‹ La légende de MetzChapitre 48 sur 65 · C. DE FREYCINET · texte numérisé non relu

C. DE FREYCINET

C'était remettre notre départ au 29, et l'on sait aujourd'hui que le 29 la capitulation de Metz était un fait accompli!

Les éve'nements qui se pressaient d'heure en heure nous avertissaient que nous arriverions trop tard.

Quelques jours encore, et la maréchale et moi nous devions partir à la hâte, mais c'était pour mettre nos familles à l'abri des colères soulevées contre notre nom par la plus injuste, la plus violente, la plus inattendue des proclamations, — celle de la délégation du gouvernement de la Défense Nationale à Tours, à la date du 30 octobre.

Disons de suite, pour être juste, que l'honorable amiral Fourichon a refusé de prendre un rôle dans la pièce insensée qui fut jouée ce jour-là par ses collègues. Disons encore que M. Glais-Bizoin, dans ses Mémoires intitulés Dictature de cinq mois, a eu l'honnêteté d'oublier qu'il avait eu la faiblesse d'y mettre son nom, et laissons à MM. Crémieux et Gambetta, surtout à ce dernier, la responsabilité de cette... comment dire? M^ Lachaud, retenu par son amitié pour M. Gambetta, hésitait à se prononcer à l'audience du 8 décembre 1873 au Conseil de guerre de Trianon; mais le général commissaire du gouvernement avait appelé cela « des soupçons ».

« Eh bien 1 moi qui ne suis pas général, s'écriait M* Lachaud, je dis que ce sont des infamies, et j'aurais été heureux de n'être pas le premier à le dire. »

J'étais venu à Tours offrir mon concours à M. Gam^ betta.

Les premiers mots qu'il m'adressa en me tendant la main furent : « Nous vous avons cherché à Paris,

nous voulions vous avoir au Conseil municipal. » Son accueil particulièrement sympathique, et son patriotisme que je crois, malgré ses égarements, avoir été sincère, l'auraient protégé dans ma mémoire, s'il ne m'eût accablé d'autant d'affliction.

Le premier émissaire qui apporta au délégué du ministre delà Guerre une dépêche chiffrée du maréchal, vint voir la maréchale, et nous dit qu'il avait informé M. Gambetta qu'il n'y avait plus à Metz pour l'armée de vivres que pour peu de jours.

J'allai trouver M. Gambetta, qui me confirma l'arrivée de l'émissaire et sa dépêche, qu'il me montra et qu'il ne pouvait pas lire. Mais il avait reconnu un nom, une signature à côté de la date du départ de Metz de l'émissaire : c'était le nom d'un de ses intimes amis, le capitaine d'état-major lung. M. Gambetta me dit que l'émissaire était un simple interprète, un subalterne qui ne lui paraissait pas suffisamment renseigné. « J'attends mieux et je vous en ferai part. »

En disant qu'il attendait mieux, M. Gambetta faisait allusion au second émissaire, un nommé de Valcourt, qui s'était annoncé comme porteur de renseignements particuliers.

M. Gambetta ne me parla point de cet homme ni de ses renseignements, et je m'en suis plus tard expliqué les motifs.

M. de Valcourt n'était pas autre chose qu'un simple interprète comme le premier émissaire ; il était inconnu

(lu maréchal. 11 ne faisait point partie de l'armée, mais, tout jeune qu'il fût, c'était déjà un maître imposteur.

Il avait pris sans droit le titre d'officier d'ordonnance du maréchal, i! se disait son messager î\ titre particulier. M. Gambetta le crut ou voulut le croire, et en 1873, quand il fit sa déposition devant le Conseil de guerre de Trianon, il voulut paraître le croire encore.

Pouvait-il ignorer pourtant que le ministère public n'avait pas voulu admettre à Trianon M. de Valcourt, le considérant comme de ces hommes qu'il vaut mieux laisser hors de l'audience? C'est cependant cet homme qui, le 28 octobre 1870, signe un Rapport à la Délégation inséré comme document officiel, mais tardivement et le i novembre seulement, — rapport qui, on ne peut s'y tromper, a été composé sous les yeux de M. Gambetta ou retouché par lui.

Le jour même oti ce rapport est adressé au gouvernement, rapport qui conclut que « le maréchal Bazaine a livré sciemment aux Prussiens la ville et la forteresse de Metz ainsi que l'armée française, campée dans l'enceinte retranchée, le tout dans le seul but d'être et rester maître de la situation politique en France», — ce même jour du 28 octobre, qui fut aussi le jour de la capitulation de Metz, M. Gambetta envoyait aux préfets et sous-préfets la dépêche qui suit :

Tours, 28 octobre, soir.

Il m'arrive de plusieurs côtés des nouvelles graves, mais sur l'origine et la véracité desquelles, malgré nos actives

recherches, je n'ai aucune espèce de renseignements officiels.

