‹ La légende de MetzChapitre 31 sur 65 · Exposé très neti · texte numérisé non relu

Exposé très neti

IJazaine n'avait pas le pouvoir de sortir; mais il avait le sentiment que, du moins, il retenait autour (le lui une grande armée allemande. Il se trompa, dans un sens purement militaire, en ne faisant pas de sorties plus fréquentes et plus vigoureuses, bien qu'on se soit appliqué à amoindrir l'importance de ses sorties, sous le rapport du nombre et de la vigueur.

En réduisant la question au point de vue du résultat strictement militaire, Bazaine n'eut pas tort de ne pas être plus énergique dans ses sorties*. Les Allemands connaissaient sa situation aussi bien, si ce n'est mieux que lui-même. Tant qu'il était à craindre, nulle cessation d'hostilité n'eût engagé les Allemands à se relâcher dans leur vigilance ni à diminuer leurs forces d'un seul homme. Ils pouvaient se soumettre à de grandes fatigues sans souffrir matériellement. Les coups que Bazaine pouvait leur porter retombaient bien plus terribles encore sur ses pauvres diables de soldats. Chaque Allemand aurait coûté deux Français. Il est facile de dire après coup qu'il eût mieux valu que les Français fussent tués dans cette proportion que d'aller pourrir dans les prisons allemandes ; mais c'est au dernier moment que Bazaine entrevit cette sombre destinée, pour ce qui avait été la puissante armée du Rhin.

1. Où aurait- on soigaé les blessés? les établissements hospitaliers étaient bondés de malades.

L'une des questions sur lesquelles le Conseil de guerre de Trianon se prononça « affirmativement » fut : si Bazaine avait capitulé sans épuiser tous les moyens de défense à sa disposition, et sans avoir fait tout ce que prescrivaient le devoir et l'honneur. A cette question, purement militaire, les faits suivants répondent pour le lecteur impartial, d'une tout autre façon; ils n'ont pas été énoncés par Bazaine, mais mis en évidence devant le Conseil de guerre.

Déjà, au 15 septembre, on trouva nécessaire de réduire la ration de pain pour l'armée. Au 15 octobre, le général Coffinières, gouverneur de Metz, informait que 25,000 soldats malades manquaient de médicaments, de soulagements médicaux et de secours de toute espèce. Dix jours avant cette date, le médecin en chef de l'armée avait fait connaître le terrible développement de la fièvre typhoïde, la perte d'innombrables blessés atteints par la cruelle gangrène d'hôpital et par l'impitoyable empoisonnement du sang; le typhus était si violent qu'il moissonnait les chirurgiens à la faux; le scorbut était presque général, et une épidémie de dyssenterie avait pris de telles proportions que les hôpitaux, — et Metz tout entier était un hôpital, — n'auraient pu contenir un dixième des malades. Il avait exposé comment les patients atteints de maladies mortelles n'avaient d'autre nourriture que de la viande de cheval sans sel, et un peu de mauvais pain. Comme témoignage personnel

à l'appui, je puis dire que j'ai vu des prisonniers et (des déserteurs de l'armée assiégée amenés dans les :, lignes allemandes, rongés par le scorbut et les mala- ; dies cutanées, résultant évidemment de l'appauvris- I sèment du sang, et affamés non pas comme des (hommes, mais comme des loups.

L'armée qui, après la capitulation, défila pour se rendre prisonnière dans ses cantonnements, offrait le spectacle lamentable d'hommes décharnés, anémiques et couverts de pustules. Les malheureux mouraient comme des mouches pendant qu'ils attendaient dans leurs camps découverts, sous la pluie froide, que les trains de prisonniers fussent prêts pour les emmener en captivité; et la mortalité durant le voyage fut considérable.

Le 8 octobre, Goffinières présentait à Bazaine un état indicatif d'après lequel, même en réquisitionnant les approvisionnements da la ville, les vivres ne devaient pas aller au delà du 20 octobre. « Telle est, disait-il, — c'était un homme froid et dur, — Vextrême limite à laquelle nous pouvons arriver, en épuisant toutes les ressources possibles. »

Le 7, Bazaine avait fait une vigoureuse sortie dans la vallée de la Moselle, qui lui avait coûté 1 200 hommes et prouvait simplement la force de l'investissement.

Le 10, un conseil de guerre se prononça unanimement contre la possibilité de nouveaux efforts offen-

sifs, et en faveur de négociations à ouvrir pour am honorable convention.

Ce n'est que le 25 octobre, quatre jours après qu'or eut cessé de délivrer des rations, que Bazaine el Changarnier essayèrent de négocier, non une capitulation, mais un armistice avec ravitaillement, éloignement de l'armée en Afrique, laissant Metz non rendu. Le Prince Rouge déclina la proposition avec des dé monstrations sympathiques.

Bazaine se rabattit alors sur l'intention chimérique de faire une nouvelle tentative de sortie. Le conseil de guerre condamna l'idée à l'unanimité ; un général afûrma qu'une sortie serait un acte criminel. Bazaine confesse tristement que c'eût été un acte de désespoir, un véritable suicide, offrant simplement une facile victoire à l'ennemi, et impliquant, pour celui auquel la patrie avait confié le commandement de tant de braves cœurs, le crime d'un sacrifice inutile.

Il ne traita que vaincu par la faim.

Le rapport qui établit l'accusation devant le Conseil de guerre contient ces propres termes* : U armée et la place de Metz ont tenu jusqu'au dernier morceau de pain. Pourrait-on en dire autant de Paris, dont on acclama la résistance comme ayant amplement satisfait aux obligations du devoir et de l'honneur ?

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