‹ La légende de MoïnaChapitre 4 sur 5 · AT · texte numérisé non relu

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L A G A ULE L I B R E

Vercingétorix et Moïna étaient debout, côte à côte, elle écoutant, lui prêt à parler.

Mais, avant qu'il eût ouvert la bouche, la jeune fille, avec l'accent d'une profonde émotion, lui montra le sommet blanc du Soracte.

« Fils de Geltill, dit-elle, considère cette montagne, regarde ces cimes où la neige encore vierge se colore de rose aux derniers feux du couchant. C'est sur les hauteurs que se plaisent les dieux. La terre de tes ancêtres a-t-elle ainsi des pics que la neige couronne et sur lesquels plane l'esprit de Hù?

— Oui, répondit -il solennellement, oui, ma terre a de fières montagnes. L'une d'elles est arrondie comme un dôme. Une pierre s'y dresse, consacrée à Lug, et cette pierre a été maintes fois rougie du sang des victimes. La ville de mes pères, la cité du roi Luern et du roi Bituit, Gergovie, qui vit mourir le noble Geltill sur le bûcher, s'élève, elle aussi, sur une

haute colline entourée de vallées profondes et d'impétueux cours d'eau. Les dieux y sont honorés.

— Et, dit encore la jeune fille en soupirant, ne t'est- il jamais venu à l'esprit que l'homme serait plus grand, s'il se rapprochait des dieux?

— Je l'ai pensé, Moïna. Je crois encore que la destinée de l'homme est de gravir les monts pour s'élever jusqu'au séjour de la divinité. Mais le plus grand des dieux, après Dis, notre père commun, n'est-ce point Tarânn, qui lance la foudre au milieu des nues? Hès n'est-il pas le dieu des épées et des carnages?

— Sans doute ; mais toi qui as lu les choses secrètes de la religion, ignores -tu que Hù et Koridwen ne sont point nés parmi les dieux?

— Oui, prononça le jeune homme rêveur.

La légende dit que Hù fut le premier des hommes, qu'il vint de l'Orient sur une barque immense et qu'il arracha la terre au Castor qui s'efforçait de l'entraîner sous les eaux. Ce fut ainsi qu'il mérita de devenir l'égal des dieux et d'habiter le Pen Lenn éblouissant.

— La légende dit encore autre chose , fils de Celtill, murmura gravement Moïna. Elle annonce qu'un jour Rosmerta, fille de Kreiz- Viou, la vierge sans tache, concevra un fils admirable, et que ce fils sera dieu dès sa naissance. Elle enseigne que ce dieu dominera tous les dieux, qu'il apportera la paix et le

bonheur au monde, qu'il rendra aux hommes leur innocence perdue. Oh! ce dieu-là, comme il sera brave et aimable ! comme la terre l'aimera !

— Tu n'as pas tout dit, fille de Morvran. La légende n'ajoute-t-elle pas que ce dieu sera le conquérant suprême de la terre, qu'il se nommera Hès, comme le père des guerriers ? »

Mais Moïna semblait ne point l'entendre. D'un geste large elle montra à son compagnon le pic , qui semblait incandescent.

« Regarde : vois quelle gloire s'allume sur cette neige ! Il y a des heures où le monde est si beau, que l'âme s'emplit d'un rêve plus sublime que ceux de l'ambition et attend que la divinité descende des nuées sur les cimes, comme sur un marchepied; où l'on se dit que tous les hommes sont frères et pourraient s'unir au lieu de se combattre, s'aimer au lieu de se haïr. Pardonne-moi, Vercingétorix. C'est ainsi que je me représente le triomphe du fils de Rosmerta, du dieu de l'avenir. Il apportera aux hommes la parole de paix et d'amour. Alors, il n'y aura plus ni Galls ni Romains, mais un seul peuple et un seul roi. »

Vercingétorix fronça le sourcil. Sa main toucha la garde de son glaive. Il eut un murmure de mécontentement :

<< Ces temps sont loin, Moïna, s'ils doivent jamais s'accomplir, si la légende ne ment pas.

— Pourquoi mentirait-elle, fils de Celtill? N'est-ce point là le plus beau des songes? Et, quant à la venue du dieu, elle est proche. J'ai pu lire, à Rome, les prédictions de la Sibylle de Cumes ; j'ai écouté les chants que les flamines enseignent aux jeunes camilles ; j'ai traduit les allégories mystiques des hypogées étrusques, les sorts de Préneste et de Cœre, les papyrus que Sylla rapporta du Pont et de l'Egypte, les croyances de ce peuple singulier qu'on nomme Juifs et qui fait le trafic de l'or. Partout j'ai trouvé la concordance avec nos propres espérances. Je te le dis, mon frère : les temps sont proches, tout proches. Voici qu'un ordre nouveau sort de la suite des siècles, et que l'âge de fer va finir. »

Le noble Arverne secoua sa belle tête martiale. Un éclair d'orgueil passa dans son regard. Il répliqua avec ironie :

« Jeune fille, je vénère ton caractère, j'admire ta science; mais je veux croire encore à la destinée de notre peuple et du fer. »

Les paupières de Moïna s'abaissèrent. Klle évita de regarder son interlocuteur. Attristée, elle demanda :

« Tu allais parler tout à l'heure. Je t'ai interrompu, excuse -moi. Quels sont tes projets? Que comptes-tu faire pour la Gaule?

Ecoute-moi donc, fille de Morvran, et que l'esprit de Hù qui t'assiste me donne, par ta

bouche, 'l'encouragement que je réclame. » Alors, posément, clairement, après lui avoir raconté son histoire, qu'elle connaissait en partie, Vercingétorix fit à sa compagne un véridiquç mais cruel tableau de l'état actuel de la Gaule, partagée entre soixante peuples. Il lui dépeignit la lutte des confédérations celtiques, qui mettait aux prises cités contre cités, républiques contre républiques, la rivalité séculaire des Eduens et des Rèmes, des Arvernes et des Séquanes. Il lui montra, plus navrant encore, le spectacle des haines de classes, le grand duel de la démocratie et de l'aristocratie.

(( J'ai longuement médité sur ces choses, jeune fille. Songe à ce que fut mon enfance. Je n'avais pas neuf ans encore, lorsque j'assistai à la mort de mon père. C'était un Tiern glorieux que Celtill, de famille noble, neveu de notre dernier roi Bituit. Il possédait de grandes richesses; il avait des clients innombrables, des terres fertiles, de riches troupeaux, des ouvriers et des soldures, de l'or et de l'argent. Tout cela ne put le sauver de la haine et de l'envie des nobles, et son plus cruel ennemi, ce fut son propre frère, mon oncle Gobanition.

« Mon père mourut donc, et ma mère, inconsolable, ne voulut pas lui survivre. Elle but de l'eau de mort dont toutes les familles ont

la recette. Je restai seul, orphelin, et j'avais neuf ans.

« Or, ce fut à mon oncle que fut confiée ma tutelle. Les juges qui avaient condamné mon père ne voulurent point me dépouiller. Je conservai mes biens; mais, jusqu'à ma quinzième année, ils furent administrés par le même Gobanition. A quinze ans j'étais un homme, mais j'ignorais encore mon rôle dans la société. Mon oncle m'envoya à Bibracte, sous le prétexte d'y perfectionner mon éducation auprès du collège des druides. Je m'y instruisis non seulement des choses sacrées, mais aussi de la politique générale. Je vis et je compris le mal dont souffre la Gaule. »

Il s'interrompit un instant. Ses sourcils s'étaient froncés; une ride profonde creusait ce jeune front plein de pensées.

Moïna l'écoutait sans l'interrompre, progressivement intéressée.

Vercingétorix poursuivit, s'animant à mesure qu'il parlait, avec une simple et puissante éloquence. Il fit part à son interlocutrice du résultat de ses observations et de ses réflexions; il ne lui tut ni ses craintes, ni ses espérances; il lui en fit connaître les motifs.

