BAZAINE
Bazaine vient de publier un livre en Espagne, et ce livre vient de faire pleuvoir de nouveau injures et invectives sur l'ex-commandant de l'armée du Rhin.
Ces injures, il est bien entendu que je ne m'y associe point. Je n'aime pas à flagorner les passions populaires, et la Comédie Politique a l'habitude de dire ce qu'elle pense, sans se soucier le moins du monde de l'éventualité de plaire ou de déplaire.
Est-ce à dire que je vais entreprendre l'éloge du maréchal?
L'éloge!... Hé! pourquoi faire?...
Le maréchal Bazaine n'est point mon homme, je vous assure, et il est encore moins mon coreligionnaire politique.
Je n'oublie pas que sous l'Empire M. Bazaine jouait les mécontents et que c'était une sorte de sous-Trochu, moins loquace que le créateur du genre, mais tout aussi frondeur.
Je n'oublie pas que, surtout en 1870, le nom de Bazaine servait, en quelque manière, d'étendard aux détracteurs du régime.
Je n'oublie pas que c'est le député républicain Kératry qui, le premier, eut l'idée de faire du maréchal Bazaine le généralissime de nos armées marchant au-devant des Prussiens.
Je n'oublie pas que c'est l'opposiUon du Corp., légi-^. latif qui imposa au ministre de la guerre ce commandant suprême de nos forces, en remplacement de l'Empereur, qu'on reléguait au rang d'officier, suivant en amateur les opérations.
Enfm je n'oublie pas surtout, qu'à cette époque, et tant qu'ils y trouvèrent leur compte , les Jules Favre et les Gambetta appelèrent Bazaine « NOTRE glorieux Bazaine ».
Je laisse donc Bazaine aux républicains, à qui il appartient en toute justice.
Mais, si mon indifférence est extrême vis-à-vis de M. Bazaine, je supporte avec moins de placidité les entorses qu'on donne à l'histoire.
El c'est, suivant moi, non pas seulement donner une entorse, mais casser bras et jambes à l'histoire que de charg'er Bazaine du poids des malédictions de toute la France Taincue en 1870-71.
Veut-on nettement mon avis?
Le procès qui fut fait à Bazaine en 1873 fut, tout à la fois, une intrigue politique, une lâcheté et une infamie.
Quels furent les accusateurs du maréchal?
Tout d'abord un certain Valcourt, jeune chevalier d'industrie, qui avait fui la mobilisation des jeunes gens de son âge en se réfugiant comme interprète dansl'état-major du généra] Blanchard, et qui parvint plus tard à sortir de Metz, — certains disent avec la connivence prussienne. Ce Valcourt, qui est en ce moment sous le coup d'un mandat d'arrêt pour escroquerie et faux, rédigea, moyennant finances et la croix de la Légion d'honneur, qui lui fut décernée par Gambetta, le rapport qui servit de base aux accusations d€ ce dernier contre le maréchal.
Après Valcourt, le Gambetta lai-même, qui, voyant
SON Bazaine vaincu et prisonnier, se hùta de le rendre à l'Empire et ne fui point fùchu d'avoir ce bouc émissaire, pour lui attribuer les écbecs de la stratégie grotesque et insensée à l'abri de laquelle il s'enrichissait à coups de fournitures et d'emprunts Morgan '.
Qui encore ?
Le colonel d'Andlau, un orléaniste déguisé en républicain, qui n'avait pas osé signer sa dénonciation et qui fut flétri dans la presse, comme on flétrit un lâche, par une lettre du général de Cissey, et, à la tribune, par le général Changarnier, qui l'appela « un subalterne croyant se grandir en insultant un chef tombé de haut ».
Puis iM. de Villenoisy, un professeur à l'École d'application, un officier français qui avait suivi la guerre en amateur et qui n'avait pris aucune part à la lutte, quand il y avait à Metz les tristesses et les douleurs que l'on sait... M. de Villenoisy, que le général Le Flô, ministre de la guerre, flétrit aussi à la tribune, après lui avoir infligé quinze jours de prison.
