‹ La légende de MetzChapitre 38 sur 65 · DÉPOSITION DÉ M. LE CAPITAINE DE MORNAY-SOULT · texte numérisé non relu

DÉPOSITION DÉ M. LE CAPITAINE DE MORNAY-SOULT

M. LE CAPITAINE DE MoRNAY-SouLT. — Le 27 octobre, je me trouvais dans le cabinet de M. le maréchal, —

je crois devoir faire ici cette observation que l'officier de service ne quittait jamais le cabinet de M. le maréchal Bazaine, — j'étais donc de service, et je me trouvais dans le cabinet de M. le maréchal, il était environ deux heures, lorsqu'on apporta une lettre de M. le général Picard. Je la remis à M. le maréchal, et, après en avoir pris connaissance, M. le maréchal s'écria : «Mais ils doivent être brûlés ! » Immédiatement M. le maréchal me fit connaître le contenu de cette lettre, voici à peu près ce qu'elle disait : Les colonels et les commandants des régiments de grenadiers de sa division demandaient, avant de remettre à l'artillerie les drapeaux de leurs régiments, ce qu'on devait en faire.

M. le maréchal Bazaine me donna l'ordre de me rendre immédiatement auprès de M. le général Jarras et me dit : « Le général Jarras doit dîner en ce moment pour se rendre ensuite à Frascati. Dépêchez-vous d'aller le trouver, et recommandez-lui d'avoir soin, pendant la lecture des articles de la capitulation, au moment où on arrivera à l'article des drapeaux, de faire observer au général de Stiehl que les drapeau^ ne sont plus dans les régiments ; qu'ils ont dû en être retirés, comme c'était l'habitude, au moment de la nouvelle du changement de gouvernement, et qu'on a dû les détruire et les brûler à l'arsenal. »

Je me rendis immédiatement auprès de M, le général Jarras, à qui je répétai textuellement les paroles que M. le maréchal Bazaine m'avait chargé de lui

Itransmettre. M. le général Jarras, qui terminait son llîner en ce moment, me dit qu'avant de partir il allait Jietourner auprèsde M. le maréchal pour s'expliquer )|aveclui sur l'ordre que je venais de lui apporter. — liElTectivement, je revins immédiatement auprès de M. le maréchal Bazaine, et on annonça la visite de (M. le général Jarras, qui entra presque en même Ijtcmps que moi.

M. le maréchal lui répéta, mot pour mot, les mêmes paroles qu'il m'avait dites. A ce moment, M. le général Jarras crut devoir faire quelques objections, dont je n'ai pas gardé le souvenir exact, sur la façon de faire cette observation. Enfin, M. le général Jarras partit avec cet ordre précis de M. le maréchal Bazaine, et, immédiatement après, — car cela ne dura pas longtemps, — M. le maréchal me donna l'ordre de me rendre de nouveau à l'état-major général, et là, de dire aux officiers de service de faire mettre à la suite d'une lettre, qu'à ce moment on rédigeait pour l'envoyer aux commandants de corps d'armée, que les drapeaux avaient été brûlés. Il est évident que, dans l'esprit de M. le maréchal Bazaine, c'était la réponse à l'objection que M. le général Picard lui avait soumise,et que c'était la lettre de M. le général Picard qui lui apprenait, pour la première fois, que les ordres précédemment donnés n'avaient pas encore été exécutés.

Je me rendis à l'état-major général, et je m'adressai à M. le colonel d'Andlau, à qui je transmis les

ordres elles instructions de* M. le maréchal Bazaine. P

Je regrette d'être obligé de dire que M. le colonel d'Andlau ne voulut pas exécuter ces instructions ; je m'adressai alors à M. le colonel Nugues, et je lui répétai les mêmes instructions.

Il me répondit : « C'est très bien, je vais le faire I » Je retournai chez M. le maréchal Bazaine et je lui rendis compte que ses ordres allaient être exécutés. Environ une demi-heure après ce second retour au quartier général, M. le colonel Nugues est venu auprès de M. le maréchal pour lui faire des objections. A ce moment, je n'étais pas dans le cabinet de M. le maréchal ; j'avais été obligé de m'absenter un instant; il m'est donc impossible de dire quelle conversation il a eue avec lui.

Voilà ce qui s'est passé le 27 octobre.

On était si désireux de flétrir ce malheureux maréchal, qu'on a dit encore que non seulement il avait livré les drapeaux français, mais aussi qu'il avait rendu aux Allemands le drapeau que ses troupes avaient pris aux Prussiens à Rezonville. Peut-on, pour influencer l'opinion publique, être plus fourbe et plus infâme?

Le général de Cissey, alors ministre de la Guerre, en a accusé réception en ces termes :

Monsieur le Maréchal, J'ai l'honneur de vous accuser réception de l'étendard,

luis à Rezonville sur les troupes prussiennes, que vous avez i;)ien voulu me faire remettre.

' Veuillez agréer, monsieur le Marichal, l'assurance de ma j|iaute considération.

Le Ministre de la Guerre,

DE CISSKY.

Je crois avoir fait jaillir la lumière et établi la vérité sur ce fameux incident des drapeaux, une des principales accusations portées contre le maréchal Bazaine. Les drapeaux brûlés l'ont été par ses ordres ; les autres ne sont tombés entre les mains de l'ennemi que par suite de désobéissances.

Je regrette de ne pouvoir m'appesantir aussi longuement sur chacun des faits reprochés au maréchal, lors de son procès de Trianon, et dont, pour une grande part, grâce à Dieu, la conscience publique, maintenant éclairée, a déjà fait justice. Un pareil travail serait hors des proportions de ce modeste volume; mais je prie le lecteur de me permettre une dernière réflexion, qui m'intéresse tout particulièrement.

Admettons que Bazaine, se conformant aux lois militaires, et ne voulant pas exposer Metz à la colère des vainqueurs, par suite à la famine, — au lieu de SQUstraire ses drapeaux par une supercherie patriotique, les eût réellement livrés, ce serait très mal, ce serait infâme.

En effet, ne pas mettre tout en œuvre pour soustraire à l'ennemi ces emblèmes de l'honneur national, si

cela ne mérite pas la mort, cela mérite au moins le

déshonneur. \

D'accord 1 !

Mais si les livrer est une telle indignité, lors même que les lois de la guerre vous y obligent, que doit, faire le pays pour l'officier subalterne, sans responsa- i bilité d'aucune sorte, qui sauve, lui, les drapeaux du corps d'armée auquel il appartient?

Il me semble que le pays doit faire quelque chose; car il faut être logique : si on déshonore l'un, on doit honorer l'autre.

Eh bien 1 par une grâce toute spéciale de la Providence, j'ai eu le bonheur inespéré de sauver les drapeaux de l'armée de Paris. J'ai publié les attestations de mes chefs. M. de Bismarck lui-même a été amené, par les circonstances, à reconnaître la véracité de ces attestations *.

Le pays m'a-t-ilvoté une couronne civique ?m'a-t-il fait savoir qu'il réservait à ma vieillesse un poste d'honneur aux Invalides, près des glorieux mutilés de nos vaillantes armées?

Non, le pays n'a rien fait de cela; il n'a rien fait du tout.

J'ai espéré pendant longtemps que la ligue qui fait profession de patriotisme voterait une somme de cinquante francs pour m'acheter un sabre d'honneur.

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