I. A.MOl'K SACRÉ
Moïna avait sauvé 1m vie d'un homme, mais cet homme était un ennemi.
Rendu à la libellé, le eenlurion Varénus lui avaii exprimé sa reconnaissance eu termes (rime sincérité émue. Avant de quitter Autri-
cinii pour se rendre chez les BellovaqueS, le
Romain avait dit à la jeune prêtresse armoricaine :
« Femme, les hasards de la guerre sont innombrables, et j'ignore jusqu'à quand il
plaira aux dieux de m'accorder la vie. Mais
sache qu'aussi longtemps qu'ils me la laisseront, je conserverai ton souvenir pieux et je leur
offrirai des vœux pour qu'ils te soient favorables. Si jamais il l'arrivé de recourir à moi, soit pour toi-même, soit pour quelqu'un des liens, je serai heureux de te donner cette vie, que tu viens de me conserver. »
Le départ de Varénus pour le pays des
Bellovaques n'avait précédé que d'un jour celui de Moïna pour la terre d'Armor.
Elle avait promptement compris que son intervention bienfaisante dans l'assemblée des Carnutes avait déplu aux druides et, surtout, aux promoteurs du mouvement contre César, Cotuat et Conconétodun ; qu'il pouvait lui devenir pénible, dangereux même, de prolonger son séjour à Autricum, et elle avait repris le chemin des cités de l'Océan, se dirigeant vers le couchant par le fleuve Liger.
Elle avait donc regagné Genabum, où elle avait pris passage sur une barque qui descendait le fleuve.
Cette barque était de celles que les Galls riverains construisaient assez gauchement avec des madriers de chêne, auxquels ils adjoignaient le pin maritime, bois plus propice à la navigation. Elle mesurait cent pieds de longueur sur vingt de largeur et obéissait, selon l'occasion, à la voile ou aux avirons. Le plus souvent même, ses nautes la laissaient glisser au fil de l'eau, la maintenant à l'aide d'une longue godille dans l'eau profonde des chenaux. Et comme les flots du Liger étaient calmes et paresseux, un voyage dans de telles conditions devait être fort lent. On mettait cinq jours, en moyenne, entre Genabum et Condivincum, au pays des Namnètes.
Moïna dut donc se résigner aux lenteurs
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inévitables d'un aussi long trajet et s'enferma dans l'espèce de tente dressés à l'arrière du bateau.
Elle n'était pas le seul passager de la pesante embarcation. Une quarantaine de voyageurs avaient pris place sur cet informe coche d'eau.
Ces voyageurs appartenaient à tous les rangs de la société. Mais c'était surtout les étrangers qui y dominaient : Grecs, Italiens, quelques Bretons venus de leurs îles, quelques Galls du centre, et trois Germains appartenant aux peuplades des bords du Rhin.
Ceux-ci attirèrent tout de suite l'attention de Moïna et ne laissèrent pas que de lui inspirer une sorte de crainte bien naturelle.
Deux d'entre eux appartenaient aux races que César avait vaincues et rejetées hors des frontières de la Gaule, après avoir chassé leur roi Arioviste.
C'étaient des Suèves hirsutes, enrôlés par le proconsul dans les turmes auxiliaires qu'il opposait à la cavalerie gauloise.
Grands et lourds, la face embroussaillée d'une barbe épaisse et drue, ils étaient vêtus de sayons de peaux brutes et dégageaient une odeur insupportable. Ils venaient des profondeurs de la forêt Hercynienne, se nourrissant de châtaignes et de la chair crue de l'alcès et de l'aurochs*
Les Galls les redoutaient. Ils savaient de tels hommes capables de toutes les violences et évitaient tout contact avec eux.
Le troisième, bien que Germain aussi, selon le dire des Gaulois, différait sensiblement de ses hideux compatriotes.
Celui-là, d'une stature élevée, avait une prestance quasi royale. L'épanouissement de la force physique, en toute sa personne, n'en excluait point l'élégance. Il pouvait avoir trente ans, et sa face, aux yeux verts, au nez droit et pur, à la longue moustache flottante, aux cheveux abondants comme ceux des Celtes, mais peignés avec soin et relevés en une seule touffe au-dessus de la tête, disait la loyauté la plus sincère alliée au plus indomptable courage. Ses vêtements et ses armes répondaient à ces avantages personnels.
Il portait une saie de laine blanche, recouverte d'une sorte de blouse en soie verte. Une cuirasse de cuivre, artistement bosselée, protégeait son abdomen, sans voiler les larges pectoraux où s'agrafaient deux plaques rondes de même métal. D'étroites braies enveloppaient ses jambes nerveuses, où s'enroulaient des bandelettes de cuir rouge se rattachant aux chaussures également de cuir.
Une large chaîne d'or en sautoir servait de baudrier à son épée, longue et forte, enfermée dans un fourreau de cuir; un casque
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de cuivre, surmonté de deux ailes d'épervier, reposait momentanément sur ses genoux. Le cou robuste, les bras puissants, étaient nus.
Cet homme, singulièrement beau, avait nom Hildérik. C'était un chef sicambre, venu des bords du Vahal.
Il appartenait à cette race vaillante qui, quatre ans plus tôt, lorsque César avait défait les Usipiens et les Tenctères, leur avait donné asile, et, sommée par le proconsul de livrer les fugitifs , avait fièrement répondu :
« L'empire du peuple romain finit au Rhin. S'il trouvait injuste que les Germains passassent en Gaule contre son agrément, pourquoi demandait-il à étendre au delà du Rhin son propre empire et sa puissance? »
A la suite de cette réponse hardie , l'imperator avait jeté un pont sur le fleuve et pénétré dans ses redoutables forêts.
Il n'avait séjourné que dix-huit jours en Germanie, jugeant ce délai suffisant pour inspirer aux barbares la crainte salutaire du nom romain.
Hildérik était le fils du roi des Sicambres. Il était entré en Gaule à l'appel même du proconsul et avait eu avec lui un long entretien.
Présentement, avec l'autorisation de César, il descendait en Armorique afin d'y faire
construire des barques sur lesquelles il remonterait jusqu'aux bouches du Rhin et de la Meuse, terres habitées par son peuple et par les Bataves, leurs frères d'armes.
A la vue de Moïna, le jeune Sicambre avait tressailli. Cette fille aux yeux profonds et pleins de pensée avait exercé sur son âme fière une impression profonde. Il s'était rapproché et avait engagé avec elle une conversation grave et mystique.
Il parlait couramment la langue des Celtes, bien qu'en un dialecte différent de celui des peuples armoricains. Leur entretien fut tel qu'il pouvait être entre deux êtres professant au même degré le respect de la divinité et l'amour du sol natal. Hildérik, incapable de mentir, dévoila son âme :
« Femme, dit-il, ma terre est aussi éloignée de la tienne que celle-ci l'est des frontières de l'empire romain. Les peuples qui nous entourent se donnent le nom de Germains et sont en exécration à toute la Gaule. Mais ma tribu n'accepte pas ce nom de communauté. Elle méprise ces Suèves grossiers, ces Ubienset ces Tenctères insolents auxquels elle a pourtant donné asile en ses forêts. Une antique croyance veut que nos pères soient venus de l'Orient et que leur premier roi ait été un jeune prince dont le père avait été un héros et dont la ville succomba dans une guerre terrible.
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Ce héros se nommait Hector, et le prince, notre ancêtre, portait un nom, Frank, que nous avons tous gardé en souvenir de notre royale origine. »
Un mélancolique sourire se joua sur les lèvres de Moïna. Son regard s'illumina soudain d'une flamme. Elle posa sa main blanche et fine sur le bras musculeux du jeune barbare, et les mots qui sortirent de sa bouche furent empreints d'une austère solennité.
« Tu te nommes Hildérik, dit -elle, et ton peuple, que les Romains appellent Sicambres, se donnent à lui-même le nom de Franks.
« Il vient de l'Orient, dis -tu, d'une terre lointaine où brilla jadis une noble cité? Il eut pour ancêtre un prince, dont le père fut le héros Hector?
(( C'est là une glorieuse légende, et je la connais. J'ai vécu trois années dans la ville puissante qui fait peser son joug sur l'univers. J'y ai écouté les hommes d'éloquence et de savoir qui lui viennent de la Grèce ou qui sont nés d'elle-même. J'y ai connu leur historien, Varron, qu'ils admirent entre tous.
« Eh bien, sache que ces Romains ont une légende analogue à la vôtre et qui les ferait vos frères, si elle était vraie. Ils racontent presque les mêmes choses.
« Il y avait autrefois, sur la terre phrygienne, auprès de la mer qu'ils nomment Hel-
lespont, une grande et belle cité appelée Ilion, ou bien encore Pergame et Troie.
« Là régnait un vieux roi, riche et puissant, Priam, père de cinquante enfants. Parmi ses fils figurait cet Hector dont tu viens d'évoquer le souvenir.
« Mais un autre des fils de Priam, Paris, aussi lâche que beau, enleva Hélène, la plus belle des femmes, épouse de Ménélas, roi de Sparte. Toute la Grèce voulut venger l'outrage fait à l'un de ses princes. Troie fut attaquée. Le siège dura dix ans, et Hector protégea la cité de son père. Mais il tomba sous le fer du plus vaillant des Grecs, Achille. Ilion fut prise et détruite, le vieux Priam égorgé. L'un des fils d'Hector périt ; un autre fut sauvé par une de ses tantes, Sicambria, et devint le père de ta race. »
Hildérik avait écouté la jeune fille avec un intérêt croissant. Ses yeux laissaient lire une admiration sans bornes. Il jeta un cri d'enthousiasme :
« Quoi ! fille d'Armor, tu sais plus de choses sur nous que n'en savent nos vieillards et nos anciens! As -tu vraiment lu ces choses dans les écrits des Romains?
— Oui, dit-elle, j'ai lu ces choses et beaucoup d'autres encore. Et je t'ai dit que les Romains s'attribuent une semblable origine. « Lorsque Ilion devint la proie des flammes,
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un prince Iroycn, Enée, sauvant ses dieux, son fils Iule et son vieux père Anchise, gagna la mer, accompagné d'une troupe d'élite. La mère de ce héros était une immortelle, la déesse de la beauté, née de l'écume des flots, qu'ils nommaient Vénus, et nous Kreiz-Viou.
— Nos pères, interrompit le Sicambre, lui donnent un nom mystérieux, apporté d'Orient; mais les Germains, nos voisins, l'appellent la blanche Frigga.
— Je sais, reprit Moïna souriante. Si ton esprit est ouvert aux lumières de la vérité éternelle, il doit comprendre que tous ces noms ne désignent qu'une seule puissance, la splendeur même de la divinité, d'où procèdent tous les aspects de la beauté terrestre. La Vénus des Romains, la Kreiz-Viou des Kymris, la Frigga des hommes du Septentrion, l'Aphrodite dès Grecs, ne sont que les marques du visage éternel du Père des êtres et de la nuit.
- Achève de me dire, interrogea le naïf barbare, l'histoire de ce fils de Vénus. Qu'advint-il de lui et de ses compagnons après leur fuite ?
— Ils prirent terre sur les côtes d'Italie, en un rivage appelé Latium, parce que là, disent les légendes, se cacha le vieux dieu Saturne, quand il eut été détrôné par son fils, le tout -puissant Jupiter. Ils y fondèrent une ville et un peuple, et, trois siècles après leur
14i LA LÉGENDE DE MOÏNA
venue, une fille du sang royal d'Albe, devenue secrètement l'épouse du dieu Mars, mit au monde deux fils jumeaux qu'on abandonna sur le fleuve Tibre. Une louve entendit leurs cris et les allaita.
— Oui, fit encore Hildérick, je connais cette merveilleuse histoire. Elle a pénétré dans nos forêts, et, chaque fois qu'une louve tombe sous 1'épieu d'un de nos guerriers, c'est un dicton populaire qui circule : Il a tué la mère des Romains.
— Sicambre, continua Moïna, quand nous aurons atteint les frontières de ma patrie, je te conduirai près de pierres sacrées ; je les interrogerai en ta faveur, et peut-être l'esprit de Hù consentira-t-il à te dévoiler l'avenir de ton peuple. Car Hù Gadarn, c'est l'incarnation de la parole de Dis. »
Ainsi se noua l'amitié du jeune Frank et de la vierge d'Armor. Elle fut profonde comme la sincérité de leurs jeunes cœurs.
Lorsqu'ils furent arrivés sur le territoire des Namnètes, le belek, ou pontife de Condivincum , vint saluer la prêtresse de Koridwen. Il l'invita, de la part de ses sœurs de l'île Barsa, à descendre dans leur asile. Moïna souscrivit à ce désir et se rendit chez ses compagnes.
Elle y fut accueillie avec une respectueuse sympathie. Malgré son extrême jeunesse, elle fut traitée en matrone de grand âge.
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Ne venait-elle pas de Rome, du cœur de l'Italie? Puisque les vainqueurs eux -mômes avaient respecté son caractère sacré, n'était-ce pas le signe que l'esprit de Hù l'avait visiblement couverte de sa protection? Quelle autre femme pouvait invoquer le même privilège?
Puis, à l'auguste consécration du sacerdoce elle joignait la science profane, qu'aucune autre fille de Gaule ne possédait.
Elle parlait cette langue latine que les durs vainqueurs commençaient à imposer dans tous les lieux où ils fondaient un établissement durable.
Elle connaissait l'histoire des peuples d'Italie et celle des races de Broc'hall. C'était bien la sagesse des dieux qui parlait par sa bouche.
Tout le temps que Hildérik demeura à Condivincum, Moïna reçut asile chez ses farouches sœurs de Barsa. Elle se retrempa dans la pratique des cérémonies rituelles ; elle offrit des couronnes de verveine à Koridwen, sous les pâles rayons de la lune ; elle cueillit la fleur de belisa, qui procure la pluie, et les branches de houx, qui écartent la foudre. Toute-puissante dans le collège des druides, elle n'était ici que l'égale des autres servantes de Hù.
Mais cette égalité de tradition cédait le pas à sa supériorité intellectuelle. Et, d'ailleurs, le don de vision que lui attribuait la croyance
populaire suffisait à assurer sa prééminence. Cet étrange pouvoir procédait- il chez elle d'une initiation spéciale ou d'une faveur occulte de la nature? Nul ne le savait, et la crédulité des foules n'osait l'interroger à ce sujet. Chaque fois qu'elle avait parlé au nom des dieux, le bienfait était sorti de cette parole.
Quand se leva le premier soleil du printemps, un message prévint Moïna que Hildérik désirait lui faire ses adieux.
Alors le cœur de la vierge frémit dans sa poitrine. Un sentiment tout humain venait de s'y faire jour plein de douceur et d'effroi.
Elle quitta donc Barsa, après avoir échangé avec ses sœurs les formules d'adieu. Toutes, les yeux mouillés de larmes, la conduisirent au rivage.
Celle que, par respect pour son âge et sa couronne de cheveux blancs, elles nommaient (( mère », étendit ses mains sur le front de la jeune fille agenouillée.
« Moïna, fille de Morvran, dit-elle en la bénissant, l'esprit de Hù est sur toi et t'appelle à de grandes destinées. Peut-être s'y mêlera t-il beaucoup de larmes. Va donc, fille chère au cœur de Koridwen, accomplis ta mission bienfaisante, et si Dis ne t'accorde pas d'éloigner le malheur de ceux qui nous sont chers, qu'il te permette au moins de consoler leur
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détresse et d'atténuer pour eux les douleurs de la défaite et de la mort. Sois la pitié des vaincus, l'amie des héros. Porte dans les plis de ta robe l'espoir des grands relèvements que les dieux réservent à la terre de Gaule. »
Aux portes de Condivincum, elle vit le guerrier sicambre venir au-devant d'elle. Le visage du jeune Frank était pâle, et ses yeux refoulaient des pleurs.
« Moïna, vierge de Koridwen, dit-il, ici sans doute nous allons échanger nos dernières paroles. Que les miennes te disent du moins... »
Elle l'interrompit d'un geste doux et grave, puis elle répondit :
« Non, Hildérik. Ce n'est point ici que nous devons nous séparer'. S'il t'agrée de me prendre à ton bord, je suivrai ta course sur les flots jusqu'à Rhuis. C'est là que je vis succomber la force de Dariorig et se fermer les yeux de mon aïeul; c'est là que je devins la captive de Rome. Là s'élèvent les rochers noirs que dominent les pierres prophétiques. Je t'ai promis de les interroger en ta faveur. »
Le noble front du Sicambre s'éclaira d'un reflet de joie. Lui-même aida la voyageuse à descendre dans la galère qui allait les emporter.
Ils voguèrent deux jours avec le vent contraire. Mais le troisième matin éclaira à leurs yeux les rochers abrupts de Rhuis et les
falaises dorées de Siata. Ils virent se poudrer de rayons les plages lointaines et les hauts promontoires de Gwick Dael.
« C'est ici, » prononça Moïna en désignant de la main l'étroit pertuis par lequel les eaux de l'Océan viennent emplir le golfe de la Petite Mer.
Et lorsque les vaisseaux eurent mouillé leurs ancres sur les terres basses, au pied des petites dunes de Log-mor, Hildérik prit dans ses bras de titan la belle vierge d'Armor, qui venait baiser derechef la terre où, quatre ans plus tôt, elle avait pleuré sur la ruine des Vénètes.
Cette fois, ce n'était plus la main tremblante du vieillard Mab Tan qui la guidait. Elle s'appuyait à l'épaule d'un héros, tout pareil aux images que les Grecs faisaient d'Ares, dieu de la guerre, à la conception qu'avaient les Galls de Hès, qui mène les guerriers au combat.
Et quand elle toucha la table de Manéerroc'h, quand elle voulut s'agenouiller pour invoquer l'esprit de Hù, un flot de larmes jaillit de ses paupières.
Ses mains s'unirent en un geste de supplication ; ses yeux se levèrent vers la route céleste où couraient de lourdes nuées grises; sa voix trembla.
« Terre d'Armor, pleura-t-elle, flots sauvages,
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rochers vêtus d'embruns où se tissent les linceuls des noyés, voici que je reviens encore vers vous. Vous me vîtes esclave. A cette heure, les dieux m'ont rendu la liberté, et c'est vous qui subissez la loi de l'étranger vainqueur. Ici tomba la gloire de Dariorig; ici périrent ses fils les plus braves, et la fortune trahit leur courage. Ah! que, du moins, le Père des êtres se souvienne de cet holocauste ! Qu'il rende à cette terre la gloire dont elle est déchue, qu'il fasse revivre les Tierns pour l'affranchir et la venger. Hù, que les plaintes de l'homme importunent en ton palais de Pen-Lenn, souffriras-tu toujours la honte de tes fils et l'humiliation de ta terre? Parle, toi, le premier des humains; dis à ce jeune homme, qui n'est pas de notre sang, si sa race s'assoira quelque jour sur nos collines et au bord de nos rivières, si l'Armor le recevra pour son fils. »
Hildérik vit le beau visage s'obscurcir comme au passage d'une nuée, les traits pâles devenir pareils à ceux d'une effigie de marbre.
(( Non, prononça l'esprit de Hù par la voix de sa prêtresse, les hommes de la mer Germanique ne s'assoiront jamais en maîtres sur les rochers d'Armor; le Romain lui-même fuira des bords du Blavius et du Her. Le Frank sera le fils aîné et le roi de Broc'hall. Mais l'Océan ne baignera plus d'autres pieds que
ceux de tes fils et de tes filles, terre d'Armor, où régnera l'immortelle fidélité. »
L'oracle était rendu. Moïna était sortie de l'état de vision. Lentement, la tête penchée, versant de nouvelles larmes, elle descendait vers les barques.
« Voici la place de nos adieux, fils des Franks, dit-elle enfin à travers ses sanglots. L'heure de la séparation a sonné. »
Il plia le genou devant elle, et, baisant les plis de sa robe blanche, il supplia tendrement :
« Fille de Morvran, les dieux t'ont pris tes frères et ta famille; ils ont assujetti ton berceau. Rien ne te retient plus ici. Là- bas, dans nos forêts profondes, habite l'invincible liberté. Viens avec moi. Tu seras mon épouse, la compagne de ma vie. J'honorerai tes dieux avec les miens, et tu me donneras des fils dignes de nous deux. »
Elle détourna son visage baigné de pleurs et répondit :
« Hildérik, mon cœur retiendra ton visage. Mais il est un amour plus saint que celui de l'épouse envers son époux. Je reste, comme l'espérance, sur la tombe de la patrie. »
De longues heures, la vierge demeura immobile sur le cap formidable, regardant les vaisseaux s'enfuir vers l'horizon de l'ouest.
Les pleurs continuaient d'inonder sa face, troublant sa vue, lui cachant parfois les hautes matures qui diminuaient graduellement.
Jamais encore Moïna n'avait autant souffert qu'en ce jour, non pas même devant le corps glacé de son aïeul et les ruines de Dariorig, pas même en échangeant l'étreinte du départ avec la généreuse Calpurnia, pas même en serrant une dernière fois la noble main de Vercingétorix.
Car, aujourd'hui, c'était son propre cœur qu'elle immolait à la conscience de sa mission. Ce cœur était plein de la pensée du jeune Sicambre.
Elle avait eu comme une divination soudaine, f ïildérik était le chef prédestiné d'une race que les dieux tenaient en réserve. De lui
sortiraient des guerriers illustres, des libérateurs de la Gaule, qui, à leur tour, verraient fuir devant eux les fils de la louve romaine, dont les glaives victorieux briseraient les enseignes triomphantes des légions. Ces « barbares » des bords du Rhin seraient les vengeurs de Broc'hall.
Et elle aurait pu être la mère de ces guerriers, l'aïeule de ces générations triomphantes, l'épouse d'un chef craint et honoré. Hildérik lui eût donné pour palais quelque grossière demeure des marais et des bois du Yahal ; mais l'air pur de la liberté eût gonflé sa poitrine, et elle n'eût point courbé le front devant les aigles avides qui conduisaient l'envahisseur à la victoire. Pourquoi n'avait-elle pas accepté l'hommage du héros frank?
Pourquoi? Ne venait-elle pas de le lui dire? Parce qu'il « est un amour plus saint que celui de l'épouse envers son époux », l'amour de la fdle pour sa mère, la patrie. Et c'était pour garder cet amour que Moïna restait, « comme l'espérance, » sur la tombe de l'Armor vaincu.
Quand les premières ombres voilèrent l'orient; quand l'astre, large comme un bouclier de feu, toucha l'étroite presqu'île qui bornait les terres des Yénètes, Moïna s'éloigna des pierres de Log-Mor et gagna l'intérieur du pays. Quelques huttes se dressaient devant elle. Elle entra dans Tune d'elles et demanda
du pain pour son repas et un guide qui pût la conduire à Dariorig.
11 n'y avait là que d'humbles pêcheurs. A la vue de la blanche protresse, ils s'agenouillèrent et baisèrent le bord de sa robe.
Puis ils lui offrirent le peu qu'ils possédaient : du poisson cuit sous la cendre, du pain noir et une coupe de lait.
La nuit venue, elle reposa sous leur toit. Au jour levant, elle monta dans une barque, et le vent du nord la poussa vers Dariorig.
Elle s'attendait à n'y trouver que des ruines. Une véritable stupeur l'envahit à la vue du changement accompli en ces quatre années.
La cité s'était relevée. Par l'ordre de César, les tribus voisines avaient respecté la détresse de la ville déchue. Il est vrai que les nouveaux murs étaient construits à la romaine, et qu'à coté du sanglier des Celtes et du cheval des confédérations libres figurait la louve allaitant les jumeaux fils de Mars.
Sur les pylônes de la porte du port, deux larges inscriptions de bronze se laissaient lire : Senatus popiihisque Romarins.
Au lieu de l'antique agglomération de demeures misérables, du milieu desquelles surgissait jadis quelque édifice de plus vastes proportions, des maisons neuves et propres bordaient des rues' spacieuses. L'une d'elles n'était que la continuation d'une solide
chaussée mettant l'oppidum vénète en communication avec les bourgs des Rhedons et des Curiosolites. Les nouveaux sénateurs, agréés par le proconsul , rasaient leurs faces et portaient le laticlave.
Moïna refoula ses pleurs. Ce n'était plus le deuil qui hantait sa pensée; c'était la honte qui faisait monter le rouge à son front.