En cette terre des Eduens, il n'avait trouvé qu'hypocrisie, jactance, mollesse ou veulerie. 11 y avait vu à l'œuvre ces ambitions locales qui, presque partout dans la Gaule déchue,

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substituaient le pouvoir des oligarchies à la vigoureuse direction d'un chef unique.

Pour assurer leur préséance sur le reste de la Gaule, et spécialement sur les Arvernes et les Séquanes, leurs plus proches voisins, les nobles Kduens, soutenus par les Rèmes et les Lingons, avaient fait des ouvertures à Rome. Divitiac, leur principal conseiller, s'était rendu dans la province romaine et à Rome même, où il avait reçu le titre par lequel le Sénat récompensait les traîtres, le titre d' <y ami du peuple romain ». Arvernes et Séquanes, pour faire contrepoids, avaient appelé Arioviste et ses Germains. Le Suève insolent avait battu rÉduen Dumnorix, mais fait payer cher à ses hôtes l'alliance qu'ils avaient conclue avec lui.

Aussi rusé qu'insolent et féroce, il avait, lui aussi, député vers les Romains et obtenu, comme Divitiac, le même titre d' « ami ».

C'était le temps où quelques hommes ambitieux, sollicités par la vague conception d'une grande unité gauloise, s'efforçaient de s'unir entre eux pour substituer leur propre autorité à celle des aristocraties oppressives. De ce nombre était Orgétorix, le plus riche et le plus puissant des Helvètes. Il avait persuadé à son peuple d'émigrer en masse, de sortir des étroites limites d'une terre qu'étreignaient les Alpes entre leurs hautes chaînes et que ravageaient, périodiquement, les incursions des Ger-

mains du Rhin. Cette 'multitude d'hommes, de femmes et d'enfants traverserait toute la Gaule, pour se créer un établissement entre le Liger et la Garonne, sur les bords de l'Océan des Santons.

Les Helvètes et quelques autres bourgades, telles que les Ambrons et les Tigurins, avaient acclamé ce projet. Mais Orgétorix, qui, pour se créer une alliance personnelle chez les Eduens, avait donné sa fille en mariage à Dumnorix, s'était vu brusquement accuser par les autres nobles de l'Helvétie. Il avait rassemblé ses amis, ses clients, ses débiteurs au jugement solennel que devaient rendre les magistrats.

Au moment de comparaître en ce formidable appareil, il avait douté sans doute de la bonté de sa cause et s'était donné la mort.

Les Helvètes n'en avaient pas moins mis ses projets à exécution et commencé leur exode vers l'occident.

C'était alors que les Eduens et leurs clients avaient pris peur et avaient appelé César.

« J'avais vingt ans alors,, poursuivit Ycrcingétorix d'une voix sourde. Je n'avais point encore la maturité nécessaire. Je ne vis point le péril qui nous menaçait. Je me laissai prendre aux charmes de la personne du proconsul; j'admirai son génie. Je devins son atni, non celui du peuple romain.

— Et tu le regrettes aujourd'hui, mur-

mura Moïna rêveuse. Oui, je comprends ta pensée et le sentiment auquel tu obéis alors. Certes, cet homme est grand par le génie. Il n'en est que plus redoutable. Et pourtant, tel est son prestige, que ceux-là mêmes qui devraient le haïr ne peuvent s'empêcher de l'aimer. Je l'ai vu pour la premier fois sur les ruines fumantes de Dariorig. Au pied de son tribunal, soixante corps gisaient décapités, ceux des sénateurs et des magistrats des Yénctes. Deux lances étaient fichées en terre, et, entre ces deux lances, quarante mille captifs lurent» traînés, couronnés de branches de chêne; on les vendit à l'encan, vil troupeau d'esclaves. Je fus du nombre. »

Elle se voila la face, comme pour se dérober à l'affreux spectacle que faisait revivre sa mémoire d'enfant.

« Alors, reprit le jeune homme avec fougue, tu dois comprendre mes haines, partager mon ressentiment. Tu dois exécrer l'oppresseur de la Gaule.

— Fils de Geltill, répondit- elle tristement, il y a trois années que ces choses se sont accomplies. Je sortais à peine de l'enfance. Je n'avais plus de famille. Je venais de fermer les yeux à mon aïeul, le vieux druide Mab Tàn. Oui, à ce moment -là, je n'avais que de la haine dans le cœur, et je serais morte avec l'anathème et l'imprécation sur les lèvres et,

î>2 LA LÉGENDE DE M<»ÏNA

dans le cœur, la joie farouche de m'immoler en holocauste à mon pays humilié.

« Hélas! cet homme me vit; il entendit les paroles prophétiques que l'esprit de Hù mettait dans ma houche. Il eut pitié de ma jeunesse, il m'arracha aux trafiquants de chair humaine. Tu sais le reste, avec quelle douceur je fus traitée. Tu as vu quelle hospitalité généreuse il m'a accordée, avec quelle maternelle bonté m'a accueillie la très noble Calpurnia. Hélas ! mon cœur s'est laissé prendre. L'esprit de Hù s'est détourné de moi. J'ai conçu de la reconnaissance, de l'amour même, pour ces ennemis de ma patrie. Je suis lâche, fils de Celtill, car je ne puis maudire César. »

Un silence se fit, long et pénible. Vercingétorix s'était levé et éloigné de quelques pas. Farouche, les bras croisés, il méditait douloureusement.

11 rompit pourtant ce silence. Un soupir souleva sa poitrine, et, s'adressant à sa jeune compagne, il murmura avec émotion :

« Je ne te blâmerai pas, Moïna, fille de Morvran. Ce sentiment, je l'ai connu. Il persiste au fond de mon cœur. Il a fallu la voix de la patrie pour lui en substituer un plus fort. C'est parce que César possède de grandes vertus personnelles qu'il parvient à s'imposer à l'admiration.

.< Écoute, fille d'Armor. Il y a six mois que je suis venu en Italie afin de voir de plus près le peuple à qui je veux faire la guerre. Sachele bien, ce voyage n'a fait qu'accroître mon désir. Oui, César est un grand homme; mais Home est la cité haïssable par excellence. J'ai pénétré dans son Sénat, j'ai assisté à ses délibérations; j'ai vu le peuple dans ses comices; j'ai entendu le plus grand de ses orateurs. Dans les rues, j'ai vu aux prises ses malfaiteurs politiques, luttant à main armée, Clodius et Milon. J'ai contemplé les traits de cet adversaire de César, de ce vaniteux Pompée, qui s'est fait donner le surnom de « grand ». Et, de ce spectacle, je n'ai rapporté qu'une indignation plus grande. Non, la Gaule ne subira pas le joug de cette cité corrompue, de ce peuple en proie à toutes les convoitises. Je me suis rappelé la parole du Numide Jugurtha : « Ville à vendre, il ne te manque qu'un acheteur ! »

« Eh bien ! que le retour dans la patrie, que le contact du sol natal, donnent à ton âme les mêmes transports que donna à la mienne la vue de la terre et de la race romaines. Laisse -moi croire que l'air de Broc'hall ranimera dans ta jeune poitrine le grand souffle de la liberté. »

Moina s'était levée. Elle ne pleurait plus, mais des larmes perlaient encore au bout

de ses longs cils. Elle tendit la main au jeune homme.

ce Frère, prononça -t- elle gravement, quoi qu'il arrive, sois assuré que ton secret ne sortira pas de mon cœur. Femme, j'eusse peut-être préféré l'ignorer; fille de la Gaule, il fera ma torture et mon espérance à la fois. Je sais que tu es digne des grands ancêtres, et César trouvera en toi un adversaire digne de lui. Tu seras un héros. »

Tel fut le premier entretien entre Vercingétorix et la prophétesse. Ils n'abordèrent plus le sujet jusqu'au terme de leur voyage.

Mais à Nemausus, où ils se séparèrent, l'Arverne échangea de suprêmes paroles avec sa compagne.

