‹ La légende de MetzChapitre 45 sur 65 · Figaro du 27 février · texte numérisé non relu

Figaro du 27 février

... Jules Favre allégua les soucis du gouvernement, les amertumes de la défaite, et le chancelier, revenant à l'objet de l'entretien, exprima l'idée que le ministre venait bien tard, et annonça qu'il était sur le point de traiter avec un j envoyé de Napoléon III.

La scène se passait dans un petit salon, au premier étage de la maison, et M. de Bismarck désignait à son interlocuteur une porte derrière laquelle était censé attendre [ l'ambassadeur de l'Empereur.

Il expliqua que rien ne lui serait plus facile que de ramener ce souverain détrôné et de l'imposer à la France; que Napoléon III trouverait bien, parmi les prisonniers français détenus en Allemagne, une armée de cent mille hommes tout à fait dévoués, qui lui suffirait pour se maintenir le jour où les Allemands se retireraient; qu'au pis aller, il restait encore la ressource de convoquer quelque part l'ancien Corps législatif et de traiter avec lui.

Il s'animait en parlant, et dit à peu près ceci :

— Au fond, pourquoi est-ce que je traiterais avec vous? Pourquoi est-ce que je donnerais à votre République une apparence de légalité, en signant une convention avec son représentant? Au fond, vous n'êtes qu'une bande de révoltés! Votre empereur, s'il revient, a le droit strict de vous faire fusiller tous comme traîtres et comme rebelles.

Jules Favre venait de parler de l'amour de la France pour la liberté, de son goût pour la République, de ses sentiments républicains.

— Êtes-vous bien sûr, riposta le chancelier, que la France soit aussi républicaine que vous le dites?

— Certainement, dit Jules Favre.

— Eh bien, je ne suis pas tout à fait de votre avis, monsieur le ministre. Avant de traiter avec vous, nous n'avons

pas été, vous le pensez bien, sans étudier l'état moral de votre pays et sans nous en rendre un compte exact. Malgré cette guerre fâcheuse pour vous, imposée à Napoléon III par la nation française plutôt que désirée par lui, ainsi (jue je vous l'ai déjà dit, — et c'est même ce qui nous a permis, après avoir renversé l'Empire, de combattre encore la France, la France, notre vieille et véritable ennemie, — malgré les désastres et les défaites de votre armée, rien n'était plus facile, croyez-moi, que de rétablir l'Empire. Je ne vous soutiendrai pas qu'il eût été acclamé à Paris, mais il eût été certainement accepté ou subi par les campagnes. Un plébiscite aurait fait le reste. Non, si nous n'avons pas traité avec les Bonapartes, c'est que nous avons trouvé plus avantageux de traiter avec vous.

Si le représentant de la République n'avait pas été plus coulant sur les conditions du traité que ceux avec qui le chancelier avait voulu conclure en premier lieu; s'il n'avait pas donné, je le répète, pleine et entière satisfaction aux vainqueurs, que serait-il advenu de ces messieurs de la Défense Nationale, que M. de Bismarck trouvaitjuste et légitime qu'onfusillât, si l'Empereur revenait?

Bazaine aurait-il alors commis un crime en restant fidèle au souverain que la France s'était choisi par un plébiciste de 7 437 216 voix, — ou en se ralliant au gouvernement d'une douzaine d'individus, qui ne tenaient leur pouvoir que d'eux-mêmes?

Si l'impératrice Eugénie avait eu le véritable sentiment du devoir que lui imposait la régence, elle

is.

aurait dû, non pas se sauver le 4 septembre avec son dentiste, — étrange compagnon et protecteur poui une impératrice des Français! — mais appeler Trochu aux Tuileries et le charger de la défendre.

En admettant que ce général lui fût antipathique, et qu'effrayée par l'explosion des sentiments populaires, l'instinct de sa faiblesse la poussât à mettre sa personne en sûreté, tout en s'efforçant de soustraire la France aux conséquences de l'effroyable aventure dans laquelle l'Empire l'avait jetée, — elle aurait dû, non pas franchir les mers, passer en pays étranger... elle aurait dû se rendre ;\ Metz, auprès de Bazaine, et se mettre sous la protection de son armée. Il n'est pas douteux que les conditions qu'elle aurait pu alors obtenir de l'Allemagne eussent été autrement moins désastreuses que celles qui nous furent imposées dans la suite, les agents responsables de nos défaites s'en lavant les mains à l'étranger.

Malheureusement l'Impératrice n'était qu'une femme craintive; loin d'être fille d'une Marie-Thérèse, une Marie-Antoinette, sachant faire face au danger, elle pensa que si l'émigration était moins glorieuse que la résistance, elle offrait toutefois plus de sécurité.

Ce fut un grand malheur pour la France !

Page 1