Ainsi Dariorig avait accepté le joug. Quatre ans avaient suiïî pour lui faire oublier sa ruine et s'habituer à son esclavage.
Et la jeune fille, péniblement instruite, songeait à la supériorité de ce peuple qui ne se contentait pas de vaincre ses ennemis, mais ajoutait à l'humiliation de la défaite l'opprobre de refaire les autres peuples à son image et de leur infuser ses mœurs, son esprit, sa civilisation.
A cette heure, sans qu'elle osât se l'avouer, elle eût préféré voir, à la place de cette ville restaurée, l'amoncellement des décombres, encore noirs des traces du feu qui avait dévoré la riche cité des Vénètes. Un soupir gonfla sa poitrine lorsque, passant dans la voie principale, elle y découvrit un temple tout neuf, soutenu par un péristyle dorique sur le fronton duquel s'al'lichait, en caractères latins, cette inscription : Joui omnipotenti maximo.
« Ah! ne put-elle s'empêcher de murmurer, jusqu'à nos dieux qu'ils proscrivent! Esprit
de Hù, pourras- lu jamais racheter le peuple qui te renie? »
Elle ne prolongea point son séjour dans la ville parjure. Il lui semblait entendre vibrer les belles paroles de Vercingétorix , unies aux mots d'amour de Hildérik. Ge sol de la patrie déchue brûlait ses pieds, et elle avait peur de maudire la race que le malheur avait avilie pour toujours.
Sur ce point du territoire d'Armor, elle n'avait point à faire entendre des appels à l'apaisement. Ceux-ci n'étaient que trop bien préparés à la soumission. Elle secoua la poussière de ses sandales et se dirigea vers sa propre terre, celle des Osismiens, où vivait encore la liberté.
Elle y parvint aux jours où le soleil, vainqueur des nuées de l'hiver, sort du signe du Bélier pour entrer dans celui du Taureau. Elle vit se réveiller la terre de son morne sommeil et verdir les bourgeons aux branches, tandis que, dans les landes incultes, s'épanouissait sur les genêts et sur les ajoncs toute une floraison d'or.
Dans les champs, à l'orée des bois, s'élevaient des mélodies rustiques. Des jeunes fdles aux fronts purs passaient escortées de jeunes hommes aux longues chevelures , dont les larges tètes bossuées, les sourcils caves, les mentons accusés décelaient l'entêtement d'une
race indomptable. Et elle se consola en pensant que Home pouvait créer des cités factices, les emplir de ses affranchis et de ses protégés, mais que jamais elle ne planterait ses enseignes sur ces roches de granit, sur ce terroir pauvre où la fierté et l'indépendance trouvaient seules à se nourrir. Derechef, son âme s'emplit d'un frémissement précurseur.
Là lui parvinrent les nouvelles des dernières victoires de César, et son esprit indécis ne sut s'il devait s'en affliger ou s'en réjouir.
Le proconsul, depuis leur séparation, avait consacré la fin de l'hiver à achever la soumission des Nerviens. Puis il avait tenu à Lutèce l'assemblée générale de la Gaule, fixé le chiffre des contingents auxiliaires et entrepris une double campagne contre les Ménapiens et les Trévires. L'insaisissable Ambiorix était le véritable fauteur de ces sou-% lèvements locaux qui retenaient l'attention du général romain.
Moïna n'en sut pas davantage en ce moment. L'orage se détournait de son pays et se portait vers l'est. Elle se reprit à croire à la générosité de César, à son désir sincère d'unifier les peuples de la Gaule en une étroite amitié avec les Latins.
N'écoutant que son cœur, elle fit entendre à ses compatriotes des discours de paix et d'amour. Puisque les dieux avaient protégé
l'Armor en l'entourant de bois impénétrables, d'une ceinture de roebers sublimes au pied desquels le farouche Océan montait la garde, pourquoi les fils de cette terre braveraient -ils la divinité en attirant sur eux le ressentiment de Rome? A l'abri des incursions germaines, ils ne possédaient rien qui pût tenter l'avidité de Rome. Qu'ils vécussent dans la forteresse de leur liberté, plus heureux que ceux dont les richesses provoquaient la convoitise des envahisseurs.
Ainsi s'écoulèrent le printemps et l'été. Moïna demeura parmi ses frères osismiens et fit deux fois la traversée du cap Gobée à l'île de Séna, le lieu le plus redouté de la sauvage côte, parce que d'effrayants tourbillons et de furieuses tempêtes en défendent les abords. Elle visita l'archipel d'Uxa, perdu dans les brumes de l'Océan. Partout elle fut bien accueillie; mais partout elle put constater que sa parole était peu écoutée. Nul ne cherchait à la contredire, nul ne lui adressait des louanges. On se portait à pratiquer envers elle les stricts devoirs de l'hospitalité.
Il devenait chaque jour plus manifeste que quelque chose se préparait, que les esprits étaient en fermentation.
Une occulte propagande rapprochait les intérêts des peuples et des clans, suspendait momentanément les rivalités des partis dans
l^S LA LÉGENDE DE MOÏNA
les cités et des cités entre elles. On voyait des familles hostiles oublier leurs querelles. Les druides, jusque-là restés en dehors de la lutte, multipliaient les appels de la religion nationale. Un souille avant- coureur de tempêtes passait dans les branches drues des forêts, et, le soir, des voix mystérieuses sortaient des halliers.
Moïna ne put se dissimuler la gravité de ces symptômes. Il ne s'agissait plus, cette fois, de soulèvements partiels, mais d'un vaste complot unissant les peuples du nord à ceux du centre et du sud, les Belges aux Celtes et aux Aquitains.
L'automne était venu, jaunissant les feuilles des arbres. Les forêts immenses allaient retomber dans leur silence menaçant, depuis l'Ardenne, longue de cent cinquante milles, jusqu'à l'Hercynie germaine, qu'un homme sans bagages mettait neuf jours à traverser dans sa largeur, et dont nul n'avait mesuré la longueur, même après deux grands mois de marche. Autour d'Autricum, les bois des Carnutes s'emplissaient d'occultes conciliabules.
En même temps les nouvelles arrivaient irritantes et réconfortantes aussi. César avait, pour la seconde fois, jeté un pont sur le Rhin et pénétré chez les Suèves, mais n'avait osé leur livrer bataille. Il était rentré en Gaule,
coupant le pont sur la rive des Ubiens, et avait repris la poursuite d'Ambiorix. Sa cavalerie, conduite par Lucius Minucius Basil us, avait failli surprendre le terrible Eburon. La fortune avait, par un double caprice, mis Ambiorix dans les mains des Romains et l'en avait retiré. Le second roi des Eburons, Cativolk, s'était tué de désespoir.
En même temps les Germains, suivant pas à pas l'armée du proconsul, avaient passé le Rhin à leur tour et surpris l'arrière -garde de César à Aduatuca. Une furieuse bataille s'était engagée. Les légions, qui protégeaient les trafiquants italiens, avaient été enfoncées et mises en déroute. L'héroïsme du primipile Sextius Baculus, vétéran de cette guerre, malade et couvert de blessures, avait sauvé le noyau de la colonne. Mais les jeunes soldats, les conscrits arrivés de la Cisalpine, avaient perdu la tête et s'étaient laissé tailler en pièces. Après quoi, les Germains s'étaient retirés, chargés de butin.
Le dépit de l'imperator s'était traduit par des rigueurs et des violences. Il avait tenu chez les Rèmes, à Durocortorum, l'assemblée plénière de la Gaule et accusé ouvertement de trahison les Carnutes et les Sénons, qui ne s'étaient pas présentés à l'assemblée de Lutèce. Il avait fait condamner à mort Accon, chef de la rébellion chez les Sénons, et celui-ci
périt d'un atroce supplice, le cou pris dans une fourche et frappé de verges jusqu'à ce que mort s'ensuivît.
Ces mesures de répression prises; César distribua ses troupes en divers cantonnements. Il plaça deux légions sur les frontières des Trévires, deux chez les Lingons, les six autres dans la capitale des Sénons, Agendicum. Puis, ayant assuré les subsistances en blé et en vivres de toute nature, il redescendit en Italie, selon son habitude, afin d'y tenir les assemblées populaires.
L'hiver était venu. Il n'y avait plus de verdure aux branches, et les premières neiges étaient déjà tombées sur les cimes des montagnes.
Moïna avait quitté la terre d'Armor. Elle revenait vers Bibracte, afin d'y rendre compte à César du peu de succès de sa mission.
Une grande tristesse était entrée en elle. Son àme fière et pure souffrait de l'indifférence et de la malice des hommes.
Depuis dix mois qu'elle avait quitté le proconsul, elle n'avait reçu de lui aucune lettre. Les nouvelles qu'elle en avait sues le lui avaient montré retenu au loin par ses luttes contre les Germains. Elles étaient cruelles, ces nouvelles. L'imperator ne se montrait plus à elle sous le jour d'une noble et pure ambition, celle d'unir tous les peuples
par le lien d'une sainte fraternité. Il redevenait ce qu'il avait été à l'heure de leur première rencontre : le vainqueur de Dariorig, le bourreau du sénat des Vénètes, l'exterminateur de sa race.
Et voilà que la jeune fille avait peur de haïr cet homme aux implacables volontés, de pécher par ingratitude.
En même temps le sang gall frémissait en elle. En dépit de leurs dissensions intestines, de leurs querelles fratricides, elle les aimait, ces fils de Broc'hall incorrigibles, ces hommes pareils à des enfants par le caractère, généreux et futiles, pleins de cœur sur le champ de bataille, dépourvus de conseil et de courage civique. Elle maudissait leurs funestes rivalités. Une plainte montait de son ârne à ses lèvres.
« Esprit de Hù, quand naîtra le héros de la destinée qui fera de tous ces membres discordants un seul corps sain et robuste? »
Elle revint donc un peu au hasard, vers le centre de la Gaule, non plus par le chemin du Liger, mais par le pays des Rhodans et des Andes.
Gomme elle approchait d'Autricum, déjà dans la forêt épaisse aux branches nues, aux squelettes d'arbres dépouillés, elle reçut du chef des druides l'ordre de s'arrêter dans un village. C'était une interdiction formelle. Elle se
résigna, comprenant qu'on se méfiait d'elle, qu'on ne voulait plus s'exposer au renouvellement de l'aventure qui avait empêché le sacrifice du sanctuaire de Rosmerta et l'immolation du centurion Varénus.
Le soir même de ce jour, l'hôte qui lui avait ouvert sa demeure vint l'avertir que deux ovates venus d'Autricum demandaient à lui parler.
Elle vint à eux, attristée, mais ferme. Ils la saluèrent avec respect. Puis le plus âgé d'entre eux parla :
(( Moïna, fille de Morvran, le grand druide sait que l'esprit de Hù est en toi. Il te demande de le manifester en faveur de la Gaule en détresse. Il sait aussi que tu fus la pup:,1e et l'amie de César. Sonde ton cœur, fille d'Armor, et décide quel sentiment doit l'emporter en toi : la reconnaissance envers le Romain ou l'amour de notre terre humiliée. Tu seras libre de suivre ta voie et d'abandonner tes frères résolus à s'affranchir du joug.
— Quoi! s'écria-t-elle troublée, avez-vous donc formé de nouveaux projets de révolte? Voulez-vous noyer Rroc'hall dans votre sang?
— Femme, ce n'est point dans notre sang, mais dans celui de l'oppresseur que nous voulons baigner notre liberté reconquise. Prononce : es -tu avec nous? »
Moïna pencha la tête. Ses mains se croisèrent sur sa poitrine. Elle répondit d'une voix grave :
« Hommes des chênes, mes frères, rapportez au grand druide mes paroles. Dites -lui que je baise le sol sacré à ses pieds. L'esprit de Hù , hélas ! ne m'annonce que des tristesses ; mais quelle que soit la destinée de la Gaule, je n'en sépare point la mienne. Allez, et que la force de Dis soit en vous. »
Les ovates s'éloignèrent joyeux. La prophétesse leur appartenait désormais. Si elle ne prédisait point le triomphe, elle encouragerait les vaillances.
Le lendemain, la jeune fille reçut avis que la sentence du collège druidique levait l'interdiction et qu'elle pouvait gagner Autricum.
On lui envoya même une escorte d'honneur pour la recevoir et la conduire en grande pompe à la ville.
Et vraiment, quand elle en franchit l'enceinte palissadée; quand elle vit venir à elle les femmes et les filles de la cité, jetant sdus ses pas des branches d'if et de pin, seul feuillage vert de la saison; quand elle entendit des voix l'acclamer et lui souhaiter la bienvenu, Moïna sentit revivre en elle la fibre du patriotisme. L'espoir qu'elle avait cru mort en son âme se ranima soudain.
Il lui sembla que l'esprit de Hù le Puissant descendait sur cette multitude et lui soufflait les viriles résolutions qui sauvent les peuples.
Dès ce jour, elle n'appartint plus qu'à la patrie.
Elle fut logée chez le même hôte qui l'avait hébergée à son premier passage. Sans arrièrepensée, elle se prêta aux désirs du pontife suprême.
Elle sut par lui ce qu'il attendait d'elle, à savoir qu'elle effaçât la fâcheuse impression du veto qu'elle avait opposé au sacrifice de Varénus.
« Fille de Morvran, lui dit le druide, je ne te demande pas d'abjurer l'horreur du sang que tu as manifestée. Rassure-toi, d'ailleurs. Nul holocauste ne se prépare. Nous n'immolerons aucune victime humaine, nous ne te demandons que le feu de ta parole. Prophétise à ce peuple la victoire. Il est las du joug qu'on lui impose. Annonce-lui la volonté de Dis, père des êtres et de la nuit. »
Elle frémit et, d'une voix tremblante, osa répondre à son interlocuteur.
« La victoire? Hélas! je n'ose y croire encore. Trop de causes de revers subsistent sur la terre des (ialls; trop de divisions intestines séparent les fils de Broc'hall. Mais, si tu ne me demandes que de les exciter au cou-
rage, de leur prêcher l'union et l'alliance, sois sûr que l'esprit parlera.
— Jeune fille, reprit le pontife, il n'en faut pas plus pour me satisfaire. Ton prestige est grand parmi ces hommes, ils t'écouteront. >>
Il lui apprit alors qu'à la première lune de novembre une assemblée secrète se tiendrait au grand cromlech de la forêt, et que des représentants de toute la Gaule s'y réuniraient pour y débattre les mesures à prendre. Elle assisterait à ces réunions ; elle ferait entendre son appel.
Elle vint, cette nuit mémorable, et la prêtresse de Koridwen se retrouva au pied du chêne sacré qui cachait dans ses branches la statue de Rosmerta.
Elle n'eut point à méditer longtemps sur ce qu'elle pourrait dire. L'éloquence fut spontanée sur ses lèvres, comme la confiance en son cœur.
Ce fut, d'ailleurs, un émouvant spectacle que celui de cette assemblée nocturne.
Les prêtres s'étaient rendus les premiers au sanctuaire de la déesse. Entre les branches dépouillées, la lune laissait tomber sa clarté glaciale. Sur chacune des pierres de l'enceinte, un homme était assis, attendant que le conseil s'ouvrît. Et quand l'archidruide eut accompli les rites et versé l'eau lustrale sur l'autel des sacrifices, chacun des silencieux assistants
se leva et prit la parole à son tour. Soixante cités s'étaient donné rendez-vous sur ce point, au nombre desquelles figuraient tout d'abord les Carnutes, puisque l'assemblée se tenait sur leurs territoires. Avec eux marchaient les Sénons, les Parises, les Andes, une partie des Bituriges. Le débat commença, tumultueux comme tous ceux du pays des Galls. Les propositions contradictoires s'élevaient, et la première question agitée, question des plus futiles, fut celle de la prééminence des cités.
On ne parvenait point à s'entendre. Peu s'en fallut que la discussion, devenue même très orageuse, ne tournât à la querelle.
Alors le grand druide intervint. La lune avait quitté le ciel, où les pâles lueurs de l'aube se montraient. En outre le pontife venait de recevoir l'avis qu'un important message des provinces du centre serait remis , le lendemain, à l'assemblée.
Il différa donc celle-ci au jour suivant et fit retirer Moïna sans qu'elle eût été vue de l'assistance. La jeune fille eut une triste réflexion :
(( Pontife, quelle parole sera assez puissante pour s'imposer à ces hommes? N'est-ce pas folie que de chercher à les unir? »
Lorsque, spectrale dans sa robe blanche, qu'on eût dite tissée avec les rayons de la lune, Moïna s'avança vers la pierre sacrée, un grand silence se fît. C'était la troisième réunion des conjurés. Pas plus que la première assemblée, la seconde n'avait été décisive. On n'avait pris aucune résolution. Mais, ce soir-là, le message attendu du centre était arrivé. La confédération des Arvernes avait envoyé deux représentants.
De ces deux hommes , l'un était d'âge mûr, l'autre n'avait pas atteint la trentième année. Le premier se nommait Critognat; le second, Vergasillaun. Sur le conseil des druides, ils s'abstinrent de parler avant que Moïna eût prononcé le discours qu'on attendait d'elle.
Il fut, ce discours, ce que faisaient présager, ce que réclamaient les circonstances.
« Hommes de Broc'hall, dit la prophé-
tesse, voici la troisième nuit qui se lève depuis que votre assemblée est ouverte.
« Bien des avis ont été proposés, bien des paroles prononcées sans qu'aucune résolution ait été prise. Vous n'avez abouti qu'à des querelles, vous maltraitant et vous injuriant mutuellement. Faut -il croire que l'esprit de Hù s'est retiré de vous et vous abandonne au vainqueur?
« Si telle était la vérité, vous seriez plus sages de déposer les armes et de vous remettre à la discrétion d'un ennemi que vous êtes incapables de vaincre.
« L'histoire de cette guerre est pleine de sanglantes leçons, et vous n'avez pas su les comprendre.
« Les Séquanais ont appelé les Suèves à leur secours, les Eduens ont appelé César. Le maître des Eduens a vaincu le maître des Séquanais. 11 s'est fait des clients et des alliés parmi vous. Les Lingons et les Rêmes à Test, les Pictons et les Santons à l'ouest, se sont donnés à lui.
« Pendant ce temps, vous qui pleurez votre liberté , et qui voulez la reconquérir, qu'avezvous fait ? Vous vous êtes divisés entre vous ; vous n'avez pas même su imposer un frein à vos compétitions réciproques. Vos cités sont divisées entre elles. Il est deux partis en chacune d'elles. Que dis-je? il en est jusque
dans chaque famille. Aucun lien n'a été assez tort pour unir vos volontés. Vous avez fait la guerre isolément, sans vous porter mutuellement secours. Ainsi ont succombé les Nerviens et les Atrébates, les Eburons et les Trévires. Vous avez laissé périr Dariorig. Ambiorix, vainqueur de Sabinus et de Cotta, est réduit, à cette heure, à se cacher dans les marais du Vahal. Indutiomar est mort ; mort aussi Cativolk, mort Accon, et vous n'avez rien fait pour leur venir en aide. »
Un rugissement de colère gronda, qui couvrit un instant la voix de la jeune fille. Les épées s'agitèrent.
Moïna étendit la main, et le silence se rétablit.
« Ecoutez- moi, poursuivit- elle, et que mes paroles portent leurs fruits en vos âmes. J'ai vécu trois années à Rome, sous le toit même de César. Calpurnia, son épouse, m'a publiquement nommée sa fille, et mon cœur est plein encore de son tendre souvenir. Jugez de la puissance de l'amour de la patrie par mon exemple, puisque je consens à rompre ces liens très doux pour m'attacher à l'unique cause de mon peuple et de sa liberté. »
Cette fois, une clameur d'enthousiasme l'interrompit. Un vieillard, chef des Sénons, la bénit en versant des larmes.
« Fille d'Armor, cria-t-il, nous voyons bien,
à cette henre, que l'esprit de Hù est en toi. Ordonne en son nom, nous obéirons.
— Nous obéirons! » répéta, en formidable écho, le reste de l'assemblée.
Et la vierge put voir, dans la clarté blanche de la lune, tous les glaives, jaillis des fourreaux, jeter un éclair unique dans les ténèbres.
Elle se recueillit. Ses mains frémissantes comprimèrent son sein palpitant. L'âme de la patrie entra en elle et mit des flammes dans sa parole.
u Hommes de Broc'hall, ordonna-t-elle, la force des Romains est dans leur unité. Quelles que soient les discordes à Rome, ici les soldats les ignorent. Ils ne connaissent que leur général. Les légions qui nous combattent ne forment qu'un corps, et ce corps n'a qu'une tête : César.
« Imitez cet exemple. Unissez- vous étroitement; donnez- vous un chef unique, à qui vous obéissiez aveuglément. Qu'il soit votre roi. Qu'il soit pour vous ce que César est aux Romains : le cœur qui bat dans toutes les poitrines, la tête qui pense et commande à tous les membres.
« Et, sachez-le, l'esprit de Hù sera en lui; il le conduira à la victoire ; il refera par son bras l'unité de Broc'hall. Soyez les soldats de Dis le Père. »
Elle se tut. L'universel frémissement de l'assemblée lui prouva que l'appel avait été
entendu. L'un des chefs interpella l'archidruide :
« Pontife, demanda -t-il, préside toi-même l'assemblée, et que cette jeune fille ratifie les décisions que nous allons prendre, selon son conseil. »
Moïna alla s'asseoir sur une des pierres du cromlec'h, et le grand druide donna l'ordre d'introduire les envoyés des Arvernes.
Ils s'avancèrent dans l'immense cercle. Ils portaient leur costume de guerre. Critognat, comme le plus âgé, parla au nom de ses frères :
<( Hommes de Broc'hall, dit-il, cette jeune fille vous a fait entendre ce que lui inspira l'esprit de Hù. Elle vous a ordonné de choisir un chef unique, un homme qui puisse vous conduire à la victoire et à la liberté, qui possède le génie de la guerre et celui de la diplomatie; un homme, enfin, dont le sang soit assez noble pour qu'aucun de nous, si fier soitil de ses origines, ne se juge humilié en lui obéissant »
Ce propos tomba au milieu d'un glacial silence. Manifestement, l'insubordination naturelle des Gaulois reprenait le dessus.
Une voix s'éleva, questionnant insolemment l'Arverne, et Moïna reconnut l'organe de ce Gotuat, de Genabum, qui avait demandé les sacrifices humains.
« Qui es-tu, toi qui viens nous proposer un chef, avant qu'on ait décidé dans quelle mesure nous devons agir en commun? »
Le représentant du Centre ne s'émut point de cette apostrophe. Il répondit :
« Je me nomme Critognat, et ce jeune homme qui m'accompagne a nom Vergasillaun. Nous n'obéissons, l'un et l'autre, qu'à un sentiment unique : l'amour de notre terre et de nos frères galls. Le chef que nous proposons à "l'assemblée porte un nom qui vous est connu. Il est jeune, beau, vaillant, plein de génie ; il est le plus riche citoyen de Gergovie, notre cité. Il commande à des milliers de clients et descend de Bituit, notre dernier roi. Son père fut grand, puisqu'il commanda à toute la Gaule, au temps où toute la Gaule acceptait la prééminence des Arvernes. Il se nommait Celtill, et son fils s'appelle Vercingétorix.
— Vercingétorix ! prononça sourdement Moïna. Ah ! rien ne saurait s'opposer aux volontés du destin ! »
Cependant Cotuat, toujours hautain, interrogeait encore.
« Arverne, comment nous proposes -tu ce Vercingétorix pour chef? N'est-ce donc pas ton peuple qui a fait périr son père Celtill sur le bûcher? »
Ce fut le jeune Vergasillaun qui donna im-
LE 13RENN 173
pétueusement la réplique. Il regarda en face l'interrupteur.
« Si tu entends reprocher à notre cité un crime déjà lointain, peut-être as -tu le droit de le faire ; mais tu aurais tort d'imputer ce crime des pères aux enfants. Ce n'est point aujourd'hui que le peuple de Gergovie brûlerait Celtill; car, s'il était de ce monde, la Gaule ne subirait point les chaînes de Rome. »
Ces derniers mots, jetés avec intention, provoquèrent un véritable tumulte.
« Nous secouerons ces chaînes, jeune homme qui ne sais pas modérer ta langue ! Point n'est besoin pour cela que ton Vercingétorix soit notre chef. »
En même temps les divers membres de l'assemblée, quittant leurs sièges de granit, s'avançaient au centre du cromlec'h.