« Fille de Morvran, te reverrai -je jamais? Je l'ignore, et c'est le secret des dieux. Mais le jour où tu sentiras la terre trembler sous tes pas, où tu verras s'enflammer les pics, où tu entendras le bruit du vent qui se déchaîne des sommets aux vallées, souviens-toi de ton ami d'un jour, et prie pour lui l'esprit de Hù le Puissant.

— Fils de Celtill, répondit- elle, sache que désormais ton visage reste dans mon cœur et ta pensée habite mon à me. Je ne te dis pas : Sois fort, je te dis : Sois sage. »

Ils se quittèrent sur ces paroles, lui pour franchir le Cebenna avant que les neiges

LA GAULE LTBRE 95

L'eussent rendu inaccessible, elle pour remonter le Rhodan.

En chemin, elle apprit de graves nouvelles, qui la remplirent de tristesse et d'effroi. Cette année touchait à sa fin. Elle avait été mauvaise pour la Gaule, glorieuse pour l'imperator, qui avait accompli de grandes choses, et Rome allait célébrer, par vingt jours de supplications, le septième centenaire de sa fondation.

En effet, dans les premiers jours de janvier, César était rentré en Italie, d'où il était passé sur les côtes de l'Adriatique. Là il avait attaqué les Pirustes et les avait promptement réduits. A la suite de cette brève expédition, il était revenu à Rome, et c'était alors que Moïna avait pu le voir sous son propre toit. Puis il était retourné dans la Cisalpine et, de là, au commencement du printemps, avait gagné les bords de l'Océan.

Tous ses ordres avaient été promptement exécutés. Une flotte de douze cents galères ou trirèmes l'attendait au port Rius, prête à le porter avec son armée dans cette île de Bretagne d'où, quinze mois plus tôt, il était sorti avec les apparences d'une fuite précipitée.

Alors s'était produit un incident alarmant. Au moment de prendre la mer, le proconsul avait du réprimer la défection des auxiliaires.

Le turbulent Dumnorix, frère de Divitiac, celui-là même qui jadis avait escorté Moïna jusque dans la province romaine, commandait la cavalerie éduenne. Soit qu'il n'obéît qu'à son humeur changeante, soit qu'il exécutât un plan concerté d'avance avec les Tré vires, les Eburons et d'autres peuples de la Gaule, il s'était brusquement refusé à accompagner César dans son expédition d'outremer contre les Bretons.

Depuis longtemps le proconsul était las des tergiversations et de la mobilité d'esprit du jeune Eduen.

En cette circonstance, il résolut d'en finir avec lui. Son frère Divitiac n'était plus là pour lui obtenir une fois encore le pardon. En conséquence, César donna l'ordre à la cavalerie romaine de poursuivre le contingent gaulois qui avait suivi le rebelle et de le ramener au camp à tout prix.

Il avait enjoint d'être impitoyable et de tuer Dumnorix, s'il faisait mine de résister et refusait d'obéir à son appel impérieux.

L'événement fut tel que l'avait prévu César. Rejoint par les turmes romaines, l'Eduen indiscipliné proclama hautement qu'étant né libre et appartenant à un Etat libre, il refusait de se soumettre aux ordres de celui que, la veille, il déclarait son allié et son ami.

C'était sa propre sentence qu'il prononçait ainsi. L'ordre de César fut implacablement exécuté, Dumnorix fut tué, et ses cavaliers rentrèrent au camp.

Le proconsul put alors donner suite à son projet d'invasion de la grande île bretonne : il s'embarqua, le même soir, à la tète de cinq légions et de deux mille cavaliers, laissant à Labienus le soin de garder la côte avec trois autres légions et un nombre égal de cavaliers.

La campagne dura quatre mois. Cassivellaun, roi du Cantium, abandonné par Mandubrat, chef des Trinobantes, après ayoii^Jiait*-'''^ aux Romains une guerre d^escarmouches, finit par traiter avec eux, ejt César put revenir sur le continent pour y tenir les assises de la Gaule à Samarobrive. Il distribua ses légions parmi les divers Etats du Nèi*d et se dirigea lui-même vers les Eduens.

Ce fut à ce moment qu'éclata le soulèvement des Éburons, des Trévires et des Aduatiques, bientôt suivis par les Nerviens, à cemoment que Sabinus et Cotta périrent sous les coups d'Ambiorix et d'Indutiomar, à ce moment que Lucius Cicéron fut assiégé dans son camp.

La promptitude des mouvements de l'imperator déconcerta l'ennemi et assura la victoire aux Romains.

La répression fut atroce. Les Nerviens

lurent exterminés, et d'innombrables esclaves gaulois prirent le chemin des marchés de l'Italie.

César établit ses quartiers d'hiver à Bibracte, préparant, pour le printemps suivant, la guerre contre les populations de l'Est.

Indutiomar avait péri, mais Ambiorix de meurait insaisissable. Seul de tous les héros de cette guerre de neuf ans, il avait échappé au joug.

Moïna savait toutes ces choses lorsqu'elle parvint dans la cité éduenne et se retrouva en présence du vainqueur.

Dans sa pensée vibrait encore l'écho des dernières paroles de Vercingétorix, et elle' avait peur de voir s'enflammer les pics, d'entendre se déchaîner le vent sur les sommets.

LA FOKET DES CAKNUTES

César victorieux se reposait à Bibracte des fatigues de la dernière campagne, sans perdre de vue les menaces du Nord ni celles du Midi.

C'était vraiment un homme supérieur, la grande figure de ces temps épiques, le seul général capable de vaincre une armée de héros.

Il avait quarante- sept ans. La nature l'avait favorisé des agréments du corps; mais, comme pour prendre plaisir à lui ôter ceux dont il était le plus fier, la magnifique chevelure qu'il bouclait orgueilleusement dans sa jeunesse, dont ses ancêtres avaient pris leur surnom, était tombée, faisant place à une calvitie grandissante. Son nez, jadis aussi droit que celui de l'Apollon grec, avait pris la courbe aquiline du profil latin. En outre, l'affection nerveuse, le « mal divin », dont il était atteint dès ses plus tendres années, avait empiré au

Univers.^

point de devenir l'épilepsie véritable. Elle devait même, à certains moments critiques de son existence, mettre sa fortune en péril, ainsi qu'il advint en deux graves circonstances, à Pharsale d'abord, à Munda ensuile.

Mais cette « Fortune », en laquelle il avait une foi orgueilleuse, lui resta fidèle jusqu'au bout, et les poignards des conjurés ne lui ôtèrent que la vie. L'histoire doit dire qu'il sut merveilleusement la seconder.

S'il était supérieur à son temps par le génie, il l'était aussi par le caractère. On a cité de lui des traits qui décèlent une moralité moins que douteuse, une hypocrisie pleine d'habileté. Ses mœurs furent celles de son époque, et, s'il eut maintes fois recours à la ruse, il faut reconnaître qu'il le fit à l'encontre d'ennemis souverainement perfides.

En revanche, que d'admirables preuves de grandeur et de noblesse ne donna -t- il point à ses contemporains et au monde? Il joua fièrement sa tête contre Sylla au plus fort de la dictature de celui-ci. Il répudia impitoyablement sa première épouse, avec cette parole devenue symbolique : « La femme de César ne doit pas être soupçonnée. » Sauf envers Vercingétorix, il fit montre d'une magnifique générosité à l'égard de tous ses ennemis. Aucun d'eux ne périt par son fait, sinon sur les champsvde bataille.

. Ce descendant d'Ancus Martius et de la déesse Vénus, par Ascagne et Enée, se montra digne de son origine royale et divine.

Le proconsul manifesta une joie sincère à l'annonce de l'arrivée de la jeune Armoricaine à Bihracte.

Il donna l'ordre de l'introduire sur-le-champ près de lui et l'accueillit avec tous les signes d'une affectueuse allégresse.