Qui enfin?
Rossel, le Rossel que l'on sait, Rossel plus tard fusillé à Satory, comme ayant pris part aux assassinats delà Commune.
Puis Boyenval, le même Boyenval qui, sous-préfet dans le Nord, s'est suicidé l'autre jour... de remords peutêtre.
Tels furent les premiers accusateurs du maréchal Bazaine, ceux qui ébauchèrent la légende de trahison qu'on a si bien étayée, qu'elle a cours encore aujourd'hui.
1. Il va sans dire que nous ne citons cet article de la Comédie Politique que comme document et sans nous associer en aucune façon aux allégations et aux appréciations de l'auteur.
Se souvient-on de ce qu'il arriva ensuite? C'est ici qu'intervient l'intrigue politique. Il y avait à Versailles un monsieur auquel on venait de rendre, en même temps que des millions qui ne lui appartenaient pas, des épaulettes de général de division qui lui appartenaient moins encore, car la faveur paternelle les lui avait, pour la première fois, conférées contre toutes les règles et contre toutes les lois, alors qu'il n'avait que 20 ans.
Ce grand militaire, qui n'avait à son actif que la cueillette du parapluie d'Abel-el-Kader à Taguin, en 1848, brûlait du désir de se mettre en relief sans qu'il lui en coûtât le moindre danger, et de poser en stratégiste sans encourir les désagréments... à fusée percutante ou autres, — de la stratégie.
Quelle meilleure occasion pour cela que la présidence du Conseil de guerre chargé de juger un ex-maréchal de l'Empire, quelque peu impérialiste qu'il fût!
Cette présidence, il la chercha, M. d'Aumaie... Il la chercha tant et si bien qu'un jour, du haut de la tribune de la Chambre, alors que personne ne lui demandait rien, on l'entendit laissant tomber ces paroles : « Je saurai faire mon devoir, fût-ce même pour juger Bazaine! »
L'invite était d'autant plus directe qu'elle arrivait à l'improviste, alors que rien dans les circonstances ne la faisait prévoir. Elle ne manqua pas d'être comprise par une Assemblée orléaniste, et de ce jour le procès Bazaine fut décidé,... décidé, beaucoup moins dans le but de punir une félonie, que dans celui d'élever à M. d'Aumaie des tréteaux sur lesquels il pourrait parader deux mois durant.
Et c'est ainsi qu'on eut en France et en Europe le spectacle d'un général in partibus, qui n'avait jamais vu d'autre
feu que celui de sa cigarette ou de sa cheminée, présider une compagnie judiciaire composée de vieux soldats, qui avaient conquis leurs étoiles au milieu de la mitraille des combats.
Et c'est ainsi qu'on eut le spectacle d'un stratégiste d'opéra comique, qui avait suivi... dans les livres, les opérations de la campagne de 1870, morigénant d'un air capable ceux qui avaient manœuvré à travers balles et boulets, et déclarant d'un ton tranchant qu'à telle bataille il eût fallu se porter à gauche, à telle autre à droite et à telle autre au milieu. Il me souvient de l'écœurement que soulevaient en moi ces leçons de stratégie après coup : avant de les entendre au palais de Trianon, je les avais six mois durant entendu formuler autour des tables de cafés par les caporaux et tambours de la garde nationale.
Du reste, fort bien accouplé dans l'affaire, ce président fantastique d'un Conseil de guerre chargé déjuger un maréchal de France.
Il avait pour ministère public un ex-favori de Gambetta, et pour rapporteur un général du génie « méprisé par toute l'armée, » suivant l'énergique expression du brave colonel Stoffel, un général du génie qui n'avait pu luimême écrire son rapport et avait passé la plume à qui?... Devinez!... A. Challemel-Lacour!