Les épées sortaient à moitié des fourreaux. La discorde renaissait violemment. Tous ces hommes, réunis pour sceller une alliance, allaient en venir aux mains.
Moïna bondit, frémissante, les yeux étincelants, la lèvre chargée de reproches, entre les divers groupes.
« Eh quoi! s'écria -t-elle, est-ce ainsi que vous obéissez à l'appel de l'esprit de Hù? Quoi! dès la première heure, vous repoussez sans le connaître le chef que l'on vous propose? Hommes de Broc hall, je reconnais à ce signe
la malédiction qui pèse sur notre race. Je vais quitter cette assemblée, afin de ne point entendre de nouveaux blasphèmes contre le ciel tout- puissant. L'esprit de Hù s'éloignera de vous, et il ne restera plus que la foudre de Taràrm suspendue sur vos têtes.
« Pontifes, suspendez rassemblée et frappez-la d'anathème ! »
Et, se retournant vers les druides, elle marcha résolument du côté du chêne sacré, afin de sortir de l'enceinte.
Un cri d*angoisse la retint. Les prêtres avaient saisi les plis de sa robe blanche. Emue, elle se retourna.
Autour d'elle, les guerriers, frappés d'épouvante et honteux de leur emportement, avaient plié le genou et jeté leurs glaives dans l'herbe.
Toutes les voix s'unissaient, suppliantes, pour la retenir. Quelques-uns, le front dans la poussière, baisaient le sol avec des larmes.
Elle frémit, et la pitié entra dans son cœur. Mais elle comprit que ce serait une faiblesse de le laisser voir. Sa voix éclatante apostropha les druides.
« Prêtres, ordonna-t-elle, si ces hommes se respectent vraiment et veulent expier leur faute, exigez le serment individuel, et prononcez l'interdiction des sacrifiées contre quiconque se parjurera. A ce prix seul, je
consentirai à demeurer parmi vous, et l'esprit de Hù séjournera parmi nos frères. »
Elle était terrible, en ce moment, cette vierge de dix-huit ans, debout et donnant des ordres. En vérité, la main des dieux était visiblement sur elle.
Les prêtres s'inclinèrent, obéissants. L'archidruide s'avança vers l'autel; deux ovates lui présentèrent le vase où se tenait l'eau lustrale.
Il leva sa main droite tenant une branche de verveine et prononça solennellement l'anathème, la peine la plus grave qu'il pût infliger.
Il consistait en une invocation de Dis sous toutes ses figures- et toutes ses appellations. Le pontife prenait à témoin le « Père des êtres et de la nuit » du serment qu'il allait exiger des guerriers. Il l'adjurait d'exercer sa vengeance sur tout parjure, sur tout prévaricateur. Il excluait le criminel de l'assistance aux cérémonies sacrées, lui interdisait l'eau et le feu, l'excluait de la communion des fidèles. Nul ne devait tendre la main au maudit, quel que fût son rang, lui donner le pain de sa subsistance, un abri sous son toit, un manteau pour se vêtir. Chacun, sans le tuer, devait le chasser de son foyer et de sa terre à jamais.
Et, la formule prononcée devant Moïna impassible, tous les chefs vinrent, à tour de rôle, s'incliner sous la sentence capitale.
Le grand druide reçut leur serment, et les
17(i LA LÉGENDE DE MOÏNA
aspergea de l'eau lustrale. Désormais ils étaient liés, ils ne pouvaient plus rompre leur lien.
Alors les chefs des Carnutes demandèrent derechef la parole. Le débat allait entrer dans sa phase la plus aiguë.
Il s'agissait, en effet, de décider les voies et moyens, le jour et l'heure de l'action, qui donneraient le signal de l'insurrection.
Les Carnutes exposèrent que le soulèvement devait être immédiat, et ils donnèrent de bonnes raisons de cette opinion.
On était en hiver ; les légions étaient enfermées dans leurs quartiers, César retenu en Italie par les troubles que provoquait à Rome le meurtre de Clodius, son principal partisan. En ce moment de l'année, la neige couvre les montagnes des Cévennes et efface toutes les routes qui les traversent. En agissant immédiatement, on coupait le chemin au proconsul, on l'empêchait de rejoindre son armée. L'occasion était donc unique.
Au reste, les Carnutes s'offraient à donner le signal, et les Arvernes déclaraient qu'ils prendraient les armes sur-le-champ.
Comme l'Atrébate, que César avait fait roi des Morins ; Corrée, chef des Bellovaques ; Teutomat, autre chef des Nitiobriges; Lucter, illustre guerrier du pays des Cadurques, promettaient d'entraîner leur compatriotes
dans la conjuration. D'autres encore, venus de l'Ouest et de l'Armorique, s'engageaient aussi.
Les Carnutes firent une dernière proposition. Le serment religieux ne liait que sous condition; ils exigèrent, puisqu'on ne pouvait échanger des otages, de peur d'ébruiter le complot, qu'un nouveau serment fût prononcé sur les enseignes réunies.
Alors Moïna put voir s'avancer les chefs, étendant devant eux les drapeaux de leurs cités. Le sanglier et le cheval de guerre placés au haut des hampes de chêne se heurtèrent en cette solennelle conjoncture, et les mains loyalement tendues jurèrent l'invincible union.
C'en était fait, la guerre était déclarée. La Gaule allait vaincre ou mourir en cherchant à recouvrer son indépendance.
Moïna avait regagné Autricum avec les druides. Elle ne savait rien du jour ni de l'heure. Ceci, c'était le secret des chefs conjurés.
Elle ne prolongea pas son séjour dans la cité des Carnutes. Le jour même qui avait suivi l'assemblée, le jeune Vergasillaun était venu vers elle.
Il lui avait remis un message de son cousin Vercingétorix. Dans cette brève épître, le jeune Arverne disait à l'Armoricaine :
« Fille de Morvran, les temps sont accomplis/
178 [ LÉGENDE DE MoÏNA
La terre tremble, et le feu du ciel va descendre sur les monts et sur les collines. Souviens-toi du fils de Celtill et de notre entretien au pied du Soracte. Je délivrerai la Gaule, ou je mourrai. Si ton cœur s'est détaché de Rome, si ton âme est revenue vers la patrie opprimée écoute ma prière. Descends vers les terres de notre plateau voué à Lug. Ta présence nous assurera l'appui de Hù; ta parole me donnera le prestige du commandement et enflammera la valeur de nos soldats. Moïna, souviens -toi de ton frère Vercingétorix.
— Mon frère? murmura la jeune fille en essuyant ses paupières humides. Oui, il l'a dit, nul homme ne peut plus être que mon frère. »
Et devant sa pensée se dressa l'image de Hildérik le Sicambre. Elle rapprocha le souvenir de ces deux hommes, du même âge et de la même noblesse, tous deux héros, tous deux prédestinés et fils de rois, et elle pleura en songeant qu'ils étaient peut-être, l'un et l'autre, des victimes réservées aux dieux.
Car elle ne se dissimulait point la gravité de ses résolutions. Elle se disait qu'après l'avoir choisie comme messagère de sa propre pensée, César ne lui pardonnerait point d'avoir entendu l'appel de la patrie. De quelle haine ne poursuivrait-il pas le iils de Celtill, qu'il avait appelé son « ami » personnel?
« Dis au roi des Arvernes, fit-elle entendre à Vergasillaun, que la fille de Morvran descend vers lui. Qu'il sache être un digne rival de César. »
Elle gagna Genabum en compagnie des deux chefs et s'y arrêta, ne prévoyant rien de ce qui allait arriver.
Brusquement, la troisième nuit après son arrivée, le soulèvement se produisit, la conspiration éclata.
Un long cri de haine et de fureur, mêlé de clameurs d'agonie, vint l'arracher, frissonnante, au sommeil. Elle voulut s'élancer au dehors.
La femme et les filles de son hôte se jetèrent au-devant d'elle et la retinrent, éperdue.
« Fille de Morvran, gémirent-elles , l'enchaînant de leurs bras, ne sors pas de notre demeure. La guerre et la mort sont déchaînées. On égorge les Romains dans la ville, et les Carnutes ne font grâce à personne. Ils ne t'épargneraient point toi-même. Ils disent que c'est la liberté qui se lève. »
Oui, c'était la liberté qui se levait, la liberté rouge et meurtrière, la vengeance d'un peuple opprimé et spolié.
Elle se levait, traînant derrière elle le carnage et l'incendie, précédée par des croix de feu, par des bûchers allumés sur les collines, annoncée par les cris des coureurs, transmis
à travers le noir silence des campagnes couvertes de ténèbres.
Et si rapide était sa marche, qu'à l'aube du lendemain toute la Gaule savait la nouvelle. Une veille avait suffi pour la faire passer des rives du Liger aux montagnes de Lug. Elle avait franchi cent cinquante milles d'une traite, tel l'éclair traversant le firmament.
Comme toujours en ces soulèvements des plèbes, c'était sur les trafiquants que s'était ruée la fureur publique.
Il y en avait un millier à Genabum, et à leur tête se trouvait Gaïus Fusius Cita, que César y avait établi intendant général des blés.
C'était un chevalier romain, âpre au gain et faisant lourdement peser sur les vaincus le faix de la conquête.
Cotuat et Conconétodun étaient les chefs de la révolte. Le proconsul les avait proscrits et leur avait fait interdire l'eau et le feu par les druides de Bibracte. Désespérant du pardon, sachant quel sort les attendait, s'ils tombaient aux mains des Romains, ils s'étaient fait absoudre par les pontifes à Autricum, et donnaient à la cause gauloise ce premier gage de leur fidélité. La liberté ne choisit pas toujours ses hommes ni ses moyens.
Tout de suite l'effort des deux factieux s'était porté contre le chevalier Cita et ses compatriotes.
Le secret avait été bien gardé. Les Romains dormaient avec la plus aveugle confiance. L'émeute les avait pris au dépourvu.
Des bandes furieuses, et d'autant plus impitoyables qu'elles savaient n'avoir ancune grâce à espérer, avaient fait irruption dans les maisons des étrangers. On avait tout tué? vieillards, femmes et enfants. On avait pillé leurs biens, produit pour la plupart d'exactions et de rapines. On avait mis en liberté trois cents esclaves destinés au prochain convoi pour l'Italie. Fusius Cita avait vu égorger sous ses yeux sa femme et ses deux filles; après quoi on l'avait mutilé lui-même et traîné, respirant encore, sur la claie. Puis les bourreaux l'avaient jeté dans le Liger.
Mille Romains égorgés en une seule nuit, c'était le gant jeté à Rome avec une inexpiable violence. On pouvait être sur que César le relèverait et que sa vengeance serait atroce. Les Carnutes venaient de se vouer eux-mêmes à l'extermination.
Or, comme les ombres pâlissaient dans le ciel, trois hommes en armes se tenaient debout sur les hauts remparts de Gergovie.
D'un œil avide, tournés vers le nord, ils interrogeaient l'horizon, attendant le signal convenu.
« Critognat, dit Vercingétorix au vieux guerrier qui l'accompagnait, c'est à toi que
je laisse le soin de nous ouvrir les portes de la ville. Mon oncle Gobanition m'a fait proscrire par ses magistrats, et l'ordre est donné de lui apporter ma tête. Sitôt que le signe aura brillé, je descendrai vers la campagne pour y rejoindre nos gens. Dans trois jours je rentrerai triomphant en cette ville, d'où je sors en banni. »
Il n'avait pas achevé ces paroles, que Vergasillaun, frémissant, lui saisissait le bras et lui montrait le septentrion.
« Regarde, fils de Celtill : voici le signe de la liberté de la , Gaule et de ta royauté ! Ton père est vengé désormais. »
Une croix de feu venait d'apparaître sur la crête de Men-guen ; une voix traversait l'espace, annonçant :
« Genabum est libre.
— Allons, s'écria le héros en sautant sur le coursier de guerre que tenait par la bride son écuyer, allons au-devant de la liberté. »
Ce fut une émouvante entrevue que celle du roi des Arvernes avec la prophétesse d'Armor.
Car ses concitoyens l'avaient proclamé roi. Ils l'avaient reconnu descendant de Bituit et de Luern; ils lui avaient décerné le titre qui avait coûté la vie à son père Celtill. Chassé de Gergovie par son oncle Gobanition, Vercingétorix y était rentré en forces, à la tête de ses partisans innombrables. 11 n'avait pas
Trois hommes en armes se tenaient debout sur les remparts
de Gergovie.
LE BREXN 185
regardé au choix. Tous ceux qu'électrisait sa mâle parole, paysans, ouvriers, gens de peu, ruinés par les factions et réduits à se faire les clients d'un chef de clan, et même les voleurs, les bannis, les pillards, il avait tout enrôlé.
La cause qu'il défendait était sainte; elle sanctifiait les moyens, elle réhabilitait les instruments.
Ce fut chez les Bituriges, à Avaricum, la plus belle ville de la Gaule, — trop belle, hélas! puisque, pour ne l'avoir point sacrifiée, les Galls perdirent la partie, — à la tête d'une armée de quatre -vingt mille combattants, que Vercingétorix reçut Moïna.
Il la reçut avec les plus grands' égards, ainsi qu'il convenait à son propre rang et à la dignité de la prêtresse armoricaine.
Il envoya àu-devant d'elle les femmes les plus distinguées des cités confédérées, les filles des principaux chefs.
Lui-même vint à sa rencontre à cheval; mais, du plus loin qu'il l'aperçut, il mit pied à terre et s'inclina avec respect.
Ne lui devait-il pas de tels honneurs?
N'était-ce pas elle qui, à la nocturne assemblée d'Autricum, avait fait accepter le principe de l'unité du commandement; qui, après la prise de Genabum, l'avait formellement désigné aux acclamations des chefs?
C'était bien à la parole inspirée de Moïna qu'il devait son titre, c'était par elle qu'il était Brenn et Pentiern de toute la Gaule.
Et le cœur de Moïna s'était troublé, et des larmes étaient montées à ses paupières, quand elle avait vu venir à elle, dans l'appareil de la toute-puissance guerrière, ce jeune homme qu'un an plus tôt elle avait quitté, au pied du Cebenna, l'âme pleine d'audacieux projets, enflammé du plus noble des amours, de la plus héroïque des ambitions, mais obscur encore, inconnu de l'histoire.
Il entrait dans l'histoire, à cette heure, par la porte des exploits accomplis et d'une gloire naissante. Hélas î il n'était qu'à l'aurore d'une brève et héroïque carrière, et la vierge sacrée n'osait interroger les dieux, dans la crainte d'en apprendre qu'ils réservaient au héros une gloire plus noble encore et plus pure : celle du martyre pour la patrie.
Elle entra dans son camp, sous sa tente- Elle le vit commander en roi et en imperator. Et, à vo*ir la fermeté de ses décisions, la justesse de ses vues, elle admira son génie; elle comprit que l'âme de la Gaule avait enfin suscité à César un adversaire digne de lui.
Digne de lui, sans doute, mais non pas son égal. Trop de causes concouraient à assurer la supériorité du Romain.
Vercingétorix n'avait pas trente ans. Le
fils de Vénus et d'Ascagne, le descendant des jumeaux de Mars, en avait cinquante.
Tandis que le premier, par le prestige de sa jeunesse, de sa force et de sa vaillance, par l'empire d'une indomptable volonté, parvenait à imposer un semblant de discipline et d'unité à des masses confuses et discordantes, le second menait au combat les premiers soldats du inonde, commandés par des légats qui avaient nom Labiénus, Gicéron, Brutus, Curion, et des tribuns et des centurions couturés de cicatrices dissimulées sous leurs médailles : Basilus, Pulfian, Varénus, Sextius, Baculus.
Les armes n'étaient point égales. Les dix légions du proconsul, soixante mille hommes, comptaient un tiers de vétérans. Les recrues mêmes, au contact de ces soldats de fer, encadrées dans leurs rangs, devenaient promptement leurs émules.
Et pourtant le roi des Arvernes était parvenu, en quelques mois, à se créer une véritable armée.
Il avait formé ses lieutenants avec un art admirable. Critognat, Yergasillaun, chez les Arvernes; Drappès, chez les Sénons; Lucter, chez les Cadurques et les Ruthènes, étaient dignes de se mesurer avec les lieutenants de César.
Aux soldats il avait enseigné l'art des cam-
pements et celui de refréner leur fougue. Il ne leur permettait plus ces folles chevauchées qui venaient briser leur élan sur les pieux des retranchements et les fossés des camps romains.
Il s'en fallait néanmoins qu'il eût acquis la science de la guerre, que sept ans de luttes continues avaient donnée à César.
Et puis, vraiment, César, c'était le génie même de la guerre. Hès ou Mars, selon ses noms gall et romain, n'eût point accompli plus de prodiges que le chauve imperator. Julius incarnait la force des dieux.
Dès le début de cette terrible campagne, alors que les Gaulois le croyaient retenu à Rome, il était accouru, à marches forcées, sans escorte. Il avait franchi le Cebenna couvert de neige, et la cohorte qu'il avait formée chez les Arécomices et les Helviens lui avait ouvert, au pic, une route profonde de six pieds à travers les glaces obstruant les gorges. A Vienne, il avait rassemblé assez de troupes pour pouvoir s'élancer vers le nord, et maintenant, devinant le plan du Pentiern gall, il allait le ramener vers les Arvernes, en ravageant les terres de ceux-ci.
Avaricum était présentement le centre de la lutte, et Vercingétorix y campait.
A peine eut- il salué Moïna, qu'i| la pria de le suivre dans la maison où il avait fixé son
quartier général. Et là, quand ils furent face à face, le héros arverne fit asseoir la jeune fille devant lui. Il lui parla avec une étrange mélancolie.
« Fille de Morvran, lui dit- il, la destinée s'accomplit pour chacun de nous. Les dieux de la patrie t'ont ressaisie; ils m'ont donné de réaliser mon rêve.
— Fils de Celtill, répondit- elle, combien de temps durera ce rêve? Mais je ne devrais point t'adresser de telles paroles. Quelle que soit la volonté des dieux, qu'elle soit bénie! Elle m'a rendu l'âme de nos pères ; elle a fait de toi un héros. La mort peut venir, nous sommes désormais immortels. »
Vercingétorix avait croisé les bras sur sa poitrine de titan. Un sourire triste et doux erra un instant sur ses lèvres.
« Oui, tu dis bien, Moïna : nous sommes désormais immortels. La mort n'est qu'un moment cruel, précédant un bonheur sans limite. Ceux qui sortent de cette vie ayant fait leur devoir d'hommes entrent dans les bras de Dis, où les accueille le sourire de Hù. Mais les peuples ont- ils une immortalité? Ne meurent -ils pas tout entiers sous le fer de la guerre ou sous la honte du joug? Servante de Koridwen, peux-tu éclaircir mon doute?
— Hommes, les peuples meurent et d'autres peuples les remplacent. Heureux ceux dont
la mémoire ne subit pas l'opprobre de la .servitude !
— Et c'est pour affranchir Broc'hall de cette servitude que j'ai pris les armes, Moïna. Hélas! ils sont rares, ceux de nos frères qui comprennent ma pensée et qui préfèrent la mort à l'esclavage! Voilà pourquoi j'ai dû me montrer dur et sévère, cruel même à l'égal des Romains, afin de maintenir dans l'obéis sance ceux que la pensée du devoir ne saurait point y retenir. Femme, t'a-t-on parlé de cette cruauté? »
La jeune fille baissa les yeux et garda un moment le silence.
Il reprit, d'une voix vibrante d'émotion :
« Moïna, je traduis ton silence. Je me dis que le reproche est venu jusqu'à toi. Parle en toute franchise. Me condamnes-tu, toi aussi? »
Le front pur de la vierge se releva. Ses yeux étaient baignés de larmes. Elle étendit sa main fine et blanche vers le Brenn.
« Pourquoi te condamncrais-je, fils de Celtill? Crois-tu donc que j'ignore les dures nécessités de la guerre? Si mon cœur s'émeut à la vue du sang répandu, ma raison lui ordonne de se taire. Il faut des holocaustes à la liberté. Ceux-là, du moins, ne flétrissent point la main du sacrificateur. »
Alors Vercingétorix lui dévoila sa pensée.
Il lui dit les tristesses et les lassitudes prématurées de sou àme, la difficulté qu'il éprouvait à se faire obéir, les appréhensions que lui inspirait l'avenir. Certes, il avait pu réaliser déjà de précieuses réformes, créer la discipline parmi les soldats, les dresser, les équiper, les armer à la romaine, leur apprendre l'impassibilité en face des terribles légions ; en un mot, emprunter à César son plan et sa méthode.
Mais, deux fois battu par suite du défaut d'union parmi les confédérés, il avait imposé aux principaux Etats l'obligation de brûler leurs villes, de disperser les familles et leurs richesses dans les campagnes, afin d'affamer les légions et de les réduire à l'impuissance par le manque de vivres.
Un seul peuple s'était refusé à adopter ce plan trop rigoureux, et ce peuple était celui-là même au sein duquel ils se trouvaient.
Les Bituriges avaient pris en pitié leur cité d'Avaricum. N'était- elle pas la plus belle de la Gaule? Tout en larmes, ils avaient supplié le Brenn de l'épargner, de ne point la livrer aux flammes, jurant de mourir jusqu'au dernier sur les remparts plutôt que de la rendre.
Et, sombre, les sourcils froncés, le Pentiern laissa échapper d'amères paroles.
« J'ai eu tort de leur accorder cela. J'ai péché par condescendance. César ne va pas
manquer d'accourir. Avaricum est une belle proie, et, s'il la prend, il est sûr d'y reposer ses troupes, d'y trouver des vivres en abondance. Malheur sur moi, qui n'ai pas su être dur jusqu'au bout! »
Ses craintes étaient fondées. Trois semaines plus tard, le proconsul investissait la place, où dix mille guerriers d'élite s'étaient enfermés.
Comme l'avait prévu Vercingétorix, les Romains mirent tout en œuvre pour s'emparer de la riche cité.
Certes, ses défenseurs furent braves. Ils résistèrent avec une admirable énergie jusqu'au jour où la terrasse construite par les Romains atteignit les remparts. Alors, à bout de forces, voyant la cavalerie de Vercingétorix repoussée avec de grandes pertes, ils résolurent d'évacuer la ville en la brûlant.
Il était trop tard. Les pleurs et le désespoir des femmes amollirent leurs cœurs. Ils se laissèrent surprendre, et ce fut un effroyable massacre.
L'échec était grave; il détruisait en un seul jour le résultat des habiles calculs et de la prudente tactique du généralissime.
Et, cependant, celui-ci ne perdit point courage.
Il montra à ses soldats, aux chefs qui commandaient sous ses ordres, que ce désastre avait été prévu par lui. Il réconforta leur
vaillance, leur disant que la perte d'une place n'était pas pour cela la ruine de l'armée. Convaincus par ses paroles, et surtout par la désastreuse confirmation qu'elles venaient de recevoir des événements, ils s'unirent plus étroitement à lui. On ne discuta plus ses ordres, on reprit la méthode de temporisation. Deux cents villes et bourgs furent encore incendiés.
Lui, il avait fait appeler Moïna. Depuis qu'elle suivait l'armée de l'indépendance, la jeune fille ne parlait plus. Un nuage de deuil voilait sa face.
Pourtant ce jour- là, quand elle se trouva en présence du Brenn, la fille d'Armor eut un tressaillement, son visage s'illumina.
Et, avant que Vercingétorix lui eût posé une seule question, elle éleva la voix. Deux mots seulement jaillirent de ses lèvres :
« A Gergovie! » prononça- 1- elle, la main tendue vers l'horizon du sud.
C'était précisément sur Gergovie que César marchait à cette heure.
Il revenait du pays des Eduens, où il s'était rendu après la prise d'Avaricum. Un conflit politique l'y attirait. Ce peuple remuant et versatile le prenait pour arbitre dans la querelle de ses chefs pour l'élection du nouveau vcrgobret. Attentif à ne négliger aucun détail qui affirmât l'immixtion de Rome dans les affaires intérieures des Galls, le Romain
feignit de donner toute son attention à ce débat mesquin.
Il se prononça contre Cot, en faveur du jeune Convictolitan, et le proclama seul vergobret légitime.
Puis il expédia Labiénus dans le nord, où les Bellovaques s'agitaient, et où s'assemblait une armée auxiliaire de celle de Yercingétorix, sous les ordres d'un vieux chef expérimenté, du nom de Camulogène. Lui-même, à la tête de six légions, se dirigea vers le pays des Arvernes.