Tout d'abord il s'enquit de sa santé, des conditions dans lesquelles s'était fait son voyage. Puis il l'interrogea sur Rome, demanda des nouvelles de Calpurnia, de sa famille, des amis qu'il avait laissés en Italie. Il parut irrité d'apprendre que la tourbe romaine s'était portée à des violences contre les Gaulois.

« Cette plèbe imbécile aura donc toujours la même violence alliée à la même sottise? Rome ne comprendra-t-elle jamais que ceux qu'elle nomme des barbares, et qui ne sont que des frères mineurs, deviendront un jour ses défenseurs et ses soldats? Le jour où les Marses et les Samnites ne voudront plus fournir des recrues à nos aigles, il faudra bien trouver ailleurs des bras et dès épées pour empêcher les vrais Barbares de franchir le Danube et le Rhin. »

Et tout de suite, passant au véritable sujet de ses graves méditations, il exposa à la jeune fille ses vues sur le gouvernement de l'Empire

et plus particulièrement de la Gaule. Il le fit avec cette magnifique netteté qui caractérisait sa sobre éloquence. Il parla paternellement.

« Moïna, mieux que personne je connais tes compatriotes et je rends justice à leurs belles qualités. Ta race est une agglomération d'enfants richement doués par la nature, mais dont l'éducation est toute à faire. En ce moment ils me haïssent, tes frères de Gaule; ils me considèrent comme un oppresseur, comme un tyran. Ils ont raison, à ne tenir compte que des cruautés de la guerre. Laisse s'écouler les années, et ton peuple bénira mon nom et me dressera des statues. v Que ferait-il, d'ailleurs, de cette liberté sans frein qu'il réclame, et que Home veut seulement assagir et limiter par de prudents règlements? »

Moïna l'écoutait en silence, sans l'interrompre. Il parlait d'abondance, avec une élégante clarté, colorant son discours de toutes les apparences d'une magnanimité que trop de faits violents, hélas! avaient contredite. Sa voix chaude et caressante prenait l'oreille et le cœur.

Il semblait lui livrer le meilleur de son àme, lui révéler ses intentions. Pour lui, l'Europe était une noble terre dont les divers habitants, issus d'une même quoique lointaine origine, devaient se grouper, s'unir, ne former qu'une

Mille famille. Qu'étaient -ce, en effet, que ces (Ici tes, ces Kyinris, distribués en Belges, en Aquitains, en Volces, subdivisés en Armoricains, en Eduens, en Séquanes, en Arvernes, en Hèmes, en Carnutes, sinon les frères cadets d'une race incomparablement puissante par le cœur et par l'intelligence, dont les Romains étaient les aînés méconnus? Et il appuyait son dire de démonstrations.

« Vois ce qui s'est passé en Italie. Home a mis trois siècles à donner sa civilisation aux peuplades de l'Ausonie. Aujourd'hui elles se sont toutes fondues et ne forment plus qu'un seul peuple avec nous. Sans doute, de temps à autre, l'une ou l'autre d'entre elles s'insurge et prétend disputer à Rome sa prééminence. Ainsi s'est produite cette guerre sociale qui a servi de prétexte à la rivalité de Marius et de Sylla. Mais l'Italie a promptement compris qu'elle n'avait aucun intérêt à se séparer de nous ; qu'elle avait tout profit, au contraire, à resserrer son union familiale.

« Ce que Rome a fait pour l'Italie, elle le fera pour la Gaule. Je m'en porte garant. Tu as traversé la province ; tu as pu t'assurer par toi-même de son état florissant. Est-il une seule de vos misérables bourgades cel tiques qui puissent rivaliser d'éclat avec Arelas, Narbo ou Nemausus?

« Et ces villes elles-mêmes, que sont-elles

auprès de cetle grande cité de Massalia, notre séculaire alliée ?

« Crois -moi, la Gaule a tout à gagner à notre alliance. Je l'ai déjà délivrée de la perpétuelle menace des Germains. Ariovisle a repassé le Rhin ; les Usipiens et les Tenctères tremblent encore au souvenir de leur défaite, et tout récemment, lorsque le rebelle Indutiomar a demandé des secours aux Ubiens, ils lui ont répondu que leur dernière expérience avait été trop désastreuse. »

Et, prenant les mains de la jeune fille, l'imperator l'attira tout près de lui, la contraignit à relever la tête et plongea dans ses yeux son regard étincelant.

« Petite prophétesse, si je t'ai fait venir près de moi, c'est que j'ai besoin de ton dévouement. Il faut que tu m'aides à achever mon œuvre, que tu révèles ma pensée à ton peuple, que tu le détournes de ces inutiles colères, de ces soulèvements impuissants, qui finissent par lasser ma patience. Va vers eux, dis-leur que je suis vraiment leur ami, qu'ils m'épargnent la cruelle nécessité de réprimer leurs révoltes, la douleur de répandre leur sang. Dis-leur que je me ferai à Rome leur avocat, que je me tiendrai pour le premier d'entre eux, que je leur obtiendrai le droit de cité, le droit pour leurs nobles de siéger à la Curie romaine. Ils formeront des troupes

d'élite, des légions et des turmes entièrement gauloises. Je leur donnerai pour étendard, non l'aigle de Rome, mais le sanglier de vos forêts, l'alouette de vos champs. Ils frapperont leurs médailles à l'effigie du march en liberté, au nom de Bellen et de Hès. »

Moïna l'écoutait, pleine d'admiration et de confiance. Elle croyait à sa sincérité ; elle l'aimait pour toutes ses promesses. A cette heure, le souvenir des paroles de Vercingétorix était bien loin de sa mémoire, et, se les fûtelle rappelées, qu'elle n'en eût ressenti que du chagrin. Pourquoi le fils de Celtill songerait-il à la résistance? Pourquoi entreprendrait- il la lutte contre cet homme, pour lui arracher une liberté qu'il voulait donner spontanément à la (iaule, demandant qu'on lui épargnât l'effusion d'un sang généreux?

Jeune, naïve, ingénue, Moïna ne pouvait pénétrer tous les replis de l'âme humaine. Ce langage si noble, si séduisant, que lui tenait César, elle ignorait que c'est celui de tous les conquérants, lorsqu'ils veulent se faire bien venir des vaincus et leur faire oublier l'humiliation de la défaite.

Comment l'aurait- elle su, d'ailleurs? Elle avait dix- sept ans à peine, et les dieux, qui lui avaient accordé la voyance, n'avaient pu lui donner l'expérience, fruit amer de la sagesse, qu'apportent les années, la leçon des évé-

nements, l'observation de la malice humaine.

Donc, ignorante de ces choses, la fille d'Armor se laissait convaincre et subjuguer. Le génie de César s'imposait à sa volonté.

Ah! elle avait dit vrai, lorsque, au pied du Soracte, elle avait confessé, en pleurant, que l'esprit de Hù Gadarn se retirait d'elle !

« Que -me faudra- 1 -il faire? demanda -elle ingénument à l'astucieux Romain.

- Ecoute-moi, répondit celui-ci, et je vais te préciser mes désirs, t'indiquer ce que j'attends de toi. Retiens bien toutes mes paroles. »

Alors il entra dans le détail de son exposition; il lui fit connaître le plan auquel elle devait se soumettre et se conformer.

César l'envoyait en son pays , en cet Armor d'où elle était sortie trois ans plus tôt, le jour de la ruine de Dariorig, le jour où la flotte des Santons, aux ordres du jeune Decimus Brutus, avait attaqué et détruit la ilotte des Yénètes entre les rochers de Siata et le goulet du Morbihan.

Il l'y envoyait, sous escorte, sans caractère officiel, afin qu'on ne la soupçonnât point d'être l'émissaire du proconsul.

Il voulait qu'elle y prêchât l'apaisement, sinon la soumission; il désirait que les farouches Osismiens, habitant les promontoires extrêmes du pays d'Armor, lui prêtassent

le concours de leurs armes contre les insurgés présents et futurs de la Gaule.

