CHAPITRE PREMIER
A la frontière. — Les langues française et allemande. — Comment on écrit l'histoire. — L'incendie du château d'Heidelberg. — Les cendres du grand roi. — Première victime de la guerre, — Notre- Dame-des-Ermites. — Traité de Tolentino.
Montreux-Vieux 40 minutes d'arrêt... visite des
bagages. Nous sommes à la douane allemande.
Nous venons de passer, il y a quelques instants, devant Belfort, et nous avons aperçu du wagon le fier et majestueux lion de Bartholdi, couché au pied des remparts.
La vaillante cité, qui a lutté si courageusement pour repousser l'ennemi, ne peut se consoler de l'avoir si près d'elle.
Mais nous ne sommes pas venus en Allemagne pour nous apitoyer sur nos défaites ; notre but est de visi-
ter spécialement l'Alsace, Strasbourg, de nous rendre compte de l'état actuel du pays, et de voir ce que sont devenus nos vainqueurs depuis leurs conquêtes.
Refoulons donc les sentiments de pénible révolte et de chagrin qui se ravivent en nous. Notre rôle maintenant est d'ouvrir les yeux et surtout les oreilles.
Nous sommes entourés d'uniformes et de casques à pointe. Tous ces gaillards vigoureux et bien portants, dontla taille est au-dessus de la moyenne, sont rigides et sanglés dans leur tunique qui semble moulée sur leur corps. Il y a longtemps que nous avons remarqué que l'Allemand est né soldat, qu'il est fait pour porter l'uniforme.
Les employés du chemin de fer n'ont pas l'air de fonctionnaires civils, mais bien de militaires n'attendant qu'un signal pour se réunir et s'enrégimenter sous les ordres d'un chef.
Les employe's supérieurs, d'une dignité, d'une correction et d'une propreté irréprochables, portent la casquette rouge à turban noir, et la tunique de l'officier. On serait en droit de les croire tels, si le collet et la casquette n'étaient agrémentés d'une roue ailée, emblème de la vitesse, dont ils sont les humbles serviteurs.
Les lampistes, les graisseurs eux-mêmes, ont le respect de leur uniforme et semblent exercer un sacerdoce.
La visite des bagages s'est faite sans mesures vexa-
toires ; tout le monde remonte en wagon, et le train file dans la direction de Mulhouse.
Le pays que nous traversons est propre, riant et vivant; la campagne est verte, mais d'une de ces verdures épaisses, grasses, humides, qui rappellent les admirables pâturages de la Suisse et de l'Ecosse.
Ici, pas de chaumières. De gracieuses maisonnettes, couvertes de tuiles, perdues dans des bouquets de feuillage, tapissées d'arbres fruitiers, réjouissent la vue.
Les villages, très rapprochés les uns des autres, respirent l'aisance. Une grande partie des constructions et presque toutes les églises, remises à neuf, donnent un air de richesse au véritable jardin anglais que nous traversons.
Il n'y a pas de doute ; la campagne est plus animée ici qu'enFrance. A notre gauche, de nombreux bateaux remontent et descendent avec une grande activité le canal ombragé d'arbres séculaires. Ces bateaux sont, en majorité, chargés de bois, de poteries et de blocs de grès rouge, de ce beau grès dont sont bâtis la plupart des monuments de la région, entre autres la cathédrale de Strasbourg.
A droite, sur une chaussée qui serpente à travers les prairies, des machinc«3 routières à vapeur traînent de nombreux chariots, pesamment chargés, et ajoutent encore à l'animation du paysage. Pas un coin de cette campagne qui ne soit cultivé avec soin.
Après un arrêt de quelques minutes à Mulhouse,
nous continuons à traverser la campagne que la nuit couvre, petit à petit, de ses ombres.
Le train fait enfln résonner les plaques métalliques tournantes qui précèdent la gare. Nous arrivons à Strasbourg.
Il y a vingt ans que nous ne sommes venu à Strasbourg. Certes, les modifications et les nombreux embellissements, dont la ville a été l'objet, sont intéressants à constater; mais ce dont nous tenons spécialement à nous rendre compte, c'est à quel point les Allemands ont germanisé la population, à quel point cette population accepte, sans regret, la nouvelle nationalité que lui a créée le sort des armes? Enfin nous voudrions découvrir si, sous les obéissances passives, sous le respect que commande le vainqueur, bouillonnent un sentiment de révolte et un sincère désir de redevenir Français !
