‹ La légende de MetzChapitre 23 sur 65 · DE LADMIRAULT · texte numérisé non relu

DE LADMIRAULT

Comment pouvait-on espérer un succès dans de pareilles conditions !

Le maréchal de Mac-Mahon, l'homme légendaire, non seulement dans l'estime du soldat, mais encore dans celle de l'officier, avait été écrasé 1

Rien ne peut donner une idée de l'effet de cette nouvelle, arrivant le lendemain de l'affaire de Spickereri, sur le moral déjà si malade de notre pauvre armée; et cela, depuis l'Empereur et l'état-major général, jusqu'au dernier soldat. Aussi quel désordre se produisit dans l'infanterie!... Les officiers cherchaient à peine à le réprimer.

Le découragement, cette conséquence des désastres, s'était emparé de tout le monde.

La retraite sur Metz s'opéra dans un désordre indescriptible. La Garde, les 3= et -4' corps se retiraient sur une seule route encombrée du matériel de l'intendance, des voitures et bestiaux des paysans qui fuyaient devant l'armée prussienne.

Si, au milieu de cette masse confuse, l'ennemi avait lancé quelques obus, que serait-il arrivé ?

Les plus simples précautions de reconnaissance prises par quelques-uns, au milieu de l'ignorance générale de la position de l'ennemi, de la confusion, del'encombrement des communications et du désarroi des esprits, ne faisaient qu'accroître l'angoisse générale.

Reconnaître l'ennemi... Le vainqueur était donc tout près?

Les hommes en possession de leur sang-froid et de leur énergie, étaient bien rares en ce moment.

La Garde, les 3» et 4' corps furent arrêtés et prirent position sur une première suite de hauteurs, formant une ligne trop étendue pour leur front, et située inviron à deux lieues de Metz. On attendit là le -" corps, qui arriva enfin le surlendemain, fatigué, épuisé de ses marches inutiles, sur Sarreguemines (l'abord et sur Metz ensuite, profondément démoralisé, ayant cependant accompli tout son trajet, sans avoir été non seulement inquiété, mais suivi.

Le jour même de son arrivée, l'armée se rapprocha encore de Metz, de manière à s'appuyer au besoin sur la place et sur les forts.

Le bruit de la décision prise par l'Empereur de continuer la retraite sur Châlons, pour y rallier les 1", 5' et 7« corps, s'était répandu dans l'armée avec une extrême promptitude. Cette résolution, dont on jugera bientôt l'opportunité et l'à-propos, étant prise, il était urgent de l'exécuter au plus tôt.

Il est certain, en effet, que les armées allemandes avaient été répandues en France par leurs deux déversoirs naturels : les chemins de fer de Wissembourg et de Forbach.

Le génie de l'Empereur n'ayant pas découvert qu'il en serait ainsi, les deux désastres de Reichshoffen et de Forbach ne permettaient plus d'en douter. Donc, d'une part, l'armée victorieuse à Reichshoffen allait suivre la

route de Nancy; de l'autre, l'armée nécessairement la plus considérable, — puisqu'on savait en Allemagne que le point d'appui central était Metz, — allait marcher sur cette ville.

Mais il était matériellement impossible que celte armée eût pu, depuis le 5 août, jour de l'arrivée de son premier corps à Forbach, être débarquée et transportée. Il était rationnel de penser que le corps prussien victorieux à Spickeren se contenterait de ce premier succès, et attendrait l'arrivée des autres corps de son armée pour s'avancer.

Nous avions donc quelques jours d'avance ; ces quelques jours, diminués de deux par la marche du général Frossard, avaient un prix inestimable. On pouvait et on devait en profiter, coûte que coûte, en raison de l'état moral de l'armée d'abord, et des chances qu'il y avait peut-être encore de sauver la France ensuite.

Il fallait, vu les fautes stratégiques qui avaient été commises, réunir l'armée dans une forte position, lui rendre la confiance et l'énergie par une victoire ; mais il fallait se hâter. Ce n'était pas chaque jour qui avait \ un prix immense ; c'était chaque heure. 1

Le i 0, le 1 1 , le 12 se passent et l'armée reste immobile. Quel était donc l'obstacle infranchissable qui s'opposait à sa marche? f

Le commandant en chef du génie de l'armée, qui était en même temps commandant supérieur de Metz, s'en rapporta à ses inférieurs pour l'exécution de ses

ordres. II laissa à des subalternes le soin de jeter des

, ponts, sans que la précision de ces ordres pût faire

! prévoir de quelle importance il était pour l'armée que

ces ponts fussent jetés au plus tôt; les subalternes en

prirent à leur aise, et les travaux furent si mal exé-

' cutés, que l'un des ponts fut emporté à peine achevé.