La jeune fille écouta religieusement ces paroles. Lorsqu'il eut tout dit, elle s'inclina pieusement et demanda sans phrases :

« Quand désires-tu que je parte, et auprès de qui veux- tu que je commence à annoncer la bonne nouvelle? Je suis prête à reprendre le chemin de l'Àrmor.

— C'est cela même, répondit César, c'est vers l'Armor que tu vas porter tes premiers pas. J'ai su que, là-bas, on parle de reprendre les armes, de chasser les cohortes que j'ai laissées en observation dans la région. Tu es jeune, tu es belle, tu as le prestige de ta famille et de ton caractère sacré. Va, enfant; seconde mon effort, aide mon œuvre, assure la paix entre tes frères et les miens. »

Et, plus affectueusement encore, il ajouta, voulant lui donner un témoignage de tendresse :

« Mais je ne veux pas que tu partes surle-champ. L'hiver commence à peine. Tu souffrirais trop de l'intempérie des saisons. Tu quitteras Bibracte au moment où je me porterai moi-même vers le Rhin. Ta besogne de pacification vaudra plus que celle de mes armes. »

Moina s'inclina et obéit. Elle séjourna plusieurs semaines encore dans la capitale des Eduens. Aux calendes de mars, elle s'éloigna

sous la protection d'une cohorte d'auxiliaires et se dirigea vers les bords de la Seine. C'était le chemin de l'Ouest.

Mais, dès ses premiers pas hors de l'influence des alliés de Rome, elle comprit toute la difficulté de sa mission.

La Gaule frémissait d'impatience. Une sourde agitation la troublait. Les peuples et les tribus, jusque-là désunis et en querelle, se rapprochaient les uns des autres, sollicités par l'intérêt commun. Tous avaient la vague conscience que l'alliance de Rome n'était qu'une forme de la sujétion, et les plus aveugles ouvraient les yeux. Les aristocraties, dès l'abord favorables aux Italiens, murmuraient de ce que César n'eût pas tenu ses promesses envers elles. N'avait-il pas imposé de la même façon Comm l'Atrébate aux Morins ; Cavarin, frère de Moritasg, aux Sénons? Les démocraties, au contraire, se plaignaient que, partout où elles voulaient se fondre et s'unir sous un seul chef, le proconsul tantôt les soumettait à l'oligarchie d'une assemblée, ^tantôt partageait le commandement entre plusieurs provinces.

Ce n'était pas tout. On l'avait appelé pour combattre les Germains, et voici qu'après avoir vaincu les Suèves, les Tenctères et les Usipiens, il recrutait des troupes parmi ces tribus féroces et opposait leur cavalerie à celle

des Gaulois. En outre, au lieu de protéger les industries locales, les commerces des régions spéciales, il les livrait à la rapacité du fisc et des marchands appelés d'Italie.

Tout cela formait un ensemble de griefs qui jetait la haine et la révolte dans les âmes promptes à s'émouvoir.

Moïna écoutait ces rumeurs, entendait ces propos, les contrôlait par ses propres remarques, par le spectacle des événements journaliers.

A la frontière du pays des Carnutes, elle put s'instruire davantage, toucher du doigt la blessure, s'expliquer les mécontentements populaires.

Il y avait là une grande ville, Genabum, où se tenaient les principaux marchés des provinces septentrionales. Les habitants de Lucotitia, que d'autres nommaient Lutetia, petite bourgade située au Confluent de la Seine et de la Marne, y portaient les produits de leur industrie : des poteries fines, des ustensiles de cuivre et d'étain, des armes réputées les plus belles et les mieux trempées de la Gaule. Les Carnutes, les Cénomans, les Eburovices, les Andecaves, y vendaient leur blé, leurs fruits, leurs bestiaux, leurs animaux de basse -cour; les Suessions, les Bellovaques et les Véliocasses, leurs tissus de prix.

Ce lieu était célèbre depuis des siècles, et

les habitants y jouissaient d'une réelle aisance. Beaucoup étaient fort riches, et, parce que la fortune était venue couronner leurs efforts, ils ne prisaient rien au-dessus de la fortune. C'étaient des patriotes veules, qui mettaient leur lucre au-dessus de l'intérêt commun.

Or, dans cette cité de marchands, le cosmopolitisme avait fait de prompts ravages.

Ils avaient ouvert leurs portes à l'étranger, accueilli les Romains à bras ouverts. César n'avait pas eu besoin d'y laisser une garnison. Il s'était contenté d'y installer des trafiquants.

Genabum comptait, à cette heure, plus de deux mille Italiens : chevaliers enrichis par l'usure, publicains qui faisaient le change, vivandiers accapareurs, entrepreneurs de marchés d'esclaves, procureurs et agents des bouges de Suburre. Et comme il va toujours en pareille occurrence, tout ce inonde interlope s'était emparé de la ville gauloise et traitait ce cœur de la Gaule en pays conquis, dépouillant les indigènes au profit de la tourbe cosmopolite.

Dans le nombre des spoliés figuraient deux hommes que César, en son hautain mépris, traitait de « pervers » et de « criminels ».

Ils se nommaient Cotuat et Conconetodun. Ils avaient appartenu à la noblesse du pays. Peu scrupuleux, besogneux et avides, ils

avaient essayé de tirer profit de l'alliance romaine. Joués et ruinés par ces alliés plus habiles qu'eux, ils en avaient conçu un amer ressentiment.

Et, présentement, ils étaient les fauteurs d'une rébellion générale, n'ayant plus à risquer que leurs vies, êtres tarés pour qui un patriotisme tardif devenait l'unique moyen de se refaire une sorte d'honorabilité. De tels hommes se rencontrent à toutes les époques troubles de l'histoire. Il ne faut pas se hâter de les flétrir. Ils rendent souvent plus de service en leur infamie que les honnêtes gens en leur vertu. Gotuat et Conconetodun allaient agir en vaillants.

Moïna ne séjourna pas longtemps dans cette ville déjà conquise, puisque l'esprit des Romains s'en était rendu le maître.

Elle reprit le chemin de l'Ouest, attristée, éprouvant en son âme quelque chose qui ressemblait à un remords. N'avait-elle pas accepté de César la mission de prêcher la paix et la concorde à ses compatriotes ? Et elle s'apercevait, dès ses premiers pas, que c'était aux marchands et aux usuriers romains, les meilleurs acolytes de l'imperator, qu'elle allait ouvrir les portes de son pays. Où donc était la vérité? Dans les paroles du proconsul ou dans celles de Vercingétorix ?

A mesure qu'elle s'enfonçait dans la forêt

sacrée des Carnutes, un sentiment étrange se réveillait en elle. Elle redevenait la fille de Broc'hall. Des réflexions surgissaient en son esprit, qui l'emplissaient d'une crainte singulière. Elle avait séjourné près de trois ans à Rome, et ce séjour avait manifestement changé le cours de ses idées, modifié toute sa nature. Elle y avait oublié, pour ainsi dire, l'initiation de ses jeunes années. Elle, la fille de l'Armor farouche, la vierge consacrée au culte de Koridwen, en qui coulait le sang de guerriers et de prêtres fidèles serviteurs de leur foi, avait fléchi en sa croyance. L'éducation raffinée de la grande ville, son élégant scepticisme, avaient obscurci la limpidité de sa foi au dogme enseigné par ses pères.

Jalouse autrefois de l'indépendance de la patrie, voici qu'elle acceptait de vagues théories d'universelle fraternité, et une ironie cruelle lui montrait cette fraternité des peuples inaugurée sous le joug du plus redoutable d'entre eux. Rome ne se contentait point de combattre les Gaulois, de les égorger en leurs révoltes, de les vendre à l'encan après leur défaite ; elle prétendait les priver de leurs âmes, leur arracher leur religion pour y substituer la sienne.

Et les agents de cette domination masquée, c'étaient précisément ces hommes qui n'avaient ni la vertu du prêtre, ni le courage du soldat.

