Journal d'un officier d'ordonnance, p
échappés de Reichshoffen, les débris des régiments foudroyés et éparpillés par la défaite : lignards sans fusils et sans gibernes, zouaves en caleçon, turcos sans turban, dragons sans casque, cuirassiers sans cuirasse, hussards sans sabretache. Monde inerte, ne vivant plus que de la vie végétative, se remuant à peine quand on le feulait aux pieds, et grognant d'être dérangé dans sa somnolence fatiguée. La plus., grande partie de ces isolés était composée de zouaves et de turcos. Ceux-ci surtout avaient souffert.
« Et enfin, à la place des salves joyeuses d'artillerie i d'autrefois, le silence, la houle de la foule qui murmure; et d'ailleurs, si on avait à cette heure entendu le canon, c'eût été le canon de Gravelotte, qui emportait des pelotons entiers de la garde impériale. »
Le 17 au matin il y eut, dans le baraquement impérial, une conférence que l'Empereur présida.
Elle était terminée à onze heures. Le prince Napoléon, le général Waubert de Genlis, aide de camp del l'Empereur, le général Schmitz se retirèrent aussitôt ] dans une des chambres du baraquement, et rédigèrent ensemble le décret qui nommait le général Trochu gouverneur de Paris. I
Ce fut l'affaire d'un quart d'heure ; puis , sans perdre : un instant, le général Schmitz porta le décret à la signature de l'Empereur, qui venait de se mettre à table pour 'déjeuner.
Le Prince Impérial, dans sa tunique de sous-lieu-
tenant sur laquelle se détachait la médaille militaire, était à sa gauche. Les convives de l'Empereur étaient: les généraux Gastelnau, Reille, Eugène Pajol, Ney de la Moscowa, Favié, de Courson, adjudant général du l'alais ; les capitaines Hepp et D'Hendecourt ; ce dernier, quelques jours après, devait être tué à Sedan.
Voyant entrer le général Schmitz, l'Empereur dit : «Je signerai après déjeuner. » Mais, s'apercevant que ce général tenait à la main une plume qu'il venait de tremper dans l'encre : « Donnez, » ajouta-t-il. Puis, déposant sur son assiette la fourchette au bout de laquelle était piqué un morceau de melon, il signa, sans se déranger. Puis, avec sa bonhomie habituelle, en remettant le papier :
— Est-ce que Trochu a déjeuné?Je crois que lui et moi n'avons pas mangé depuis vingt-quatre heures. Allez donc le chercher. »
Trochu arriva et se mit à table. A trois heures, le nouveau gouverneur de Paris partait avec le général Schmitz, qui devait être son chef d'état-major; le capitaine de frégate Duperré, un des familiers de la maison de l'Impératrice, aujourd'hui vice-amiral, les avait devancés.
Trochu rédigea dans le wagon, écrivant sur ses genoux, sa fameuse proclamation aux habitants de Paris.
A onze heures trente, on entrait en gare.
Le général Trochu et le général Schmitz se rendirent immédiatement chez le ministre de l'intérieur,
M. Henri Chevreau, qu'ils trouvèrent dans son cabinet, assis devant son bureau.
Il était minuit.
Trochu lui montra le décret signé de l'Empereur et la proclamation qu'il avait rédigée en chemin de fer.
La stupéfaction de M. Chevreau serait difficile à décrire. Après quelques instants de conversation à bâtons rompus, il se leva tout à coup, comme quelqu'un qui a pris une résolution subite, et dit : « Je vais vous conduire chez l'Impératrice. »
On partit en effet pour les Tuileries, où l'on arriva à minuit et demi.
MM. Chevreau et Trochu furent immédiatement introduits chez Sa Majesté; le général Schmitz restant dans le salon de service, oii se trouvaient déjà MM. Gonneau, lieutenant de vaisseau, et Piétri, préfet de police.
On connaît la conversation de l'Impératrice avec ces messieurs. L'amiral Jurien de la Gravière y assistait ; mais ce qui n'est pas connu, c'est qu'après les premières paroles prononcées, l'Impératrice interpella en ces termes le général Trochu :
— Général, ne pensez-vous pas qu'en raison des difficultés et de la gravité de la situation, il serait opportun de rappeler les princes d'Orléans ?
Trochu répondit :
— Je ne suis pour rien dans leur éloignement, mais je ne vois pas bien en quoi leur rappel pourrait modifier la situation ?
I L'Impératrice porta vivement la conversation sur un autre sujet. Ce qu'elle venait de dire était le preiiiier acte de défiance de la souveraine envers son ^i^ouverneur.
î Trochu ne comprit pas sur-Ic-champ la portée de bette demande; mais peu après, lorsqu'il se trouva lavoc madame Trochu, femme des plus distinguées et 'd'un mérite tout exceptionnel, il en eut l'explication :
— Comment! vous n'avez pas compris qu'on vous prend pour un orléaniste, et que cette demande perlide avait pour but de vous démasquer immédiatement ?