Le bruit de la capitulation de Metz circule. Il est bon que vous ayez la pensée du gouvernement sur l'annonce d'un pareil désastre. jij

Un tel événement ne pourrait être que le résultat d'un crime dont les auteurs devraient être mis hors la loi.

Je vous tiendrai au courant. ,0,

M. Gambetta n'avait jamais tenu le pays au courant de la situation réelle de l'armée de Metz. 11 savait, dès le 15 octobre, par le général Bourbaki, que Metz, manquant de vivres, ne pourrait pas tenir plus de dix à quinze jours, mais il n'en avait rien dit au pays. Il sa- > vait que l'armée de Metz, ne pouvant être secourue, pouvait être encore sauvée par un armistice, sinon qu'elle serait forcée, par la famine, de capituler du 25 au 30 octobre, et il n'en avait rien dit au pays. ♦

L'Impératrice elle-même avait fait parvenir à la délégation de Tours des nouvelles alarmantes. Dans une lettre écrite à la maréchale Bazaine, à la date du 7 novembre, elle dit textuellement :

« La délégation de Tours savait parfaitement à quoi s'en tenir sur l'état des vivres à Metz. J'ai envoyé Bourbaki, qui ne leur a rien caché. Plus tard même le général Boyer a été envoyé à M. Tissot pour qu'il pût faire savoir la hâte qu'il y avait de presser l'armistice si on voulait sauver l'armée.

« Enfin, j'ai moi-même fait avertir par télégraphe, sans le faire directement, de l'urgence; mais on n'a

rien fait pour les sauver, et on crie à la trahison parce que c'était la seule manière de se mettre à l'abri de l'accusation du public. »

Loin de publier la vérité sur l'armée de Metz, la délégation de Tours ne publiait que des nouvelles erronées, toujours favorables, toujours annonçant des faits glorieux, croyant ainsi sans doute soutenir l'opinion dans la lutte, mais ne la préparant pas à apprendre la douloureuse et inévitable catastrophe.

Dans les derniers jours d'octobre, quand le premier émissaire venu de Metz apporta à Tours la dépêche du maréchal, en informant M. Gambetta que l'armée n'avait plus que six jours de vivres, on se garda bien d'avouer qu'on ne pouvait lire cette dépêche, faute d'avoir emporté de Paris la clé de la correspondance avec les armées de Bazaine et de Mac-Mahon ; mais voici la note que la Délégation faisait télégraphier dans toute la France par V Agence ffavas, son organe :

Les avis de Metz apportés à Tours par l'envoyé de Bazaine sont excellents, et confirment de la façon la plus péremptoire les informations reçues naguère par une autre voie.

L'armée de Bazaine, abondamment pourvue de tout, est animée d'une invincible confiance, et chacune de ses sorties estune victoire infligeant à l'ennemi des pertes considérables.

Je reprends mon récit.

Le rapport signé le 28 octobre par l'émissaire de Valcourt, le prétendu officier de l'état-major général,

fut lu le 29, je crois, par M. Gambetta à ses collègues.

M. de Valcourt, avec beaucoup plus de vanité qu© de compétence, mais surtout avec la plus effrontée malveillance, venait de Metz en avant-coureur des récits et appréciations dont quelques mois plus tard M. d'Andlau devait faire un livre tristement célèbre. Je ne ferai que deux remarques à propos de ce rapport, parce qu'elles n'ont jamais été faites, et qu'elles met- ^ tent en évidence la collaboration de M. Gambetta.

Ce rapport, qui avairt la prétention de tout savoir et de tout dire sur l'armée de Metz et son commandant en chef,depuis le 10 août jusqu'au 22 octobre, ne dit mot de l'incident Régnier et du départ du généralBourbaki.

Ce silence n'a pu être voulu que par M. Gambetta, qui avait accepté les services du général et l'avait envoyé commander à Lille.

Jugez du rapport tout entier par l'extrait qui suit :

Le 21,1e maréchal Bazaine tentait, pozir la première fois, de correspondre avecle gouvernement de la Défense Nationale dont il n'avait jusqu'alors jamais reconnu l'existence.

La dépêche chiffrée qui est parvenue au ministère de la Guerre par les mains de deux officiers de l'état-major général, était conçue dans un chiffre inconnu aux divers départements de l'administration publique.

Par un hasard étrange, sinon par une combinaison machiavélique du maréchal, le chiffre qui avait été employé fut reconnu pour être le chiffre dit impérial, dont la clef ne se trouve qu'entre les maius de l'Empereur ou celles de ses anciens ministres...

En entendant ce passage du rapport, M. Ci-i'-mieux particulièrement a dû ressentir quelque embarras. Je le vois encore se demandant comment on déchiffrera la dépêche du maréchal.

Il se fait conduire chez la maréchale, espérant qu'elle avait la clef qu'il avait oublié de prendre en partant de Paris.

La maréchale, qui ne peut le satisfaire, s'imagine que je trouverai un moyen de le faire. Elle monte dans le coupé de M. Grémieux, et les voilà tous deux à ma recherche. Ils me rencontrent en ville, font arrêter la voiture, etils m'expliquent l'embarras de la Délégation.