Aux ides de mai, les légions débouchèrent par les vallées de l'Auzon. La neige commençait à fondre sur les sommets, et la verdure perçait hors des bourgeons, tapissant les pentes méridionales du mont Dumius. La rivière Elaver, grossie par les pluies, devenait un torrent indomptable.
Et César, pour la première fois, considérait avec des yeux d'effroi la formidable ville érigée sur le formidable plateau.
Car cette cité de Gergovie ne ressemblait en rien à Avaricum, encore moins à Genabum, qu'un seul assaut lui avait livrée.
Il semblait que l'âme de la Gaule, farouche et recueillie, eût choisi pour aire ce plateau de quinze cents pas de long sur trois cents de large et l'eût taillé au pic et à la hache pour y mieux asseoir sa forteresse inexpugnable.
Haut de trois cents pieds au-dessus de la rivière, relié par un isthme étroit à une seconde hauteur à peu près égale, dominant les vallées environnantes que limitait un lac aux eaux bleues, ce plateau formait l'assiette de la ville, et celle-ci ajoutait à l'aspect terrifiant du pic ainsi couronné.
Elle était fortifiée à la mode gauloise, c'està-dire entourée d'une muraille continue épaisse de dix pieds, haute de vingt, rempart infranchissable épousant toutes les concavités et les convexités du sol, descendant dans l'étroit ravin qui partageait la ville en un double amphithéâtre.
On l'avait construite au temps de Bituit et de Luern, selon le procédé dont César luimême a laissé la description laudative.
De dix en dix pieds, d'énormes poutres durcies au feu se dressaient, perpendiculaires au plateau, reliées entre elles par d'autres poutres transversales. Dans les joints, d'énormes blocs avaient été coulés et cimentés : granit, lave, basalte, pierres dures extraites des volcans éteints de la région.
Tous les cent pas, une tour se dressait, de même construction que le mur, et le dominant d'une vingtaine de pieds.
Et, vue ainsi, du fond des vallées, projetant sur le couchant son profil fantastique, étalant sous le soleil le bariolage de ses
pierres polychromes, noires et rouges, où s'unissaient le ferlet des flammes et la trace des ténèbres du gouffre, Gergovie avait l'air de quelque prodigieuse cité de l'enfer jaillie du cratère d'un des monts éteints, par la gueule desquels le feu de Dis s'était épanché hors des lianes de l'abîme.
En ce moment, elle contenait une multitude innombrable accourue des campagnes environnante, avec leurs bestiaux et leurs vivres. Elle était suffisamment approvisionnée pour soutenir un long siège, et toute l'armée de Yercingétorix campait à sa base, entre le rempart et un mur de six pieds de haut, que le Pentiern avait fait élever à la hâte contre toute tentative d'assaut de la part des Romains.
César vit ce spectacle « terrifiant », et il frémit. Un instant il eut le désir de battre en retraite pour rejoindre Labiénus dans le nord.
Derrière lui, en effet, les peuples s'agitaient. Les Eduens eux-mêmes, ses amis, mécontents de son arbitrage, préparaient une trahison.
Litavic, chef de leur cavalerie, méditait de passer du côtés des insurgés. Deux autres chefs éduens, Eporédorix et Viridomar, formaient le même complot. Enfin, Convictolitan lui-même, vergobret qu'il avait confirmé dans sa charge, accusait ouvertement les Romains de Noviodunum et de Décétia de
n'être que des pillards. Il se plaignait de T « amitié » italienne et engageait ses compatriotes à secouer le joug.
Ce fut une belle et fière journée que celle des calendes de juin. Le génie de la Gaule y brilla de son dernier éclat.
Il y avait près d'un mois que César s'obstinait à faire le siège d'une ville imprenable. Les soldats, épuisés de fatigue, rationnés par suite du manque de vivres, sentant s'épaissir autour d'eux l'atmosphère des défections, éprouvaient le vertige que donnent les situations désespérées. Ils demandaient la bataille et ne parvenaient point à ébranler la tenace impassibilité de Yercingétorix. Le proconsul comprit que leur patience était à bout. Il tenta un coup de main.
Ce jour- là, la fille de Morvran était sortie de l'enceinte de Gergovie. Elle était descendue dans le camp gaulois, où sa présence avait soulevé d'unanimes acclamations. Une sorte de pressentiment la hantait. L'esprit de Hù était plus près d'elle. Elle attendait sa manifestation.
En la voyant paraître, Vercingétorix s'était levé joyeux. Il était venu au-devant d'elle; il lui avait demandé :
« Moïna, ton visage rayonne, tes yeux jettent des flammes. As-tu donc lu dans le livre de la destinée? »
Elle se dressa, superbe, et ses prunelles s'attachèrent au ciel pur. Elle répondit :
« Roi des Arvernes, Pentiern de la Gaule, donne-moi un casque et une épée. Voilà le jour qui consacre à jamais ta gloire. »
A ce moment, l'armée des Galls avait dégarni son retranchement autour de Gergovie, trompée par une ruse de César, qui l'avait attirée vers le sud-ouest de la cité, tandis que lui-même, avec la huitième et la dixième légion, forçait ses lignes et s'élançait vers les murs de l'oppidum.
Tout à coup des cris retentissent; des hommes accourent, sanglants, désespérés, et, parmi eux, Teutomat, roi des Nitiobriges, demi -nu, son cheval blessé d'un trait. Tous crient que les Romains attaquent la ville, que les femmes, échevelées, se rendent déjà aux vainqueurs; que le centurion Fabius a, selon son serment, escaladé le rempart; que le centurion Pétréius est sur le point d'enfoncer une porte.
En un instant, la cavalerie gauloise est en selle, et c'est une femme qui les conduit. Moïna est transfigurée. L'esprit de Hù est en elle. Elle vole ; elle entraîne les cavaliers, bientôt suivis par les fantassins. Rien ne résiste à ce torrent. Pris entre les remparts et le retranchement, les Romains sont écrasés. La huitième légion est rompue. Fabius meurt
sur la muraille, et son cadavre est précipité; Pétréius tombe héroïquement en protégeant la retraite de sa cohorte. Les aigles sentent passer sur elles le vent de la déroute. Elles fuient.
Et voici que, dans la mêlée, César heurte son glaive à celui d'un étrange adversaire. L'arme échappe de sa main, mais celle de l'ennemi se détourne de sa poitrine. Une voix qu'il reconnaît, une voix de femme, lui crie :
«. Imperator, je t'ai payé ma dette. Fuis ! La Gaule est libre. »
Non, la Gaule n'était point libre, hélas! La victoire d'un jour la consolait un instant de la défaite. Le destin avait accordé ce suprême éclair à sa gloire. Il allait accomplir son inéluctable sentence, la sentence de mort des peuples qui ont méconnu l'unité.
Les Galls victorieux rentrèrent tumultueusement dans leurs lignes, sans se laisser attirer au dehors par les démonstrations de César.
Ils venaient de lui porter un coup terrible. Quarante-six centurions, sept cents légionnaires avaient péri. L'armée romaine se retirait lentement, épuisée, ramenant trois mille blessés, courbée sous la honte de sa défaite. Autour d'elle, la terre tremblait, les défections se multipliaient; les peuples, jusque-là réfractaires à l'appel de Vercingétorix, prenaient les armes et se ralliaient à sa cause. Les Eduens eux- mêmes j qui ne comptaient plus leurs
trahisons, massacraient les garnisons et les chevaliers italiens dans leurs villes. Bibracte, leur capitale, appelait Vercingétorix à son aide et l'acclamait Brenn de toute la Gaule.
Ce fut à Bibracte, dans l'unique temple dressé par les romanisants à Mars-Camul, que Moïna suspendit l'épée tombée de la main de César.
Elle le fit pieusement, avec une prière jaillie de son cœur oppressé.
« Esprit de Hù , supplia-t-elle, toi qui n'habites pas sous les toits des hommes, qui ne veux d'offrande et de sacrifices que sous la voûte immense des cieux, daigne avoir pour agréable cette offrande à ta gloire, dans cette maison que les hommes ont voulu faire tienne. Tu as chargé mon faible bras d'un trophée que la femme n'a pas coutume de porter. Sois béni pour avoir permis que ma main, en ce jour terrible de bataille, ne se rougît point de sang. Et, quel que soit l'arrêt du Père des êtres, sache que je ne serai plus désormais que la prêtresse de Koridwen, la consolatrice de mes frères. »
Elle tint parole. Grave, le visage empreint d'une austère tristesse, elle accompagna le généralissime fidèlement. Mais on ne la vit plus se mêler aux guerriers dans l'action. Par ses soins, quelques pieuses femmes s'assemblèrent, cl ce fut avec celle bienfaisante escorte
que la vierge d'Armor traversa les champs ensanglantés, lavant de ses mains bénies les plaies hideuses de la guerre, consolant les mourants au seuil des ombres de Katuaboda, la reine des ténèbres.
Vercingétorix s'émut de cette attitude nou velle. Il en voulut savoir la cause, il en manifesta même quelque humeur.
« Fils de Celtill, répondit -elle, ne t'irrite point des tristesses de mon âme. Ne t'ai-je point averti jadis que la gloire se paye souvent par le malheur? Celle que le ciel t'a accordée est la plus pure que l'homme puisse désirer. Il n'est pas en mon pouvoir de lire tement dans le livre de la desti lement que ton nom sera d^gîDririais immortel comme ton âme, et tiens le sacrifice. »
A cette heure pourtar^, il sem l'avenir ne réservât que queur de Gergovie.
Il voyait toute la Gaule unie sous son commandement. Nul ne lui disputait la prééminence; nul, sinon les Eduens, ces versatiles alliés. Les Arvernes l'avaient proclamé leur roi ; le conseil des peuples s'apprêta à lui décerner le même titre sur toute l'étendue du territoire, des bords du Rhin et de l'Océan germanique à ceux de l'Océan du sud, à la chaîne des Pyrénées, aux frontières de la Province
romaine. Encore un effort, et Broc'hall serait libre, les envahisseurs rejetés au delà du Rhodan, l'aigle chassé de la terre de Lug, le dieu qui monte les coursiers libres et dont l'oiseau est l'alouette.
Mais cette royauté devait être éphémère. Le destin ne pouvait partager ses faveurs sur une double tête.
Un seul peuple avait été appelé à l'empire du monde : Rome; un seul homme devait régner sur Rome : César.
Tandis que le Pentiern, étendant son action, s'apprêtait à soulever les Allobroges à l'est, les Helviens et les Vellaves au sud, coupant la retraite à l'ennemi, l'enfermant dans un cercle de fer et de feu, la « Fortune de César » se souvenait du fils d'Ancus Martius et de Vénus victorieuse.
Après sa défaite de Gergovie, le proconsul n'avait plus songé qu'à rassembler ses soldats épuisés, afin de les ramener dans la Narbonnaise.
Mais, en chef vigilant et soucieux du salut de ses hommes, il n'en voulait laisser aucun derrière lui.
En conséquence, il avait résolu de remonter d'abord vers le nord, afin d'y donner la main aux troupes de Labiénus.
Cette jonction avait eu lieu sur les bords de l'Icauna, affluent de la Seine.
Grossier, brutal et frondeur, mais soldat intrépide et tacticien de premier ordre, Labiénus avait toujours justifié la confiance de son cbef. Cette fois encore, il avait mérité son éloge, éloge d'autant plus sincère qu'il lui venait de l'imperator humilié et vaincu.
Labiénus, en effet, engagé avec trois légions au milieu de populations hostiles, avait défait le vieux général aûlerque Camulogène, au confluent de la Seine et la Marne, près de la bourgade des Parises, située dans la petite île de Lutèce.
La bataille avait été sanglante; les Romains avaient perdu beaucoup de monde et presque tout leur bagage.
Mais ils avaient rompu le cercle qui les entourait, et franchi la distance de quatre cent milles qui les séparait de César.
Et maintenant les dix légions étaient réunies sur l'Icauna, au voisinage d'un peuple ami, les Lingons. Elles étaient réduites à quarante mille hommes, et la cavalerie leur faisait défaut, la défection des Eduens ayant entraîné la retraite des contingents de ce peuple, qui avaient rejoint Vercingétorix.
Celui-ci disposait présentement de quatrevingt mille fantassins et de quinze mille cavaliers.
Fidèle aux sages mesures qui l'avaient si bien servi jusqu'à cette heure, il incendiait 7*
villes et bourgs et faisait le désert autour des Romains.
Il n'avait donc plus qu'à laisser ceux-ci battre en retraite vers la Province, en se contentant de les harceler et d'écraser leurs détachements isolés.
Pourquoi se départit-il de cette victorieuse tactique et accorda-t-il à ses imprudents compagnons la permission de charger l'ennemi ?
L'histoire n'a point résolu le problème. Elle s'est bornée à constater que ce fut la seule faute du fds de Celtill, et que cette faute fut mortelle.
Il avait établi son camp au voisinage de Magetobriga, proche de la ville sainte Alésia, oppidum de la tribu des Mandubiens.
Les Galls tenaient à protéger cette cité, « mère de toute la Celtique. » Ils y trouvaient, avec des vivres en abondance, le secours des dieux nationaux.
Et pourtant, lorsque le Pentiern interrogea Moïna et lui enjoignit de rendre un oracle qui encourageât les soldats, la vierge hocha négativement la tète.
« Fils de Celtill, dit -elle seulement, je vois s'amonceler la tempête. L'orage accourt du nord et du côté de l'orient. Prends garde aux Germains. »
Vercingétorix, celte fois, ne tint pas compte
de l'avis donné par la prophétesse. Il ne la crut pas.
Que pouvait- il craindre de l'est? Comment César, enfermé dans le centre de la Gaule, aurait-il pu recevoir un secours des Germains?
Moïna, cependant, avait raison; Moïna avait vu clairement venir la tempête. Les plus farouches ennemis de la Gaule accouraient à l'appel du proconsul.
C'était de l'autre côté du Rhin, de ce Rhin qu'il avait franchi deux fois, aux confins de la forêt Hercynie, dans les vallées sauvages où se chassaient l'alcès, l'urus et le bœuf à figure de cerf, que l'imperator, doutant, peutêtre, pour la première fois, de la solidité des légions, avait recruté des auxiliaires.
Il en avait tiré déjà, quelques mois plus tôt, quatre ou cinq cents cavaliers, qu'il avait lancés sur ceux de Vercingétorix.
En vérité, il faisait là un singulier appel à la barbarie, cet homme qui, disait-il, n'était entré en Gaule que pour sauvegarder la civilisation.
N'était-ce pas l'insolence d'Arioviste qui lui avait servi de prétexte pour asservir les Séquanais et les Eduens ?
Et les Gaulois se disaient qu'il se montrait bien peu fier, ce proconsul que, naguère, les Sicambres avaient arrêté aux confins du territoire et qui n'avait pas osé séjourner plus
de trois semaines sur les frontière des Suèves.
Quelle qu'en fût la raison, César n'avait point hésité. Démentant ses paroles et sa conduite antérieures, il avait envoyé des messagers auprès des hordes refoulées par lui. Des chevaliers romains, ambassadeurs à tout faire. avaient proposé aux Ubiens, aux Suèves, aux Tenctères, le pillage de la Gaule, une haute paye et des vins d'Italie ; toutes choses alléchantes pour des sauvages toujours prêts à la lutte. Et quatre mille de leurs cavaliers s'étaient enrôlés sous les aigles.
Ce n'étaient point des hommes, mais des bêtes fauves. César les connaissait bien, lui qui en a tracé le portrait avant Tacite.
Gigantesques de stature, endurcis au froid, ne buvant que de l'eau en temps ordinaire, se nourrissant de venaisons presque crues, de fromages et de lait, vêtus de peaux qui couvraient mal leurs torses énormes, montant à cru des chevaux laids et trapus qui ne connaissaient ni le peigne ni l'étrille, sales, laissant croître d'affreuses barbes jaunes exhalant une puanteur épouvantable, ces barbares n'en étaient pas moins de formidables soldats.
Si leurs montures n'avaient point la robuste élégance de celles des Galls, elles leur étaient supérieures par le fond et par l'endurance.
En outre, elles étaient merveilleusement dressées.
Irrésistibles dans la charge, formant masse, balayant tout sur leur passage, ces effrayants cavaliers arrêtaient net leurs chevaux, à la pointe des javelots et des pila. Alors ils mettaient pied à terre, renvoyant les bêtes en arrière, et combattaient soit avec le hang, épieu à fer recourbé en harpon, soit avec d'énormes massues hérissées de pointes, qu'ils nommaient « étoiles du matin ».
Ce n'était pas tout. Ils pratiquaient également une ordonnance de combat qui avait dérouté les légionnaires eux-mêmes.
Entre les rangs de la cavalerie couraient des fantassins aussi agiles que les chevaux. Dès que la charge avait atteint les lignes des piques, elle se rompait et se dispersait, livrant passage aux agiles coureurs. Ceux-ci arrivaient sur les hastaires, lançaient leurs propres traits, sautaient à la gorge des soldats ou empoignaient les hastes à plein bras, ouvrant ainsi des brèches par lesquelles entraient les cavaliers, pareils à la vague d'un mascaret.
Contre les cavaliers ennemis, ils usaient du même stratagème.
Leur odeur effroyable affolait les bêtes, qui se cabraient et tiraient sur le mors. Les combattants à pied se glissaient sous leurs ventres et les tuaient. Aussi bien tuaient-ils tout ce qu'ils rencontraient. Ils ne connaissaient ni amis, ni ennemis. C'était l'ouragan dévastateur.
Tels étaient les auxiliaires que César allait opposer aux quinze mille chevaliers nobles de Vercingétorix.
La rencontre eut lieu dans les plaines des Mandubiens, entre Magetobriga et Alésia.
Elle fut terrible , cette bataille
Par les vœux les plus solennels, par les plus terribles imprécations, les Galls avaient juré de ne jamais revoir leurs foyers, ni leurs familles, s'ils ne traversaient au moins deux fois les lignes romaines. Le formidable serment fut tenu. Une seconde fois, César courut le risque d'être enlevé. Les Numides et les auxiliaires furent anéantis; le front même des légions fut rompu par la chevauchée furieuse.
Mais soudain, à l'arrière de la cavalerie, apparurent les sauvages Germains.
Ils étaient quatre mille. Ils passèrent comme une trombe. Rien ne leur résista. Les chevaliers aux torques d'or, emportés par leurs chevaux affolés, se dispersèrent en tous sens, entraînant avec eux l'infanterie, qui contraignit le Pentiern à les mener, sans arrêt, jusque dans les murs d'Alésia.
César avait béni les dieux de Rome et surtout sa mère Venus, tout sceptique qu'il pût être.
Au fort de la mêlée, un des soldats de Vercingétorix s'était rué au centre même de
l'état -major romain. Avant qu'on put l'arrêter, avant même que les officiers pussent se mettre en défense, le colosse avait saisi lnnperator par son manteau rouge, et, le couchant en travers de sa selle, l'avait emporté comme un enfant vers une hauteur où des femmes, vêtues de robes blanches, priaient debout, les bras étendus.
Alors s'était passé un incident bien digne de fixer les yeux de l'histoire.
Le géant gall avait arrêté sa monture au pied du tertre, et, tenant César dans ses bras de titan, l'avait porté juqu'aux pieds des femmes.
« Prêtresse de Koridwen, avait- il crié, celui-ci est un chef ennemi. Immole-le pour attirer la foudre de Tarânn sur les Romains. »
Mais la vierge en voile blanc, à la longue tresse blonde, avait abaissé son œil extatique sur le prisonnier étourdi. Elle avait dit au guerrier :
« Lâche César. »
Et l'homme, éperdu, fasciné par l'éclat de ces yeux surnaturels, avait rapporté sa proie et l'avait jetée dédaigneusement dans les lignes romaines.
A peine remis de cette effrayante alerte, le proconsul avait cherché des yeux le groupe étrange. Dans le tourbillonnement de la mêlée il ne l'avait pas vu.
Mais lorsque la charge des brutes germaines s'était déchaînée, l'œil d'aigle de l'imperator avat découvert, au milieu de la fuite des Galls, un voile blanc emporté sur un coursier fougueux, serré de près par les sauvages transrhénans.
Il avait appelé impérieusement un officier 4e sa garde, un tribun balafré, à la martiale figure, et lui avait dit :
« Varénus, prends dix hommes et cours à travers ces bêtes fauves. Arrache- leur cette gemme à tout prix, il me la faut. »
Varénus avait éperonné sa monture et s'était élancé, à fond de train, au milieu des turmes puantes des Suèves et des Ubiens.
Les femmes qui entouraient Moïna n'avaient rien compris à sa magnanimité.
Elles l'avaient considérée avec une stupeur morbide, se demandant si la jeune fille n'était point atteinte de démence.
Quoi! un guerrier gall avait accompli ce tour de force, ce prodige, d'enlever un chef ennemi dans les rangs mêmes des Romains, et quel chef! César en personne, dont le nom venait de tomber de ses lèvres. Il l'avait apporté jusqu'à elle; il l'avait jeté à ses pieds, victime propitiatoire. Elle n'avait qu'à user de son droit de femme consacrée, de prêtresse suprême, qu'à laisser tomber sa main armée du
couteau dans le cœur de cet homme pour venger les dieux de la patrie, pour sauver la patrie elle-même.
Et elle n'en avait rien fait! Bien plus, elle avait laissé la vie à César ; elle lui avait rendu la liberté, rendant inutile la merveilleuse prouesse d'un héros.
Voilà ce que se dirent les femmes assemblées autour de la prêtresse. Mais elles n'osèrent l'interroger,
Un religieux effroi les dominait. Elles contemplaient son visage transfiguré, son front auréolé d'une étrange lumière.
Tout à coup, elles virent fuir les guerriers galls. Elles coururent vers les lourds chariots qui leur servaient de demeures errantes. Elles crièrent à la jeune fille :
« Fuis, fuis, fille de Morvran ! Voici les barbares maudits ! »
Mais Moïna ne parut point les entendre. Immobile sur le tertre abandonné, les bras ouverts, les yeux levés au ciel, elle priait.
Et sa prière était aussi pure, sa voix aussi calme que si elle se fût trouvée seule dans la solitude des bois, au pied du chêne de Rosmerta.
« Esprit de Hù, disait-elle et toi, Vierge mère de qui doit naître le salut du monde, voici que s'accomplit la volonté du destin et que sonne l'heure suprême de Broc'hall. Prenez
en pitié sa détresse, épargnez-lui les douleurs qui amoindrissent, fécondez-la par ces douleurs mêmes. Assistez l'homme généreux qui n'a pas désespéré d'elle, qui a tout tenté pour son salut, et qui va lui doner sa vie. Dis, Père des êtres, que ceci soit ta dernière nuit, après laquelle se lève sur le monde l'aurore de la régénération ! »
En ce moment, un bras vigoureux l'enlaça et la plaça sur le dos d'un cheval, en rassemblant les rênes dans sa main inerte.
Un homme sanglant, le visage mortellement pâle, lui dit d'une voix suppliante, entrecoupée par les hoquets de l'agonie commençante :
« Fuis, Moïna, fille de Morvran ! N'inflige pas aux tiens le désespoir de ta perte, ne donne pas aux barbares la joie d'avilir une prêtresse de Koridwen. »
Il n'en put dire davantage. Sa main lâcha les rênes. Il tomba mort aux pieds de l'animal, qui franchit d'un bond son cadavre.
Alors ce fut la fuite, une fuite étrange, désespérée, à travers la boue sanglante et la rouge poussière de la déroute.
Ils passèrent, monture et cavalière, sur le front des légions si upides d'étonnement, et les plus vieux soldats se sentirent émus de pitié devant le spectacle de cette vierge, belle comme les déesses de Rome, emportée par le
galop furieux d'un coursier qu'elle ne dirigeait point.
Derrière elle accouraient les brutes suèves, le hang brandi pour frapper, avec des clameurs stridentes et des rires de bestialité.
Deux des Suèves surtout s'acharnaient à cette chasse. Hideux, rouges de la tête aux pieds, ils faisaient claquer leurs mâchoires comme des chiens prêts à mordre.
Brusquement, l'un d'eux allongea le bras. Ses doigts agrippèrent le voile. La belle tète pâle fut violemment attirée en arrière.
