‹ La légende de MetzChapitre 46 sur 65 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Soixante-dix ans d'affection fraternelle. — Appel à l'Histoire. — Encore la légende. — Armistice pour Paris et Metz. — Saufconduit périmé. — Une proclamation infâme. — Un émissaire de Bazaine. — Un faux officier d'ordonnance. — En collaboration. — La France est trompée. — Le rapport d'un coquin.

— Hors la loi. — Ordre d'arrestation. — Le chevalier, vicomte de Valcourt. — Un sénateur opportuniste. — Le doigt de Dieu.

— Etats de service.

Voici la lettre que M. Bazaine, ingénieur des Ponts et Chaussées, en retraite, et frère du maréchal, a eu l'obligeance de me faire parvenir, en réponse aux questions que j'avais eu l'honneur de lui adresser:

Paris, 15 décembre 1887,

IVfonsieur le Comte,

Vous pensez avec Massillon que « la vérité est la seule chose ici-bas qui soit digne des soins et des recherches de l'homme». C'est un sentiment qui vous distingue en ces tristes temps et vous recommande à ma sympathie.

Vous m'avez fait l'honneur de m'adresser diverses questions au sujet du maréchal Bazaine, mon frère.

Il me serait facile de vous répondre : voilà plus de soixante-dix ans que je suis le témoin conscient de sa vie.

Je l'encourageais quand il se fit soldat en 1831. J'ai suivi tous ses pas dans sa belle carrière militaire, où, au bout de trente-trois ans de services éclatants, il atteignait le grade de maréchal de France.

Depuis plus de soixante-dix ans, nos âmes ne se sont jamais quittées.

En juillet 1870, je lui faisais la conduite à la gare de Strasbourg, dès qu'il eut reçu du ministère de la Guerre l'ordre d'aller provisoirement à Metz prendre le commandement de l'armée.

Quelles angoisses n'ai-je pas eu à subir depuis le mois d'août 1870! Mes fils partageaient les périls de leur oncle. Un de mes neveux, ayant équipé à ses frais une compagnie de francs-tireurs à Neuilly, se faisait tuer héroïquement dans les Vosges. Un autre était gravementblessé àSedan. Mon patriotisme était connu, mais il devait être mis aux plus rudes épreuves.

Sans que je prolonge ces détails, vous comprenez ce que j'ai dû ressentir en 1870 et dans les années qui suivirent, et comment tout ce que j'ai vu, connu, entendu à cette époque et depuis, m'a préparé à répondre à toutes les questions qui me seraient faites sur le maréchal mon frère : seulement c'est un livre et non une simple lettre qu'il faudrait écrire. Ce livre se fera, caries révolutions et les spéculationspolitiques qu'elles font naître ont une fin, tandis que la vérité est éternelle.

Le maréchal a fait appel h l'Histoire du jugement du Conseil de guerre de Trianon. Il n'en pouvait faire d'autre dans les circonstances exceptionnelles où ce jugement a été rendu, précédé surtout, comme il l'a (Hé, de trois années de guerre, — une guerre de sauvages, où, sans respect aucun pour sa qualité de prévenu, et quand de lui-même il était allé au-devant de la justice, une presse hostile de parti pris n'a pas cessé un seul jour d'exciter contre lui l'opinion publique égarée par les injures et les calomnies.

Mais ce jugement, qu'on ne peut séparer du recours en grâce dont les juges eux-mêmes l'ont accompagné, ce jugement du moins a vengé l'honneur du maréchal, et il aurait dû réduire au silence les calomniateurs qui l'ont accusé de trahison.

Cependant, que lit-on dans les journaux, dans les étranges compositions hybrides d'écrivains dits militaires?.

Qu'entend-on jusque dans la Chambre des députés, où lé respect du peuple, même dans sa crédulité, devrait imposer quelque retenue? « Bazaine a trahi... Bazaine a vendu Metz... »

Ceux qui disent ou écrivent ces choses faussent, avec la plus franche malhonnêteté, l'esprit et la lettre du procès de Trianon, s'ils l'ont jamais lu dans son entier; mais qu'importe, semble-t-il! Pourtant, indépendamment des juges encore vivants de ce procès, on compte par centaines ceux qui pourraient rame-

ner l'opinion égarée par ces mensonges; mais bien peu l'osent. Il semble que ces mensonges sont une condition de vie pour la troisième République.

On en a fait une légende. Elle est stupide et infâme, et bien que le peuple aime les légendes, celle-ci serait restée dans la boue si trois délégués du gouvernement de la Défense Nationale à Tours, MM. Crémieux, Glais-Bizoin et Gambetta, — ou plutôt M. Gambetta seul, dominant ses collègues, deux vieillards, — n'avait pas cru avoir besoin pour sa politique de l'y ramasser pour la souffler sur tous les horizons de la France.

C'est là, Monsieur, un des épisodes les plus douloureux de mon voyage à Tours en 1870. J'en ai fait en partie le récit dans une déposition que, quoique frère du maréchal, je fus autorisé à faire devant le Conseil de guerre de Trianon. Mais je puis aujourd'hui le reprendre et le compléter.

C'est un point d'histoire qui a été plutôt effleuré qu'approfondi. Je ne redoute pas les démentis. Les rectifications qu'on pourrait trouver à faire à mon récit seraient insignifiantes.

A mon arrivée à Tours, en octobre 1870, je trouvai la maréchale, ma belle-sœur, résolue à se rendre à Versailles afin d'y supplier le roi de Prusse de lui permettre d'aller à Metz auprès de son mari. Je m'associai naturellement et de grand cœur à ce dessein, et je devais accompagner la maréchale aussi loin qu'on me le permettrait. C'était à l'instigation de

M. Thiers que la maréchale avait pris cette résolution.

M. Thiers n'ignorait pas la situation très critique de l'armée de Metz, et prévoyait une catastrophe prochaine. « Si le maréchal pouvait tenir encore huit jours, » me disait-il le 21 octobre, il se flattait d'obtenir pour Paris et Metz un armistice qui pouvait être le préliminaire de la paix.

Je fus mis en rapport avec M. de Chaudordy, qui me recommanda la plus grande discrétion et me prévint toutefois que M. Gambetta était dans la confidence.

Dès le 25, M. le baron de Thann, général de l'infanterie prussienne, écrivit d'Orléans au ministre de la guerre à Tours, que la maréchale et moi nous devions être reçus à Versailles, et qu'un de ses officiers attendrait la maréchale aux avant-postes le 26 au matin.

M. Gambetta, en transmettant ce sauf-conduit le 26 à madame la maréchale Bazaine, l'accompagnait d'un extrait d'une lettre du général Pourcet par l'intermédiaire de qui le sauf-conduit lui était arrivé. Il faisait remarquer que le sauf-conduit était périmé, « et ce- « pendant, écrivait-il, je le reçois à l'instant. Je dois

croire qu'il y a quelque erreur dans les dates, mais « j'ai considéré comme de mon devoir d'appeler votre « attention sur cette circonstance... »

Le général de Thann récrivit le 27 au ministre de la

Guerre à Tours que Madame la maréchale n'étant pas

arrivée jusqu'à présent, il fallait croire que sa lettre du

:]25 ne lui était point parvenue. « Je vous fais savoir,

« Monsieur le ministre, ajoutait-il, que dès demain le « 28, à midi, un de mes officiers attendra Madame la « maréchale... »

Cette lettre du 27 était le jour même entre les mains de la maréchale, qui me fit demander immédiatement au ministre de la Guerre les moyens de partir. Dès le même jour encore, je reçus du cabinet du ministre la réponse ci-après :

MINISTÈRE j|

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