Ah! certes, je le répète, je n'ai pour Bazaine ni sympathie ni antipathie. Il ne m'inspire que de l'indifférence.
Mais, quand j'énumère la série d'infamies et de lâchetés qui présidèrent sa flétrissure, quand je songe que le ministre qui livra l'accusé au tribunal militaire, sous prévention d'avoir vendu son armée à la Prusse, était précisément le général* qui, muni des pleins pouvoirs de tous ses collègues, avait négocié et signé la capitulation de cette armée, quand je considère enfin que le grand premier rôle de cette co-
médie judiciaire fut un illustre guerrier pour rire ; oui, quand tout cela revient à mes souvenirs et à mon esprit, oh ! alors mon indifférence se révolte, et M. Bazaine, le Bazaine de Kératry, le Bazaine qui frondait sournoisement l'Empire, le Bazaine que Jules Favre et Gambetta appelèrent « notre glorieux Bazaine », ce Bazaine-là me devient presque sympathique.
Je me dis qu'après tout, il est monstrueux qu'un seul homme ait pu être rendu responsable des fautes de tous, et que Bazaine seul ait pu être poursuivi et condamné sous la présidence d'un d'Aumale encore ! pour n'être pas sorti de Metz avec 80 000 hommes épuisés, alors que l'on laissait tranquille et indemne Trochu, qui n'était pas plus sorti de Paris, avec 500 000 hommes de troupes fraîches...
Alors qu'on laissait tranquille et indemne un Jules Favre, qui avait oublié l'armée de l'Est dans la capitulation de nos armées et avait ainsi causé, sans profit pour la patrie, la mort de 10000 pauvres soldats...
Non, je n'insulterai pas Bazaine, comme l'ont fait plusieurs de mes confrères et presque de mes coreligionnaires politiques... non, je n'insulterai pas Bazaine, se défendant par la plume et constatant dans son nouveau livre l'infâme partialité dont il fut l'objet.
Non, je ne l'insulterai pas...
Car, si Bazaine, condamné à mort, eût été fusillé alors que vivait Trochu, alors que pérorait encore Jules Favre, alors qu'engraissaient Gambetta et les pillards du 4 Sepr X îmbre, il n'y aurait aujourd'hui qu'une voix pour dire de la mort de Bazaine ce qu'en pleine Chambre des pairs disaient Armand Carrel et le général Exelmans de l'exécution du maréchal Ney :
— C'est un abominable assassinat!
LA LÉGEiNDE DE METZ. 73
Je SUIS loin de partager toutes les opinions exprimées )ar l'auteur de cet article, qui est écrit avec un esprit le parti passionné, dont tout lecteur impartial doit e défier. Cependant en le lisant je fus vivement imiressionné de voir un journal français corroborer tout ;e que j'avais entendu dire en Allemagne; et c'est iprès cette lecture que je résolus définitivement de aire une enquête personnelle à mon retour en rance.
Que pouvais-je faire de mieux à cet effet que de n'adresser aux compagnons d'armes de Bazaine, à eux qui avaient été ses amis, ses égaux, qui avaient (artagé ses responsabilités, et dont la haute situation et 'honorabilité devaient doubler le poids du témoi- :nage?
J'écrivis aux maréchaux Le Bœuf, Canrobert, de liac-Mahon.
Voici les lettres qu'ils m'adressèrent :
Au Mancel, 1" juillet 1887.
Monsieur le Comte,
Lorsque, dans le cours du procès de Trianon, M. le Présient du Conseil de guerre me demanda mes appréciations ur des faits, j'eus l'honneur de lui répondre que je croyais evoir me borner à exposer les faits, sans les apprécier.
Cette réserve m'était dictée par un sentiment que vous omprendrez certainement, et que le temps n'a pas moifié.
Je ne pourrai donc répondre aux questions que vous oulez bien me poser ; j'en éprouve un regret sincère, dont
je vous prie, Monsieur le comte, de recevoir l'assurance, avec l'expression de ma considération la plus distinguée