Moïna tomba, mais sa chute fut amortie par le bras du Teuton. Et, comme le second cavalier accourait, un duel s'engagea sur le corps de la jeune fille. Les chevaux piétinèrent furieusement autour d'elle, menaçant, de la broyer sous leur corne non ferrée. L'un des hommes tomba, la gorge ouverte par le harpon de son rival. Comprimant l'affreuse blessure, il releva son arme avec un épouvantable hoquet. Mais ce fut vers le sein de la vierge qu'il l'abaissa.
Elle lui fut arrachée des mains. Un groupe de cavaliers romains entoura les deux fauves, et Varénus, mettant pied à terre, releva Moïna évanouie.
« Imperator, la femme que tu m'as commandé de ramener est là. Qu'en faut-il faire? »
C'était le tribun Varénus qui venait de parler.
Le proconsul eut un soubresaut. Son vaste front chauve et traversé d'une ride austère se releva. Il demanda :
« Ah! c'est bien, Varénus. Où l'as -tu fait conduire?
— Conduire n'est pas le mot, Imperator. Je l'ai fait transporter sous ma tente qui n'a jamais reçu une aussi belle visite. »
Un rire qui commençait sur les lèvres de César s'y effaça brusquement. Il venait, en effet, de jeter les yeux sur le martial visage de son interlocuteur.
Il était grave, ce visage, empreint d'une profonde et poignante émotion. Le généralissime romain vit que les prunelles du tribun étaient humides et avaient peine à contenir des larmes. Le spectacle était assez rare, de voir
pleurer un légionnaire, pour que le proconsul s'en émût lui-même. Mais, en homme habitué à dissimuler ses moindres sentiments, politique consommé, il n'en laissa rien paraître.
« Conduis -moi près d'elle, » ordonna- 1- il simplement.
Yarénus prit les devants. La colonne Taisait halte, la nuit approchant, et chaque légion traçait l'assiette de son camp sur le champ même de la bataille.
Des valets d'armée creusaient le fossé et élevaient le vallum, tandis que les soldats, dressaient les palissades. Les portes étaient déjà gardées.
A la vue du proconsul, une acclamation retentit. Tous les hommes de la dixième accoururent de la porte Décumane pour le saluer.
César répondit rapidement, mais affectueusement, à cette manifestation spontanée de ses vétérans. Il suivit Varénus jusqu'au prcetorium.
La tente du tribun était la troisième à gauche de la porte. Un factionnaire montait la garde sur le seuil. Il présenta le pilum, tandis que son chef soulevait la tenture.
L'imperator pénétra dans le tabernacle de l'oflicier, qu'il embrassa d'un regard. Il marcha vers le lit de camp dressé dans un angle.
Varénus se pencha vers le lit et rejeta la
couverture qui le voilait. La lumière qui entrait par la tenture relevée éclaira tout l'intérieur de la tente.
Alors, sur la couche, César vit une forme étendue, immobile, si pâle avec ses yeux fermés, qu'il crut être en présence d'un cadavre. Et, croyant avoir deviné la cause du chagrin qui mettait des larmes sous les paupières du vieux soldat, il demanda, non sans quelque hésitation :
<( Est-ce qu'elle est morte?...
— Non , grâce aux dieux immortels, »
répondit Varénus, dont la voix eut un perceptible tremblement.
Pour la seconde fois, l'imperator jeta un regard de côté sur la rude face balafrée du vieux brave. N'osant l'interroger, il murmura entre ses dents :
« Cette fille est vraiment belle, Varénus, mon ami. Qu'en penses-tu? »
L'organe ému de l'officier répondit, avec le même tremblement plus sensible, signe d'une véritable douleur :
« Oui, certes, elle est belle, imperator, belle comme une statue de Vesta. Il n'est pas une des vierges du feu sacré qui soit plus belle qu'elle. »
César ne dissimula plus son sourire. Il tapa sur l'épaule de fer de son compagnon, en ricanant :
« Oh! oh! comme tu dis cela, Varénus, vieux loup, fils de la Louve ! Aurais-tu l'intention de dévouer cette belle fille? Prends garde ! L'amour ne vaut rien aux hommes de ton caractère. D'ailleurs, je ne t'y laisserai pas prendre. Oui, cette fille est belle, et c'est vraiment dommage! »
Il soupira en prononçant ces derniers mots. Le tribun se troubla plus encore et demanda avec angoisse :
((Pourquoi dommage, imperator?
— Parce qu'il sera cruel de voir rouler cette tête charmante sous la hache du licteur, Varénus. »
Tout aussitôt il se repentit d'avoir prononcé d'aussi cruelles paroles. Un sanglot avait éclaté dans la gorge du soldat, pareil au rugissement caverneux qui gronde dans la poitrine d'un lion. Et, d'un souffle entrecoupé, le vétéran osa parler ouvertement à son chef redouté.
(( Tu ne feras pas cela, imperator. Tu aurais honte d'abattre cette tête. Les hommes comme toi ne frappent point les femmes, même les plus dégradées. »
César releva le front. Il se plaisait maintenant à prolonger l'anxiété de son subordonné. Un nouveau sourire glissa sur ses lèvres minces.
« C'est vrai que je n'ai pas la réputation
d'être méchant avec les femmes. Mais une fois n'est pas coutume. Et puis, si je ne tranche pas ce cou de cygne, si je ne livre pas cette jeune fille au bourreau, je puis, du moins, la faire vendre comme esclave. Et cela, je le ferai, Varénus.
— Cela non plus, tu ne le feras pas, César, mon glorieux imperator ! s'écria le tribun avec plus de fermeté dans l'accent.
— Ah! ah! tu es audacieux, mon vieux camarade! Et pourquoi, s'il te plaît, ne ferai-je pas cela?
— Parce que, répliqua le vétéran, osant tout dire, tu ne voudras pas déshonorer un de tes plus vieux, de tes plus fidèles compagnons. »
Ceci avait été prononcé avec tant de chaleur et de fierté, que les entrailles du proconsul s'émurent. Il cessa de plaisanter et dit sérieusement.
« Ce vieux, ce fidèle compagnon, n'est-ce pas toi-même, Varénus? En quoi te déshonorerais-je en livrant cette femme à la mort ou aux marchands d'esclaves ?
— Parce que c'est toi qui, tout à l'heure, m'as donné l'ordre de te ramener cette femme, et que tu ne souffrirais pas que Pulfian, ou Baculus, ou Réginus, dît publiquement de moi :
« — César a voulu flétrir Varénus en l'en-
voyant ramasser des femmes gauloises au lieu de le laisser combattre leurs époux. »
Et debout, très fier cette fois, dominant encore de la moitié de la tête la haute taille de l'imperator, il ajouta :
« Or sais-tu ce que tu as fait en me confiant la mission d'arracher cette jeune fille aux griffes de ces suppôts des enfers, qui allaient planter sa tête à la pointe de leurs hangs? Tu as été, sans le savoir, le serviteur du destin. Tu m'as fourni l'occasion d'acquitter une dette sacrée. »
Et, comme les regards du proconsul lui laissaient lire un immense étonnement, Varénus poursuivit, avec une simple et vibrante éloquence :
« Imperator, il n'y a guère que dix mois écoulés depuis le jour où, traîtreusement surpris par les Galls, je fus traîné, lié aux quatre membres, dans les bois d'Autricum, pour y être égorgé, comme un bœuf, sur l'autel de je ne sais plus quelle divinité féroce. Tout le peuple assemblé réclamait ma mort, et déjà l'on m'avait couché sur la pierre, le sacrificateur levait sur ma tête son couteau de silex. J'étais perdu, j'allais mourir en Romain.
« Soudain une femme se leva, une jeune fille toute blanche, et il me sembla voir une déesse descendue du ciel. Elle harangua la foule, apostropha les bourreaux. Ils tremblèrent sous les imprécations de cette enfant.
Elle ordonna que l'on tranchât mes liens, qu'on me laissât partir sain et sauf.
u Cette enfant, cette femme, cette déesse libératrice, glorieux César, c'est celle que tu vois là, étendue sur ce lit de camp, plus blanche encore qu'en cette inoubliable nuit ; celle que, par ton ordre aussi, je t'amenai jadis, arrachée aux trafiquants de Dariorig.
« Comprends -tu maintenant pourquoi ma voix tremble, pourquoi je pleure en te parlant d'elle? Ah I si vraiment tu persistais en ta terrible volonté, si tu voulais livrer cette vierge à la mort ou à l'esclavage, sache-le bien, je ne survivrai pas à ce chagrin, le plus cruel de ma vie. Varénus, le vieux loup, comme tu m'appelles, celui dont tu as couvert la poitrine de médailles, que tu as élevé au grade de tribun, trouverait encore entre ces médailles assez de place pour que son glaive y cherchât son cœur. Et toi, mon bien-aimé général, tu pleurerais, comme je pleure, devant le cadavre de ton vjeux compagnon. »
César détourna la tête. Les larmes de ce vaillant lui pesaient, et il ne voulait pas lui laisser voir celles qui mouillaient ses propres yeux.
Toutefois il ne voulut pas davantage paraître céder à cette impression du moment. Il raffermit sa voix et répliqua avec une certaine sévérité :
« Soit ! tout ce que tu viens de me dire est très noble et très généreux. Mais j'ai le devoir d'être juste. A ton tour prête -moi l'oreille, Varénus.
« Sais-tu ce que j'ai fait, moi, ton général, pour cette fille qui t'a sauvé la vie, peut-être sans y penser?
« Au lendemain de notre bataille sur mer devant l'île de Siata, quand je détruisis la flotte des Vénètes et leur ville, j'arrachai cette jeune fille aux marchands de chair humaine; je l'adoptai pour ma pupille, je l'envoyai à Rome, où elle vécut trois ans sous mon toit, traitée par Calpurnia, ma femme, comme sa propre fille. Puis je la rappelai près de moi, je l'investis de toute ma confiance, je l'envoyai prêcher l'apaisement à ses compatriotes.
a Comment a -t- elle reconnu mes bontés et mon affection? Elle t'a sauvé la vie, dis- tu? Oui ; mais elle s'est jointe aux insurgés de sa race, elle est devenue la prophétesse de ces révoltés, elle a exalté leurs courages; elle a soutenu, au nom des dieux, le pouvoir du fils de Celtill.
« Là-bas, devant Gergovie, tu t'en souviens sans doute, toi qui fus un des héros de la journée, dans cette effroyable mêlée où tombèrent, pour ne plus se relever, Fabius et Pétréius, avec quarante-quatre centurions,
où la huitième perdit sept cents des siens, où trois mille blessés encombrèrent notre camp, en cette journée néfaste où nos aigles durent reculer devant le coursier de Lug et le sanglier de Cernunnos, je la trouvai devant moi, cette fille ingrate, cette pupille parjure.
« Crois -tu que mon ressentiment de père outragé, de Romain trahi, n'ait pas autant de droits que ta reconnaissance? Et qu'est-ce qui doit compter le plus à mes yeux : l'intérêt de Rome ou la douleur d'un soldat, fût -il le plus vaillant, le plus noble, le plus cher parmi ceux que j'aime comme mes enfants? »
Le tribun avait courbé le front. Il ne trouvait plus de paroles. Alors, dans l'ombre de cette tente militaire, devant ce lit où gisait une vierge évanouie, s'accomplit une scène d'une si poignante grandeur, que le proconsul lui-même ne fut pas maître de son immense émotion.
Varénus avait tiré son glaive du fourreau. Le visage inondé de larmes, il plia le genou devant le général.
(( César, murmura-t-il, le plus illustre des enfants de Rome, dispose de ma vie et de celle de cette femme. A l'heure où la tyrannie des Décemvirs menaçait la République, Virginius, un soldat comme moi, n'hésita point à sauver la liberté en lui immolant sa propre fille. Ordonne, et si la gloire de Rome veut
que cette femme soit immolée, je plongerai moi-même ce glaive dans son jeune sein. Mais tu me permettras ensuite de lui faire un fourreau de ma poitrine. Rome peut trouver d'autres Varénus ; elle ne trouverait pas un second César. »
Le proconsul prit l'épéè des mains du tribun et, sans parler, la remit au fourreau. Puis, tendant ses mains au vieux soldat :
« Relève -toi, Varénus, ordonna -t- il, et embrasse ton général. »
Le tribun se redressa d'un bond. Il vit les bras de son chef ouverts et s'y jeta, pleurant comme un enfant.
Puis, quand ce moment d'effusion fut passé, le vieux soldat, s'essuyant les yeux du revers de sa main, demanda, en balbutiant :
« Ainsi, imperator, tu lui fais grâce? Elle ne mourra pas? Elle ne sera pas vendue?
— Non, vieil enfant. J'ai aouIu t'éprouver, rire un peu. Je te la donne, ta petite Gauloise. Mais, entre nous, qu'en vas -tu faire? »
Varénus eut un joyeux rire. Il fixa un long regard sur le pâle visage et, se penchant sur la couche, écouta le bruit de la respiration.
« Les dieux soient loués! fit-il en relevant la tête. Elle n'est plus évanouie; elle repose d'un bon sommeil à cette heure. Elle ne nous entend pas.
— Tu ne m'as pas répondu, camarade?
CÉSÀfo PAYE SES DETTES 227
reprit César affectueusement. Que vas-tu faire de cette enfant?
— C'est vrai, imperator. Excuse -moi. Ce que je vais en faire? Je veux te le dire, comme je l'aurais dit à mon père.
« Ecoute-moi, Caïus Julius. Voici vingt-cinq ans que je porte le glorieux harnais de Mars. Tu m'as fait tribun, et cela suffit à mon ambition , si la divinité de ta naissance ne m'enjoint pas de te continuer mes services. Je n'ai pas de foyer. Le père et la mère sont morts, consolés de m'avoir vu centurion; ils ont fermé leurs yeux dans la petite maison de Vérone que je leur avais achetée avec mes économies. Leur tombe est sur la via Tranquilla, proche les murs. Quand je serai vieux, à mon tour, j'irai finir mes jours dans cette demeure. L'enfant qui est là sera ma fille, je l'aimerai comme un père; je tâcherai de lui faire oublier sa triste patrie. Je pourrai même parler avec elle le patois véronais, qui ressemble à sa langue.
— C'est juste, fit César en riant, tu es Cisalpin, tu es même Vénète. Tes ancêtres furent des Galls, comme ceux de ce pays-ci. »
11 soupira et fit un geste vague, suivi d'une réflexion philosophique, bien de circonstance :
« La destinée a d'étranges caprices. Qui donc parmi ce peuple, dans un siècle ou deux, se souviendra des terribles combats livrés par les aïeux des Galls aux aïeux des Romains?
La Sibylle n'a -t- elle pas annoneé qu'un jour toutes les nations seront unies sous le sceptre d'un seul roi, qu'elle nomme Y « unique pasteur » ? Et c'est pour cet avenir de paix universelle que nous versons tant de sang aujourd'hui?
— César, c'est la loi éternelle. » prononça une voix claire et pure derrière eux.
Ils se retournèrent troublés et, surpris, ils virent Moïna debout, dans sa robe maculée par la poussière et le sang de la bataille. Et cette vue les lit tressaillir l'un et l'autre. La Bile pale des Gaules avait l'air d'une spectrale apparition. Le sceau des fatalités divines était sur elle.
Elle marcha vers eux d'un pas automatique et, quand elle fut près d'eux, elle s'agenouilla. 1 -1 1 1 e prit simultanément les mains des deux hommes et les baisa.
C sar, dit-elle, tu fus mon bienfaiteur et mon père autrefois ; mais la Gaule était d'abord ma mère. Je n'ai point trahi ta confiance. Tant que je l'ai pu. j'ai prêché la concorde. Mais lorsque la terre elle-même a parlé, quand la voix de Broc'hall a crié mon nom, je suis redevenue sa fille.
Et toi. soldat de César qui m'as arrache à la profanation et à la souillure, qui as sollicité ma grâce du proconsul, qui m'as choisie pour consoler ta vieillesse et orner île [leurs
« César, c'est la loi éternelle, »
ta maison, de ce jour je deviens ta fille. Je retournerai avec toi sous le ciel d'Italie, et je te cacherai mes larmes, afin que tu ne voies que mon sourire devant tes yeux. J'honorerai les images de tes dieux dans ton laraire, car mon unique Dieu n'a ni temple ni effigie. »
César posa la main sur la belle tête inclinée. Il dit, avec une profonde douceur :
(( Relève -toi, Moïna, et entends aussi mes paroles. Je t'ai accusée de trahison et d'ingratitude devant ce vaillant homme, que tu acceptes pour père. Il faut que je te réhabilite, que je lui dise qu'à Gergovie, le jour de notre défaite, et tout à l'heure, sur ce tertre où tu priais, par deux fois tu m'as conservé la vie que le destin mettait entre tes mains, jeune fille. César ne . saurait être redevable à une femme de sa gloire. Je paye ma dette ; car, en me sauvant une première fois, tu acquittais la tienne. Voici ce que j'entends faire pour toi et pour le père que te donnent les dieux. »
La jeune fille était debout, surprise, frémissante, devant cette générosité qu'elle devinait magnifique.
« Je te connais, fille d'Armor. Tu n'accepterais rien de l'ennemi de ton peuple. Mais Varénus est de ton sang par ses aïeux; il est Romain par sa naissance et son épée. Il va te ramener en Italie. Je ne veux pas que sa
main se teigne encore d'un sang dont la vue te ferait pleurer. »
Et, s'adressant directement au tribun, il poursuivit :
« Tout à l'heure, mon trésorier te remettra deux bons de cinquante mille sesterces chacun. Tu prendras, avec ta fille, le chemin de Rome. Moïna portera mon salut et le tien à Calpurnia, qui te fera compter exactement cette somme...
— Quoi ! interrompit le soldat avec un accent plein d'angoisse, me renvoies -tu donc de l'armée, imperator? »
César eut un affectueux regard pour le « vieux loup ». Il lui mit la main sur l'épaule et répondit :
« Je te renvoie si peu, Yarénus, que je te nomme légat en second des deux légions que Lucius César rassemble à Narbonne. Tu les conduiras en Vénétie, à Vérone, précisément, que je leur ai assignée pour quartiers. Je compte me servir d'elle et de toi... bientôt,.... en Illyrie. »
Il avait prononcé ces mots avec une hésitation visible. Son sourcil s'était froncé, son œil s'était détourné de ceux du vétéran.
Et soudain, avant que celui-ci, ébloui par la splendide munificence de son chef, put prononcer une seule parole, voici que Moïna parla.
Varénus l'avait entourée de ses bras et
pressée sur sa large poitrine. Elle s'arracha à l'étreinte et, rigide, les prunelles fixes, en proie au souille du dieu inspirateur, elle étendit sa main droite, dont les doigts touchèrent le front de l'imperator en y laissant l'impression d'un hloc de glace ou d'un charbon incandescent.
Il recula, évitant ce contact et surtout l'effrayante vision de ce regard blanc, de cette face de marbre d'où sortait l'oracle.
« Caïus Julius César, disait la voix d'un dieu par la bouche de la Sibylle, c'est aujourd'hui que se fixe le destin. Il a choisi les deux grandes victimes qui doivent tomber avant l'émancipation de la terre, car il en est une autre plus grande qui doit venir, mais que je ne vois pas encore. Ce que je vois, c'est un héros enchaîné marchant devant le char d'un triomphateur, puis mourant sur les marches du Tullianum; ce que je vois, c'est un vainqueur chauve franchissant à cheval un ruisseau fatidique, poursuivant un rival vaincu à travers le monde, rentrant à Rome, le front couvert de lauriers. »
Elle s'interrompit brusquement. Un frémissement de terreur la secoua toute. Elle fit un geste, comme pour repousser un fantôme.
(( Parle, parle, Moïna ! demanda César, haletant, ranimé par les prophétiques paroles. Que vois -tu encore, fille d'Armor? »
La voix s'exhala, caverneuse, de la blanche poitrine de la prophétesse gauloise. La vierge des chênes reprit :
« Père des êtres, souverain justicier, éloigne ces deux spectres terribles. Pardonne, guerrier aux longs cheveux! Retire-toi, élève de Sylla ! laisse cette statue de marbre qui te ressemble. Arrière, obscurs visages, bras armés de sinistres poignards ! Ne touchez pas à l'élu des dieux. »
Pour la seconde fois elle se tut, et ses traits exprimèrent l'indicible épouvante. Et, tout à coup, elle éclata en sanglots et redevint la douce servante de la pitié.
(( Vivant! s'écria -t-elle; tu es vivant, imperator! Je viens de voir ton cadavre troué de vingt-deux blessures. »
C'était une maison toute blanche, s'élevant au milieu d'un enclos planté de hêtres, de noyers et de châtaigniers aux troncs lisses, à l'abondant feuillage. Un fossé profond, que la pluie transformait en douve, surmonté d'un remblai et d'une palissade tout pareils au vallum d'un camp; une porte à claire-voie, lourde et hérissée de clous de fer, bornaient le petit domaine du côté de la chaussée pavée. A quelque mille pas, vers le nord, se dressaient les murailles de la ville, une ville paisible et florissante, dont le municipe était assez riche pour ne point grever de trop d'impôts ses habitants, et dont les voies et les promenades ne voyaient guère circuler que les chars des propriétaires ruraux et les véhicules criards des jardiniers de la campagne environnante, pour la plupart affranchis de nobles sénateurs, élevés à la dignité de citoyens.
Le maison riait à l'œil dans la crudité de
ses murailles blanches. Elle étalait gaiement son porche aux quatre colonnes doriques enguirlandées de vigne vierge, de glycine et de chèvrefeuilles. Par la porte entrouverte, on apercevait un atrium dallé de marbre, orné de plantes et de fleurs variées, protégé par un large vélum de toile contre les ardeurs du soleil. Du milieu de l'impluvium, un mince filet d'eau jaillissait, agitant des boules de liège polychrome au sommet de son aigrette liquide. De chaque côté de la demeure, des allées bordées de buis et de fusains, soigneusement ratissées et sablées, s'enfonçaient, en serpentant, dans les profondeurs ombreuses et parfumées du jardin.
Des bancs de pierre à dossiers sculptés surgissaient, çà et là, sous le couvert des feuilles. Sur l'un d'eux, un moelleux tapis était jeté, et un double coussin de fine laine d'Orient paraissait destiné à recevoir le bras accoudé et la tête paresseuse de quelque patricienne élégante.
Précisément, une jeune femme sortait de la maison du côté opposé à l'entrée. Elle vint vers le banc et s'y assit, avant de tirer d'un écrin d'ivoire un volume de parchemin qu'elle se mit à dérouler, puis à enrouler progressivement sur la baguette aussi d'ivoire qui le terminait.
Celte femme était dans toute la fleur de sa
jeunesse et de sa beauté. Elle pouvait avoir vingt-deux ou vingt-trois ans. Sa peau, blanche et nacrée comme les lis qui sortaient de terre autour d'elle; ses cheveux d'un or vaporeux, où s'épandaient des reflets de braise; ses grands yeux d'un vert pâle, parfois aussi sombre que celui de l'Océan sous les nuées d'orage; l'exquise perfection de ses formes élancées, faisaient d'elles l'une des plus nobles et des plus séduisantes incarnations de cette beauté suavement classique que les statuaires grecs prêtaient aux images de Hestia ou de Vénus pudique.
Elle commença à parcourir des yeux le précieux manuscrit, mais ne put se tenir à cette lecture.
Une impatience, qui tournait nerveusement à l'anxiété, semblait l'agiter. Elle appela, d'une voix claire, souverainement mélodieuse :
« Afra ! »
Une esclave numide, aux cheveux ondulés, où brillaient d'énormes épingles d'or, accourut et se tint debout, après avoir salué.
<(. Afra, questionna la jeune femme, Macron est-il revenu de la ville? A-t-il apporté le courrier ?
— Non, maîtresse, répondit l'Africaine.
Il y a peine le quart d'une heure que Macron s'est rendu à Vérone.
— Et le courrier public n'a-t-il rien déposé
pour moi? Je l'ai vu passer sur sa mule, il y a quelques instants.
— Rien, maîtresse, fit encore l'esclave, qui parut confuse de n'avoir à fournir que des négations à la jeune matrone.
— C'est étrange! murmurait-elle. Mon père ne m'a jamais laissée plus de quatre jours sans me donner de ses nouvelles. En voici huit que j'ai reçu son dernier message de Rome. Et pourtant, depuis que César a établi le service de ses postes tous les deux jours, un pareil retard ne saurait être... »
Elle fut interrompue par un aboiement joyeux et le bruit d'un trot précipité sur le pavé de la via Tranquilla.