Si M. le général de Noue, ancien chef d'état-major général au Mexique, se fût trouvé à notre portée, il aurait pu reconnaître peut-être que le chiffre était le même que dans l'expédition du Mexique; mais le général était à Paris.

On ne put donc à Tours déchiffrer la dépêche du maréchal, pour avoir oublié la clef du chiffre. Cette dépêche fut portée à Paris par M. Thiers, je crois, et au ministère de la Guerre on la traduisit immédiatement.

Elle ne revenait à Tours que le 17 décembre suivant, à cause des difficultés de communication.

Quant à prétendre, comme le fait le rapport, que le maréchal tentait le 21 octobre, joour la première fois, de se mettre en rapport avec le gouvernement de la Défense Nationale, ce dire qui fut encore celui de

M. Gambetta dans l'instruction, est absolument contredit par l'instruction même, et M. Gambetta mieux renseigné n'aurait pas voulu sans doute méconnaître l'énergie et le dévouement de deux braves cuirassiers dont il faut citer les noms avec respect, Marc et Henry, qui, partis le 15 septembre avec une dépêche du maréchal pour le ministre de la Guerre, tombent deux fois aux mains de l'ennemi, sont deux fois condamnés à mopt, et deux fois parviennent à s'échapper.

Ils arrivent le 13 octobre à Montmédy, d'où leur message parvient le 14 à Lille. Pourquoi cette dépêche n'est-elle pas arrivée àTosrs? Je l'ignore.

Je pourrais poursuivre le redressement des erreurs et des mensonges du rapport; mais je suis obligé de me borner, et je reviens à la séance du 29 octobre, oîi M. Gambetta donna connaissance à ses trois collègues du rapport fait sur sa commande par le sieur de Valcourt.

A la lecture de cette pièce, l'honorable amiral Fourichon ne put se contenir.

— Mais, s'écrie-t-il , c'est le rapport d'un coquin que vous nous lisez là !

M. Gambetta, conservant son sang-froid, fait signe à l'amiral que Valcourt est dans l'ombre. (Je tiens ces détails de l'amiral Fourichon lui-même.) Il propose ensuite à ses collègues une proclamation dans le sens indiqué dans sa dépêche du 28 octobre au soir aux préfets et sous-préfets, et débutant sans préambule comme il suit ;

« Hors la loi le commandant en chef de l'armée du Rhin;

« Hors la loi les maréchaux et les généraux commandant les corps d'armée ;

« Hors la loi les généraux commandant les troupes ;

« Hors la loi les généraux commandants d'armes spéciales, etc., etc.. n

Cela ne rappelle-t-il pas Danton proclamant « hors la loi tous les aristocrates » ?

Le projet de proclamation de M. Gambetta n'étant pas accepté par MM. Grémieux et Glais-Bizoin, l'amiral Fourichon étant décidé à rester à l'écart, ils en rédigèrent une autre où, dans un accès de folie furieuse, ils n'immolaient plus que le maréchal Bazaine à leurs machiavéliques intentions. Gomment douter de ces intentions, quand on constate qu'ils annoncent la capitulation de Metz sans spécifier, quoiqu'ils en fussent intimement persuadés, que V armée et la place de Metz avaient tenujusquà leur dernier morceau de pain?

Je protestai immédiatement par écrit.

J'allai voir M. Gambetta.

— Gomment avez-vous pu signer cette proclamation? lui dis-je.

— J'étais si désespéré, me répondit-il, que si j'avais eu un pistolet à côté de moi, je me serais brûlé la cervelle.

— Mais cette armée était une armée isolée et qu'on n'a pas secourue, ajoutai-je.

— Je ne l'ai pas pu, — fut toute la réponse de M. Gambetta.

— Mais que vouliez-vous, qu'attendiez-vous de cette armée qui mourait de faim?

— J'aurais voulu qu'elle ne quittât le sol de la patrie que jonché de cadavres !

M. Gambetta oubliait que ce sol n'était qu'un vasto charnier.

On savait quelques mois plus tard que l'armée du Rhin avait eu 42 462 tués ou blessés, dont 26 généraux et plus de 2 000 officiers! Oh ! quel parti un autre patriote que M. Gambetta aurait pu tirer de cette douloureuse capitulation de Metz, des grandes batailles livrées par cette armée du Rhin, vaincue par la famine, mais ayant contraint l'ennemi à immobiliser autour d'elle de grandes armées pendant plus de deux mois, temps suffisant pour permettre à la France de se lever en armes !

La proclamation du 30 octobre était suivie immédiatement de la dépêche suivante, adressée aux préfets et procureurs généraux :

Tours, 30 octobre 1870.

Redoublez de vigilance. Partout où vous rencontrerez Razaine ou un officier de son état-major, faites-le arrêter et diriger immédiatement sur Tours sous bonne escorte.

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