‹ La légende de MetzChapitre 49 sur 65 · LÉON GAMBETTA · texte numérisé non relu

LÉON GAMBETTA

C'était aussi ridicule qu'impuissant, puisque le maréchal et son état-major étaient prisonniers en Aile-

magne, — mais cela accompagnait bien l'accusation de trahison et devait agiter l'opinion publique.

A défaut des hommes, on voulut arrêter les femmes. La maréchale n'eut que le temps de s'enfuir du couvent des Dames Blanches, où elle habitait, et alla se réfugier à l'ambassade d'Italie.

M. Gambetta avait-il fini, comme on l'a dit, par signer l'ordre d'arrestation de la maréchale? Je ne puis encore le croire. La maréchale était enceinte de huit mois. Elle était venue, dès le premier jour, se mettre sous la protection de la Délégation de Tours.

Elle fut autorisée à quitter Tours avec sa mère et ses deux petits enfants, et M. l'amiral Fourichon la fit accompagner par un officier de marine, M. Arago.

Ma belle-fille, M°" Adolphe Bazaine, sa mère et ses deux petits enfants furent arrêtés. Mon fils était officier d'ordonnance du maréchal, un vrai, et non un Valcourt.

Ma belle-fille et sa mère furent conduites, par un inspecteur zélé de la compagnie des chemins de fer de l'Ouest, devant M. Gambetta. J'étais présent. M. Gambetta leur témoigna beaucoup d'égards et leur donna un laissez-passer. Il en délivra un autre pour moi le lendemain 31, en me recommandant avec une instance particulière à toutes les autorités civiles et militaires.

J'en profitai sans délai pour aller embrasser mes chers prisonniers en Allemagne.

Sans perdre un moment, M. Gambetta récompensait ■ Valcourt. Pour le de'dommager sans doule d'avoir été démasqué par l'honorable amiral Fourichon, il se l'attachait dès le 30 comme secrétaire particulier. Le 31, il le nommait chevalier de la Légion d'honneur.

En 1871, je trouvai ce chevalier à Londres, faisant des conférences publiques sur M. Gambetta : il se faisait nommer le vicomte de Valcourt.

Quels malheurs s'attira-t-il? J'ai déjà dit qu'en 1873 le ministère public n'osa pas le produire comme témoin au procès de Trianon. Figure-t-il encore dans la Légion d'honneur où l'introduisit M. Gambetta? Après avoir tenté différents métiers en Amérique, il vint en Belgique échouer sur les bancs de la police correctionnelle, où il fut condamné par défaut, pour escroqueries et faux reconnus, à dix années d'emprisonnement.

Je m'arrête. J'ai voulu vous dire avec quel grand éclat s'est propagée la légende de trahison du maréchal Bazaine mon frère. Cette légende est une honte pour la France, et sera aussi, je le crains, un grand malheur pour elle; mais elle est légende, et elle devait porter ses détestables fruits. Si j'avançais plus loin dans mes récits, je retrouverais avec elle encore M. Gambetta, non plus avec le même auxiliaire Valcourt, mais avec un autre, M. le général comte d'Andlau, qui fut aussi récompensé plus ou moins direc-

teraent par M. Gambetta et autres, et leur dut d'être sénateur.

C'est une autre histoire non moins lamentable,

MM. Gambetta et d'Andlau, dans la pression occulte qu'ils ont exercée sur la direction des poursuites contre le maréchal, ne purent parvenir à lui faire appliquer l'article 77 du Code pénal qui s'occupe du crime de trahison. Le jugement rendu fournissait à M. Gambetta une belle occasion de reconnaître publiquement son erreur.

Il n'eût pas ainsi réparé le mal qu'il a fait, il n'eût peut-être pas réussi à déraciner la légende; mais il eût échappé à l'accusation d'avoir, — inconsciemment, je veux le croire, — mis le poignard aux mains d'un Hillairaud.

Ce n'est pas impunément que dans notre temps, oh la politique s'attaque à tous les cerveaux les plus malades comme les plus sains, l'on peut dire, comme M. Gambetta a eu le malheur de le crier à toute la France : Le crime de Bazaine est au-dessus même des châtiments de la justice.

Ne trouvez-vous pas, Monsieur, que la justice de Dieu a commencé son œuvre ' ?

l. Le capitaine Rossel a été fusillé comme général de la Commune. M. Boyenval s'est suicidé. M. de Valcourt a été condamné à dix ans de prison. Le colonel d'Andlau a été condamné à cinq ans de prison. M. Gambetta est mort, on sait comment ! ou plutôt on ne sait pas encore ; car la vérité n'a pas été dite, jusqu'à ce jour, sur cet événemont. Enfin, M. le duc d'Aumale a été exilé.

Puisse-t-elle ne pas trop peser sur notre pays, qui a pour excuse d'avoir été égaré par ceux-là mêmes qu'il avait chargés de le conduire.

Agréez, Monsieur le comte, l'assurance de mes sentiments les plus distingués.

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