« Ah ! s'écria-t-elle, voici Lucros et Macron ! Je reconnais l'aboiement du premier et le cheval du second. »
Et s'élançant vivement vers la porte à clairevoie, elle l'ouvrit juste à point pour qu'un grand chien fauve des Alpes lui léchât les mains et le visage en bondissant. Derrière le chien, accourait un cavalier d'une vingtaine d'années, robuste garçon venu des montagnes rhéticjues et des bords du lac Benacus. Du plus loin qu'il aperçut sa maîtresse, il cria, d'une voix essoufilée :
« 11 arrive, domina ! il arrive! Je viens de le rencontrer à Vérone. Il m'a envoyé en avant pour te prier de préparer le repas de deux amis.
— Bénis soient les dieux ! » prononça la jeune fille, dont le beau visage, jusque-là inquiet, rayonna de joie.
Et, rentrant vivement dans la maison, elle se mit à jeter des ordres aux serviteurs, tandis que Macron rentrait le cheval à l'écurie.
Après quoi, la jeune maîtresse de maison revint vers la porte d'entrée, où elle fut rejointe par le personnel, qu'elle rangea hiérarchiquement.
Ils étaient tous là, les serviteurs, par ordre de dignité et de fonctions, depuis le majordome jusqu'au plus infime des esclaves.
Tous paraissaient joyeux du retour du maître, car c'était une bonne maison et une heureuse famille que celle du légat Varénus.
De nouveau le bruit des sabots résonna sur la chaussée ; une légère poussière annonça l'approche des trois cavaliers, que l'on vit s'avancer au trot modéré de leurs chevaux, trois magnifiques bêtes importées des plaines des Cénomans. Quand ils furent arrivés devant la porte, un gai Salve les accueillit.
Et, aussitôt, trois esclaves s'élancèrent pour tenir les brides des montures, pendant que les cavaliers mettaient pied à terre.
« Varéna, dit l'un d'entre eux en s'adressant à la jeune fille, qui tendait son beau front au baiser, je t'amène deux convives. J'espère que tu vas t'appliquer à les régaler,
surtout quand tu connaîtras leurs noms et leur qualité.
— Que les dieux du voyage soient remerciés pour l'honneur qu'ils font au toit de Varénus ! » répondit la jeune fille en saluant les visiteurs.
Des deux hommes, l'un, grand et de helle prestance, de trente- six ans environ, avait le chef couvert d'un pétase de paille, et sa toge bordée de rouge, élégamment relevée sur le flanc droit, à l'aide de fibules d'or, laissait voir la riche poignée d'un glaive ibérique. Il avait la mine joviale, quelque peu grossière. On devinait en lui un soldat insoucieux et brave, mais dépourvu de scrupules, dont les yeux impertinents dévisageaient la jeune hôtesse. Le second, presque plus grand, légèrement voûté, avait rejeté sur sa tête un pan de son manteau de drap fin, cachant ainsi son visage. Mais quand ils eurent franchi le seuil de mosaïque, il laissa retomber le manteau et dit affectueusement au légat :
« Sais -tu qu'elle est fort jolie, ta maison, Varénus? Et puis tu as un trésor en cette ménagère, qui tient si bien ton intérieur. »
Ce disant, il appuya sa main maigre et nerveuse sur l'épaule de la jeune fille, qui ne put retenir un cri :
« César! l'imperator ! »
Il sourit, la considérant avec un peu d'émotion. Puis, avec le même entrain, il reprit :
« Oui, César, enfant. Tu me trouves changé, n'est-ce pas? depuis les jours de la Gaule et la bataille de Magetobriga ? Ah ! cinq années de plus sont lourdes à notre âge, n'est-il pas vrai, mon vieux Varénus ? Et les nôtres comptent triple, pour le moins.
— Le divin Jules se trompe, intervint le jeune officier avec emphase. Les dieux lui ont donné l'éternelle jeunesse. »
Il s'était servi de l'idolâtrique expression qu'avait inventée la servilité des Romains pour désigner le favori de la victoire.
On disait divus Julius plus couramment encore qu'on ne disait Pompeius Magnus, dix ans plus tôt. Et pour bien affirmer que l'on tenait le grand homme pour un dieu, on lui avait élevé un temple, avec cette inscription : Nnmini Cœsaris, à l'extrémité du Forum, qu'on nommait couramment : Forum Julii, en face de la basilique et de la Curie, appelée aussi Julia.
(( Le divin Jules n'aime pas beaucoup les flatteurs, Marcus, répliqua César en se tournant vers le jeune homme. Il sait trop quelle part d'humanité lui a faite la destinée, et il est des heures où un tout petit enfant mettrait impunément son pied sur la poitrine de ce dieu. »
Allusion attristée aux crises d'épilepsie qui le terrassaient, hélas! avec plus de fréquence
que jamais, et dont la plus terrible avait failli lui Taire perdre la bataille de Pharsale. Marc -Antoine se le tint pour dit. Le dieu avait parlé en homme sage.
Cependant des esclaves s'étaient avancées, portant des aiguières, et avaient répandu une eau parfumée sur les mains des voyageurs.
Puis, sous la direction de Varéna, elles les avaient conduits aux appartements -qui leur étaient préparés, afin qu'ils y achevassent leur toilette.
Une heure plus tard, baignés, massés, aspergés d'odeurs suaves, Varénus et ses hôtes se dirigeaient vers la partie la plus ombreuse des jardins, en attendant que sonnât l'heure de la cène. En s'asseyant sur l'un des bancs de marbre, César soupira.
« En vérité, Varénus, je te porte envie. Ta condition est la plus heureuse que je connaisse. Oh ! vivre obscur et tranquille sous de beaux arbres pareils à ceux-ci, près d'êtres chers et qui vous aiment ! Les dieux ne m'ont pas donné d'enfants, et Calpurnia a vainement offert des dons à Vénus Genitrix. »
Ici, Varénus hocha la tête et ne put s'empêcher de sourire.
« Crois- tu sincèrement, imperator, que cette condition t'eût suffi? Je me rappelle encore une parole que tu m'adressas, il y a tantôt onze ans.
— Quelle parole, vieux loup? J'en ai prononcé beaucoup dans ma vie, et, sans doute, de peu sensées dans le nombre.
— Nous étions au pied des Alpes, imperator, dans un hameau ligure, près de Cemenelum. J'étais simple décurion, et tu m'avais choisi pour ta garde personnelle, ce qui me valut une querelle avec Pulfion. Comme je plaisantais sur la misère de ce bourg et la simplicité de ses habitants, tu me frappas sur l'épaule. J'entends ta voix me dire :
« — Le premier dans ce village plutôt que le second dans Rome. »
— C'est vrai, fit César en riant. C'était une parole d'ambitieux, peut-être une sottise. Mon bon ami Tullius m'aurait fait une leçon de morale à ce sujet, s'il l'avait entendue, et les lettres latines y eussent gagné un beau morceau d'éloquence. »
Il avait l'ironie cruelle, ce triomphateur. Il raillait le plus grand orateur, mais aussi le plus pauvre caractère de Rome.
« Oh ! ricana Marc-Antoine, ma belle épouse Fulvie dit souvent qu'elle payerait bien cher la langue de Cicéron pour y planter ses épingles.
— Hein ! la belle Fulvie aurait- elle eu à se plaindre du vainqueur de Catilina, du second fondateur de Rome? »
Un pli méchant se creusa entre les sourcils du jeune légat. 11 répondit, en affectant de rire :
« Qui n'a pas eu à se plaindre de la langue de ce paysan d'Arpinum ? Il n'est jamais rien sorti de bon d'Arpinum.
— Il en est sorti Marius, qui défit les Teutons et les Cimbres, et qui fut mon oncle, Marcus. »
Et, comme l'étourdi bégayait une excuse, César ajouta, débonnaire :
« Tu en tiens, bavard! Cela prouve qu'au lieu d'offrir la langue de Tullius aux épingles de ta femme tu ferais mieux de mordre quelquefois la tienne. »
En ce moment, la fille de Varénus s'avançait pour informer son père que le triclinium était prêt. César l'appela d'un geste.
« Viens ici, enfant! dit-il. En vérité, je me réjouis d'avoir écouté mon vieux compagnon, le jour où il me demanda de te donner à lui. Et ce fut mon meilleur cadeau , puisque je lui donnai une belle et bonne fille, pleine de vaillance et de vertu. »
Il la considérait avec des yeux émus, admirant l'épanouissement de cette beauté incomparable. Il poursuivit :
« Il faudra qu'à son prochain voyage, ton père t'amène avec lui à Rome. Calpurnia m'a demandé souvent des nouvelles de sa petite prophétesse gauloise. Sais-tu qu'elle t'aime toujours, et moi aussi, petite Moïna? Je me plais à penser que tu n'as plus de mau^
vais rêves, que tu ne vois plus de fantômes se penchant sur moi pour me percer le sein de vingt coups de poignard. »
Et, s'interrompant brusquement, il prit la main de la fille d'Armor et, la voix changée, un peu tremblante, lui demanda :
« Sais-tu aussi, enfant, que tu avais vu réellement certaines choses? Ne m'avais-tu point parlé d'un vainqueur chauve franchissant à cheval un ruisseau fatidique? Ce vainqueur, c'était moi, jeune fille; ce ruisseau, — souviens-toi, Yarénus, — c'était le Rubicon. »
La jeune fille demeura un instant silencieuse. Puis, doucement, elle répondit :
« Imperator, l'esprit de Hù né souffle pas sur le désir ni sur l'ordre de l'homme. Tes victoires ont fait de moi une fille de Rome; je dois les bénir, puisqu'elle m'ont donné le meilleur des pères. Mais les dieux de Broc'hall n'ont point émigré; ils sont restés là-bas.
— Moïna, reprit l'imperator, les dieux de la Gaule n'ont point à se plaindre de moi. Je leur ai dressé partout des autels. Je les honore dans la personne de nos dieux latins ou étrusques. Ton peuple est plus heureux, depuis qu'il a accepté les lois de Rome, qu'au temps où il se débattait dans l'anarchie, où d'innombrables partis le déchiraient. Je ne crains pas l'arrêt du ciel, puisque ma victoire a été bienfaisante, »
t2i6 LA LÉGENDE DE MOÏNA
Cette fois, la jeune fille garda le silence et se contenta de conduire ses hôtes au festin qu'elle avait préparé.
César resta vingt -quatre heures sous le toit de Varénus. Le lendemain, une cohorte d'infanterie et une turme de cavaliers vint le chercher.
Au moment de prendre congé du vieux soldat et de sa fille d'adoption, le divin Jules prit celle-ci par la main et lui dit :
« Je veux te causer un vrai plaisir, petite Gauloise. Regarde les figures des cavaliers de mon escorte ! »
Les prunelles de Moïna contemplèrent avec stupeur des faces au profil droit, aux yeux hleus, aux longues moustaches rousses.
« Des Galls ! s'écria-t-elle. Quoi ! seraient-ce là des (ialls? Et cette enseigne qu'ils portent, ce n'est point l'aigle ?
— En doutes-tu ? Regarde mieux. Ne reconnais-tu pas l'oiseau du matin, la messagère du jour, l'alouette ? J'ai toute une légion qui me vient de ta terre, et qui porte ce nom et ce drapeau. Demande, d'ailleurs, à ces braves leurs noms et leurs origines. »
Il les interrogea lui-même, et ils répondirent en mauvais latin. L'un venait de Samarohriva, un autre de Rratuspantium, un troisième de Condate, un quatrième de (iergovie, un cinquième de Vorganium. Et ils furent
ainsi cent vingt à décliner leurs vocables et ceux de leurs tribus.
Alors le cœur de la vierge éclata, les larmes ruisselèrent sur ses joues. Fiévreusement elle saisit l'étendard, serra la hampe sur sa poitrine haletante et attira l'oiseau de bronze à ses lèvres, tandis que les pleurs de ses yeux s'y attachaient, tels de précieuses gemmes.
« Alouette, alouette! s'écria-t-elle, au milieu de ses frères pleins d'orgueil et de joie, l'heure vient où tu chanteras le réveil, où Broc'hall, libre et fière, verra naître de son sol sacré tout un peuple de héros invincibles Et, après ce matin sublime, le soleil ne se couchera plus. »
A ses accents pieux, à ses tresses blondes, à l'anneau d'or qui brillait à sa main gauche, les cavaliers, plus encore qu'à leur langue, avaient reconnu la prêtresse. Tous, sautant de selle, se jetèrent à genoux devant la prophétesse, au grand ébahissement des soldats latins.
Et César, montant dans sa litière, caressa une dernière fois la belle tête lumineuse et dit, avec un sourire :
« Varénus, n'oublie pas de nous l'amener à Rome. Je t'enverrai dix mille sesterces pour les frais de votre voyage. Calpurnia sera heureuse de la revoir. »
L'escorte s'ébranla. César dirigeait sa course
vers Patavium et les golfes de l'Adriatique/ Il y avait découvert un complot fomenté par Sextus Pompée et s'en allait étouffer la rébellion, non plus avec le fer, mais avec les munificences dont il était devenu prodigue.
Penchée sur l'épaule de Varénus, Moïna regarda la troupe s'enfoncer dans la poussière de la route, que les feux du couchant pailletaient d'or.
« Il est grand, n'est-ce pas, ma fille? prononça le vieux soldat. Et, vraiment, ne trouves -tu pas qu'il mérite d'être appelé dieu?
— Père, répondit-elle tristement, ce ne sont pas les plus grands qui sont le plus près du ciel. L'homme ne peut monter jusqu'à la voûte, mais l'esprit de Dieu peut en descendre. Regarde : c'est dans l'ombre que s'enfonce le grand Jules; mais, derrière cette ombre, il y a le soleil de demain. »
Ils rentrèrent, graves et pensifs, dans la maison, s'entretenant de la prodigieuse carrière de cet homme prédestiné.
Prodigieuse, certes, et accomplie tardivement, en moins de douze années, qui ne se comptaient que par des exploits presque surhumains.
Ils étaient loin, les jours de la campagne contre les Helvètes, contre Ariovisle, contre Dariorig, contre la Bretagne, le jour du coin-
plot gall, la nuit terrible où Varénus, lié, avait failli périr sur l'autel de la vierge mère, les heures de Gergovie et du réveil de la Gaule.
Depuis cette date, Moïna n'avait plus rien su de la patrie. Varénus, par un sentiment d'exquise pudeur, ne lui avait jamais parlé de la fin de la guerre qu'avec des termes adoucis. Des Galls qu'elle avait rencontrés lui avaient succinctement expliqué la chute d'Alésia, celle des Bellovaques et d'Uxellodunum. Elle avait ignoré la mort de Drappès, de Corrée, de Comm, de Lucter.
Mais elle avait connu les étapes de la gloire de César : Pharsale et la mort de Pompée, Thapsus et la mort de Gaton.
Et, pleine de la pensée de Vercingétorix, du souvenir de Hildérik le Sicambre, elle allait, ce jour-là, questionner Varénus, quand elle entendit tomber de ses lèvres ces mots remplis d'une mystérieuse leçon :
« Le grand Jules n'a pas encore réclamé le triomphe. »
L'an sept cent huitième de sa fondation, Rome fut le théâtre du plus grand spectacle historique auquel l'Europe eût jamais assisté.
Car ce fut en cette année -là que Caïus Julius César, six fois consul, grand pontife, dictateur à vie et imperator de toutes les armées romaines, triompha de tous les peuples qu'il avait soumis : les Lusitaniens et les jCeltibères, les Helvètes et les Suèves, les Vénètes, les Bretons, les Nerviens, les Trévires, les Sicambres, les Arvernes, les Séquanais, les Illyriens, les Numides, de tous les chefs enchaînés à son char : Pharnace, .Tuba, Vercingétorix.
Il refusa de faire figurer au nombre de ses victoires celles qu'il avait remportées dans la guerre civile.
Ni Pharsale ni Thapsus ne furent inscrites sur ces listes.
Il avait prononcé l'amnistie générale, ouvert
les portes de Rome à tous ses ennemis. Nul n'avait été exclu. L'imperator ne voulait pas se connaître d'ennemis, et les fils de Pompée eux-mêmes, qui vivaient solitaires et boudeurs en Espagne, eussent pu venir siéger au Sénat, où ils auraient vu, debout, intacte, couronnée de lauriers comme au temps de sa puissance, la statue de leur père, rival pleuré par César.
Un matin, Varénus, au lever de sa fille d'adoption, la fit appeler et lui dit :
« Varéna, mon enfant, prépare tout ce qui nous est nécessaire pour le voyage de Rome. L'imperator m'a fait remettre la somme qu'il m'avait promise à cet effet. Nous allons donc nous y rendre, pour assister aux fêtes du quadruple triomphe que le peuple et le Sénat lui ont décerné. »
Moïna pencha le front et se conforma au désir de son père. Le même jour, elle commença ses préparatifs de départ pour le surlendemain.
Ils partirent, n'emmenant avec eux que Macron et Afra, le premier pour surveiller les porteurs de la litière de Moïna, la seconde pou(r servir la jeune fille.
Varénus lui-même fit la route à cheval, en homme dont les vigoureux cinquante ans ne redoutaient point les fatigues d'une longue expédition.
Ils arrivèrent à Rome l'avant- veille du
premier jour du triomphe. Ils allèrent se loger dans une hôtellerie du Campus Vaticanus, de l'autre côté du Tibre, pour éviter l'énorme allluence des étrangers et des provinciaux encombrant la capitale de l'Italie, qui était aussi celle du monde.
Le légat et sa « fille » furent admis à présenter leurs hommages au dictateur; mais l'entrevue fut très courte et très cérémonieuse.
L'imperator avait trop à faire de veiller aux préparatifs du triomphe, ou plutôt des triomphes, car il eh devait célébrer quatre dans le même mois.
Le nouveau Sénat, qui siégeait à la Curie Julienne, tout peuplé de ses créatures, dont beaucoup étaient des Gaulois ; le peuple, dont le vainqueur des Gaules était l'idole, s'étaient montrés prodigues d'hommages pour leur dieu,
Un premier sénatus-consulte lui avait décerné la censure unique ; un deuxième l'avait fait dictateur pour dix ans; un troisième, dictateur à vie. On lui avait donné soixante- douze licteurs au lieu de vingtquatre, la chaise curule en tous lieux, même au spectacle, quatre chevaux blancs à son char ordinaire, afin de rappeler la gloire de Camille, lui aussi vainqueur des Gaulois.
Sa parole avait été déclarée « sacrée ». Sa statue, ayant pour socle la terre, trônait dans le petit temple du Forum.
Or, en cette circonstance, il s'agissait d'accroître encore ces honneurs presque divins.
C'était pour ce motif que le Sénat et le peuple avaient décrété quatre triomphes : un sur les Gaulois, un sur l'Egypte et Ptolémée, un sur Pharnace et l'Asie, un sur la Mauritanie et Juba. Le triomphe des Gaules devait être le premier et le plus éclatant.
L'émoi de Moïna fut profond lorsqu'elle sut quel devait être ce premier triomphe.
Elle courut à la maison des Carines ; elle se jeta tout en pleurs aux genoux de Galpurnia.
« Mère, supplia- t-elle, lorsque Varénus m'amena ici, nous ignorions, l'un et l'autre, de quels vaincus on allait célébrer la défaite. Permets que je n'assiste point au triomphe; accorde- moi de pleurer dans la retraite la plus obscure de ta demeure. »
La noble femme l'avait relevée et embrassée. Elle comprenait sa douleur, l'affliction de cette âme généreuse. Elle la consola.
« Enfant , rien ne t'oblige à contempler l'humiliation de tes frères. Tu te retireras dans mes propres appartements, nul regard n'insultera à tes larmes. »
Elle fit donc avertir le vieux légat qu'elle retenait sa fdle auprès d'elle pendant la journée consacrée au triomphe.
Varénus n'avait point à s'alarmer de cette absence. Lui-même ne tenait point à conlcm-
pler ce spectacle de l'orgie populaire et des grossières explosions de sa joie. Il avait combattu des héros ; il n'entendait point les outrager après leur défaite. Il savait, d'ailleurs, qu'à ce cruel défilé figureraient les deux plus grands vaincus : Vercingétorix et son cousin Yergasilaun.
La veille de la grandiose cérémonie, les licteurs veillèrent à l'ordre public et préparèrent les voies pour le défilé du cortège.
On fit donc évacuer les rues et les places à l'entour des quartiers où la procession devait passer, c'est-à-dire surtout au centre de la ville.
La demeure de César, située au milieu du quartier démocratique des Carines, ainsi dénommé à cause de la décoration de ses monuments ornés de colonnes rostrales, fut gardée militairement. Et, pour que le triomphateur pût monter sur le char dès sa sortie de l'atrium, Namurrus, son architecte, fit abattre trois maisons de pauvres gens, achetées par le dictateur au prix de cent mille sesterces/
Ce fut dans les propres jardins de la villa que l'on commença à entasser les prisonniers qui allaient figurer dans le cortège.
Cette nuit préparatoire fut donc troublée par le bruit des apprêts et les rumeurs des allants et venants. Le repos des habitants
de la demeure fut précaire. Au surplus, nul ne songeait à le. goûter, et Calpurnia le consacra à brûler des parfums devant l'autel des Pénates.
Moïna s'était levée de la couche où elle pleurait dans l'ombre. Ces ténèbres, qui voilaient sa douleur, lui semblaient vivantes. Gomme dans les moments les plus critiques du passé, elle sentait l'esprit de Hù s'approcher d'elle et saturer cette ombre propice aux confidences.
Une puissance inconnue la poussa. Elle sortit de la chambre cubiculaire et parcourut les merveilleuses galeries de marbre qui s'allongeaient en ailes sur le jardin. A sa vue, quelques soldats, assis sur les marches et à moitié endormis, se levèrent.
« Que Phœbé te garde, domina! prononcèrent-ils respectueusement. Si tu veux voir les prisonniers, ils sont là, près du bassin. »
Les prisonniers? Ces mots firent tressaillir la vierge. Les prisonniers? C'était vrai. Elle avait oublié cela. Il y avait là des captifs gaulois. Lesquels? Elle frissonna en se posant cette question cruelle. Oui, lesquels? Quels survivants de la grande lutte ?
Elle songea à fuir, à revenir sur ses pas. Qui étaient -ils, ceux qu'on réservait pour l'atroce défilé du lendemain?
Et voilà qu'elle se rappelait les détails
qu'on lui avait donnés du cérémonial usité en pareille circonstance. Elle savait qu'après le défilé, quand le char du triomphateur, précédé par les captifs, aurait traversé la ville, quand il reviendrait au Forum et que César, conduit par les flamines, poserait le pied sur la première marche de l'escalier montant au Capitole, à ce moment précis les bourreaux mettraient à mort le vaincu réputé le plus redoutable et le plus illustre.
Et elle tremblait. Ce vaincu « le plus redoutable et le plus illustre » parmi les Galls prisonniers et survivants, quel était-il?
Un nom venait à sa mémoire, un nom grand parmi les plus grands, sacré par la victoire. Etait-ce celui-là? Elle n'osait le prononcer.
Tout à coup la lune, qui montait au ciel, versa sa clarté blanche dans les jardins. Les platanes, les hêtres, les cyprès s'argentèrent. Une brise courut dans l'odorante ceinture des parterres. L'eau courante des ruisseaux factices parut rouler des paillettes d'or.
Moïna s'arrêta brusquement. A quelque vingt pas d'elle, elle venait d'apercevoir un groupe sinistre, deux hommes assis sur un banc de pierre.
Elle les avait reconnus. Ils lui apparurent tels des fantômes. Elle voulut reculer, s'enfuir. Elle ne le put. Une force la cloua au sol.
Eux aussi l'avaient reconnue. Une voix grave, mélodieuse, s'éleva, parlant la langue de Broc'hall, la langue rude et chère. Elle disait :
« Est-ce toi, fille de Morvran? J^s-tu vivante, ou ne vois-je que ton ombre? Es-tu le spectre qui apparaît à ceux qui vont mourir? »
Elle ne répondit pas. Une affreuse angoisse l'oppressait. Oh! cette voix, entendue jadis, au jour de la victoire, sous les murs de Gergovie ! . . .