Les Allemands sont beaucoup plus pratiques que nous, cela ne fait pas l'ombre d'un doute : ils l'ont montré à nos dépens. Nous autres, nous battant pour le plaisir de vaincre, comme disent en nous raillant les Anglais, nous ne savons pas exploiter nos victoires, qui ne compensent jamais par leurs avantages les pertes de nos défaites.
Ce côté pratique de leur nation, les Allemands en ont donné une nouvelle preuve par leur manière d'agir à l'égard de l'Alsace.
Il n'est jamais venu à la pensée des Français, pendant plus de deux siècles de possession, de victimer l'Alsace, de froisser tous ses instincts, toutes ses habitudes, de lui interdire par exemple de parler allemand, de lui imposer la langue française. Il paraît que nous avons eu tort, puisque cela a permis à nos voisins de revendiquer cette province, sous le prétexte que tous les pays où Von parle allemand appartiennent à r Allemagne.
Gomme ils aiment à mettre leurs actes d'accord avec leurs paroles, — ce qui est encore un avantage qu'ils ont sur les Français, — ils n'ont pas voulu que nous fussions un jour en droit de réclamer à notre tour r.\lsace en vertu du même principe, et ils ont imposé leur langue avec toute la rigueur qu'autorise la force.
Chaque phrase, chaque mot français était d'ailleurs pour eux un reproche, après la duplicité avec laquelle, pour se faire des alliés des ennemis de l'Empire, ils avaient déclaré ne pas combattre la France, mais la dynastie impériale; puis, après la chute de cette dynastie, avaient continué de plus belle, s'acharnant contre notre malheureux pays. Ils n'ont reculé devant aucune mesure pour faire disparaître la langue française. Du reste, il se passait en Allemagne, pendant la guerre, un fait assez bizarre, presque enfantin, mais qui donne bien la mesure des sentiments dont ces gracieux voisins étaient animés à notre égard.
Beaucoup de mots de la langue allemande sont empruntés à notre vocabulaire; beaucoup de nos expressions lui sont devenues familières. Plus les classes sontélevées, plus l'usage des mots français est fréquent. Or, pendant la guerre, il avait été établi en Allemagne, dans un grand nombre de coteries et dans presque tous les régiments que, chaque fois qu'on prononcerait un mot français, on serait obligé, non pas de donner un gage comme à pigeon vole, mais de payer une amende destinée aux blessés.
Après l'annexion, tous les marchés, négociations, rapports avec les habitants furent effectués en allemand. Les professeurs reçurent, dans les écoles, défense formelle d'enseigner le français ; les leçons particulières elles-mêmes furent interdites.
Aujourd'hui tous les enfants du peuple, tous les jeunes gens de quinze à dix-sept ans, appartenant aux classes nécessiteuses et laborieuses, ne savent pas un mot de français. Et si dans la bourgeoisie et l'aristocratie les mères n'avaient le soin de l'apprendre à leurs enfants, la génération prochaine parlerait moins français en Alsace qu'en Allemagne, où, au contraire, c'est un devoir d'apprendre la langue de cette nation ennemie, que l'on déteste, méprise, jalouse, envie, et que l'on est toujours prêt à combattre.
On avait laissé subsister jusqu'à ce jour les enseignes françaises qui figuraient à la devanture d'un grand nombre de boutiques. Il paraît que c'était
encore une concession que l'on ne pouvait tolérer plus longtemps ; on lit, en effet, dans le Gaulois du 23 décembre 1887.
« Voici quelques renseignements sur le nouvel arrêté du slatthalter, qui excite en ce moment une certaine émotion en Alsace-Lorraine.
« Samedi matin, les commissaires de police de chaque ville informaient les négociants qu'ils avaient quarante-huit heures pour remplacer, par des inscriptions en langue allemande, les étiquettes commerciales figurant soit à l'extérieur, soit à l'intérieur de leurs magasins.
« La commission centrale de Strasbourg, à laquelle plusieurs négociants de cette ville réclamèrent aussitôtunplus long délai,réponditpar une fin de non-recevoir, ajoutant qu'elle avait des instructions formelles.
« En outre, il était ordonné aux commerçants de ne plus indiquer qu'en marks et pfennigs les prix de leurs marchandises, tant sur leurs étiquettes que sur leurs factures.
