‹ La légende de MetzChapitre 10 sur 65 · LE CARACTÈRE DE LOUIS-NAPOLÉON BONAPARTE · texte numérisé non relu

LE CARACTÈRE DE LOUIS-NAPOLÉON BONAPARTE

« 2 octobre 1840.

« Louis-Napoléon Bonaparte a vécu jusqu'en 1830 paisiblement avec sa mère, en été à Arenenberg , canton de Thurgovie (Suisse), en hiver en Italie, où il rencontrait son frère aîné et quelquefois son père.

« Je me suis trouvé, par un bien étrange hasard, passer la semaine même de la révolution de juillet 1830 (c'est-à-dire celle où on l'a apprise en Suisse, du 29 juillet au 6 août) chez la duchesse de Saint-Leu, qui avait bien voulu reporter sur moi quelque chose de

l'affection qu'elle et déjà sa mère avaient eu pour mon père. Les ordonnances venaient d'arriver à Arenenberg au moment oti j'y entrai moi-même, venant de Constance et allant à Shaffhausen. La duchesse n'en avait pas été assez préoccupée pour interrompre le portrait du vieux vicomte de G. B., auquel elle travaillait.

« La série des événements gigantesques qui ont suivi les ordonnances se déroula successivement pendant mon séjour à Arenenberg, et je dois affirmer que la duchesse n'en témoigna jamais que de l'effroi : il semblait qu'elle pressentît que des combinaisons auxquelles ce bouleversement allait donner lieu naîtrait pour elle un nouvel orage. Jamais un mot ni un geste n'indiqua le plus léger désir de voir ces circonstances la rapprocher d'un trône quelconque, et pas davantage ses fils. Elle accueillit avec joie la lieutenance générale du duc d'Orléans, et annonça l'espoir de le voir roi.

« M. Pasguier, qui était dans le voisinage, comme propriétaire à cette époque du château de Walsberg, ne me parut préoccupé des événements que relativement à la chance qu'ils lui offraient de rentrer au service de la France.

« Il partit peu après dans ce but.

« La duchesse, il m'en souvient, n'exprima, et encore vaguement, qu'un vœu : celui que cette révolution rouvrît les portes de la France à ses enfants, qui en étaient à jamais bannis sans qu'il y eût de leur faute, et qui

ne demandaient que d'y rentrer pour la servir. Ce vœu était légitime.

« A l'époque mémorable mentionnée ci-dessus, Louis-Napoléon n'était pas auprès de sa mère. Il était à l'école deThun, canton de Berne, comme aspirant, c'està-dire futur officier d'artillerie. Je l'y vis à mon retour, le 11 août, et je le trouvai à cette époque encore complètement écolier et simple aspirant. Il continuait à donner des coups de pioche le matin et des coups de crayon le soir, comme s'il ne se fût rien passé dans le monde qui pût influer sur sa destinée future.

« L'hiver suivant l'ayant conduit en Italie, là survinrent les événements graves que l'histoire a enregistrés et dont je n'ai rien autre à dire ici, si ce n'est que probablementla fermentation italienne, dont Louis-Napoléon fut entouré, lui a donné à cette époque sa première prétention à l'Empire français.

« Je le revis àZurich, en 1 834 , pendant la diète fédérale et pendant un grand tir populaire, prétexte et même cause réelle d'agitation. Il se tint en arrière avec assez de tact. Il est vrai qu'alors l'idée, qu'il eût la prétention de jouer par lui-même un rôle important, nous aurait paru la plus imprévue folie.

«En 1835,1a duchesse de Saint-Leu et son fils vinrent passer l'hiver entier à Genève. Louis-Napoléon y fut parfaitement inoffensif, chercha, dans le commencement surtout, à voir les hommes éminents sans distinction de couleur quelconques {MM, de CandoUe,

Sismondi, de Chûleau- Maurice, etc.) et sans que je veuille garantir l'emploi de toutes ses heures, tant y a t-il que la police n'eut quoi que ce soit à savoir,

«Laduchesse, poursa part, fut parfaite. Elle se trouva là au moment d'un grand bazar ouvert pour secourir une déplorable infortune (l'inondation du Rhin). Non seulement elle fît des emplettes considérables par pure bienfaisance, mais elle fit beaucoup d'ouvrage de sa propre main pour augmenter les objets de vente. Aussi, lorsqu'elle quitta une ville défiante et sévère, où elle avait été accueillie avecprévention, on peut dire qu'elle emporta des regrets et des éloges universels.

(I C'est une des choses que je tenais le plus à consigner ici. De ces occasions nouvelles de voir Louis- Napoléon il est résulté chez tous ceux qui ont été dans ce cas, mais chez moi en particulier, l'impossibilité de le prendre au sérieux comme un prétendant et un danger. Je me permettrai même de répéter ici textuellement les paroles dont je me suis servi dans les discussions solennelles auxquelles il donna lieu, lorsque en 1838 la Suisse crut devoir défendre à son occasion un principe (mal compris peut-être) de droit international, et protester contre des formes qui s'éloignaient de celles auxquelles la France l'avait accoutumée.