Et cette voix reprit, douce, pleine de tristesse, mais calme pourtant, sans un reproche :
« Réponds, forme du passé. Es-tu vraiment la prophétesse blanche qui m'annonça la victoire au pied des montagnes de Lug? N'es -tu pas plutôt la messagère des ténèbres qu'envoie Katuaboda aux guerriers qu'elle va délivrer? Si tu es vivante, je t'adjure de parler le langage de la terre. »
La jeune fille recouvra sa force. Entre deux sanglots, elle répliqua :
(( Réponds toi-même. Es -tu l'ombre auguste du vaillant qui ne désespéra pas de la fortune de Broc'hall ? Tes paroles sonnent claires et sinistres, dans le calme de cette nuit, sous la face blanche d'Arduinna. Pourquoi ressemblestu au roi des Arvernes, au fils héroïque de Geltill? »
Derechef le bel organe fier s'éleva. (Vêtait
LA VICTIME ZD\t
bien l'ànie d'un héros qui l'animait. Il répondit :
Que le Père des êtres soit béni, jeune fille, puisqu'il m'accorde de te revoir. C'est bien le fils de Celtill qui te parle, et celui qui est là, à mes côtés, est le compagnon de mon malheur comme il le fut de ma gloire. Voici six ans que j'attends ce jour. César m'a réservé pour son triomphe. Je ne me plains pas de mon sort. Il y a de la lumière dans les ombres de Dis ; il n'y en a pas dans les ténèbres du Tullianum. Je vais passer par la porte obscure avant d'entrer dans l'éblouissement de Pen-Lenn. Fille d'Armor, prie Koridwen de m'assister au funèbre passage. Sois assurée que Yercingétorix saura regarder sans frémir le pâle visage de Katuaboda. Si l'imperator des Romains écoute encore ta parole, dis -lui qu'il s'épargne la honte des cruautés inutiles. Qu'une seule victime l'apaise. Qu'il rende la liberté et la vie à Vergasillaun. »
La voix du second captif s'éleva, farouche, protestant contre cette grandeur d'âme.
« Fils de Celtill, dit-elle, pourquoi prétendstu m'enlever le suprême honneur de ma vie? Je fus le compagnon de tes exploits et celui de ta captivité. Depuis les jours d'Alésia, nous partageons la même geôle. Je demande à partager ton supplice et ta tombe.
— Frère, répondit encore le grand vaincu,
il vaut mieux que tu vives pour voir peutêtre les temps nouveaux qu'annoncent les oracles des Carnutes. Tu es jeune, tu peux refaire ta vie. Qui sait même si César ne t'appellera point à servir son génie sur le sol de notre patrie, à préparer l'avènement du grand libérateur? Moi, je fus désigné pour la gloire du crépuscule. La Gaule est morte, je dois mourir. »
Et, tendant les bras, il prit la main blanche de Moïna, disant :
« Aide-moi à me soulever, fille de Morvran. Les chaînes qui lient mes jambes les ont paralysées. Ce n'est pas impunément qu'on vit six ans dans la nuit du Tullianum. Vois ce que ces six années ont fait du fils de Celtill, du descendant de Bituit et de Luern. »
Ne dissimulant plus ses larmes, la vierge gauloise aida de son bras frêle le héros à se redresser.
Un cri sourd jaillit de sa bouche devant l'effrayante transformation qu'avait accomplie la prison.
Etait-ce donc là l'homme qu'elle avait vu superbe et beau comme un dieu, le colosse aux larges épaules, dont la hanche puissante avait soutenu le glaive terrible qui avait donné à l'Erèbe tant d'âmes de Romains? Elle en eût douté devant ce spectre émacié, dont la gigantesque stature était voûtée comme celle
LA VICTIME ZOl
d'un homme de cent ans, dont les bras, le torse et les jambes étaient réduits au squelette. Elle en eût douté si, dans la belle tête fine, auréolée de la majesté du malheur, elle n'eût retrouvé l'éclair superbe de ces grands yeux que la geôle n'avait pu éteindre et qui ne sortaient de la nuit de la Mamertine que pour passer à celle du sépulcre.
Et, quand il fut debout, appuyé sur l'épaule de la prophétesse, il laissa s'exhaler une amère ironie.
« Ah! Rome, ville cruelle, qui insultes tes victimes avant de les immoler, pourquoi m'obliges-tu à revêtir demain, pour en orner le triomphe d'un homme orgueilleux, des armes qui furent l'honneur de ma force? Par quels effroyables châtiments les dieux te feront -ils expier tes inhumaines victoires? »
Il leva les yeux au ciel ; il vit la lune blanche et paisible au milieu des astres d'or. Il murmura :
« Visage glacé d'Arduinna, voici donc la dernière fois que je te contemple! Demain tu te lèveras sur mon cadavre jeté aux gémonies. Qu'importe! Demain, à pareille heure, le fils de Celtill sera assis à la table de Hù, sous les rayons du soleil éternel. »
Et, pressant les mains de Moïna dans les siennes, les prunelles ardemment fixées sur celles de la jeune fille, il murmura :
« Femme, si l'esprit de Iïù te visite encore, implore-le pour qu'il te lasse connaître le secret des lendemains de Broc'hall. Hélas I au temps de ma force, tu me fis entendre souvent les avertissements de sa sagesse, l'avis que repoussait mon orgueil. Tel rêve d'être un triomphateur, que le destin a choisi pour victime. Aujourd'hui mon sort est fixé. Que Hù le puissant révèle à la victime quand viendra le triomphateur. »
Brusquement, il tressaillit lui-même. Descendu du firmament, un rayon de l'astre inondait la jeune fille et semblait la changer en statue.
Une rigidité de marbre la faisait insensible à la pression suppliante des mains de Vercingétorix. Le dieu était entré en elle.
« Fils de Geltill, prononça-t-elle, voici que les temps s'accomplissent et que le soleil de justice est déjà au bord de l'horizon. Un an s'écoulera à peine avant que l'homme dont ils font un dieu te suive au pays des ombres. Et sa mort sera plus cruelle que la tienne, car il n'aura pas la gloire de mourir pour l'honneur de son peuple. Ce sont des mains romaines qui le frapperont, et le parricide ajoutera à la tristesse de sa dernière heure. Broc'hall sera la terre choisie par Celui qui vient de l'Orient. 'Ion glaive brisé luira dans les siècles futurs, et la terre lui devra son
honneur et sa liberté. Ton nom brillera parmi les plus purs, car tu n'es qu'un précurseur glorieux. »
Elle chancela. L'oracle mourut sur ses lèvres, et le condamné du destin sentit le corps de la prophétesse s'alourdir sur son bras affaibli.
Aidé de Vergasillaun, enchaîné comme lui, il soutint la vierge défaillante. Il appela. Des gardes accoururent, qui reçurent de leurs mains le doux et triste fardeau. Et comme ils emportaient la jeune fille inerte, Vercingétorix plia le genou devant elle.
« Sois bénie, fille de Morvran, murmurat-il, pour la consolation suprême que ta parole a portée aux proscrits J'ai pu revoir ton cher visage. Je le reverrai encore au grand jour où le père de la nuit rassemblera les héros à l'appel de Hù le puissant. Qu'il te console, fille d'Armor! »
Elle fut longue, la syncope qui tint Moïna étendue sur sa couche, si longue qu'elle ne sut rien, qu'elle ne vit rien des fêtes du lendemain : ni les vingt mille tables dressées aux Esquilies pour le grand banquet populaire, ni la pluie de sesterces tombant du dos des éléphants qui précédaient le cortège , ni le défilé des captifs, ni la grande figure du vaincu d'Alésia enchaîné au timon du char au sommet duquel
le divin Jules, au milieu de dix trépieds fumant d'encens, n'entendait que d'une oreille distraite la monotone leçon tombant périodiquement de la bouche de l'esclave placé derrière lui :
« Souviens-toi que tu n'es qu'un homme. »
Et quand, sous les soins qu'on lui prodiguait sous l'œil attendri de Calpurnia, la fdle de Morvran rouvrit ses yeux atones, la nuit était venue, les flamines eux-mêmes s'étaient retirés du Gapitole, laissant l'image de Jupiter seule en face des autels où achevaient de se consumer les hosties. Dans la ville en effervescence, hurlait la saturnale de Suburre et des mauvais lieux. Il y avait deux heures que César était monté sur la colline sacrée, après avoir entendu l'avis apporté par l'exécuteur : Viril. Vercingétorix avait vécu. La Gaule était bien morte. Rome était maîtresse de l'Europe, mais avait pour maître César.
Pendant un mois entier, la vierge armoricaine lutta, inconsciente, contre la main de Katuaboda. César vint lui-même, anxieux et troublé, conduire Varénus tout en pleurs au chevet de sa fille mourante.
La jeunesse triompha pourtant. Moïna sortit pâle et défaite des étreintes de la maladie. 1011e vit Calpurnia lui souriant à travers ses dernières larmes ; elle vit son père adoptif penché sur sa couche, épiant le réveil de son àme,
« Varéna, proféra-t-il d'une voix qui tremblait, Yaréna, ma fille bien-aimée, as-tu donc voulu me laisser seul en ce inonde? »
Elle eut la force de dissimuler et, doucement, elle murmura à son oreille , désireuse de rassurer ce vieux cœur plein d'elle :
« Retournons à Vérone, père. Là-bas, dans notre demeure, j'aurai moins présente la douleur. Je redeviendrai ta fille dévouée. Je tâcherai de ne plus vivre que pour toi, d'oublier tout le reste. Mais tu laisseras mon front et mon cœur se voiler pour toujours. »
Le père et la fille quittèrent Rome ce même jour. Ils devaient y revenir bientôt.
Le quatrième triomphe de César fut aussi pompeux que les trois autres. Cependant les familiers de l'imperator et ceux dont les yeux attentifs ne cessaient d'interroger son impénétrable visage, crurent remarquer que son front était soucieux et son visage attristé.
Ils ne se trompaient point. Au milieu des enivrements de la gloire, l'imperator déifié avait pu vérifier l'avertissement de l'esclave.
Il n'était « qu'un homme » , et il en faisait l'amère expérience.
Dernier survivant du triumvirat, il avait vu la fortune complaisante le débarrasser de ses rivaux. Crassus avait péri dans le désastre honteux des Carrhes, Pompée avait succombé misérablement sous les glaives d'Achillas et de Photin. Pour lui, il avait marché à pas de géant vers ce sommet où la bassesse des hommes faisait de lui l'égal des dieux. Et, de ce sommet, il n'avait répandu sur les
hommes que des bienfaits. L'or de ses conquêtes avait enrichi ses amis. Pour ses ennemis, il n'avait eu que des pardons. Il avait pratiqué la clémence là où Marius et Sylla, où les (iracques, où Pompée, où Gicéron lui-même, qui n'étaient pas des « dieux », ne s'étaient pas refusé les joies de la vengeance.
Il avait estimé que nul ne pouvait plus l'atteindre. Sorti de la condition humaine, il en avait répudié les petitesses.
Et voilà que, brusquement, lorsqu'il se jugeait parvenu au faîte du bonheur et de la majesté, le sol, qu'il croyait affermi sous son pied, avait tremblé, et que derechef il lui fallait courir les hasards de la guerre contre d'irréconciliables ennemis.
Pompée était mort ; mais il avait laissé deux fils braves et pleins de génie : Cnœus et Sextus.
Ils vivaient tous deux en Espagne, entretenant les espérances des derniers partisans de la liberté, plus irrités de la clémence de Gésar qu'ils ne l'eussent été de sa haine. Ils avaient rassemblé tous les mécontents autour d'eux; ils s'étaient créé une armée.
L'imperator, contraint de reprendre les armes, avait agi avec sa promptitude habituelle. Il avait rassemblé ses vétérans, Acilius, Raculus, Pulfion, Basilus, Régillus, Varénus. Il avait repassé les Alpes et les Pyrénées et se mesurait avec les pompéiens.
Et, cette fois, la lutte fut terrible, la bataille acharnée. Elle se donna à Munda et dura toute une journée.
C'était Cnœus Pompée qui commandait, et César trouva en lui un adversaire si redoutable que, vaincu dans la première partie du combat, il éprouva un accès de désespoir et voulut se tuer. Mais le désespoir de César ne ressemblait point à celui des autres hommes. Il le poussa à se jeter au plus fort de la mêlée, en criant à ses vieux compagnons d'armes :
« Voyons si vous abandonnerez votre général ! »
A celui qui lui faisait ainsi violence, la fortune ne pouvait refuser ses faveurs. Elle lui donna la victoire, éclatante, complète.
Cnœus Pompée tomba en héros. Ses soldats moururent comme lui, et l'Espagne se replaça sous le joug de César.
Il revint à Rome, assombri mais non aigri. Sa magnanimité fut plus grande encore.
Comme on voulait lui décerner un cinquième triomphe, il le refusa. Mais il consentit, pour masquer sa calvitie, à garder sur son front une couronne de lauriers d'or.
Peut-être voulait-il ainsi habituer les Romains à voir une autre couronne sur sa tête et à rétablir en sa faveur le titre de « roi », que Junius Brutus et Tarquin Collatin avaient supprimé quatre cent soixante- cinq ans plus
tôt, et que Marc -Antoine lui avait publiquement offert. Et, tout en nourrissant cette étrange ambition, il multipliait les bienfaits, il fournissait de nouvelles preuves de l'universalité de son génie. Il réformait le calendrier, assainissait les Marais Pontins, modifiait l'armement des troupes, substituait définitivement la cohorte au manipule, introduisait, puis vulgarisait l'usage de la clepsydre, réduisait à cent cinquante mille, au lieu de quatre cent mille, le chiffre des citoyens pauvres entretenus par Yannona, punissait sévèrement les accapareurs et les concussionnaires, renouvelait le Sénat en le peuplant d'étrangers.
Il était à l'apogée; il ne pouvait monter plus haut. Il attirait la foudre. La foudre tomba sur lui.
A la fête des Lupercales, Marc-Antoine osa lui offrir la couronne des rois. Mais César la refusa, aux applaudissements de la foule.
Le lendemain, cette même foule couronna d'or toutes ses statues, et dès lors le bruit courut que le dictateur allait se faire roi.
Le matin des calendes de mars de l'année 710 de Rome, Moina entra, inattendue, dans la chambre de son père. Elle était pale et grave. Son visage et son attitude surprirent le vieux légat. Il l'interrogea; elle répondit simplement :
« Père, je viens te dire qu'il faut que nous allions à Rome.
— À Rome? se récria Varénus, désagréablement étonné. Mais j'en reviens à peine, enfant. J'ai soif de repos, ma blessure est à peine fermée. »
Il disait vrai. A Munda au fort de la bataille, Varénus s'était mesuré avec son ancien chef, Labiénus, en combat singulier. Blessé lui-même, il avait tué Labiénus. Revenu avec César victorieux, il avait décliné tous les honneurs, toutes les récompenses que lui offrait l'imperator. Ce sage était content de peu, sa petite maison de Vérone lui suffisait.
Et voilà que Varéna, sa fille d'adoption, venait lui demander de s'arracher une fois encore au repos et de retourner à Rome.
A toutes les questions qu'il lui fit, la pressant de lui donner le motif de cette détermination soudaine, elle répondit :
« Il le faut. »
Varénus était fait à ces étranges modifications du caractère de sa fille. Il savait de quel signe mystérieux elle était marquée. Il n'avait jamais discuté ses soudaines impulsions. Cette fois encore il s'y soumit, se disant qu'elle lui en ferait connaître le motif.
Les préparatifs du départ furent rapides. Varénus possédait la médiocrité dorée chère aux sages. Il entreprit le voyage en litière.
27'2 LA LÉi i EN DE DE MOÏNA
Au moment de partir, Moïna vint lui baiser la main. Il comprit que l'heure des confidences était venu.
« Père, prononça la Gauloise, pardonnemoi de t'imposer ce déplacement fatigant. Ce voyage, je l'eusse fait seule, s'il l'avait fallu. C'est l'ordre des dieux qui me l'impose. Un grand péril menace César. Je vais à Rome pour l'en avertir. »
Le vieux soldat ne protesta pas. C'était une ùme religieuse qui croyait aux communications de l'Invisible. Il répondit :
« Tu dis vrai, enfant, et César lui-même a connu ces menaces. Lorsque nous rentrions d'Espagne, un petit pont se brisa sur la Duria sans cause apparente, aussitôt après que l'imperator fut passé, et en même temps deux aigles se levèrent à sa gauche. Je vis bien qu'il en était ému.
— Père, reprit Moïna, nous sommes dans le mois consacré au dieu de la guerre, et tu sais que les ides de ce mois sont redoutables.
— Les plus redoutables de toutes. Ni en Gaule, ni en Espagne, ni en Afrique, l'imperator n'a livré bataille ce jour-là.
— Cette année, les ides sont plus menaçantes que jamais L'esprit de II ù m'a envoyé trois songes effrayants, et, cette nuit...
— Cette nuit? interrogea Varénus, la voyant
frémir, tandis que la parole s'arrêtait sur ses lèvres.
— Un spectre terrible s'est dressé au pied de ma couche. Il portait le casque et la longue chevelure. J'ai reconnu le fils de Celtill. Autour de son cou robuste se voyaient les traces du lacet. Sa main écarta l'ombre, et j'aperçus une vaste salle, avec un trône renversé. Un homme gisait au pied de ce trône, la face couverte d'un pan de son manteau. Je n'ai point vu cette face, mais j'ai reconnu le manteau et la couronne d'or tombée de la tète du mort. Il avait le corps troué de vingt -deux blessures. C'était César. »
Varénus frissonna. Il saisit le bras de sa fille et la considéra avec des yeux pleins d'épouvante.
« Varéna, mon enfant, une fois déjà tu as tenu ce langage, tu as vu ce même spectacle. L'as-tu oublié? C'était dans ma tente, le soir de la bataille de Magétobriga, lorsque je t'arrachai à l'impur contact des brigands suèves. Oui, tu as raison, il faut partir. »
Ils partirent laissant derrière eux les montagnes de Benacus et les eaux de l'Atagis gonflées par les pluies d'orage.' Quand ils atteignirent Crémone, ils virent les populations épouvantées fuyant de la campagnes. L'Eridan sortait de son lit, entraînant des forêts dans son cours torrentueux, refluant et faisant
déborder au loin l'Ollius, l'Addua, le Ticinus. Un désastre sans mesure s'abattait sur la Cisalpine. Le voyage fut retardé de trois jours.
« Il faut passer! » s'écria Moïna, en proie à une agitation fébrile.
Ils prirent une barque et s'engagèrent sur l'immense nappe que présentaient aux regards les plaines du Padus submergées.
Puis ce fut la traversée de l'Apennin.
A Velleia, ils trouvèrent la population réfugiée dans le temple de Junon, à qui la ville était consacrée. La nuit précédente, une voix terrible, qui n'était pas une voix humaine, avait jailli, d'un bois sacré, criant trois fois le mot : « Vx! » Malheur!
Dans une bourgade des Apuans, ils virent les chaumes abandonnés, les maisons désertes, les bergers en fuite. On racontait qu'un bélier, conducteur du troupeau, avait prononcé des paroles humaines. A Fésules, à Florentia, les sacrificateurs avaient abandonné l'autel des holocaustes, parce que les victimes égorgées n'avaient pas de cœur. A Aquilée, l'eau des puits s'était changée en sang. A Arretium, la statue de bronze du dieu Mars avait pivoté sur son socle, tournant le dos aux fidèles ; on avait vu couler des pleurs sur les joues d'ivoire de Vénus.
Les tremblements de terre se multipliaient.
L'Etna répandait d'ardentes laves sur le versant septentrional et obstruait le cours de l'A ce si ne s.
Et quand les voyageurs,, au bout de dix jours d'un pénible voyage, virent se dresser la cime neigeuse du Soracte, il arriva que, par un temps serein, dans un ciel d'un azur inviolé, un formidable éclair se détacha de la voûte, et la foudre tomba sur le sommet d'argent.
« Hâtons-nous, père! hâtons-nous! dit Moïna, pleine d'une fiévreuse impatience. Les signes se multiplient. »
A Veïes, autre manifestation du trouble de la nature et de la colère des dieux. Des loups étaient sortis des bois entourant le lac Alsietinus et avaient pénétré jusque dans les rues de la ville, qu'ils avaient troublées de leurs hurlements sinistres.
Varénus et Moïna arrivèrent enfin à Rome, l'avant- veille des ides. Ils trouvèrent la ville profondément émue. Des nouvelles venues d'Espagne annonçaient qu'une comète avait surgi à l'horizon de l'ouest et qu'elle affectait la forme d'un parazonium. Elle allait devenir visible au méridien de Rome dans la nuit qui précéderait les ides, c'est-à-dire du 14 au 15 mars. Les astronomes chaldéens l'affirmaient. D'autre part, les Juifs de la capitale, dont César était le protecteur, s'étaient mis unanimement en prières, et leurs maisons
retentissaient du bruit des lamentations et des cantiques, ce qu'ils ne faisaient, disait-on, qu'à la veille des catastrophes et des malheurs publics.
A peine descendus de litière, le légat et sa fille coururent chez le dictateur. César était rentré, depuis huit jours, de sa terre de Terracina, sur les bords de l'Amasenus. Il y était allé surveiller les travaux d'achèvement de la via Appia au travers des Marais Pontins. Trois de ses gardes y étaient morts de la fièvre paludéenne. Il avait suivi le conseil des médecins et regagné Rome, où il devait présider le Sénat.
Il ne put dissimuler son émotion, lorsque Calpurnia se présenta à lui, conduisant par la main Moïna, voilée de noir.
« Julius, dit la fille de Pison, cette jeune fille est venue tout exprès de la Vénétie, du pied des Alpes rhétiques, pour t'apporte!' l'avis de ses dieux. Ecoute- la, de grâce, car sa parole confirme la mienne ! Épargne à mon cœur la douleur qui l'opprime. »
Le dictateur se leva, avec un mouvement d'impatience. Son sourcil s'était plissé. Il murmura :
« Rêveries de femmes ! pronostics de cerveaux que domine la superstition! Que vienstu m'apprendre encore, jeune fille, que je ne sache déjà? Que les Alpes ont tremblé, que
dans les cieux brumeux de là Germanie on a vu passer des armées et entendu le cliquetis des armes ? »
Et, comme fâché de s'être montré trop brusque, il posa, de son geste familier, sa main sur la tête de Moïna.
« Pourquoi ce voile noir, enfant ? Ah ! je sais. Tu ne maudis pas Rome, mais tu pleures encore ton héros, le fils de Celtill. Certes, il fut vaillant, et son ombre doit se réjouir d'entendre César faire son éloge. Mais il ne pouvait espérer que la mort des braves.
— César, prononça la vierge avec solennité, j'ai vu l'ombre de Vercingétorix. C'est elle qui m'envoie vers toi.
— Ah ! fit le Romain , dont les traits eurent une contraction rapide. Et que t'a dit cette grande ombre? Sans doute elle t'a annoncé ma mort.
— Imperator, elle m'a montré la curie ensanglantée, des conjurés fuyant, le poignard à la main, un siège d'ivoire renversé, et un homme puissant, portant le laticlave de pourpre, étendu, mort, au pied de la statue de Pompée. Je n'ai pas vu le visage de cet homme, mais j'ai reconnu son manteau.
— Et, questionna le demi-dieu, plus impressionné qu'il n'eût voulu le paraître, as- tu reconnu aussi les traits des meurtriers?
— Un seul m'est apparu, celui de ce jeune
homme austère, dont on célèbre les vertus, qui vit en philosophe et que tu appelles ton fils.
— Brutus? se récria le dictateur avec un geste violent. En vérité, jeune fille, ta folie passe les bornes. Brutus parmi les assassins! )>
Il porta une main tremblante à son front, et, repoussant les deux femmes, il dit, avec une sorte de dureté :
« Retirez- vous. Je ne veux pas qu'on m'amollisse l'âme avec des contes pour petits enfants. J'ai besoin d'être seul. »
Calpurnia se jeta à genoux, et, saisissant la main de son époux, y appuya en sanglotant ses lèvres brûlantes et ses yeux baignés de larmes.
« Grâce! Julius, implora-t-elle, grâce pour moi ! grâce pour toi-même ! Ecoute les paroles de cette enfant. Elles sont l'avertissement des dieux. »
Mais déjà le dictateur avait recouvré tout son sang-froid. Il détourna la tête et demanda, railleur :
« Soit! Je t'écoute, prophétesse des Galls, qui portes le deuil de ton peuple. Quel est le précieux avis que tes dieux me donnent par ta bouche?