C'étaient les colporteurs de trafic et d'échange, qui n'adoraient d'autre dieu que celui de l'or, ce Mercure, protecteur des voleurs, dont les Romains avaient entrepris de faire l'égal et le sosie de Teut, fils de Hès, le dieu que ses effigies représentaient avec des chaînes d'or sortant de sa bouche.

La jeune fille s'arrêta quelques jours à Autricum, simple bourgade au milieu des forêts. On y avait appris son arrivée. Les ovates de la cité vinrent à sa rencontre et la saluèrent respectueusement. Puis , quand ils l'eurent conduite à la demeure du chef des druides, ils l'informèrent qu'une fête religieuse se célébrerait dans la semaine qui allait suivre. Le pontife, usant de son autorité, enjoignit à Moïna d'assister à la cérémonie.

Cet ordre lui fut donné avec un air de mystère qui l'impressionna. Parmi les rites de sa sombre religion, il en était un qui l'avait toujours révoltée. Elle savait qu'en certaines graves circonstances, les prêtres n'hésitaient point à immoler sur l'autel de pierre des victimes humaines. Et elle trembla à la pensée qu'elle pourrait être contrainte d'assister à l'un de ces sacrifices abominables.

Mais elle ne laissa point voir sa répulsion. Elle se soumit à l'ordre du grand druide sans protester, souhaitant quelque événement qui

lui épargnerait l'affreuse obligation. Et, néanmoins, une autre pensée plus généreuse germa en son cœur. Elle se dit que, si elle ne pouvait se dérober à l'atroce spectacle, l'ordre des dieux était peut-être qu'elle se jetât à la traverse du dessein des prêtres et qu'elle essayât de leur arracher la victime.

En attendant, elle demanda aux femmes qui l'entouraient de la conduire au sanctuaire le plus réputé de la Gaule, à l'autel de la déesse Rosmerta.

C'était la plus pure croyance du druidisme qui avait fait ériger cet autel, et cette croyance remontait à la plus haute antiquité.

Etait-ce Hù Gadarn, le premier des humains, divinisé par ses enfants, qui l'avait apportée dans l'immense vaisseau de l'Orient?

Le dogme était consolateur. Il annonçait le salut par l'expiation. Il disait qu'un jour devait venir où une vierge enfanterait un sauveur.

Moïna médita ces choses, lorsque, guidée par les femmes d'Autricum , elle alla se prosterner au pied du chêne séculaire entre les branches duquel se dressait l'informe statue en pierre noire d'une femme tenant un enfant dans ses bras. Comme l'Aristarkhè de Massalia, la Rosmerta des Carnutes tenait embrassée toule la religion du passé et loute celle de l'avenir. Et le dieu qu'elle portait ainsi était

celui du foyer et de la tombe, de la famille et de la patrie.

« Moïna, fille de Morvrau, lui dit l'archidruide à son retour, tu viens d'adorer l'image sainte. Demain tu lui offriras le sang d'un ennemi de Broc'hall. »

Le sanctuaire de la déesse Rosmerta n'était qu'une clairière située presque au centre de l'immense forêt d'Autricum.

Pour y parvenir il fallait en connaître les abords et les sentiers étroits qui y donnaient accès , car il n'existait pas de routes. Mais c'était chez les Carnutes une profession honorable et presque lucrative que celle de guide, et les pèlerins étaient nombreux qui venaient des quatre vents de la Gaule pour faire leurs dévotions dans les endroits plus spécialement consacrés au culte. Dans la sombre épaisseur des bois, il était facile de perdre son chemin.

Il avait donc fallu que les femmes du pays conduisissent Moïna jusqu'au chêne dix fois séculaire entre, les branches duquel se dressait la noire effigie.

Cette statue, si grossière qu'elle fût, n'en était pas moins une œuvre d'art unique sur le vaste territoire de Rroc'hall, des bords de la

Garonne et de l'Oltis, des sommets des monts Cebenna aux rives du Rhin et aux plages de l'Océan occidental. Nulle part, sur ce sol voué à d'innombrables divinités, le moindre simulacre n'en rappelait la présence et n'invoquait les hommages des fidèles.

La religion des druides, en effet, proscrivait les idoles. Elle enseignait, d'ailleurs, l'unité de Dieu, dont les multiples noms avaient donné naissance à la multiplicité des dieux, et l'immortalité de rame humaine. Pour elle, Dieu était « esprit pur », ne pouvant avoir de représentation figurée. Les druides l'honoraient donc à la face du ciel, dans les spectacles de la nature. Ils ne lui consacraient point de temples.

Mais cette effigie de la vierge-mère, de la virgo parihwa, remontait à une antiquité si reculée, que les prêtres actuels, ovates ou eubages, les « hommes des chênes », ainsi qu'ils se nommaient eux-mêmes, avaient dii s'incliner devant la vénération populaire. Elle était contemporaine, cette image, des géants oubliés qui avaient dressé les dolmens et les menhirs. Peut-être s'expliquait- elle par les mêmes légendes dont Massalia, fondée par les Phocéens, entourait l'image de son Aristarkhè. Peut-être venait- elle de l'Orient, berceau de l'humanité, de cet Orient d'où la croyance des masses faisait venir IIù et Koridwen,

aujourd'hui divinisés. Rosmerta devait se confondre avec Kreiz-Viou, fille de Hù, déesse de l'éternelle beauté. Et c'était pour cela que la noire statue s'était imposée à l'adoration des prêtres aussi bien que du peuple , et que les forêts des Çarnutes lavaient jalousement conservée.

Le sanctuaire gardait en son centre un vaste cromlech. La clairière où il s'érigeait, longue de deux cents pas, large de trois cents, pouvait servir de lieu de réunion à dix mille fidèles debout. Son extrémité orientale était ceinte de pierres brutes sur lesquelles s'asseyaient, aux grandes assises du peuple, soit les prêtres, soit les chefs de tribus. Au centre un autel, également de granit, allongeait sa dalle funèbre, tout d'une pièce; monolithe sinistre bien différent des dolmens, simples monuments funéraires.

Lorsque Moïna entra dans l'enceinte réservée aux personnes consacrées, la foule était déjà considérable, et les eubages avaient pris place autour de l'autel. Des enfants et des jeunes gens, la plupart élèves des collèges druidiques, formaient la haie, vêtus de manteaux blancs.

Moïna remarqua tout de suite qu'il y avait peu de femmes dans l'assistance, presque entièrement composée de guerriers en armes.

On n'attendait plus que la victime et le sacrificateur, et la foule, houleuse, manifestait un commencement d'impatience.

On s'était avancé vers la jeune fille. Prêtresse de Koridwen, elle était par là même 'la plus haute des servantes de Rosmerta, et l'on eût fait à la déesse une inexpiable offense en ne donnant point à la fille de Morvran la première place dans l'assemblée. L'archidruide lui-même ne pouvait célébrer les rites sans le consentement formel de la vierge. Or pontifes et guerriers n'étaient pas sans quelque crainte à ce sujet.

Ils savaient que la jeune fille venait de Bibracte, après avoir passé trois années à Rome, dans la propre maison de César.

Si fidèle qu'elle fût restée aux traditions et aux croyances de sa race, il se pouvait qu'elle fût hostile à la coutume des sacrifices humains. Nombreux étaient déjà les prêtres qui condamnaient cette cérémonie barbare et la taxaient de sacrilège contre les dieux protecteurs de l'humanité.

La présence de Moïna à la cérémonie offrait donc un danger. Selon qu'elle accepterait ou répudierait l'holocauste, l'effet qu'on en attendait sur le peuple serait considérablement accru ou diminué. Si elle se refusait à approuver le rite, le sacrifice ne pourrait avoir lieu; il faudrait l'ajourner au moment où elle aurait quitté le pays pour continuer son voyage. Encore n'était-il pas sûr que sa réprobation ne refroidirait pas l'opinion des foules.