« De plus, un avis spécial défendait aux négociants d'employer, à l'avenir, des enseignes françaises pour les magasins ou maisons de commerce.
«Cet arrêté estmêmeapplicable aux forains, comme en témoignent les baraques installées à Strasbouig, sur le Broglie, à l'occasion des fêtes de Noël.
« Le commerce alsacien s'est contenté d'obéir sans protestation.
« Jusqu'ici, en effet, du moins à Strasbourg, la police n'a pas encore eu à dresser de procès-verbal d'infraction à cet arrêté. »
C'est appliquer une mesure politique jusque dans ses détails les plus mesquins.'
Après la langue, tous les souvenirs qui pouvaient rappeler à l'Alsace ses attaches françaises, ont été supprimés. Nombre de rues ont été débaptisées. Les quartiers neufs achèvent de germaniser la ville. Et, comme il ne convenait pas de laisser subsister les témoignages qui pouvaient rappeler aux Strasbourgeois par quelles épreuves ils avaient dû passer pour devenir Allemands,toute trace de dommages constatant leur héroïque résistance a été soigneusement effacée.
Tel propriétaire, par exemple, qui, après avoir réparé sa maison , avait conservé à l'extérieur un obus que le hasard avait étrangement enchâssé entre les moellons, reçutl'injonction formelle de le faire disparaître. A plus forte raison, toute allusion, toute enseigne relative à ces mêmes événements fut interdite comme une protestation rebelle.
Si les témoignages matériels de cette funeste époque sont sévèrement prohibés, il en est de même des autres.
Il n'est pas permis d'aller prier, de s'agenouiller sur la terre qui recouvre les victimes du siège. La porte du jardin botanique, oh a été élevé par les Strasbourgeois un monument commémoratif, est soigneusement fermée.
Le monument en lui-même est d'une touchante et majestueuse simplicité :
Perdu dans la verdure, se détachant en blanc sur un fond de marbre noir, le tombeau forme le centre d'une colonnade, qui l'entoure de trois côtés.
Surlemarbrenoiruneseule date gigantesque: 1870, dontles deux derniers chiffres paraissentàpeine, cachés qu'ils sont sous une palme de martyr; le tout surmonté d'une étoile.
S'il entre dans la politique allemande d'effacer la trace des soufFrancesquelaconquêteimposeau peuple vaincu, d'un autre côté, tout ce qui peut inspirer à leurs nationaux la haine du Français, faire naître et développer chez eux le désir de la vengeance, est cultivé avec soin. Il est curieux de voir comment on apprend l'histoire à la jeunesse des écoles.
Louis XIV était un sacripant, entouré de gredins. Napoléon I" ne valait guère mieux qu'un bandit de grand chemin, et ainsi de suite.
Mais, siles Allemands s'efforcent de faire oublier leurs violences, — les incendies allumés, les flots de sang versés, pour assurer leur conquête, — ils ont bien soin, au contraire, de conserver tout ce qui peut rap peler d'une façon douloureuse celles des Français, et brodent même avec une véritable mauvaise foi des légendes aussi fantaisistes que mensongères.
Les armées françaises ont généralement été conduites par des chefs indignes, avides de pillage, et bien à
plaindre est le peuple dont l'imprévoyance ou la faiblessepeut attirerchez soilaprésence d'un pareil fléau.
De ces légendes, créées à plaisir, je ne veux citer que deux. Il est facile, à quiconque veut s'en donner la peine, de remontera la source des autres.
Tout le monde sait que l'électeur palatin Charles- Louis ayant donné sa fille en mariage à Philippe d'Orléans, frère de Louis XIV, le roi de France s'appuya sur cette union pour inviter l'électeur à joindre ses armes aux siennes dans la guerre qu'il faisait à l'empereur Léopold.
Charles-Louis ayant refusé, une armée française, commandée par Turenne, pénétra dans le Palatinat et saccagea la contrée.
C'était un triste événement, mais ces malheurs survenant à la suite de dissentiments de famille étaient ce qu'on est convenu d'appeler de bonne guerre.
Plus tard, à la mort de Charles, fils de Charles- Louis, qui ne laissait aucun héritier mâle, Louis XIV réclama une portion de l'héritage au nom de sa bellesœur: autre dissentiment de famille, où les intérêts des souverains étaient seuls en jeu.
Après de longues négociations, la guerre éclata de nouveau. Mélac fut envoyé avec une armée dans le Palatinat; le pillage et les dévastations recommencèrent.