Ibalur in insidias.
L'Impératrice avait été prévenue des décisions de l'Empereur par M. Duperré, qui, en descendant de chemin de fer, s'était rendu directement aux Tuileries. Elle ne fut donc pas surprise de l'arrivée du général Trochu, et suspendit un instant la conversation pour envoyer une dépêche à l'Empereur, lui disant que, pour rien au monde, il ne devait rentrer à Paris.
— C'est bien, dit alors Trochu, ma responsabilité de gouverneur était bien grande avec l'Empereur à Paris ; cette dépêche la diminue singulièrement.
On quitta les Tuileries. Le général Schmitz se rendit aussitôt au Journal officiel afin de faire imprimer le décret et la proclamation.
A six heures du matin, les deux généraux se retrou-
valent chez le ministre de la Guerre, Montauban, comte de Palikao.
Le ministre, déjà au travail, fit introduire le générât Trochu et le général Schmitz par le lieutenant-colonel de Clermont-Tonnerre, qui resta présent.
Lorsque Trochu eut mis le ministre au courant de son dernier entretien avec l'Empereur, lorsqu'il lui eut fait part de sa nouvelle situation et rendu compte de sa visite à l'Impératrice, le mécontentement qui s'accentuait de plus en plus sur la figure du ministre, prit un libre essor. Il interpella vivement Trochu :
— Suis-je ministre, oui ou non ? Suis-je responsable? Les choses les plus graves se font en dehors de moi, sans même que j'en sois prévenu. Vous êtes \ gouverneur de Paris? Qu'a encore décidé l'Empereur? Du reste, n'ayant pas été avisé de votre nomination, je me demande ce que vous venez faire ici. Vous dérangez tous mes projets.
Et le ministre continua sur un ton très animé pendant un moment.
L'attitude du général Trochu, devant cet emportement, était déférente, respectueuse même ; et, profitant d'un instant où le général de Montauban reprenait haleine :
— Mais je ne suis et ne serai, monsieur le ministre, ■que votre subordonné.
Malgré toutes les assurances du nouveau gouverneur de Paris, Montauban était si contrarié de cette
nomination, nouvelle preuve du peu de stabilité dans la direction des affaires, qu'il ne pouvait prendre sur lui de répondre avec bienveillance.
Le général Schmitz, chef d'état-major de Trochu, avait été également chef d'état-raajor de Montauban en Chine. Personne n'était donc en meilleure situation pour calmer la colère de son ancien chef. Aussi, faisant un appel à son patriotisme :
— Voyons, Messieurs! dit-il, dans de telles circonstances, au moment où le pays a tant besoin d'hommes comme vous, vous créez entre vous des susceptibilités? C'est bien malheureux! — Puis, s'adressant directement au ministre : — Voyons, mon général, vous savez bien que le général Trochu ne fait qu'exécuter un nouvel ordre de l'Empereur; il sera votre premier lieutenant.
On se quitta fraîchement. Pendant toute la conversation, Trochu avait appelé Montauban Monsieur le Maréchal. En sortant, le général Schmitz lui dit : — Pourquoi diable le traitiez-vous de maréchal? Excellence, passe ! Mais maréchal, il ne l'est pas !
— Ah ! c'est vrai ! répondit Trochu ; mais il le sera bientôt.
Non, Montauban ne devait pas être maréchal. Il avait plus que tout autre mérité cette haute dignité militaire après sa brillante campagne de Chine. Mais, je l'ai déjà dit, l'Empereur qui était si bon, s! fidèle à ses amitiés, qui aimait tant à récompenser, eut la
lâcheté de ne pas résister, en celte occasion, aux intrigues des militaires de cour, dont les succès de Montauban avaient déchaîné la jalousie, et qui, à leur tour, en face de l'ennemi, devaient avoir une grande part de responsabilité dans notre désastre national.
L'Empereur quittait Metz; il allait à Sedan, d'où, -^ capitulant avant son nouveau général en chef, il devait .; écrire au roi de Prusse : i
« N'ayant pu me faire tuer à la tête de mes soldats» j'envoie mon épée à Votre Majesté. »
Trochu venait s'enfermer dans Paris, où il devait capituler à son tour.
Ce fut dans un pareil moment et dans de telles conditions que fut remis le commandement en chef au maréchal Bazaine.
Le jugement porté sur les opérations sous Metz, sur la capitulation de la place fait l'objet des deux chapitres suivants.
J'ai la bonne fortune de reproduire ici les apprécia- I tions d'un correspondant militaire de grand talent, ' M. Archibald Forbes, qui suivit toute la campagne de 1870-71, attaché à l'état-major général allemand.
M. Archibald Forbes est sujet anglais ; il a donc pu juger les Allemands et les Français avec toute l'impartialité d'un spectateur éclairé, dont les intérêts nationaux ne sont pas en jeu. Son curieux travail a été annoté par le maréchal Bazaine lui-même. Il est donc doublement intéressant.