Si les druides avaient pu l'éloigner, ils l'eussent fait avec empressement. Mais sa présence à Autricum les obligeait à l'inviter à la sanglante fête. On se borna donc à l'entourer, l'isolant autant que possible du centre de la cérémonie. Si jeune, elle ignorait peutêtre son propre pouvoir; elle pouvait, du moins, avoir oublié sa prérogative. Et, en fait, les hommes des chênes se flattèrent un instant d'un tel espoir.

Moïna, en effet, paraissait ne point savoir que son caractère sacré lui conférait le droit de veto.

Elle avait pris place sur un tertre de gazon, à une vingtaine de pas de l'autel, dont les arbres lui cachaient en partie la vue.

Des sons de trompettes, venus des sombres profondeurs de la forêt, annoncèrent l'approche des sacrificateurs et de la victime.

A cette sonnerie Fit écho la clameur de la multitude. Et lorsque le grand druide, se levant de son siège de pierre, vint se placer devant la funèbre table, l'assistance guerrière salua ce geste selon le rite consacré, c'est-à-dire en tirant des fourreaux les glaives, qui se choquèrent au-dessus des têtes.

Le cœur de Moïna bondit dans sa poitrine à ce bruit et à cette vue, car le spectacle était vraiment impressionnant à ce moment, plein de grandeur.

Il y avait là trois mille hommes au moins, appartenant à toutes les conditions sociales, tous libres et ayant le droit d'énoncer leurs volontés.

Sous l'épaisse ramure des bois dépouillés de feuillage, car on était aux approches de janvier et, six jours après la nouvelle lune, on devait couper le gui sacré, un pâle soleil versait sa clarté sur le sol et sur les spectateurs. Ses rayons, frappant les lames nues, en firent jaillir mille éclairs.

Une lente mélopée s'éleva, et les glaives s'abaissèrent, dirigeant leurs pointes vers l'autel. On vit alors s'avancer le cortège des ovates, et au milieu d'eux un homme apparut, étroitement lié, le torse nu. Sa tête rasée, la barbe de ses joues, plus que tout le reste, son nez à courbe aquiline et son teint plus brun que celui des Gaulois disaient son origine. Ce prisonnier était un Romain, un soldat. A la fierté de son allure, on devinait un officier supérieur. Il vint se placer lui-même devant l'autel, et son regard étincelant soutint ceux de la multitude, qu'il bravait jusque dans la mort.

Derrière lui se plaça le chef des sacrificateurs, vieillard de stature colossale, le front ceint d'un diadème d'or et tenant le couteau de jade.

L'archidruide glissa un regard rapide vers Moïna. Immobile, ne paraissant prendre aucun

intérêt à la scène, la vierge tenait ses yeux lixés sur l'effigie de Rosmerta. Il semblait qu'elle fût transformée elle-même en l'une de ces blanches statues de marbre que la Grèce consacrait à Athèna.

Le chef des prêtres éleva la main et lit entendre de solennelles paroles, écoutées dans le plus grand religieux silence :

<( Hommes de Broc'hall, voici le sixième hiver depuis que les Romains sont sortis de leurs frontières du Rhodan. Ils sont venus sur notre terre en se disant nos amis, et ils ne nous ont apporté que le mensonge et le vol. Vous savez sous quels prétextes ils ont pénétré dans nos cités et nos campagnes. A celles qui se gouvernaient selon les justes lois de leurs républiques, ils ont imposé des rois à leur dévotion. N'est-ce pas chez vous, hommes d'Autricum , que César a couronné d'or ce Tasget dont vous aviez renversé la famille et que vous avez puni de mort pour avoir osé prétendre à la royauté ? En le frappant , c'est César luimême que vous avez frappé, et vous savez qu'il ne vous- pardonnera pas cette injure. Le moment est donc venu de ne compter que sur votre valeur et sur l'appui des dieux. Mais, pour obtenir cet appui, il est juste que nous leur offrions des victimes, et quelle victime plus agréable pourrions-nous leur immoler qu'un Romain ? »

Une immense clameur répondit à ces paroles cruelles. Les guerriers approuvaient la décision du druide et demandaient l'immolation.

« Ce Romain, poursuivit le pontife, est l'un de ceux dont les mains se sont le plus souvent rougies de sang gaulois. Il fut un chef parmi nos ennemis. Il est juste qu'à son tour son sang apaise la colère du Ciel et nous le rende propice. Hommes de Broc'hall, offrez-vous de tout votre cœur cette hostie à Hù le Puissant? »

Derechef le cri de la multitude confirma la parole du prêtre , et les glaives brandis confondirent leurs éclairs d'acier.

Il était d'usage que le condamné parlât avant de mourir, afin de manifester son mépris de la mort. On se conforma à cet usage. Le Romain parla.

Sa harangue fut brève, d'ailleurs, ainsi qu'il convenait à un soldat. Celui-ci était un vétéran dont la large poitrine avait été couverte de médailles.

« (iaulois,'cria-t-il en un mélange informe de celte et de latin, je suis Varénus, centurion de la dixième légion. Il y a vingt ans que je porte les armes, et j'ai tenu Faigle de ma cohorte en plus de dix batailles. Ce prêtre vous a dit la vérité. A moi seul, j'ai donné la mort à plus de cent de vos meilleurs guerriers. C'est moi qui, dans l'attaque des Ner-

Le druide commença la récitation des prières,

viras contre le camp du légat Cicéron, rivalisai de courage avec mon compétiteur Pulfian et mis en fuite deux cents des vôtres. 11 n'est pas un empan de ma chair qui ne porte la cicatrice d'une blessure, et j'ai subi toutes les morsures du fer. La mort ne saurait donc m'elïïayer. Je descendrai au royaume sombre de Dis, que vous appelez votre père, aussi calme que je le fus dans le combat, et vos dieux frémiront de crainte en voyant de quel front un fils de la Ville immortelle ose braver leur courroux impuissant. »

Et, superbe, le vieux centurion s'avança vers la pierre du sacrifice, attendant que les aides de l'ovate le courbassent sur ce lit de mort.

Le sacrificateur fit un signe. Deux robustes acolytes saisirent le Romain sous les aisselles et retendirent sur la pierre. Le grand druide couvrit sa face d'une jonchée de plantes vertes, parmi lesquelles abondait la verveine, et les entremêla de branches d'if. Puis il commença, d'une voix traînante, la récitation des prières suprêmes, dévouant la victime et suppliant Hù et Koridwen de la tenir pour agréable.

Alors l'ovate s'approcha, éleva son couteau de jade vers le soleil, et prononça, à son tour, les formules rituelles de l'immolation.

Mais, en ce moment, la scène changea.

L'assistance, troublée, vit le sacrificateur

reculer et l'arme sacrée tomber de sa main, tandis que l'archidruide ne pouvait maîtriser un mouvement de dépit, presque de colère.

D'un pas lent, automatique, l'œil fixe, le bras tendu, Moïna descendait du tertre et s'avançait vers les bourreaux.

Elle était si belle et vêtue d'une telle majesté, que tous, prêtres et guerriers, subissaient son mystérieux ascendant.

Arrivée devant l'autel, elle s'arrêta. Sa voix sonna, claire et pure comme le souffle d'une trompette, et les mots qu'elle porta aux oreilles de l'assemblée leur parurent venir du ciel même, tant ils étaient emplis d'une autorité souveraine, que les dieux seuls peuvent donner aux humains.

« Hommes de Broc'hall, dit-elle, il y a trois ans, lorsque succomba Dariorig, la riche cité des Vénètes, ma jeunesse tomba au pouvoir des Romains. Je fus menée sous la couronne, entre les lances, pour être vendue comme esclave. L'ordre de César me préserva , et je fus envoyée à Rome, dans la demeure du proconsul. J'y vécus sous son toit, et je m'assis à la table de son épouse. Jamais une parole d'outrage ne lit monter la rougeur à mon front.