Pendant ces longs jours, déplorablement perdus,

l'Empereur s'inquiétait, se désolait : ses lettres et dé-

l'ôches en font foi.

Les désastres qu'avait déjà subis l'armée depuis le commencement des opérations, loin de faire jaillir de son esprit quelque trait de génie grâce auquel il pût combattre la mauvaise fortune, ne lui inspirèrent qu'une pensée : se retirer enfin et laisser à un autre, avec les responsabilités des événements néfastes, le soin de se tirer d'à ffaire comme il pourrait.

La situation de l'armée devenait, en effet, plus critique à chaque seconde. Par l'écrasement du maréchal de Mac-Mahon, elle avait perdu son aile droite; on était sans nouvelles du corps de Failly qui pouvait être dispersé, ou entouré et forcé de mettre bas les armes. En outre, il est certain que chaque jour perdu sur le plateau de Borny était activement mis à profit par l'ennemi, que plusieurs de ses corps d'armée j étaient devant nous, et qu'il comprenait évidemment le but de notre retraite.

Si l'Empereur ne voyait pas cette situation dans tous ses détails et dans toute sa gravité, il la voyait

néanmoins assez clairementpour être dans une extrême inquiétude. Il consulta le maréchal Bazaine.

Aux questions posées par l'Empereur, le maréchal répondit :

— Nous n'avons encore devant nous que trois corps d'armée ennemis; il faut les attaquer. Nous avons j la supériorité du nombre et celle de la position; si ; Votre Majesté veut me charger de l'opération, je me fais fort de battre ces trois corps et de les renvoyer

à la frontière. Ce succès relèvera le courage de l'armée, donnera au commandant en chef du génie le temps de construire ses ponts, rendra l'ennemi très circonspect, et nous passerons la Moselle sans être inquiétés. {

— Non, lui répondit l'Empereur, témoin de l'affaissement moral de l'armée et se l'exagérant encore. Il faut passer la Moselle le plus tôt possible, — c'était son idée fixe. — Cette attaque retarderait le passage. l

— Mais, Sire, le passage est impossible en ce moment, les ponts ne sont pas prêts; pendant que nous nous battrons, ils s'achèveront peut-être. Et puis, il n'est pas possible, sans s'exposer à un désastre, de passer un défilé avec l'ennemi à dos : chassons donc l'ennemi d'abord, nous passerons ensuite.

— Non, il faut passer la Moselle, répétait l'Empereur. Si vous jugez nécessaire d'attaquer, eh bien ! il faudra attaquer en même temps que nous passerons.

— Mais, Sire, les deux opérations ne peuvent se faire simultanément. Je ne puis répondre du succès

,| qu'à condition d'avoir la supériorité du nombre, eu

1 égard à la démoralisation de l'armée; et cette supério-

! rite, je ne l'aurai pas, si un corps d'armée passe la

rivière pendant que les autres se battront.

L'Empereur fut inflexible. Était-il possible de pousser

I| plus loin l'entêtement et le trouble d'esprit?

Napoléon I" a dit * : « Au commencement d'une campagne, il faut bien méditer si l'on doit ou non ' s'avancer; mais quand on a effectué l'offensive, il faut 11' la soutenir, jusqu'à la dernière extrémité. Car, indéii pendamment de l'honneur des armes et du moral de 1 l'armée, que l'on perd dans une retraite, du courage I que l'on donne à son ennemi, les retraites sont plus i désastreuses, coûtent plus d'hommes et de matériel [ que les affaires les plus sanglantes, avec cette différence que, dans une bataille, l'ennemi perd à peu près autant que vous, tandis que dans une retraite vous perdez sans qu'il perde. »

Telle n'était évidemment pas la manière de voir de son neveu, ou tout au moins de ses conseils!

Du reste, je dois constater que, de la conversation que je viens de reproduire, il n'a pas été dit un mot, au procès de Trianon.

L'Empereur était mort, et le maréchal Bazaine ne voulait pas charger sa mémoire. Fort bien ! Mais il semblerait vraiment que, pour une raison ou pour

L Mémoires écrits à Sainte-Hélène, par Montholon, et corrigés de la main impériale, tome V, p. 271.

une autre, le maréchal se fût volontairement privé de tous ses moyens de défense.

Le 12 août, l'Empereur nommait le maréchal Bazaine commandant en chef de l'armée du Rhin.