Aussi a-t-on bien soin de montrer, àHeidelberg, aux nombreux visiteurs qui parcourent chaque jour les ruines imposantes du château féodal, les murs noircis
par les flammes du terrible incendie allumé par Mélac après le sac du château.
La jeunesse de la célèbre Université est élevée dans l'horreur des barbares qui vinrent brûler cette merveille. J'en sais quelque chose, ayant moi-même, pendant trois ans, suivi les cours de la Ruperto-Carola. Ces ruines grandioses et pittoresques, qui ont plus fait pour la fortune d'Heidelberg que n'aurait pu faire le palais dans sa splendeur primitive, sont entretenues avec un soin particulier. L'on répare, il est vrai ; mais on répare en remplaçant les pierres dégradées par de nouvelles, tout en laissant au monument son aspect délabré.
Il faut bien conserver aux générations futures ce témoignage accablant du vandalisme français !
11 faut entendre les ciceroni, traînant à leur suite une bande de visiteurs, répéter d'une façon presque fatigante : «Ceci a été détruitparune armée française. Cette partie a été incendiée par l'ordre du roi de France; cette autre aussi, etc., etc. » Et chaque fois que le cicérone répète sa lamentable leçon, tous les visiteurs se regardent, et il s'en faut de bien peu qu'ils ne disent tout haut: Oui, vraiment, ces Français sont de misérables vandales. Nous n'avons jamais rien fait de semblable chez eux, ni ailleurs.
Seulement, ce que les professeurs de l'Université ne disent pas, ce que les guides du château ont ordre de ne pas dire davantage, c'est que si, en effet, les armées de Turenne et de Mélac dévastèrent le Palatinat, de
même que celles de l'empereur Guillaume bombardèrent, ruinèrent et brûlèrent nos villes françaises, — après ces guerres l'électeur Charles-Théodore reconstruisit le château d'Heidelberg; et que le fameux incendie, dont on voit encore aujourd'hui les traces, fut allumé par la foudre, à laquelle, j'aime à le croire, Louis XIV, Turenne ni Mélac n'avaient pu donner d'ordre. Mais la légende est utile : elle stimule le patriotisme et entretient la haine.
Dans l'église du Saint-Esprit, qui est sur la place du marché d'Heidelberg, et qui offre cette particularité que, catholique jusqu'à midi, elle est protestante jusqu'au soir, le bedeau répète complaisamment, lui aussi, en montrant le monument, relativement moderne, du marquis deForbin-Janson, qu'il y avait autrefois quarante corps appartenant à la famille des comtes palatins, enfermés dans la crypte ; il ajoute que, sur l'ordre de Louis XIV, les soldats de Turenne ouvrirent les cercueils et jetèrent les cendres au vent.
Je n'ai malheureusement pas de documents qui me permettent de vérifier ces assertions ; mais j'ai peine à croire qu'un pareil sacrilège ait été commis par des soldats français, et cela, sur l'ordre de Louis XIV. Mais, si vraiment le grand roi avait ordonné cette infamie, aussi odieuse qu'inutile ; si, pour satisfaire les rancunes de sa vanité, il avait poursuivi jusque dans le cercueil de ses ancêtres l'allié qui voulait se soustraire à son despotisme, le peuple français, en jetant à son
tour, à Saint-Denis, ses cendres au vent, n'a fait que lui infliger une punition justement méritée.
Puisque nous sommes à Heidelberg, disons qu'à deux pas de l'église du Saint-Esprit se trouve l'hôtel Adler, tenu, en 1870, par M. Lehr, dont le fils fut à cette époque la première victime allemande tuée par un boulet français.
Ce jeune homme faisait, avec quelques compagnons, une patrouille sur le Rhin. Un b oulet brisa leur embarcation et chavira tout dans le fleuve.
Lehr, retiré de l'eau mortellement blessé, mourut le 4 août. Il est enterré dans le cimetière d'Heidelberg, à quelques pas du monument élevé en mémoire de cent cinquante-huit Allemands morts des suites de leurs blessures, dans les ambulances de la ville.
Derrière la colonne commémorative, la municipalité a eu le bon goût et la délicatesse, il faut le reconnaître, d'élever également un modeste mausolée aux Français prisonniers, morts à Heidelberg.
On lit sur le soubassement :
FABOURICHE, ERNEST
BICHAN, LOUIS