VI PRÉFACE
« J'ai le pressentiment que ma vie ne s'achèvera pas dans la paix, contrairement à mon désir le plus sincère. Dans ma jeunesse, on m'a prédit que je prendrais part à trois grandes guerres,
(c Quoi qu'il advienne, soyons prêts à mourir pour la patrie allemande. »
Donc, si la France ne danse pas sur un volcan, c'est uniquementparce que, depuis bien des années, la France a désappris de danser. Mais qu'elle danse ou non; le volcan n'en existe pas moins, et M. de Moltke s'attend à un bouleversement, à une explosion d'un moment à l'autre.
A-t-il fait un pacte avec la fortune? Rien ne Je prouve, heureusement; car, malgré l'ardeur avec laquelle la Prusse a toujours cultivé la science militaire, elle n'a évité ni Kunersdorf * ni léna, deux
1. Les Allemands passent volontiers sous silence dans leurs ouvrages la bataille de Kunersdorf, trop peu connue aussi chez nous. C'est le 13 août 1759 que le roi de Prusse attaqua à Kunersdorf le général russe Soltikof qui avait opéré sa jonction avec le général autrichien Laudon. La journée se termina par la déroute complète de l'armée du grand Frédéric. Elle eut plus de 20 000 tués ou blessés, le nombre des prisonniers fut innombrable. Soltikof envoya à Saint-Pétersbourg 26 drapeaux et étendards. Ce désastre fut si grave qu'il aurait eu pour conséquence l'annexion de la
PRÉFACE. Vil
désastres aussi complets, à coup sûr, que Waterloo et Sedan I
Quel que soit le sort que nous réserve l'avenir, je viens de trouver partout, en parcourant toute la partie de l'AUemague qui touche à notre frontière, la même confiance dans l'état-major aile mand, jointe à la haine de la France, et au désir de la voira jamais réduite à l'impuissance.
J'ai visité, l'un après l'autre, ces funestes champs de bataille, qui nous rappellent de si cruels et de si humiliants souvenirs. J'ai revu cette forteresse de Metz, dont la chute a été suivie d'une lutte, qui ne pouvait avoir d'autre résultat que de rendre la paix plus désastreuse.
Qui donc aujourd'hui oserait le nier et affirmer, comme alors, qu'un seul , Bazaine , ait été coupable?
J'ai voulu en avoir le cœur net. En quittant. l'Allemagne, je suis allé jusqu'en Espagne recueillir le dernier témoignage du condamné de Trianon, avant qu'il soit allé rejoindre les autres acteurs de ce drame lamentable.
Prusse orientale à la Pologne, et rabaissement définitif du grand Frédéric, si l'impératrice Elisabeth n'était morte à temps pour permettre à Catherine II de le sauver.
viir PRÉFACE.
Je me suis trouvé en présence d'un vieillard de près de quatre-vingts ans, cassé, affaibli, impotent, au point de ne pouvoir plus jouer aucun rôle dans les affaires de ce monde, vivant dans une pauvreté voisine de la misère, dépouillé du prix de quarante années de services et de campagnes, qui toutes furent glorieuses, sauf la dernière, où l'Empereur lui imposa l'héritage d'une situation absolument désespérée.
J'ai pensé que c'était un devoir patriotique de ne pas laisser peser sur une seule tête le poids de toutes les fautes qui ont pu être commises et d'établir le bilan exact des responsabilités, quels que puissent être ceux qui se trouvero-nt atteints.
Je laisse le lecteur apprécier les documents que j'ai réunis et que je mets sous ses yeux.
Quant à ma sincérité, si elle avait besoin d'être établie autrement que par mon profond souci du bien de la Patrie, elle le serait amplement, dans la circonstance, par ce fait qu'il n'y a qu'une chose dont on ne puisse accuser le maréchal Bazaine, — le pauvre homme! — c'est de m'avoir acheté.
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