Voici, dans son ouvrage récemment publié à Madrid, comment le maréchal rend compte de la conversation qu'il eut avec l'Empereur sur ce sujet * :

L'Empereur m'écrivait, le 12 août :

« Mon cher Maréchal,

« Lorsqu'au commencement de la guerre, je créai plusieurs corps d'armée, dont quelques-uns étaient destinés à opérer loin de moi, je nommai le maréchal Le Bœuf major général, afin qu'il y eût de l'unité dans la direction des opérations militaires. Mais depuis que je vous ai nommé général en chef de l'armée du Rhin, les fonctions de major général deviennent superflues, et le maréchal Le Bœuf lui-même propose d'y renoncer.

«Je vous prie donc de prendre à votre état-majorles officiers qui étaient auprès du mare chai Le Bœuf; mes relations ; avec vous se feront par l'intermédiaire de mes aides de camp et officiers d'ordonnance.

« Croyez, mon cher Maréchal, à mon amitié.

« NAPOLÉON

Aureçu de cette lettre de service, le 12 août, dans l'aprèsmidi, et à mon retour d'inspection du campement du 3^ corps d'armée, dont je rectifiai plusieurs lignes mal établies paP

1. Épisode de la guette de 1870 et le Blocus de Metz, par l'exmaréchal Bazaine, p. 48.

rapport à une attaque probable de l'ennemi, je fus au quar lier impérial à Metz pour saluer l'Empereur, le remerciar (11' sa bienveillance, et en même temps faire observer à Sa .Majesté que les maréchaux Certain Canrobert et de Mac- Mihon étaient plus anciens et plus aptes que moi pour exercer ce commandement, dans les conditions difficiles où se trouvait l'armée ; cet entretien eut lieu au rez-de-chaussée de la préfecture, où habitait l'Empereur, en présence de M. le maréchal Certain Canrobert et de M. le général Changarnier. Le premier, ne faisant aucune objection à mon observation, sembla décliner la responsabilité du commandement dans une telle situation, comme il l'avait fait du reste en Crimée, lorsqu'il remit le commandement au maréchal Pélissier : ses amis appellent cette conduite du désintéresseme«t : c'est plutôt, comme on dit vulgairement, tirer son épingle du jeu. Quant au second, dont la réputation militaire était basée sur ses campagnes en Afrique, les seules de sa carrière, il fit observer que nous ne pourrions arriver à Verdun si on ne se pressait pas, car l'ennemi seiait avant nous dans la direction de Fresnes, dont les positions seraient très difficiles à enlever, mais il n'émit aucun avis quant à l'ofi'ensive à prendre de la rive droite.

L'Empereur me répondit :

— L'opinion publique, unie à celle de l'armée, vous désigne à mon choix : Mac-Mahon a été malheureux à Frœshwiller, et Canrobert vient d'avoir son prestige égratigné au camp de Châlons; il n'y a donc plus que vous d'intact, et c'est un ordre que je vous donne.

/oilà dans quelles conditions matérielles et morales le maréchal Bazaine fut investi du commandement en chef. C'était une lourde tâche que lui imposait

l'Empereur, et dont d'autres, plus adroits, avaient décliné les responsabilités.

Les désastres étaient à prévoir avec une armée dans ces conditions-là, et tous ceux qui, jusqu'à ce jour, mus par des sentiments que je n'ai pas à analyser, avaient apporté dans l'exécution des ordres du maréchal la plus coupable lenteur, ou ne les avaient pas exécutés du tout, — ceux-là acceptèrent avec empressement un commandant en chef qui allait être responsable non seulement des fautes déjà commises, mais encore de celles qu'il leur restait à commettre.

J'ai dit, dans un de mes précédents ouvrages, combien les souverains savent exploiter à leur profit la popularité, la célébrité, le génie de leurs sujets, et se décharger sur eux de toutes leurs fautes. Louis XIV est devenu Grande son siècle est un des quatre cités dans l'histoire, parce qu'il avait cette faculté portée au plus haut degré. Aussi la pensée de l'Empereur ne fut pas uniquement de donner à l'armée un chef digne de la conduire, et, comme il le disait naïvement, quoique un peu tard, que V opinion publique, unie à celle de Vannée, avait désigné à son choix, malgré les intrigues politiques et les basses jalousies; — mais surtout de faire porter à un autre le poids des nombreuses fautes qu'il venait de commettre, — sauvant à la fois, s'il lui était possible, sa réputation militaire et son trône, tous deux fortement ébranlés.

