CHAPITRE V
Pourquoi et comment l'Impératrice fît déclarer la guerre? — La corruption île l'Empire. — Les surprises de la guerre d'Italie. — L'affaire de Sarrebriick. — D'après les journaux anglais. — Tout le monde commande. — Retraite sur Metz. — On a besoin d'une victoire. — Il faut passer la Moselle. — Commandement en chef. — Le dessous des cartes. — Départ de l'Empereur. — Le camp de Châlons. — Déjeuner impérial. — Impératrice et gouverneur. — Chez le Ministre de la Guerre.
M. Alfred Darimon, ancien député de la Seine, dit * : «A partir de 1865, il y eut aux Tuileries un parti de l'Impératrice. Elle avait réussi à gagner un certain nombre de personnalités qui tombaient naturellement sous son influence immédiate ; elle s'était ainsi formé une clientèle importante, à l'aide de laquelle elle s'était constitué dans le gouvernement une sorte de lieutenance honoraire de l'Empire.
« C'est le parti de l'Impératrice qui avait le plus poussé à la guerre avec la Prusse. C'est lui qui avait
1. Notes pour servir à l'histoire de la guerre de 1870. (Paul 01lendorff, éditeur.)
exigé que l'Empereur prît le commandement en chef de l'armée. Son projet, qu'il n'avait pas tardé à dévoiler, était, après avoir éloigné l'Empereur, de s'emparer de la régence et de profiter de la première victoire pour en finir avec la politique du 2 janvier. »
En effet, lorsque les ministres se réunirent en conseil pour voter sur la question de la guerre avec la Prusse, ils se prononcèrent à tour de rôle, et la majorité n'était pas établie quand on consulta le maréchal Le Bœuf. |
Celui-ci fit une sortie des plus violentes, comme si] la leçon lui eût été faite d'avance, comme si on lui! eût indiqué le côté vulnérable de l'Empereur, — l'hor-i reur des discussions.
Le maréchal s'emporta, et déclara qu'il ne compre nait pas qu'un Conseil composé de ministres français pût hésiter un instant. J
L'Empereur, qui n'avait pas encore parlé, se levd avec lenteur et dit simplement : J
« C'est bien, la cause est entendue. » 1
La Guerre était décidée. ►!
La guerre de 1870-71 fut entreprise sous les plus funestes auspices. 1
L'esprit révolutionnaire était très généralement répandu dans l'infanterie. Cet esprit d'égalité et de révolte avait fait dans cette arme ses principaux ravages. !
"' La discipline était très faible, mais sa faiblesse 'ivait moins pour cause le sentiment de révolte du
-oldat que l'absence de dignité et d'énergie nécessaires àTexpression du commandement chez l'ofQcier.
L'artillerie et le génie, aussi imbus que l'infanterie 1rs idées révolutionnaires, étaient commandés par des Mliciers dont le courage traditionnel semblait croître avec le sentiment de l'infériorité de leurs armes visà-vis des armes prussiennes; mais ce courage, cette valeur ne pouvait compenser l'afTaiblissement moral des troupes, provenant de leurs sentiments politiques.
La cavalerie, par une grâce toute spéciale, qu'elle doit, sans aucun doute, à sa tradition dont l'origine remonte à la chevalerie, avait au contraire une parfaite discipline; elle était animée des sentiments les plus élevés d'abnégation et de courage.
Enfin Tétat-major, qui ne constitue pas à proprement parler une arme, mais qui, par ses fonctions, par ses rapports intimes et journaliers avec les chefs, exerce fatalement une grande influence sur les armées, l'état-major était vaniteux, ambitieux et insuffisant.
Ce qu'on s'est plu à appeler la corruption de l'Empire, c'est-à-dire l'avancement convoité avec frénésie comme un moyen d'accroître son bien-être, l'intrigue remplaçant le mérite, les intérêts privés l'intérêt général, cette corruption était répandue dans toute l'armée, depuis les plus hauts emplois jusqu'aux plus modestes.
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La confiance, si nécessaire au soldat, que Napo léon I" l'appelait son meilleur corps d'armée, faisait absolument défaut. Il est facile d'en établir la raison.
La création de la garde nationale mobile avait indisposé l'armée, qui n'avait pas pris au sérieux ces troupiers d'occasion, ventrus, barbus et chevelus. Elle ne les considérait pas comme des frères d'armes, formant une réserve qui pourrait la soutenir au besoin, mais
de la révolution.
Les conférences militaires, également créées par le maréchal Niel, et qui avaient attiré l'attention sur le général d'Andlau, alors colonel, avaient appris à tout le monde, six mois avant la guerre, la triste infériorité de l'effectif de l'armée française, comparé à l'effectif allemand.
Enfin, il avait été porté à la connaissance de tout le monde, dans ces mêmes conférences, que dans huit années seulement, grâce à l'organisation nouvelle, l'armée française pourrait lutter à forces égales avec l'Allemagne.
Il n'y a pas d'armée possible sans une confiance réciproque entre le soldat et ses officiers, entre les officiers supérieurs et les inférieurs.
Si le soldat, trompé par le sentiment populaire, s'était figuré qu'il irait à Berlin comme on va au bois de Boulogne; s'il était disposé à suivre ses chefs dans cette par lie de plaisir, les généraux qui, dix
innées auparavant, avaient joué un rôle dans la guerre l'Italie, avaient dans les talents militaires du chef suprême, l'Empereur, une confiance moins aveugle. Le succès de la guerre d'Italie n'a été dû qu'à des cirionstances toutes fortuites, qu'à de heureux hasards, DÙ le talent militaire des chefs n'était pour rien.