« Je vis Rome, la grande ville, la ville des villes. J'y vis tous les peuples et tous les rois de la terre. Je franchis le seuil de ses temples, et je contemplai la face de ses dieux.

[..V TABLE DI<: PIERRE I2i)

« L'esprit de Hù m'anima; Koridwen me couvrit de son voile, et mon âme s'ouvrit à la clarté des choses futures.

(( Hommes de Broc'hall, ce n'est point du sang des créatures humaines que doit être arrosée la terre consacrée à Rosmerta. Etesvous donc si ignorants des choses de votre foi, que vous ne sachiez point que le « fils à venir de la Vierge » sera le dieu de l'amour éternel! Voulez-vous offenser son regard par la vue du meurtre sans courage? Il sera le dieu de l'amour, mais aussi celui des forts. Ah ! le sang est agréable au ciel quand il s'écoule des flancs d'un Tiern valeureux qui meurt pour la patrie, ou lorsque sa main invisible le fait jaillir des entrailles de l'ennemi sur le champ de bataille.

« Mais Hù détourne sa face des autels où l'on étend des victimes offertes par la fourberie et la trahison.

« Ce Romain que vous voulez immoler n'a point été vaincu par de loyaux adversaires ; il n'a point été terrassé par les bras d'un guerrier hardi. C'est dans les murs d'une hôtellerie, la nuit, à la faveur d'un piège, qu'on l'a supris, endormi et sans méfiance ; et ceux qui n'eussent point osé l'affronter debout, l'ont lié comme on lie une bête de somme. Honte sur le nom des Galls, si ceux qui s'en font gloire acceptaient une aussi vile action ! »

Un frémissement courut dans l'assistance. Les guerriers se regardèrent, honteux. Cette vierge sacrée avait fouillé tous les cœurs avec ces yeux qui semblaient sans regard tout à l'heure, mais au fond desquels, maintenant, flamboyait toute la colère des dieux. Et ils courbèrent le front.

Car tout ce que Moïna venait de dire était l'expression de la vérité.

C'était bien, en effet, par surprise ou, plus exactement, par trahison, que les gens d'Auiricum, à l'instigation de Cotuat et de Conconétodun, s'étaient emparés du vétéran. Il était de passage à Genabum, où séjournait un de ses parents, chevalier romain. Il se rendait chez les Bellovaques, cantonnement de la dixième légion.

Une femme de la ville ayant été insultée par un Italien, une rumeur prit naissance qui accusa le vieux soldat.

On avait besoin d'une victime pour le prochain holocauste. Conconétodun désigna le centurion. On envahit l'hôtellerie où celui-ci reposait sans méfiance. On l'arracha de son lit, on le chargea de chaînes et, dans le plus grand secret, on l'entraîna dans les bois, où il fut étroitement gardé.

Comment Moïna avait-elle appris ces choses? Nul n'avait pu les lui apprendre. Aussi, à l'entendre les révéler publiquement, une

religieuse terreur s'empara de l'assistance. Elle vit que l'esprit de Hù était en la jeune fille. La vierge inspirée avait lu le secret des cœurs.

Cependant les fauteurs de la félonie, sentant peser sur eux la réprobation publique, essayèrent de se justifier. Ils payèrent d'audace.

Conconétodun s'avança au premier rang de l'assemblée, et, selon le droit des hommes libres dans toute contestation, éleva la voix.

« Ignores-tu toi-même, jeune fille, cria-t-il, que ce Romain a cherché à faire violence à une femme noble et de pure renommée?

— Cela est faux, répliqua Moïna, la main tendue vers l'accusateur, Et, quand cela serait, . est-ce donc ainsi qu'en cette terre sacrée la justice est rendue? La loi de nos pères ordonne que nul ne soit condamné sans défense.

N'avez-vous plus de juges à AutricumL^i N'en eussiez- vous plus, ne pouviez -vous déferrer cet homme aux grandes assises de la Gaule en contraignant César lui-même à instruire son procès? »

A cette foudroyante riposte, le démagogue ne pouvait répondre. On n'avait observé envers le Romain aucun des usages judiciaires en vigueur.

Moïna poursuivit, s'animant d'une plus vive ardeur à mesure qu'elle parlait :

« Hommes d'Autricum, mes frères, c'est mal défendre la cause de la patrie que vouloir la servir par un crime. N'attirez pas sur vous la colère des dieux. En vain déploieriez-vous une inutile vaillance, elle ne vous laverait pas d'une injustice. De quoi a-t-il servi aux Vénètes de violer le droit des gens envers les envoyés de Crassus? Est-ce que l'héroïsme des Nerviens les a sauvés de la vengeance de César? Ambiorix lui-même, le plus habile des Eburons, a-t-il pu se maintenir contre l'imperator? C'est la mauvaise foi qui a desservi notre cause aux yeux de Hù le Puissant. »

Elle avait partie gagnée ; car, dès ce moment, la cérémonie n'était plus possible. Il suffisait de son veto pour suspendre le sacrifice.

Et, d'ailleurs, ce peuple impressionnable, à l'âme mobile, passant d'un extrême à l'autre, était sous l'influence de sa parole enflammée.

Nul n'essaya plus de l'interrompre. Avec une surhumaine éloquence, la fille de Séna faisait entendre à l'auditoire, en même temps que d'amers reproches, une douloureuse commisération. Elle rappelait maintenant les vertus des ancêtres et leur antique loyauté, aussi proverbiale que leur bravoure. Elle disait, avec des larmes dans la voix, les glorieux exploits du passé, d'un temps où les Kymris et les Celtes imposaient au monde l'admiration de leur générosité.

Qu'avaient-ils fait, les fils, de ces antiques vertus de leurs pères ? Ils reprochaient aux trafiquants romains leur astuce et leur perfidie? Ne se rendaient-ils pas dignes du même anathème en se souillant des mêmes vices? Non, la Gaule n'était pas, ne pouvait être la terre de la félonie !

Et elle prophétisait une merveilleuse efïlorescence de l'avenir, sous le sceptre d'un homme-dieu; elle annonçait que, de cette terre sacrée, des générations nouvelles naîtraient qui, sous le sceptre du fils de Rosmerta, porteraient au plus haut point la gloire du nom gaulois.

Peu à peu le saint délire qui l'animait gagnait son auditoire. Tous ces guerriers, naguère brûlants du désir de l'holocauste, subissaient l'incantation de cette parole pleine d'un charme poétique, mystérieux langage de la divinité, dont l'esprit s'incarnait peutêtre en cette prophétesse.

Ils l'écoutaient, bouche bée. Les femmes sanglotaient à genoux; les hommes, inconstants et confus, laissaient de pures larmes baigner leurs visages. Alors seulement Moïna recouvra toute la lucidité de son esprit et redescendit sur la terre. Ses yeux s'abaissèrent sur le prisonnier.

Une immense compassion emplit ses prunelles et rayonna sur ses traits. Elle se tourna

lentement vers le sacrificateur et lui tendit le couteau de pierre tombé de sa main tremblante, et qu'elle venait de ramasser ellemême dans l'herbe au pied de l'effrayante table de granit.

« Prêtre, dit-elle, Hù t'a épargné un crime, dont tu n'aurais point été coupable, mais dont tu serais devenu responsable. Remercie Dis, notre père; remercie tous les dieux, qui t'ont visiblement protégé , et romps les liens de cet homme, qui ne doit point mourir par la main d'un ovate. »

Il obéit. Les entraves du prisonnier furent tranchées par l'arme sacrée. Le Romain se leva péniblement de son funèbre lit. Il aperçut sa libératrice et la reconnut.

« Jeune fille, je te rends grâces de ta généreuse conduite à mon égard. J'en garderai l'impérissable souvenir. Mais, toi-même, conserve la mémoire de ce jour mémorable entre tous. Je suis ce Yarénus à qui César remit ta personne, sur la place de Dariorig, le jour où il voulut te proclamer sa pupille. »

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