1 (Test une dépôche à l'Impératrice qui devait faire foiinaître le dessous des cartes :

PùHri à l'Impératrice.

Confidentiel pour l'Impératrice seule.

Metz, 8 août, 4 h. 30 soir.

N'écoutant que mon dévouement, j'ai demandé' à l'Empeeur s'il se sentait assez de force physique pour les fati- :ii 'S d'une campagne active, de passer les journées achevai 't les nuits au bivouac. Il est convenu avec moi qu'il ne le )ouvait pas. Je lui dis alors qu'il valait mieux aller à Paris •éorganiser une autre armée, et soutenir l'élan national, ivec le maréchal Le Bœuf comme ministre de la guerre, et aisser le commandement en chef de l'armée au maréchal îazaine, qui en a la confiance, et auquel on attribue le îouvoir de tout réparer. S'il y avait encore un insuccès, 'Empereur n'en aurait plus la responsabilité entière.

C'est aussi l'avis des vrais amis de l'Empereur.

Et l'on m'a blâmé d'avoir écrit qu'en dehors de la patrie, à qui l'on doit tout, même sa vie, il ne faut pas se dévouer à ceux qui, sur les trônes, aspirent, disentils, à faire le bonheur des peuples, tout en exploitant leurs sujets!

Franchement, le jugement qu'a porté la majorité de la nation sur l'obéissance et le dévoûment qu'a montrés Bazaine envers son souverain, dans la bonne et la mauvaise fortune, n'est pas fait pour me donner tort.

L'Empereur se retirait, et il faisait bien ! Mais il était déjà malheureusement trop tard ; et quoique investi

du commandement en chef, Bazaine ne devait pa» être livré à son initiative personnelle'.

Napoléon III n'avait plus la responsabilité du com mandement, mais il continuait à donner des ordres

Le 16 au matin eut lieu le départ de l'Empereur.^ Voici, ainsi que le maréchal le dit lui-même, comment il en fut avisé ^ :

« Le 16, de grand matin, l'Empereur m'envoya chercher par un de ses officiers d'ordonnance. Pour ne pas perdre un instant, je me rendis seul, au galop, au quartier impérial. Je trouvai Sa Majesté déjà en * voiture avec le Prince Impérial et le prince Napoléon. Les bagages étaient partis pendant la nuit, sous l'escorte du bataillon de grenadiers de service. La brigade de cavalerie du général de France (lanciers de la garde et dragons de l'Impératrice) était à cheval pour escorter l'Empereur. Cette brigade fut relevée à Conflans par une brigade de chasseurs d'Afrique, commandée par le général Margueritte; je ne fus pas prévenu à l'avance de ces dispositions. Je m'approchai de la voiture, sans descendre de che-^ val; l'Empereur paraissait souffrant, et il me dit ce peu de paroles : « Je me décide à partir pour Verdun

1. E a nommant Bazaine au commandement en chef, l'Empereur ne lui avait même pas laissé la latitude habituelle de choisir J son état-major; il lui avait imposé en bloc celui du maréchal Le Bœuf.

2. Épisode de la guerre de 1870 et le Blocus de M^tz, par i'ex' maréchal Bazaine, p. 77.

et Ghâlons; mettez-vous en route pour Verdun, dès (jne vous le pourrez. La gendarmerie a quitté Briey, par suite de l'arrivée des Prussiens. »

C'était partir enfin ! mais bien inopinément, sans avoir consulté son général en chef, sans avoir pris Min avis; c'était compliquer gravement la situation, ses dernières paroles étant encore des ordres.

L'Empereur arrivait le jour même à Châlons. J'ai (lit ailleurs comment il fut accueilli par la Mobile * et quel était l'aspect du camp.

« En effet, à la placede l'ordre habituel, un désordre tel qu'il semblait que ce camp fût voué au pillage. Tous les petits ouvrages, jardinets, bustes, statues, jets d'eau, bosquets où s'égayait la fantaisie du troupier, — ravagés, détruits, renversés. A la place des généraux brodés, des chefs à l'uniforme maculé qui semblaient avoir peur de se montrer à leurs hommes. A la place des beaux régiments d'autrefois, ce ramas d'êtres sans discipline, sans cohésion et sans rang, ce grouillement de soldats boueux et sans armes qui s'appellent les isolés.

« Là, en dehors des tentes et des baraquements, oii il n'y avait pas de place pour eux, accroupis ou couchés autour de feux de bivouac, sans distributions régulières, sans armes, l'uniforme en lambeaux, se tenaient les isolés du corps de Mac-Mahon, les

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