‹ La légende de Pierre Faifeu. PubliéeChapitre 13 sur 60 · SUR L'EPISTRE · texte numérisé non relu

SUR L'EPISTRE

Le prince Ovide a dechifré Baratre, Du roy Pluton tout l'énorme théâtre, Ce n'est rien dit : mettez [le] tout en feu, Mesme Virgille, en plaignant sa marastre : Voyez les faitz Maistre Pierre Faifeu.

L'Epistre de Maistre Pierre Faifeu, envoyée à Messieurs les Angevins, par Mercure, herault et truchement des Dieux.

,EPUYS dix ans que je party d'Angers, En délaissant du monde les dangers, Je n'ay eu soing ou vouloir vous escripre Jusqu'à présent, et n'en ferez que rire; Ce néanmoins sachez que par deçà Depuis long-temps personne ne passa, Dont sceusse avoir tant admirable joye Que maintenant, combien que tousjours j'oye La raisonnance et dulcifluant son Des instrumens et céleste chanson ; Carnous avons espinettes et orgues (Ayans passé les ténébreuses morgues, Le feu purgeant la tache des delictz) Mieulx que n'avez, plus doulx et plus jolys. Le temps me rit, mon plaisir renouvelle, Oyant de vous tant certaine nouvelle, Par deux espritz qui ne sont pas menteurs: L'un a esté la fleur de voz docteurs, Prédicateur, et de si saincte vie Que de l'avoir avions tous [grand'j envie, C'est vostre plainct maistre Pierre Bourreau ; Il n'a rien crainct le stigial thoreau,

Ne sa clameur horrible et véhémente :

Car tout soubdain Minos et Rhadamante,

Avec Cacus, vrays juges déléguez,

Ont sceu de luy tant de biens alléguez,

Tant de vertuz, jùsnes et abstinences,

Qu'il est bien peu de telles continences;

Aussi est- il lauré [et] coronné

Du plaisant cueur, aux docteurs ordonné,

Presque aux martyrs : car on a veu les picques,

Et puissans dards contre les hereticques,

Qu'en son vivant tant vertueusement

Il a jectez impétueusement,

Par chascun jour, en sermons et lectures,

En exposant les Sainctes Escriptures:

D'aer paresseux ne fut onc vulneré.

Dieu a voulu qu'il fut rémunéré,

Et l'a tiré, sans plus estre en ruyne,

Au puant monde où erreur trop chemine.

Vous le souffrez, et voyez bien les maulx,

Que vous avez tant longz et anormaulx,

Depuis le temps de leur meschante secte,

Que l'aer en put et la terre s'infecte,

Et plus auront au monde auctorité,

Et plus aurez longue stérilité,

Guerre craintifve et horrible famine,

Qui tant vous ronge, abbat et examine.

Vous avez bien les cœurs adamantins

De soustenir ces boucs, puants mastins,

Luteriens et doctes en paincture,

Faulx monnoyeurs de la Saincte Escripture,

Qui par tous poinctz ont quis et ramassé

Toutes erreurs mises du temps passé ; Ce sont mesclians apostatz attisez, Séditieux, poignans, mal baptisez, Vrays macquereaux de leur père le dyable; Et l'on ne mept le cas remedyable Pour amortir leur infaicte poëson ?

Tout temps sera contraire à sa saison, Comme avez veu ces ans qui sont passe?, Et entre nous qui suymes trespassez.

Crions à Dieu sur ces meschans vengeance, Qui chascun jour ostent nostre allégeance, En remonstrant que c'est trop sotte guise De prier Dieu pour les mors en l'église. Ce que j'en dis, c'est pour vous advertir Que meptez peine à iceulx divertir.

Que vous voyez plonger en l'heresye, Dont vous avez grant playe et punaisie. Heureux me tiens estre desemparé Du mocqueur monde, où j'estoye emparé.

Et ne voir point ceste mortelle playe, Que Dieu sur vous très-justement desploye. Le defunct maistre a prins, ces jours, plaisir A me compter vostre grant desplaisir, Comme la terre a esté corrumpuë, Dont plusieurs ont perdu mainte repeuë; Et, qui plus est, par faulte d'avoir bledz, De toutes pars sont pauvres assemblez, Crians, plorans, par carrefours et rues : Mesgresse fait ainsi ses escouruës; La mort aussi s'en vient d'autre cousté. Qui a rendu maint homme desgouté;

8 EP ISTRE

Recongnoissez les dictz de nostre maistre, Et vous gencez, pour bon remède y mettre, Ou autrement, par la Mère de Dieu, Y sera mis remède en chascun lieu; La seulle Mère est de Jésus commise, Pour interir telz puans de l'Eglise; Et cependant que cil, plain de bonté, Ce que dessus m'a dit et racompté, S'en est venu ung esprit angelicque, Estant conduit de Mercure celicque, Que i'ay connu : c'est Hardouyn Brahier, Des nostres mis, et tel le nombra hier, Dont ma grant joye est au double tripplée, Sathan confus, et sa bende riblée.