Par exemple : la veille au soir de Magenta, on ne savait pas si Giulay s'était retiré et l'Empereur a jassé la nuit àNoVarre, occupé à préparer un plan de Dataille pour Novarre même. La veille au soir de 5olférino, les divisionnaires furent prévenus que l'enlemi était entre l'Adige et le Mincio. On était donc en Dleine sécurité, et la bataille du lendemain fut encore ine surprise.
Dans les deux cas on combattit au hasard, chacun •aisant pour le mieux; Canrobert à l'aile droite immobilisé, ne sachant pas si l'ennemi est devant lui.
Dans les deux cas, la nuit venue, était-on battant )u battu? On était incertain. On croyait à un grand îombat pour le lendemain; mais quand le jour parut ît qu'on ne vit plus d'armée autrichienne, toutes les .rompettes de la Victoire et de la Renommée se mirent il sonner : les victoires étaient éclatantes, et les chefs les héros î
La nuit venue, on couchait sur le champ de bataille lutrichien, et cependant l'ordre ne vint pas de l'Empereur de lancer toute la cavalerie à la poursuite le l'ennemi dégringolant par les pentes du Mincio.
Malheureusement, si quelques chefs avaient pu se rendre compte de ce qui s'était passé, la masse l'ignorait. Une des conséquences les plus funestes de cette ignorance fut de laisser supposer que l'Empereur pou vait avoir quelque talent militaire, et qu'il suffisai d'être un Napoléon pour être un grand général. On a^ dit bien des fois que rien ne réussit autant chez nous que le succès, — il prouve et justifie tout ; mais aussi la masse inconsciente et bête ne pardonne pas l'insuccès.]
L'Empereur, poussé par le pays, avait été obligé^de faire la guerre à l'Allemagne, qu'il le voulût ou non. Mais personne plus que lui ne devait connaître l'infé-i, riorité matérielle et morale avec laquelle il allait] affronter cette armée allemande, qui avait porté à ses dernières limites le respect et le dévouement' envers son souverain ; cette armée qui avait perfec- ,J tionné, plus qu'aucune autre, l'application des prin cipes de discipline, de recrutement, d'organisation, dôj tactique et de stratégie.
Dès le début de la guerre, l'Empereur dut avoi l'intuition, le pressentiment de ce qui allait arriver
S'il était incertain, l'affaire de Sarrebriick devait lui!! dessiller les yeux. ■
Il avait, peu après son arrivée, poussé par le gêné- ! rai Frossard — qui, ù'où ans auant la guerre, avait fait 1 un plan à cet effet, — ordonné cette inutile et ridicule attaque.
Quand on est réputé grand homme, quand on est
gouverneur d'un prince impérial, son professeur en art militaire, et quand on a fait un plan, on n'est pas fâché de l'exécuter soi-même.
Frossard fut donc chargé d'attaquer Sarrehriick avec son corps d'armée, le 2°. Il est vrai que, comme il importait d'éviter un échec, on le fit soutenir par le 3" et le i" corps.
Malheureusement ce plan si ancien, si bien mûri, réputé si parfait, était vicieux, et son auteur montra dans la conduite de cette expédition une incapacité telle que l'opération échoua complètement.
C'était commencer par un insuccès, et par un insuccès honteux ; car, à cette époque, 2 août, Sarrehriick n'était défendu que par la petite garnison du pied de paix, et pas une seule fraction de l'armée allemande n'y était encore arrivée.
Cet échec produisit l'effet le plus désastreux. Jamais l'armée ne s'est relevée de ce premier coup, dont l'Empereur, plus profondément que tout autre, avait senti la gravité.
Sarrehriick, défendu seulement par une garnison de 1 500 hommes, attaqué par trois corps d'armée !
Cet insuccès, qui eut sur toute la campagne l'influence la plus néfaste, porta le trouble et l'angoisse dans le cœur de l'Empereur et de son entourage intime.
Comment Frossard, si sûr de lui-même, Frossard, à qui il avait confié ce qu'il avait de plus cher au
monde, son fils, — Frossard en était là! Mais le coup était porté. Et le désordre d'esprit dans lequel se f; trouvait l'Empereur se montra au grand jour par des ordres, des contre-ordres réitérés, basés sur les renseignements les plus incertains et les plus contradictoires qui parvenaient à l'état-major général, concernant la marche et les mouvements de l'ennemi. A tout propos des troupes étaient mises en mouvement, puis arrêtées, avec ordre de revenir au point de départ. C'étaient des allées et venues continuelles sur le même terrain, sans un instant de répit.
Ce qui est grave, beaucoup plus grave, c'est que non seulement cette guerre avait été entreprise sans que l'armée fût prête, sans plan déterminé, mais encore sans que l'Empereur eût fait établir à l'avance, — première précaution militaire à prendre — , un système d'informations, d'espionnage, destiné à l'éclairer sur les mouvements de l'ennemi.
L'affaire de Sarrebriick avait ébranlé tout l'édifice, porté un tel coup, jeté un tel désarroi, que quelques heures après l'Empereur, sans le vouloir, le constate lui-même, dans son ordre du jour du 4 août, que je rapporte ici :