— César, répondit Moïna, voici venir les ides de mars. Ne va point au Sénat ce jour-là.
— Allez- 'ous-en folles que vous êtes! »
répliqua- t-il sur un ton d'affectueuse pitié, mais en haussant les épaules.
La journée du lendemain fut marquée d'un signe qui acheva de porter la consternation dans les esprits. Le soleil refusa sa lumière. Une éclipse totale mit les ténèbres sur toute la face de la terre romaine, et les peuples comprirent qu'un grand événement allait s'accomplir.
César ne s'émut point davantage de ce phénomène, qu'il savait naturel. A Cassius et Decimus Brutus, qui lui faisaient demander si le lendemain il présiderait la curie, il répondit affirmativement. Dans la soirée et le matin des ides, Calpurnia vint encore le supplier. Il la renvoya en riant.
Il hésita pourtant devant les avertissements de l'aruspice Spurinna. Mais les railleries de Decimus Brutus eurent raison de ses craintes.
Comme il sortait pour se rendre au Sénat, le grammairien Artémidore perça la foule et lui tendit une tablette. Dans ce billet, la conjuration était dévoilée. César prit la tablette révélatrice. Il n'eut pas le temps d'y jeter les yeux. La destinée implacable avait refermé sa main sur lui.
Moïna avait quitté la maison des Carines. Elle marchait, rigide, la tête voilée, descendant par la via Sacra vers le Forum.
Comme elle arrivait devant les Rostres et la tribune aux harangues, une immense clameur s'éleva, qui glaça le sang dans ses veines. La foule refluait épouvantée, se répandant dans toutes les rues, envahissant le Forum, se heurtant aux murs et aux portes de la basilique, d'où les plaideurs sortaient en tumulte. Et un même cri, lamentable dans la plupart des bouches, féroce et exalté dans les autres, courait de groupe en groupe.
<( César est mort! César est mort! Ils l'ont tué ! »
Alors de l'angle de la place des Comices, du Milliaire d'or, de la statue de Janus Bifrons, Moïna vit s'avancer un groupe d'hommes agitant des poignards.
Ils portaient le laticlave. C'étaient des sénateurs. L'un d'eux tenait en mains une pique surmontée d'un bonnet phrygien, emblème de la liberté.
Dans leur nombre, la vierge gauloise reconnut quelques figures : le sombre Cassius, le grave Brutus, ceux-là mêmes que, huit ans plus tôt, elle avait signalés à César.
Cependant, autour de la Curie, les voies étaient vides. L'épouvante, une superstitieuse terreur, éloignait la foule des Comices ensanglantés.
Moïna franchit l'enceinte sacrée. Elle vit les gradins déserts, les chaises curules en
Elle s'avança, haletante.
LES IDES DE MARS V&ô
désordre. Le siège présidentiel était renversé.
Elle s'avança, haletante, à travers la colonnade. Parvenue au milieu de l'amphithéâtre, elle s'arrêta, et ses bras s'élevèrent vers le ciel.
Son rêve terrible était réalisé. La vision envoyée par l'esprit de Hù à sa pensée, elle l'avait là, sous ses yeux, terrifiante en sa vérité.
A la droite de l'estrade présidentielle, une statue de bronze se dressait, colossale, revêtue de l'appareil de guerre, la statue du « grand » Pompée.
Et, devant le piédestal, un homme gisait, immobile, dans une large mare de sang. Son bras gauche avait ramené son manteau sur sa face. A travers les trous de ce manteau se laissaient voir quelques-unes des vingt -deux blessures qu'il avait reçues, et dont une seulement était mortelle.
Moïna s'agenouilla près du cadavre, sans prendre garde au sang qui maculait la mosaïque. Elle souleva le pan du manteau, et aperçut le noble visage devant qui, quelques heures auparavant, frissonnaient les plus braves et se taisait le monde. Et dans ses prunelles vitreuses, elle vît comme un reflet d'épouvante. Quel fantôme vengeur avait ainsi terrifié César sur le seuil de l'éternité?
Avait-il vu le vainqueur de Gergovie, le vaincu d'Alésia, la victime de Tullianum, guider lui-même la main du fils de Servilie dans son hésitant parricide, et dicter au père frappé les mots du suprême désespoir : Et tu, fili?
Un mois s'était écoulé. Moïna et son père adoptif avaient regagné Vérone. A l'instar de sa fille, Varénus avait pris le deuil. Muet, le front brusquement blanchi, le dos voûté, celui qui avait été un soldat sans peur et sans* reproche semblait plongé en une sorte de maladive stupeur.
Bientôt le doute ne fut plus possible.
Varénus lui-même sentit venir sa fin. Le vétéran des Gaules, d'Illyrie, d'Espagne, ne pouvait vaincre son chagrin. Il ne désirait point survivre au grand homme qui avait été son idole. Lorsque Marc- Antoine, l'ambitieux lieutenant de César, vint lui demander s'il consentait à l'aider dans le projet qu'il avait formé de venger le grand disparu, Varénus se leva avec un éclair dans les yeux et saisit son glaive, pendu au-dessus de sa couche. Mais tout aussitôt il retomba, comme épuisé, et sa voix angoissée murmura :
« Tu le vois, Marcus, les dieux m'avertissent que je suis au terme de ma carrière et que ma main n'aura plus la joie de répandre le sang des ennemis de Rome, ni la douleur de verser celui des Romains. Qu'ils donnent à l'imperator des vengeurs dignes de lui. Moi, je vais rejoindre son ombre aux Champs- Elysées. »
Et, lorsque le vaniteux général eut quitté sa demeure, le vieux soldat, qu'avait alarmé le regard jeté par Antoine sur Moïna, appela celle-ci et lui dit :
« Enfant, je vais te quitter. Tu fus pour moi la meilleure des filles, et j'espère que tu pleureras le père que te donna le destin. J'ai réglé mes dernières volontés. Tout ce qui est ici est ton bien, à l'exception de quelques legs que tu acquitteras pour faire honneur à ma mémoire. Dès que le bûcher aura consumé ma dépouille, tu quitteras ce toit et tu affranchiras nos derniers esclaves. Je leur laisse assez de bien pour qu'ils puissent vivre en hommes libres.
« Pour toi, voici le conseil que je te donne. Quitte l'Italie. Quelque chose m'annonce que désormais la liberté est morte, et que du sang de Julius vont naître les furies de la guerre civile et les larves des proscriptions. Ni ton âge ni ta beauté ne trouveraient grâce devant les proscripteurs, et ta petite fortune
serait pour toi un péril de plus. Va donc chercher sous d'autres cieux le repos et la sécurité. Les nouvelles qui viennent de la Gaule m'apprennent qu'elle jouit enfin de la paix.
— Père, répondit la vierge, j'avais déjà formé ce projet. C'est dans la terre de mes ancêtres que j'irai chercher l'abri de mes jours. 11 y a là-bas des êtres qui souffrent. Je leur porterai les paroles d'espérance avec le pain qui soutient le corps. Je leur apprendrai à bénir en toi leur bienfaiteur. »
Ainsi parlèrent ce Romain et cette Gauloise, précurseurs d'un âge nouveau et d'une génération nouvelle.
Un soir d'octobre, Varénus s'endormit du dernier sommeil. Moïna pria près du bûcher et emporta l'urne qui contenait ses cendres. Elle l'enferma dans le monument qu'elle érigea à sa mémoire sur la via Tranquilla. Puis elle émancipa ses esclaves, qui la suppliaient avec larmes de ne point les abandonner. Le petit domaine était vendu. Moïna Varéna en reçut le prix, s'élevant à la somme de cent livres ou de quinze talents d'or, après délivrance des divers legs.
Alors elle fit ses adieux à tous ceux qu'elle avait nommés ses amis et gagna Rome, où elle alla rendre visite à Calpurnia, fidèle à son immense deuil.
La veuve de César l'accueillit avec des
pleurs. Ensemble les deux femmes revécurent les incidents de la journée fatale.
« Ali! pourquoi ne t'a-t-il pas crue? Pourquoi n'a-t-il pas écouté les avertissements des présages? Mais les dieux en avaient disposé autrement.
— Les dieux ont abandonné le grand Julius, parce qu'ils abandonnent la terre. N'as -tu point entendu dire qu'à Delphes, dans l'antre de la Sibylle, une voix s'est élevée, qui disait : (( Les dieux s'en vont. » Mère, les dieux s'en vont, parce que Dieu vient.
— Et toi, pauvre enfant, questionna la patricienne, que vas-tu devenir? Vas-tu donc quitter l'Italie?
— Oui, et pour toujours. Je ne suis plus qu'une ombre, le témoin du plus grand drame de l'histoire. J'ai vu mourir la Gaule et César. Ce qu'il peut me rester de jours à vivre suffira à peine à ma longue méditation. Je garderai ton souvenir clans les landes et sur les rochers d'Armor. »
Calpurnia lui donna une escorte pour la conduire à Ostie. Là la jeune fille prit passage sur un navire ibérien en partance pour l'IIibernie.
La galère devait relâcher en certains ports de la côte occidentale. Elle déposerait Moïna au point qu'elle indiquerait elle-même.
Ce fut un pénible voyage, à travers les flots
tumultueux. A mesure que la nef s'avançait vers le nord, la mer devenait plus farouche.
On atteignit pourtant l'effrayant promontoire qui domine les eaux de Séna. En présence de ces roches sombres, battues par une vague en démence, devant ces courants mortels qui roulaient les débris d'innombrables naufrages, les matelots frémirent et refusèrent d'aller plus loin.
Et comme Moïna suppliait qu'on la mît au moins sur le rivage, ces hommes violents s'emportèrent à une furieuse colère.
Ils se saisirent de leur passagère, la descendirent dans un canot et la poussèrent, seule, vers la côte en lui criant :
« Prophétesse, prophétise-nous ce que nous réserve la destinée, si toutefois elle t'accorde de fouler encore la terre des vivants. »
Elle prophétisa, selon qu'ils le lui demandaient avec des rires injurieux. Sa voix se fit éclatante , plus haute que le fracas des grandes eaux.
Et les railleurs cyniques purent l'entendre leur jeter, du milieu de l'esquif sur lequel ils l'abandonnaient, l'avertissement suprême du destin.
« Malheur sur vous, hommes perfides qui
outragez la majesté du ciel à l'heure même
où elle s'apprête à vous écraser! Voici que la
tempête se lève et que ni voiles ni avirons ne
pourront vous sauver de l'anathème des dieux. Repentez -vous de votre félonie et de votre blasphème. »
Ils la virent saisir les rames et se diriger vers les roches sinistres. Sa robe blanche leur apparut comme l'aile d'un goéland qui se joue à la crête des lames. Puis ils ne la virent plus, l'eau verte s'enflant sous leur carène en liquides montagnes qui semblaient jouer avec leur galère comme la griffe d'un fauve avec sa proie.
C'est qu'en effet, ainsi que l'avait annoncé la prophétesse, la tempête venait sur eux, le terrible Corus qui souffle du sud- ouest.
Cependant Moïna avait gagné le rivage. Une crique étroite lui servit d'abri. Elle y poussa sa frêle embarcation et gravit la masse sombre des rochers.
Ici ce n'étaient plus les plages ni les bords peu élevés du Morbihan et du golfe de Dariorig. Elle avait pris terre sur les pointes du cap Gobée.
Du haut du promontoire dominant l'Océan, elle pouvait contempler le sublime et terrible paysage.
Derrière elle, c'était la terre nue, dévastée par les vents du large. Une baie à franges d'or s'échancrait entre les deux cornes de la péninsule, et derrière s'allongeait un étang aux eaux plombées sous le ciel gris. Ce lieu,
clic le connaissait, ou plutôt ses souvenirs d'enfance le restituaient à sa mémoire.
Cette baie appartenait aux morts plus qu'aux vivants. N'était-ce pas là, au bord de cet étang, pareil au Gocyte de l'enfer grec et latin, que l'on inhumait les victimes de l'Océan? Et leurs ombres éplorées s'y rassemblaient pendant les nuits de l'automne finissant, et les rares passants, épouvantés, avaient vu souvent leurs blancs suaires flotter au milieu de la bruine, entendu leurs plaintes se mêler aux plaintes du vent.
Plus loin, la forêt commençait, la forêt sinistre et profonde, pressant ses arbres noirs jusqu'aux collines sur lesquelles s'érigeait la pauvre ville de Vorganium; la forêt plus terrible encore que celle du pays carnute, hantée par les sangliers armoricains et les grands loups noirs, aux yeux de feu verdâtre, dont les femmes du pays disaient qu'ils enfermaient des âmes d'hommes maudits en leurs flancs creusés par la faim.
Devant elle c'était l'immensité liquide, où le Corus, à cette heure, enfonçait le soc de ses rafales et soulevait les vagues comme le rejet d'un sillon.
Et Moïna, debout sur le promontoire désert, voyait la galère ibérique, flocon perdu, rouler dans l'écume, épave désemparée à la merci des flots.
Elle allait, luttant avec désespoir contre la furie de l'ouragan qui la poussait au rivage, sur les innombrables écueils du cap.
Les matelots avaient cargué les voiles, sentant qu'elles leur devenaient ennemies, et s'étaient courbés sur les avirons, s'efforçant de gagner le large.
Mais que pouvaient -ils contre la force invincible du vent?
Un courant meurtrier avait saisi le navire et l'emportait, tel un fétu, dans les effroyables chenaux de ce raz dévorateur de barques.
Ils apercevaient l'immense cap trouant la robe verte de la mer, s'abîmant dans la nappe glauque, pour ressortir plus loin, à intervalles inégaux, ainsi que les monstrueuses vertèbres de quelque Titan foudroyé par Tarànn. Autour d'eux, des récifs surgissaient noirs et grimaçants, bêtes de proie immobiles, guettant l'épave pour l'agripper et la rompre. Et la vague, en fouillant leurs flancs creux, leur arrachait des cris de démons, pleins de l'allégresse de , la destruction et du carnage.
Ah! c'était bien l'empire de la mort, cet angle mystérieux et terrible, où seule peutêtre la liberté pouvait vivre, protégée par la tempête.
Moïna contemplait ce tableau, et son Ame s'élevait au ciel, portant au Dieu qu'elle
devinait toute la compassion dont elle était emplie.
Qu'étaient auprès de ce drame de la nature les sanglantes tragédies que son œil avait embrassées sous d'autres cieux?
Qu'était-ce que le Capitole romain et sa roche Tarpéienne auprès de ce bloc colossal surplombant les fureurs de l'abîme?
Elle avait vu des hommes s'égorger, elle avait vu le grand vaincu d'Alésia mourir de la mort des criminels, lui, le plus noble des héros .
Elle avait vu le vainqueur de la terre, l'homme que les Romains faisaient dieu, tomber sous le poignard du parricide.
Et elle se disait qu'ici, dans ce cadre d'immensité, ni Vercingétorix ni César n'eussent été plus grands que ces marchands ibères, ballottés dans leur coque de noix par cette furie de l'Océan. L'infime misère de l'homme éclatait à ses yeux de voyante, et elle laissait prier sa pensée.
(( Père des êtres, voilà donc ce que tu nous as faits! Quelle place occupe ta créature, en cet espace où sévit ta colère? Ah 1 pourquoi laisser notre démence souffler aussi la tempête sur le monde, usurper ta toute -puissance, blasphémer ton souverain domaine? »
Maintenant la barque ne luttait plus. Vaincus par le sentiment de leur impuissance, les matelots avaient lâché les rames.
Les bras croisés sur leurs poitrines, en proie au désespoir sans remède, ils se laissaient emporter vers la mort.
Et déjà l'ombre éternelle les couvrait. Les vagues grossissaient de seconde en seconde. Le vent avait rompu les mats, arraché les vergues et les antennes, et Moïna avait vu la grande voile s'envoler, comme un alcyon blessé, dans les tourbillons de l'air.
Le navire en perdition courait au milieu des récifs que la langue des Celtes a désignés de tant de noms terribles. Déjà, enveloppée de son suaire de brume, Séna avait fui à sa gauche. Il venait, bondissant, à travers les rafales hurlantes, vers la plage des Trépassés.
Et, tout à coup, la fille de Morvran vit un autre spectacle étrange.
Du creux des roches, des cavernes du promontoire, des misérables huttes de roseaux qui bordaient le sinistre étang, sortaient des êtres misérables et sordides, créatures dont on n'aurait su dire si elles appartenaient à la terre des vivants ou au noir domaine des spectres.
Nus ou vêtus de peaux, laissant flotter leurs longues chevelures incultes, brandissant des épieux dont la pointe était faite d'un morceau de quartz ou d'obsidienne, ou d'une arête de grand poisson, ils s'élançaient avec
des cris rauques et gutturaux vers la mortelle plage des Naufragés.
Une allégresse féroce les excitait. A chaque bordée du navire le rapprochant de la côte fatale, ils poussaient des clameurs plus aiguës.
Leurs bras agitaient les armes; ils s'animaient mutuellement, et derrière eux d'autres êtres accouraient, aussi hideux, des foanelles avec leurs petits.
Toute la horde de bêtes fauves venait à la curée. L'Océan, qui doit nourrir les siens, jetait une grasse pâture à ces esclaves de la faim perpétuelle.
Moïna comprit l'horrible chose qui allait s'accomplir là , sous ses yeux ; elle devina le hideux festin auquel allaient prendre part ces déchus de la création.
Alors, sans penser à elle-même, sans pourvoir à sa propre sécurité, elle s'élança vers le troupeau affamé.
Elle descendit, en courant, les flancs âpres des roches, se hâtant vers ces égorgeurs qui allaient se partager des cadavres ou de la chair vivante.
Trop tard! La galère ibérique avait franchi les courants destructeurs du raz.
Plusieurs de ceux qui la montaient avaient été enlevés par les vagues. Inertes, figés dans leur désespoir, les survivants ne songeaient plus à se défendre.
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l'ont à coup, une vague immense, telle
qu'une main sortant de l'eau noire, saisit
l'esquif à la quille et le souleva.
11 monta sur la crête sombre à dix toises de hauteur, oseilla dans la ehevelure blanche des embruns et, làehé par la main fatale,
vint s'écraser sur an écueil.
fut rapide comme le passage d'un éclair. La carène apparut é ventrée, éparpillant ses agrès et ses hommes, ainsi qu'une grenade trop
mûre laisse échapper ses rouges pépins.
Avec une clameur qui couvrit an instant
même le rugissement de la tourmente, les
fauves à face humaine se ruèrent à la cun Et Moina. courant vers eux, les vit s'élancer
à l'assaut île l'épave, au pillage des débris vivants.
Les gaffes de pierre, les crocs en arête de
poisson tirent leur besogne. Tout ee qui pouvait
être saisi et harponné devint la proie des pillards.
En quelques minutes, les ancres, les cordages, la toile, les planehes, les tonneaux et
les amphores de vin destines à s'échanger
Contre le plomb et l'etain d'iern et des Mes 1 budes, eurent été traînes sur le sable. I
corps, qu'y rejetait le Bot, lurent promptement dépouillés. Si quelques-uns remuaient encore,
animés d'un reste de souffle, les armes hideuses
eurent tôt lait de leur arracher ee reste de
vie. Et, sur l'heure, devant l'Océan nourrieier, sous le fouet même de l'ouragan, les monstrueuses agapes commencèrent. On défonça les fûts, on creva les outres. Hommes, femmes, enfants, y collèrent avidement leurs lèvres. Le vin d'Italie rougit les flaques d'eau salée. La tourbe humaine, abêtie, se vautra dans son ordure et s'abattit sur la plage, sans souci du Ilot qui tout à l'heure allait venir effacer sur le sable les traces du pillage et entraîner pêle-mêle les cadavres des victimes et les égorgeurs ivres -morts.
Lorsque Moïna apparut sur le rivage blond, le drame infernal touchait à sa fin.
Il lui restait pourtant une dernière scène à jouer, la plus poignante de toutes.
Un homme fuyait, éperdu, poursuivi par la tourbe sauvage. Un regard suffit à la vierge pour le reconnaître.
C'était le chef des matelots, le patron du navire naufragé, celui-là même dont naguère l'insolente cruauté l'avait chassée de la galère.
A la vue de cette forme blanche, de celte jeune fille lâchement livrée à la fureur de la mer, qui lui avait été clémente, le marin espagnol eut un reste d'espoir.
Il courut vers elle; il se jeta à ses genoux, qu'il étreignit avec supplication, implorant sa grâce et son appui.
<( Sauve- moi, femme, au nom des dieux
qui nie châtient! Je fus coupable envers toi. Mais les dieux voient mon repentir. N'es -tu pas iille de ce peuple? Ne parles-tu pas leur langue? n'entends-tu pas leurs pensées? Une parole de toi peut m'arracher à la mort. »
Moïna étendit sa main droite. D'un pan de sa robe mouillée, elle couvrit la tête du suppliant.
Toute la meute hurlante s'arrêta devant elle. Une stupeur les paralysait. Ils écoutèrent sa voix claire leur crier dans le dialecte osismien :
« Hommes des Corisopites, de Gobée et de Salican, du Mené Hom et du Mené Dû, je suis la fille de Morvran, qui fut grand Tiern de cette terre. Laissez vivre celui-ci, si vous ne voulez point que Hù Gadarn s'éloigne à jamais de vos rivages et y fasse pleuvoir la mort. )>
Tous étaient tombés à genoux, le front sur la terre mouillée, suppliant la prêtresse d'éloigner d'eux la malédiction.
Elle les releva d'un geste, leur montra leurs frères, leurs enfants, leurs femmes gisant sur la plage à la merci des flots. Ils comprirent et entraînèrent vers leurs huttes ces corps aveulis par l'ivresse. Celui qui paraissait leur chef offrit humblement à la vierge de se reposer sous son toit, et le naufragé lui-même trouva place dans la sordide demeure et s'assit au grossier repas.
Près d'un siècle s'était écoulé. A la pointe du cap Gobée, les populations se montraient encore une femme aux cheveux d'argent, toujours droite et fière, dont les mains ne s'ouvraient que pour semer les bienfaits autour d'elle. Elles disaient que cette femme vénérable avait plus de cent ans ; qu'elle était venue de Rome, aujourd'hui maîtresse du inonde; qu'elle avait connu le dieu César, le premier des empereurs romains.
La rumeur populaire racontait d'elle des choses prodigieuses : que le miracle naissait sous ses pas; que jamais les habitants du fauve promontoire, non plus que les prêtresses de Séna, n'avaient manqué de ce qui contribue à soutenir la vie; que l'auguste fille de Morvran passait ses jours dans la prière, en une cabane au sommet du mont des Chèvres, tantôt baisant le sol en se tournant vers le soleil levant, tantôt interrogeant des yeux l'horizon sous lequel l'astre disparaît, annonçant la venue du Dieu né de la Vierge mère.
Un matin, on ne la vit point sortir de la cabane, et les femmes qui venaient tous les jours lui porter le lait de leurs troupeaux racontèrent que la femme surhumaine allait mourir. Alors la consternation se répandit aux alentours, et tous ceux qu'elle avait secourus
de ses aumônes ou de sa parole apaisante accoururent, sanglotant et versant des pleurs, à la pauvre hutte du mont des Chèvres.
Ils trouvèrent la mourante plongée en une contemplation lointaine, les yeux fixes, la bouche sans paroles.
Mais le troisième jour ses lèvres s'agitèrent, et elle dit à ceux qui l'entouraient :
« Allez au port Saliocan. Vous y verrez un navire qui monte de l'Océan et un homme qui porte au front le signe de la sainteté. Il vient vous apporter le salut, et à moi l'objet de ma longue espérance. Vous l'amènerez jusqu'ici. »
Ils firent ce que demandait la mourante ; ils amenèrent un homme d'Orient à la barbe noire qui leur parlait du Dieu inconnu, mort pour le salut de la terre.
« Voici seize lustres que je t'attends, prononça Moïna en joignant les mains. Sois béni en Celui qui t'envoie. »
Et quand l'homme venu d'Orient eut versé sur ses cheveux blancs l'eau claire avec les mots qui sauvent, la fille de Morvran, la prêtresse de Koridwen, ferma pour toujours ses yeux qui avaient vu mourir Vercingétorix et César, la Gaule et la République romaine.