Celuy venu m'a dict et declairé Que l'on voulloit de nioy faire ung narré. Si que jamais ne fusse mort au monde; Et sur ce poinct seullemment je me fonde A vous escripre ainsi, comme joyeux, Pour vous donner confort à faire mieulx. J'ay agencé moy-mesme fe pulpitre, Pour vous bastir et dresser ceste Espitre, Par ung esprit qui n'est point babouyn : La divise est de Maistre Hardouyn, Vostre defïunct, duquel l'ame est puysée Avecques nous en ce champ Helisée; A ma prière il a obtempéré.

En ce lieu sainct, amené et tempéré, Vous supplians avoir de luy mémoire.

Par plusieurs ans, il print son escriploire, Pour vous dicter, en composition.

Maintz haults propos, par bonne invention.

La nation d'Anjou a décorée,

Autant que nul qui soit en la contrée;

Et vostre cueur sera désanobly,

Si vous mettez sa mémoire en oubly,

Veu qu'il estoit tant armé de science,

Et qu'en ces maulx il a eu pascience.

Ne doubtez pas qu'il ne m'ayt recité

Comme il estoit traicté et visité

Des gros seigneurs et d'aultre populaire,

Et bien sçavoiten propos leur complaire.

D'avant mourir, en faisant ses regretz,

Attaindre fist tous ses papiers secretz.

Livres plusieurs, pour les faire apparestre

En feu flambant, et le tout par le prebstre,

Qui luy bailla ses derniers sacremens.

De ce cas-cy il m'a fait les sermens,

Que ce n'estoit sinon pour cause saincte :

Car plusieurs sont qui ont la face faincte,

Qui, en lysant de quelque joyeulx cas.

Eussent poysé, non point comm.e ducas,

Mais aucuns motz de sentence secrette

Eussent donné quelque faulce interprette,

En en faisant, sans plus, leur mal profit;

Ce qu'il a fait est bien fait, il suffit.

Chascun congnoist ung ouvrier par ses oeuvres;

Les serpentins, plus infaitz que couleuvres,

Jugent tousjours à leur intention

Des motz exquis, et ont contention,

Et qui plus est mouschent par les provinces,

Pour mieux ouyr et rapporter aux princes

le EPISTRE

Ce qu'on n'a pas en ce point entendu ;

En ce faisant, plusieurs ont prétendu

Soy hault monter, par dangereux langaige;

Cil qui le fait, le corps et l'ame engage

Au Roy d'enfer, et à ses chiens umbreux,

Et ont leur part au manoir ténébreux.

Entre autres faitz, il avoit fait ung livre,

Lequel n'estoit de hault stille délivre.

Le bon Crétin eut esté empesché.

Touchant ce cas, de l'avoir mieulx couché;

Mais il congneust que flateuses louenges

Ne plaisent pas ne à Dieu ne aux anges;

Plusieurs mondains, quant tout est debatu,

Le plus souvent font de vice vertu :

11 le brusla, ayant tresjuste cause.

Crétin et luy, sans faire quelque pause.

Joyeusement ensemble ce divisent,

Et en ces champs les belles fleurs eslisent,

En décorant noz arbres si tresbeaulx

De haultz dictons et de riches rondeaux,

Tant richement sentans leur rhétorique,

Dont cil Crétin a eu la theoricque

Plus mellifluë, entre les biens sçavans,

(^ue n'ont pas eu tous aultres escripvans.

Que vouldra voir et lire sa Cronicque

Des Roisfrançoys, sans syllabe erronicque,

11 trouvera de tant riches coulleurs

Qu'on ne sçauroit en dire les valleurs.

Aussi avons le grant indiciaire

Que vous nommez feu maistre Jehan le Maire,

Qui bravement faict ses narrations,

Et le récit des Illustrations.

Par ces deux-là, toute la monarchie

Des Gaulles est dorée et enrichie.

Nous en avons tant d'aultres, avec eulx,

Qui ont vescu espritz ingénieux,

Que qui vouldroit leurs noms mettre et escripre,

Il vous fauldroit plus d'un moys à les lire :

Alain Chartier, qui haulte besongne ha^

Qui en son temps hardyment besongna,

Dont il acquist, par œuvre méritoire,

Entre les roys (sans grant proffit) grant gloire.

Recognoessez que tant nobles espritz

Ne sont jamais effacez ne peritz :

Vous en aurez à jamais rithme et prose.

Jehan de Meun tient son rommant de la Rose

Fort estimé en substance et en sens.

