumière!
Enfin elle arrive au faîte. Du firmament chargé de nuages aucune lueur ne descend. Dahut appelle son ami, elle allonge les bras pour l’atteindre, pour le toucher dans les ténèbres; elle ne sent que la froidure de l’air, que le ruissellement de la pluie.
— Sire, où êtes-vous ? Pourquoi me laisser ainsi ?
Ün immense éclair déchire le ciel. Dahut regarde autour d’elle : personne ; maïs, sur la dalle où elle s’avance, elle voit une tache noire, profondément marquée dans la pierre et dont la forme est celle
d’un pied de bouc.
monte, l’eau monte!
Dans la nuit, cette clameur vole à travers la ville; mais celui qui l’a poussée ne la répète point, celui qui l’a entendue ne l’entend pas deux fois, tant est rapide l'invasion de = la mer.
Au fond de son château dormait le roi Gradlon, dans son manteau d’écarlate; sa barbe blanche cachaït sa poitrine, ses blancs cheveux entouraient ses épaules. Le flot secouant les remparts l’éveilla; il ouvrit les yeux; à quelque distance de son lit brillait une vive lumière, une claire auréole au milieu de laquelle était un homme vêtu d’une peau d’auroch et d’une ceinture de branchages; le visage de
cet homme était grave et triste, son poing serrait un bâton noueux. Et Gradlon reconnut Guénolé, l’abbé de Landevenec, le saint reclus.
Et Guénolé, s’avançant vers le roi, parla ainsi :
— Lève-toi, seigneur, lève-toi! La mer déborde, la digue est Res À cheval! Hâte-toi de fuir.
Gradlon, sans s’émouvoir, répondit :
— Bon moine, que fais-tu là en ce lieu, à cette heure ?
Guénolé dit :
— Dieu, par grande bonté et miracle, m'envoie, car Ÿs ta ville est condamnée, tous ceux qui l’habitent y vont périr. Mais toi, tu as péché par faiblesse et amour, non par malice, et tu seras sauf. Cependant ne tarde point; déjà l’eau envahit les cours, l’eau baigne ta porte.
Le roi secoua la tête, souriant.
— Ah! tu n’es qu’un fantôme de mon rêve, je le comprends bien à ce discours. La digue est inébranlable; devant moi les portes de bronze furent closes au soir; j’ai fermé ma ville à la mer; comment la mer y entrerait-elle ? Saint abbé, laisse Gradlon à son repos!
— 0 roi, les portes, tu les as closes au soir, et pourtant elles donnent libre passage à l'Océan. À ton col tu as suspendu les clefs d’argent liées par une chaîne d’or, et les clefs et la chaîne ne sont plus à leur place.
LE CHATIMENT
A son col le roi porta la main :
— O moine, tu as dit la vérité, les clefs ont été volées pendant mon sommeil. Je suis perdu!
Guénolé reprit doucement :
— Dieu t’a reçu en sa pitié, Gradlon, pour toutes les chapelles et tous les moutiers bâtis à Quimper, et pour Landevenec où vivent, priant et se mortifiant, tant de ses humbles serviteurs. Ainsi donc, ne balance plus; bientôt il sera trop tard.
Gradlon s’élança du lit; il courut dans le palais dont la mer arrachaïit les marches, il gagna les écuries où était Morvark, le cheval noir aux naseaux de flamme, qui piaffait et hennissait de colère; et il sauta sur le dos de l’étalon qui l’emporta hors du château | PE
Morvark, le vaillant coursier, nageaït sans fatigue du côté du rivage; à travers les carrefours noyés, les rues pareilles à des torrents, il galopait, plus léger que l’air; et Gradlon sentait son cœur à demi soulagé, quand, regardant en arrière, il vit que l'Océan le suivait de près, comme le chasseur suit la biche ou le lièvre; il frappa le cheval du talon et, songeant à sa fille bien-aimée, il gémit :
— Dahut, où es-tu en cet instant? Qu'est-il advenu de toi?
Morvark, pressé par le flot qui tendait sous ses pieds un épais tapis d’écume, allait et venait à l’intérieur du rempart, faisant cent fois le même che-
min; il repassa près du château dont le flot recouvrait les terrasses et le logis, dont seuls émergeaient encore les toits de plomb, les murs élevés. Lors de l'ombre sortit une voix lamentable :
— Père, père! Sauvez-moi.
C’est la voix de Dahut; c’est, au sommet d’une tour, Dahut que menacent les vagues énormes : sa robe blanche flotte au vent, de sa chevelure l’eau découle, ses mains tremblantes font des gestes d’appel.
— Fille, me voici!