« Ce jeune homme rappelle exactement la fable des bâtons flottants sur l'onde : de loin c'est quelque chose, « dit La Fontaine, et de près ce n'est rien. Agent invo- « lontaire de sa destinée, il est rongé par la fatalité de

« sa naissance, comme Promélhée l'était par le vau- « tour attaché à son foie. Son nom terrible de Napoléon « Bonaparte le pousse toujours en avant, malgré lui. « Il croit voir l'ombre de son oncle qui lui tient l'épée « dans les reins et lui crie sans cesse : Lève-toi et mar- « che ! »

« L'impossibilité où il était de revoir légalement la France, qui ne peut pas lui en vouloir de la préférer au reste du monde, ne lui laisse d'autre issue que d'y rentrer à force ouverte. Il se fait Empej^eur par pis aller.

« S'il est vrai qu'après la révolution de Juillet il ait écrit au Roi pour réclamer la cessation d'un exil éternel qu'il n'avait encore point mérité, et l'honneur de servir comme officier dans les troupes françaises, il faut convenir qu'après un refus, sa position devenait affreuse, provocatrice et que dès lors elle est devenue atténuante.

« Mais cela dit — la reprise à Boulogne de la Parade de l'invasion armée de la France par un Empereur inconnu et sans mérite à la tête de ses valets joignait, après l'amnistie de Strasbourg, le mérite de l'ingratitude à celui de ladémence la plus pitoyable. Tout ce queLouis- Napoléon a fait, écrit et dit à Boulogne porte le cachet de cet enfantillage vaniteux, de cette présomption creuse et aveugle qui prend la forme pour la réalité, les paragraphes d'ordre du jour pour des paroles de quelque valeur, et des étalages sur un papier docile

de chevaux imaginaires pour des moyens réels d'action. Parce qu'il a imité l'épiderme de l'Empereur, ses gestes, ses phrases, il a cru avoir absorbé l'essence intime de son génie dominateur. Il a joué à l'Empire comme une petite fille à la madame.

« Ce double caractère d'agent aveugle d'une espèce de gravitation morale et de personnage d'une comédie sans réalité aucune, me l'a montré parfaitement conforme au jeune homme que j'avais connu sans moyens énergiques et sans pensées profondes, mais capable de tirer de ses études et de sa vie d'apprenti soldat une couche d'idées superficielles et pour ainsi dire mécaniques qu'il prend peur le résumé sérieux et fécond de ces mêmes études, et qui lui cachent le vide absolu de sa tête.

« Il était fait plus qu'un autre pour que des flatteurs intéressés pussent lui faire croire sérieusement que dans son talent à fixer sur le papier des chiffres de solde et d'indemnité, à ordonner des levées de chevaux et leur distribution, en un mot à [sAyq ce petit ménage matériel de l'homme puissant, il aurait un levier suffisant pour remuer le monde. Il ressemble à un cuisinier qui croirait qu'il lui suffit de compter ses casseroles, de les mettre en ordre, de les rendre brillantes pour bien nourrir ceux dont il tient à mériter l'approbation.

« Ils n'oublient tous deux que le /ew, le seul principe de la vie comme de la gloire.

« Maintenant je ne voudrais pas terminer cet aperçu

du caractère de Louis Napoléon, que j'ai cru pouvoir être utile pour faire apprécier sa conduite, sans arriver cependant à une espèce de conclusion. Je ne puis guère la formuler que sous la forme d'une espèce de plaisanterie, et dans une question grave ce serait peu convenable sans doute. Je demande cependant qu'on veuille bien lire jusqu'au bout et ne juger qu'après.

« Je suppose donc que la chambre des pairs pût et dût porter de l'affaire de Louis Napoléon le jugement suivant :

«La Cour Considérant les preuves incontestables

d'enfantillage prolongé, d'incapacité réelle et de manque total de jugement qu'a données Louis Napoléon à diverses reprises;

« Voulant n'attribuer qu'à Vinfluence despotique de ses défauts ce qui aurait pu paraître des actes de la plus ingrate déloyauté et de l'absence de tout sens moral :

« Condamne Louis Napoléon à être regardé le 7'este de ses jours comme un homme nul et inoffensif, et indigne d'être jamais craint comme prétendant et conspirateur le moins du monde dangereux.

« Mais en outre, prenant en considération les services que la France a pu recevoir de son oncle Napoléon et les études qu'a pu faire Vinculpé;

« Après la retraite plus ou moins longue dans une maison de santé ou d'éducation, nécessaire pour mûrir la raison dudit et compléter ses études... Elle sollicitera, si

la conduite du pensionnaire l'en rend digne, le gouvernement du Roi pour qu'il veuille bien le nommer sous- lieutenant d'artillerie ou sous-préfet à Beaugencij, Pantoise ou autre lieu de cette importance.

« PICTET DE SERGY. »

Tel est le jugement que l'on portait en 18i0 sur celui qui, peu après, devait être Empereur des Français et, pendant de longues années, l'arbitre de l'Europe.

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