Avecques luy déchiffre ses accens

Feu Jehan PJarot, plain de liaultz léonines.

Le chevalier Phillippe de Commines,

Qui escripvit familiarement;

Et appelons tressingulierement

Veoir Meschinot, avecques ses Lunettes.

Il n'y a eu vivant soubz les planeltes,

Qui en son temps ayt mieulx couché que luy.

(leorge Tesmoing, qui descript son ennuy,

Du Moulinet en sinonimes passe.

Brief, nous n'avons, en ce beau lieu espace,

Que de bien dire en singularité,

Sans désirer particularité ;

Mais une p ix et volunté unye,

Tranquilité et concorde infinie,

Non comme vous vivans en corps mortel,

Car nostre amour et bien est immortel.

Vous endurez froid, faim, challeur et peine,

Labeur, douleur, et passion humaine,

Tousjours querans substancialité,

Avec l'ennuy de partialité;

Et ne povez estre long-temps en vie,

Que vous n'ayez l'ung par sur l'autre envye.

Tous ces désirs et sensitifs humains

Font deshonneur et grant dommaige à maints.

Quant tout est dict, ce n'est qu'une folye

Que vostre monde, abus, melencolye,

Tousjours taschans avoir honneur mondain.

Rien ne vous est en voir mourir soubdain,

Sans dire mot ne avoir clerc ou presbtre.

Dieu ne vous mept, ce semble, que pour estre

Deuz grans au monde, et les aultres passer.

Et ne pensez qu'il vous fault trespasser,

Maulgré voz dens; et de vostre pecune

Tant plus avez, et plus est de rancune,

Et de misère à vostre partement.

De riches estre avez esbatement,

Et rappinez par une estrange sorte,

Et le plus foible à son col le fort porte ;

Et bastissez tant de belles maisons.

Mais, à un cop, vous fauldront les saisons :

Là trouverez que c'est bien pauvre chose

De ce qu'au monde en travail on dispose

Si Dieu eust faict les hommes immortelz,

La terre fust toute plaine d'hostelz.

Or faictes fort, mais vous mauldirez l'heure

Cent mille fois, de tant faire demeure

A vous congnoistre et descongnoistre Dieu.

Ne doubtez point qu'en cest immortel lieu

Puissons narrer chose qui ne soyt vraye;

De nostre estât plus fort vous escriproye,

Mais je cognois que de peu vous faschez,

Et de sçavoir de moy plus ne taschez,

Si non mes faictz, pour gaudir et pour lire.

Je vous deffends pourtant mon nom descripre,

Ne deglosez rien aultrement qu'appoint.

Si je me sens deshonnoré ou point

Par vostre escript que si bien on libelle,

Je vous prometz que j'yray en orbelle.

Par voz maisons menant tant de luyttons,

Et donneray tant de coups de bastons

Dessus voz litz, à l'heure qu'on sommeille,

Que n'oserez tirer pied ne aureille.

Ne pensez pas pourtant si je suys mort.

Que vous n'ayez de moy quelque remort :

11 n'y aura varlet ny chambrière

Qui n'ayt grant peur, en oyant la manière

De ma tempeste et nocturne tourment,

Si vous parlez rien en mon détriment.

J'euz nom Faifeu ; mais j'iray par les porches.

Et porteray souches, boys rondins, torches,

En voz foyers, et feray feu ardant,

Qu'aulcun de vous ne sera regardant,

Et n'oserez remuer cul ne teste,

Quant sur voz lictz vous orrez ma tempeste.

J'ay bien voullu vous escripre en ce point.

Pour insérer ces motz tresbien appoint,

Devant qu'escripre aucuns cas de mes actes.

Les motz sont bons pour servir de stigmates

Dedans voz cœurs, et n'est rien seulement,

Fors vous donner ung adverîissement

Qu'il fault mourir, rendre devant Dieu compte;

Et notez bien ce que je vous raconte,

Car ce sera plustost que n'espérez :

Parquoy convient voz œuvres tempérer.

Si i'ay le loy plus avant vous escripre.

Le dieu Mercure yra pour le vous dire.

Faictes grant chère, et priez Dieu pour moy,

Qui m'a osté de tout mondain esmoy,

Par Hardouyn, qui fut de grant valluë.

Faisant la fin en ce point, vous salue.

Priant Celuy qui fist ciel, terre et mer

Vous préserver de tout tourment amer.

Et vous doint grâce, en ce peregrinage.

De Paradis acquérir l'héritage.

Le moys de may, aux champs Helysiens,

Où sont fluans tous fruictz Ambrosiens,

Là où challeur aucun de nous n'estuë.

Et où le froid jamais ne s'esvertuë ;

Où faim et soif n'ont aucune puissance.

Mais toute ioye et parfaicte plaisance.

Gra.e cl amour.

Page 1