Gradlon dirige le bon coursier vers la tour, il allonge les bras; Dahut l’accole, bondit en croupe; son corps est tout trempé et frissonnant, de sa bouche s'échappe une plainte lugubre.
— Père, faites-moi grâce!
Mais à peine est-elle sur le cheval, celui-ci fléchit comme si trois hommes pesamment armés le montaient; aussitôt l’Océan l’atteint, l’enlace, d’un coup le prend aux jarrets; et Gradlon sent froidir ses genoux, ses doigts crispés aux crins de Morvark. Le noble animal frappe la mer de ses sabots puissants; hardiment son poitrail fend la houle, telle la proue d’un navire sous l’effort régulier des rames; il hennit d’orgueil et de rage et, soulevant son double fardeau, il secoue sa crinière humide. Cependant l’eau lèche ses flancs en sueur, pénètre dans ses naseaux fumants ; elle engloutit les cavaliers jusqu’à la ceinture. Le roi frissonne et pleure sur lui, sur
LE CHATIMENT
sa fille accrochée à ses épaules, qui sans cesse le supplie.
— Père, père, l'Océan me veut saisir; de lui sauvez-moi!
Subitement s’éclaire la pointe d’un rocher; une vive lueur en jaillit semblable à celle que Gradlon perçut en la nuit de sa chambre; et c’est encore, au milieu d’elle, l’abbé de Landevenec. *
— Gradlon, Gradlon, tu te perds! Si tu veux vivre, rejette Le démon qui est derrière toi.
Le roi déclôt ses paupières brûlées de sel; il balance au-dessus de sa tête ses bras ruisselants.
— Saint homme, que dis-tu? Que demandes-tu ?
Derrière moi il n’y a que ma fille; je l’aime plus que la vie; avec elle je mourrai, s’il le faut.
Le cheval nage près du rocher; Gradlon voit le moine penché sur la mer, son bâton au poing droit, son vêtement de peau fouetté par l’orage; autour de lui, d’un merveilleux éclat brille l’auréole de lumière; sous les noirs sourcils flamboient ses yeux; sa voix fait taire les flots.
— Gradlon, Gradlon, si tu crains Dieu, ne garde point en croupe la fille que tant tu chéris ; c’est par elle qu’Ys ta ville est ruinée et donnée à l'Océan; elle a livré son corps à tous, son âme à l’Ennemi de Dieu, et Dieu s’est lassé d’elle et Il l’a jugée. Les clefs d’argent pendues à ton col, elle les a ravies, sire roi, tandis que tu dormais, et les portes ont été ouvertes,
la mer est entrée; et la main de Dieu s’est levée pour punir. Écoute-moi, rejette l’impure, la maudite; elle est promise à l’Océan. Il est temps encore pour toi, Gradlon, d’être pardonné.
Le vieux roi éprouve une cruelle peine, son âme est tout en deuil; il sanglote et ne saurait parler. Mais l’eau, qui monte toujours, lui vient à la poitrine; sa barbe blanche flotte parmi l’écume; et, tandis que Guénolé l’adjure, il sent Dahut si étroitement accolée qu’il ne s’en déferait point, s’il le voulait; en vérité, il ne le veut, il ne le peut; elle est sa bien-aimée fille, la chair de sa chair, celle qui sur les flots naquit de Malgven, la belle reine.
Alors, quand Morvark est près de s’enfoncer dans l’abîme, Guénolé étend son bras droit; du bâton 1l touche Dahut à l’épaule qui est nue, car les cordons de la robe se sont dénoués; il touche Dahut de son bâton, et la voici qui se renverse; elle écarte les mains, elle lâche Gradlon, elle glisse dans la mer qui la saisit et se referme.
Au même instant, comme délivré de toute charge, Morvark revient à la surface, reprend sa course ra- pide; et devant lui s’apaisent les flots, et il galope aussi aisément que sur un chemin de terre molle, que sur l’herbe tendre d’un pâturage. Non loin de là est un haut promontoire. Morvark l’atteint, et Gradlon ayant pris pied tombe à genoux pour louer Dieu.
Lorsqu'il eut prié, il reporta sa pensée vers Dahut,
LE CHATIMENT
sa fille bien-aimée, dont l’Océan sauvage avait éteint les yeux et le sourire, et déchirait le beau corps aux récifs. Et le vieux roi, pleurant amèrement, se dressa contre la falaise pour regarder la place où naguère s’étalait l’opulente et bruyante cité d’Ys : il ne vit plus que le ciel calme soudain et libre de nuages, et au-dessous une baïe tranquille comme un lac où se reflétaient les feux pâles des étoiles.